LES INTERVENANTS

Béatrice Giblin

Directrice de la revue Hérodote, revue de Géographie et de Géopolitique

 

Les brèves proposées par Béatrice Giblin:

Géopolitique de l’Espagne

"Compte tenu de ce qui se passe en Catalogne, que je suis surprise d’un discours plutôt sympathique vis-à-vis des indépendantistes catalans, au nom de la démocratie et du respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et qu’on trouve ces nationalismes locaux tout à fait fréquentables quand ce sont les mêmes qui dénoncent un nationalisme d’Etat comme étant quelque chose d’absolument dangereux et suscitant parfois des réactions conduisant à la guerre. Je pense que pour bien comprendre ce qui se passe en Catalogne, il y a un livre simple à lire mais très éclairant qui remet un peu de profondeur historique et qui rappelle que c’est un pays dans lequel la guerre civile n’est pas si lointaine et qui s’appelle Géopolitique de l’Espagne par Barbara Loyer."


Où atterrir : Comment s’orienter en politique ?

"Moi c’est un petit livre qui est sorti aux éditions La découverte qui est écrit par Bruno Latour. Bruno Latour est quelqu’un qui se préoccupe beaucoup de la question écologique, je dirai que c’est un philosophe avec une sensibilité très forte et très ancienne sur ces questions là. Ca s’appelle Où atterrir : Comment s’orienter en politique ? et son hypothèse est de dire qu’en fait il y a un lien entre la dérégulation qu’on connaît depuis les années 90 et qui va s’accélérant, entre l’augmentation des inégalités et l’importance de ces inégalités qui se creusent avec les risques que cela peut faire poser. Un troisième élément qui est la montée des populismes où au fond on essaye de se protéger en revenant à un petit chez soi face à une dérégulation du monde et que tout ceci est lié à ce qu’il appelle : le Nouveau Climat. Et pas seulement « climat » au sens géographique du terme. Un climat avec un sens beaucoup plus large, un environnement dans lequel évolue désormais les sociétés. Je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il y a à l’intérieur de la réflexion de Bruno Latour mais je pense quand même que c’est un ouvrage qui peut permettre de réfléchir et de débattre sur des questions essentielles"


A la droite de Dieu

"C’est un livre qui s’intitule A la droite de Dieu qu’a sorti Jérôme Fourquet, qui est le directeur des études politiques à l’Ipsos. J’ai trouvé ce livre intéressant parce qu’on est toujours dans le discours du retour du religieux, le réveil des catholiques et il analyse les grands moments : la Manif’ pour tous, le développement de Sens Commun etc. Et il y a un chapitre très intéressant qui est Les catholiques face à l’Islam et il dépasse les catholiques, pas seulement pratiquants, ni ceux qui se disent véritablement catholiques, et il intègre toute cette culture que nous avons d’être des catholiques non pratiquants mais quand même attachés à ce qui est notre culture judéo-chrétienne et comment on voit la dynamique de l’Islam aujourd’hui qui réclame des mosquées, qui construit et qui attire, qui a des convertis et cette menace qui dit, au fond, on va devenir des dhimmis chez nous, qui est une autre version du ‘Grand Remplacement’ bien évidemment. C’est intéressant de voir comment cette représentation, que je considère comme fausse, est quand même active dans certains milieux"


Eloge de l'oubli

"Vous avez fait cette thématique sur Mémoire et Oubli et je voudrais citer le livre de David Rieff Eloge de l’Oubli, la mémoire collective et ses pièges. Il est extrêmement éclairant en particulier sur nos sociétés actuelles qui sont des sociétés beaucoup plus diversifiées beaucoup plus multiculturelles avec une partie de nos concitoyens qui ont une autre histoire que la notre et qui vivent en tant que victime et qui demandent une reconnaissance de ce qu’a été leur douleur, leur souffrance. Qui ne l’ont pas forcément vécu, ce sont les petits-enfants parfois. Et on voit bien les problèmes que ça pose et je pense que cette réflexion là nous serait extrêmement utile."


Israël, l'obsession du territoire de Julieta Fuentes-Carrera

"C’est un livre qui va sortir et que j’ai lu grâce aux services de presse. Il s’appelle Israël : l’obsession du territoire, écrit par Julieta Fuentes-Carrera, une mexicaine qui a fait sa thèse à l’Institut français géopolitique et qui met en valeur la stratégie d’aménagement du territoire absolument continue depuis les premières implantations juives dans la plaine marécageuse qui est toujours la zone la plus densément peuplée même si elle n’est plus marécageuse. Avec cette stratégie d’implantation par tête de ponts qui continue aujourd’hui avec cette stratégie des colonies, on avance, on renforce et à partir de là on a un point fort et on continue à avancer. C’est stratégie implacable, extrêmement bien pensée et adaptée au fil du temps qu’il faut prendre en compte et qu’il faut regarder de très près."


