LES INTERVENANTS

Nicole Gnesotto

Professeur titulaire de la chaire Union européenne : institutions et politiques au CNAM. Elle vient d'achever un mandat de cinq ans comme premier directeur de l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne, après avoir occupé diverses fonctions de recherche et d'enseignement au ministère des Affaires étrangères et européennes, à Sciences Po, à l'Institut français des relations internationales. Avec Michel ROCARD, elle a notamment dirigé l'ouvrage collectif Notre Europe (Robert Laffont, 2008).

 

Les brèves proposées par Nicole Gnesotto:

D'acier - Silvia Avallone

"Je voudrais parler d'une jeune romancière que j'ai découverte cet été, Italienne, 25 ans : Sylvia Avallone. Elle est beaucoup moins médiatisée qu'Elena Ferrante dont j'avais déjà parlé, mais sur le même thème, c'est-à-dire l'amitié de deux jeunes filles adolescentes de 13 ans, écrit un roman formidable sur la classe ouvrière en Italie au début des années 2000. Cela s'appelle D'acier, c'est paru en 2011 chez Liana Lévy. C’est un roman absolument extraordinaire. Une écriture très dure, très physique. C'est l'histoire d’une barre ouvrière devant l’île d’Elbe, où les hommes travaillent dans l’usine de métallurgie et les femmes essayent de s’en sortir. Ces deux jeunes filles rêvent de partir et notamment d’aller dans l’île. Et c’est extraordinaire, il y a notamment une scène, un suspens, sur 600 pages c’est un très gros roman, sur l’accident final qui est pour moi un très grand moment de littérature."


Souvenirs dormants

"C’est la saison des prix littéraires donc je vais partager avec vous un moment de pure littérature qui est le dernier ouvrage de Patrick Modiano, Souvenirs dormants, paru en octobre chez Gallimard. C’est comme d’habitude une errance dans le souvenir entre six femmes rencontrées dans le Paris des années 60 par Jean le narrateur qui est un jeune homme solitaire, amoureux des errances nocturnes dans Paris si possible avec une valise noire dont on ne sait pas si elle est vide ou pleine. Bref, il ne se passe strictement rien, il n’y a rien à raconter, il n’y a même pas la restitution de l’intégralité des souvenirs, mais c’est un pur moment de plaisir et de grande nostalgie des amours passés."


L’art du pastel de Degas à Redon

"Moi je voudrais vous recommander d’aller voir l’exposition sur l’art du pastel, au Petit Palais, intitulée : « L’art du pastel de Degas à Redon » et que vous pourrez voir jusqu’au 18 avril 2018. D’abord parce que le Petit Palais je trouve c’est un musée absolument magnifique, trop souvent oublié, parfois désert, qui a des collections permanentes superbes, qui a un joli petit jardin exotique intérieur, absolument superbe. Et là il se trouve que le Petit Palais a sorti de ses collections 150 des 200 pastels qu’il possède et où on découvre que le pastel n’est pas du tout un art mineur, que c’est une technique extraordinaire entre le dessin et la peinture, avec des œuvres sublimes que moi j’ai totalement découvertes, je ne connaissais absolument rien de tous les artistes qui sont présentés, et c’est vraiment une très très belle exposition."


Faire l'Europe dans un monde de brutes

"(Déjà proposé par jean-Louis dans une émission précédente mais pas développée alors). Moi je voudrais parler d’un livre qui s’appelle faire l’Europe dans un monde de brutes paru chez Fayard et qui est une conversation entre Enrico Letta qui est un ancien premier ministre italien aujourd’hui président de l’institut Delors et Sébastien Maillard, ancien journaliste spécialiste de l’Europe à La Croix. C’est un livre formidable car c’est un livre à la fois de passion, et plein d’idées concrètes et l’idée simple c’est : il ne faut pas laisser la critique de l’Europe aux anti-européens. C’est un livre qui est vraiment très dur sur l’état de la construction européenne aujourd’hui, qui est presque violent sur ce qu’il faut abolir, la débruxellisation de l’Europe, l’obsession de la norme, mais il le fait de façon constructive car son idée est qu’il faut ensuite reconstruire l’Europe non pas comme une puissance économique, non pas non plus comme une puissance politique mais il a une expression que j’aime beaucoup qui dit une puissance de valeurs. Et je crois que c’est tout l’intérêt de ce livre : remettre des valeurs humanistes dans la construction très technocratique de l’Europe."


RAMSES 2018. La guerre de l'information aura-t-elle lieu ?

"Sans aucune consultation préalable avec Jean-Louis, je vais également parler de l’IFRI pour vanter les mérites d’un ouvrage qui revient tous les automnes pour la 35ème fois, qui est le RAMSES, le Rapport Annuel Mondial sur le Système Economique et les Stratégies, RAMSES 2018 sous la direction de Thierry de Montbrial le directeur de l’IFRI et de Dominique David. C’est un volume attendu depuis maintenant 35 ans qui cette année cible trois questions importantes : le désordre du système international, la stratégie et l’ambition de la Russie, et les guerres de l’information. C’est à la fois très pédagogique car il y a énormément de cartes, d’annexes, de chiffres, … et très problématique et je trouve que cette édition de 2018 est excellente."


La puissance chinoise en 100 questions

"Moi je vais passer à l’autre extrême géographique. Je vais parler du livre de Valérie Niquet sur la puissance chinoise en 100 questions sous-titré « un géant fragile » qui est paru chez Tallandier à la fin de l’année dernière dans cette collection dont on a déjà parlé ici en 100 questions. Alors évidemment explorer la puissance chinoise avec toutes ses contradictions, son opacité en 100 courtes questions relativement brèves ça peut paraître une gageure mais je trouve que Valérie Niquet le fait très très bien, elle dirige les études sur l’Asie à la fondation de la recherche stratégique et surtout elle donne au lecteur un aperçu assez exhaustif de l’étendue des défis, des enjeux que les autorités chinoises doivent relever d’ici les deux prochaines décennies et c’est tout à fait intéressant"


Gangsters, généraux et djihadistes : Histoire de la contre-révolution Arabe

"Alors moi je voudrais rester dans le Moyen-Orient et recommander la lecture du livre de Jean-Pierre Filiu Gangsters généraux et djihadistes : Histoire de la contre-révolution Arabe qui vient de sortir à La découverte. Jean-Pierre Filiu est un ancien diplomate devenu universitaire pour retrouver sa liberté de parole, c’est un grand spécialiste de la Syrie et il montre pour la première fois comment la collusion entre les pouvoirs autoritaires, la grande criminalité et le terrorisme aboutit absolument partout sauf en Tunisie à brider tout élan démocratique. "


Revue Esprit Mars 2018

"Je voulais recommander, indépendamment de la présence de Lucile Schmid le dernier numéro de la revue esprit, non pas pour son dossier Démocratiser l’entreprise, parce que je ne l’ai pas lu mais il est sans doute excellent. Mais parce que la revue a commencé une espèce de feuilleton sur la politique étrangère de la France commencé en Novembre de l’année dernière débuté par un article de Justin Vaïsse, le directeur du CAPS au Quai d’Orsay qui opposait la tendance gaullo-mittérandienne indépendante européenne et la tendance néo-conservatrice plus atlantiste, plus militariste etc. et que dans le numéro de Mars un certain nombre d’autres auteurs répondent à ce papier dont Hubert Védrine que j’ai trouvé comme d’habitude très intéressant et il défend bien sûr la tendance gaullo-mitterandienne, c’est à dire par rapport aux Etats-Unis, amis-alliés mais non-alignés. Mais surtout ce que je trouve intéressant dans la pensée d’Hubert Védrine et donc du gaullo-mitterandisme, c’est l’adhésion, la conversion à l’Europe et il devient aujourd’hui avec d’autres le grand défenseur de l’autonomie stratégique européenne"


Questions Internationales

"Moi je vais à l’autre extrême, je vais parler, non pas d’ouvrage savant, mais d’une revue de vulgarisation mais d’excellente vulgarisation sur les questions internationales qui s’appelle justement Questions internationales qui est publié depuis 10 ans par la Documentation française avec comme rédacteur en chef à la fois un diplomate et un professeur d’université Gilles Andréani et Serge Sur. Et c’est une revue formidable je trouve parce que tous les mois elle réunit des articles avec un certain sérieux académique et le plaisir de l’écriture. Le dernier numéro qui vient de sortir c’est sur l’Arabie Saoudite, transformation ou illusion. Il y avait le mois dernier un numéro sur l’avenir de l’Europe, sur Cuba, le numéro sur le désordre mondial du mois d’août. Donc c’est une excellente revue qu’on trouve dans les kiosques et dans les librairies."