Aventures d’un géographe de Yves Lacoste

"Je vais parler d’un livre d’une personnalité et ami qui m’est chère Yves Lacoste, qui sort ses mémoires dans Aventures d’un géographe. C’est un livre extrêmement touchant et qui montre bien la liberté de penser, la liberté d’individu que représente Lacoste. Il a beaucoup fait pour développer la géopolitique en France et la réflexion en créant Hérodote, dont il m’a confié la direction il y a 10 années de cela. Il retrace sa naissance au Maroc, ce qu’ont représenté ses premières années au Maroc et ensuite tout ce qui fait qu’il est profondément géographe. Il y a vraiment des récits qu’il faut relire."


Vietnam par Ken Burns en DVD

"Vous avez déjà évoqué cher Philippe la brève car j’ai vu effectivement les trois soirées d’Arte sur le Vietnam et j’en ai été fortement impressionnée. C’est du grand art, c’est d’une efficacité remarquable, c’est d’une émotion extrêmement forte. Burns a eu accès aux documents nord-vietnamiens ce qui est extrêmement rare. On ne voit à travers ces 9 heures que la moitié de ce qui avait été publié en DVD mais franchement il ne faut pas rater ces 9 heures de documentation sur le Vietnam."


L'invention tragique du Moyen-Orient

"Moi c’est un ouvrage qui est publié chez Autrement, qui s’appelle L’invention tragique du Moyen-Orient par Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud qui sont deux politologues (Pierre Blanc ayant cette caractéristique qu’avant d’être politologue, d’avoir été un ingénieur agronome qui a énormément travaillé sur les problèmes de la terre et sur les problèmes fonciers au Moyen-Orient). C’est dans une collection qui s’appelle Angles et Reliefs, c’est-à-dire que on fait des choix : c’est un angle. Le titre le dit déjà d’ailleurs. L’invention tragique du Moyen-Orient, c’est bien évidemment donner une grande place dans la responsabilité de la situation actuelle aux partages Sykes-Picot, aux années 20 et à la création des différents états sans l’accord des peuples à ce moment là. C’est un ouvrage très clair, très facile, avec des cartes un peu trop simples à mon goût, mais ce qui est très intéressant ce sont les schémas d’acteur, avec le rôle qu’ont pu jouer différents responsables à un moment de l’Histoire. Cela je pense que c’est très bien pour comprendre comment on a pu se retrouver totalement isolé, avec les oppositions y compris de ceux qu’on aurait pu penser être des alliés"


L'Odyssée de Daniel Mendelsohn

"Moi je suis en train de lire un livre qui m’enchante et qui s’appelle Une Odyssée de Mendelsohn. Cet auteur qui avait reçu le prix Médicis du roman étranger pour Les disparus, il y a 2 ans. Ca démarre sur la relation à son père, père avec lequel il a eu beaucoup de difficulté car c’est un littéraire le fils, spécialiste de grec et de latin et le père trouvait que c’était pas très sérieux tout ça et qu’au fond les mathématiques c’était nettement plus intéressant. Et puis il va y avoir cette découverte tardive et ils vont refaire le voyage d’Ulysse ensemble et c’est une relecture d’Ulysse par Mendelsohn. Il a fait son séminaire sur l’Odyssée et donc c’est extrêmement riche, fin et sensible sur cette relecture d’Ulysse associé à ce rapport père-fils que je trouve extrêmement séduisant et attachant. On passe un très bon moment."


Tania de Montaigne : L’assignation,

"Je voudrais parler de deux tout petits livres. L’un est de Tania de Montaigne : L’assignation, avec pour sous-titre « les Noirs n’existent pas ». C’est sa propre histoire de journaliste à Canal+ et d’écrivain. Elle raconte comment elle a découvert lorsqu’elle avait déjà 8 ou 9 ans comment elle était assignée à ce qu’elle n’avait jamais perçu : le fait d’être « Noire ». Compte tenu de la situation actuelle et de ce qui se passe partout en Europe et aussi chez nous sur la façon dont on voit difficilement un certain nombre de nos concitoyens de nationalité française depuis très longtemps et parfois depuis plusieurs générations qui sont toujours considérés comme ne l’étant pas. C’est un petit livre qu’il faut lire. J’y ajouterai un deuxième, de Toni Morrison qui sont des conférences qu’elle a donné à Harvard aux États-Unis : L’origine des autres. Cela donne beaucoup à réfléchir."


Retour à Lemberg - Philippe Sands

" Je voudrais recommander un ouvrage qui s’appelle Retour à Lemberg de Philippe Sands. Qui est un avocat britannique appelé à faire une conférence en Ukraine dans la ville de Lemberg dont est originaire son grand-père. Et il se dit « Tiens je vais aller voir la maison de mon grand-père » Grand-père qui s’est exilé dans les années 30 pour venir vivre en France, sa femme l’a rejoint avec la femme de Philippe Sands qui est alors une très petite fille. Il s’intéresse du coup à essayer de retrouver des traces de sa famille et il tombe sur quelque chose qui est tout à fait intéressant. Il se rend compte que deux grands juristes, considérés comme des juristes britanniques et américains, sont originaires eux aussi de cette ville de Lemberg et sont à l’origine de la création du concept de génocide et du concept de camps d’extermination. Et ces deux grands juristes vont se trouver au procès de Nuremberg devant jugés un personnage nazi qui est Hans Frank et qui en 1942 est à l’origine de la liquidation de leurs propres familles. Ca se lit véritablement comme un thriller parce qu’on le suit dans la découverte pas à pas de cette histoire plus toute la réflexion sur le pouvoir de la Mémoire. Il part sur le souvenir d’une maison et ça prend une ampleur magnifique, c’est un livre magnifique."


Joseph Kessel, Le temps de l'espérance

"Je suis tombée par hasard sur un ouvrage de Joseph Kessel qui sont ses reportages entre 1919 et 1929, Le temps de l’espérance. C’est très bien écrit, et puis ça commence par le démarrage du combat pour l’indépendance de l’Irlande et il montre très bien comment un peuple qui est absolument déterminé à retrouver sa liberté : rien ne peut l’arrêter. C’est tout à fait intéressant à lire. Il y en a un deuxième que je trouve intéressant : il va en Israël qui n’est pas encore un État et il est absolument fasciné par ce qu’il voit avec les militants sionistes qui sont en train de travailler et de transformer la géographie de ce territoire. Pour ceux qui aiment les bons reportages d’avant les réseaux sociaux : faites vous plaisir. "



Dix-sept ans

"Éric Fottorino a écrit un roman très émouvant qui s’appel 17 ans. C’est sur sa mère qui a eu deux fois des enfants : une fois fille-mère dans une situation où l’on mesure le chemin parcouru pour que l’opprobre et le malheur qui tombe sur ces jeunes femmes soit dépassés ; puis de nouveau n’a pas été enceinte dans les règles et à qui on a enlevé sa petite fille. Cela a été le grand silence de l’histoire familiale que lui-même va découvrir une fois marié avec des enfants. C’est extrêmement émouvant et véritablement : quel chemin parcouru. "


Ce que n'est pas l'identité

"Un petit livre de la grande sociologue Nathalie Heinich qui s’intitule Ce que n’est pas l’identité. Dans ces temps où le nationalisme identitaire se porte trop bien à mon goût, il est important d’avoir cette réflexion qui est brève mais qui est très bien menée en disant que l’identité n’a pas à choisir son camp à droite ou à gauche. Elle récuse le fait que les partisans de l’identité consubstantielle seraient de droite et ceux qui contesteraient l’identité seraient de gauche. Il n’y a pas une identité mais plusieurs. La lecture de ce petit livre peut donner des arguments lorsque l’on a autour de nous des gens qui nous fatiguent avec l’identité nationale en danger. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’identité nationale. "


La Locandiera

"La Comédie français accueille un très beau spectacle avec la Locandiera de Goldoni. À cette période où les femmes ont encore à se battre, cette tenancière d’hôtel garni qui joue de sa séduction avec un comte nouveau riche et un aristocrate désargenté se trouve confronté à un chevalier qui la traite pour ce qu’elle est : un servante, ce qu’elle ne supporte pas. Elle décide de lui faire payer et cet homme qui refuse les femmes, elle va le séduire et se mettre elle en danger parce qu’elle est aussi séduite par ce cavalier qui veut la consommer le plus vite et ensuite s’en aller. Elle se trouve obligée de se sortir ce mauvais pas. C’est une situation du 18ème siècle que l’on peut regarder aujourd’hui avec beaucoup d’intérêt. "