La Tempête à la Comédie Française

"J’ai aussi une brève théâtrale Shakespearienne, dramaturge très à la mode depuis le début de l’année. J’ai vu deux pièces formidables, l’une à l’Odéon Mac Beth mis en scène par Stéphane Braunschweig, l’autre à la Comédie Française La Tempête mise en scène par Robert Carsen. Deux pièces sur l’usurpation du pouvoir légitime et qui se traduisent très différemment, l’une par le pardon et l’autre par la folie meurtrière avec une espèce de spirale du crime. Tout ça avec deux mises en scène très différentes mais vraiment au service de la pièce. La Tempête est toujours à l’affiche"


Ca va pas la tête! de Danièle Tritsch et Jean Mariani

" Une fois n’est pas coutume, je vais parler de sciences et de médecine avec un ouvrage très intéressant de deux chercheurs médecins sur les illusions du transhumanisme. Ca s’appelle Ca va pas la tête avec en sous-titre cerveau, immortalité et intelligence artificielle : l’imposture du transhumanisme, c’est sorti chez Belin y’a deux mois et c’est écrit par Jean Mariani et Daniel Tritsch qui sont deux médecins praticiens de la Pitié Salpêtrière. Ce qui est très intéressant, c’est que pour un néophyte comme moi on apprend les extraordinaires progrès sur la connaissance du cerveau dans ces 50 dernières années. Deuxièmement, l’extraordinaire masse de choses qu’on ne connaît pas encore sur le cerveau et qui reste à découvrir et troisièmement, malheureusement, on ne vieillirait pas très longtemps pendant deux siècles, beaux et belles, sans maladie etc. Tout cela fait partie de très grandes illusions. Donc c’est un livre vraiment intéressant même s’il est un peu désespérant quand on atteint un certain âge "


L'héritage des espions de John Le Carré

"Alors moi, je vais rester dans la littérature et recommander très chaleureusement le dernier roman de John Le Carre intitulé L’héritage des espions paru au seuil, c’est un immense plaisir. C’est du grand Le Carre, c’est celui qu’on préfère, celui de la Guerre Froide et du grand jeu Est-Ouest avec des maîtres espions solitaires et désabusés des deux côtés du rideau de fer. Donc évidemment, ce sont les gens de Smiley que l’on retrouve aujourd’hui en 2018. L’histoire est très complexe, je ne vais pas la raconter, c’est simplement la suite et la fin de son premier roman qui était L’espion qui venait du froid. C’est donc une espèce de réflexion très mélancolique sur la vanité de l’Histoire, sur la volatilité du Bien et du Mal, est-ce qu’on a le droit de faire le mal pour un Bien qu’on juge supérieur ? C’est absolument magistral."


Le fils de Florian Zeller

"Alors moi au départ, je voulais vous parler d’un écrivain que je viens de découvrir à ma grande honte qui est Emmanuel Bove dont le roman Le Piège est exceptionnel. Il se trouve que j’ai aussi vu une pièce de théâtre. C’est une pièce sur les relations Père Fils, c’est donc intitulé Le fils de Florian Zeller à La Comédie des Champs-Elysées et qui se joue jusqu’en juillet de cette année. Alors, j’ai pas été époustouflé par la mise en scène ni par Yvan Attal qui joue le rôle du père. Mais, ce comédien Rod Paradot, qui a d’ailleurs eu le prix en 2016 du meilleur espoir masculin pour le film La tête haute avec Catherine Denevue, est absolument extraordinaire dans le rôle d’un adolescent qui n’a tout simplement pas envie de vivre. Je trouve le texte dur, dérangeant et déroutant et l’interprétation et l’interprétation de Rod Paradot mérite qu’on aille la voir. "


Mam'zelle Nitouche

"Je conseille un vaudeville-opérette : Mam’zelle Nitouche qui a été écrit et composé par Hervé qui est le créateur du genre et dont Offenbach s’est beaucoup inspiré après 1883. C’est une opérette absolument jubilatoire avec notamment Olivier Py qui joue trois rôles dont deux formidables : il est à la fois la mère supérieure d’un couvent dont ne sait pas trop si c’est une mère maquerelle et une cocotte qui reçoit le major de l’armée présente en garnison. La production repassera à Paris en juin, au Théâtre Marigny, réservez déjà vos tablettes. "


Art de Yasmina Reza

"Je suis dans ma période théâtre et après Le Fils de Florian Zeller, je voudrais vanter les mérites de Art, la pièce historique de Yasmina Reza qui repasse au théâtre Antoine dans la même mise en scène que celle de 1994. Je n’avais pas vu la première version avec Lucchini, Arditi et Vaneck qui avait défraillé la chronique. J’ai vu la seconde version avec Jean-Pierre Darroussin qui a eu le Molière d’interprétation masculine, Charles Berling et Alain Fromager. Je trouve que cette version qui est pour moi la première est tout à fait drôle, irrésistible, c’est une pièce de boulevard intellectuelle, ce qui est assez rare quand même pour être noté."


Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main (éditions Verticales)

"Une des forces de Maylis de Kerangal est de nous plonger dans des univers professionnels très spécialisés. Là il y a des artistes-graphistes spécialisés dans le trompe l’œil. Ils passent des mois à reproduire une écorce d’arbre, une écaille de tortue. Le vocabulaire est extraordinaire. On a l’impression d’une langue étrangère et en même temps d’une très forte familiarité d’émotion. Je trouve ce roman magnifique, notamment la découverte d’un travail extrêmement concret de la création artistique. L’idée de ces artistes est que la copie peut faire émerger une vérité plus grande que la réalité. C’est tout une réflexion sur l’art : c’est un roman absolument magnifique. "


Politique étrangère – Sorties de guerres

"Je recommande le dernier numéro de la revue Politique étrangère, qui est la revue trimestrielle de l’IFRI (Institut Français des Relations Internationales), et qui est d’ailleurs la plus vieille revue française sur les relations internationales puisque le premier numéro a paru en 1936. Ce numéro de l’automne 2018 porte sur un sujet difficile mais vital qui est la sortie de guerre. On a une série de papiers avec notamment le traité de Versailles comme exemple même de ce qu’il ne faut pas faire, on a également un papier sur l’Afrique subsaharienne et l’éternel retour des conflits. C’est un numéro très riche qui comprend aussi un point sur l’Iran après la sortie de Trump de l’accord nucléaire et plusieurs papiers : un sur l’Italie et un sur la géopolitique de l’intelligence artificielle. "


Janet

"Je vais parler d’une femme formidable oubliée et décédée : Janet Flanner. Michèle Fitoussi lui consacre une biographie aux éditions Jean-Claude Lattès. Janet Flanner a été pendant 40 ans la correspondante à Paris du New Yorker. C’est une femme célèbre dans le milieu féministe, journaliste de Paris. Elle a connu tous les grands auteurs américains de Paris (Hemingway etc.). Elle a fait des portraits extraordinaires de de Gaulle, d’Hitler, de Pétain. Elle a connu une gloire internationale en racontant le procès de Nuremberg. Cette biographie refait vivre ce Paris qui était la capitale de la culture mondiale et cette femme exceptionnelle qui a été totalement oubliée après les années 60. Ce livre fait revivre une époque et une journaliste de grand talent. "


Mes amis

"J’ai déjà parlé à ce micro d’Emmanuel Bove qui est un auteur de l’entre deux guerres un peu oublié. Il se trouve que les éditions de L’arbre vengeur viennent de ressortir son premier roman : Mes amis, sorti en 1924 grâce à Colette qui a aidé à le faire publier. C’est un texte de littérature pure et c’est un roman tragique, mélancolique et gai en même temps sur un homme qui n’a pas d’ami, qui meure d’envie d’avoir des amis, qui croit que tous les gens qu’il rencontre et lui font un sourire deviennent ses meilleurs amis et qui se retrouve à la fin de chaque aventure encore plus seul qu’avant. C’est écrit avec une langue d’une précision tout à fait exceptionnelle. "


L’heureux stratagème

"Ma brève est à double tranchant : d’abord un 20/20 pour la pièce de Marivaux présentée au Vieux Colombier L’heureux stratagème avec des acteurs du Français formidable dont Laurent Lafitte. La maison de Molière est presque devenue la maison de Marivaux : tous les ans ils proposent un nouveau texte peu connu de Marivaux après Le petit maître corrigé l’année dernière. Mais un zéro pointé pour la mise en scène d’Emmanuel Daumas qui oublie que la mise en scène doit servir la pièce plutôt que le metteur en scène. La scène est située au milieu du public est lorsque vous avez le malheur d’être placé au 8ème rang, vous entendez un mot sur deux ce qui est un narcissisme théâtral scandaleux pour la Comédie française. "


Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse

"Je voudrai parler du dernier livre de Bertrand Badie : Quand le sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse (La Découverte). Bertrand Badie est un personnage controversé en France, c’est un grand professeur de sciences politiques aujourd’hui émérite à Sciences po. Il est spécialiste des relations internationales et a une pensée différentes, presque hérétique par rapport à la doxa officielle, occidentale, qui est spécialisé sur ce qu’il appel la réinvention du sud. J’avais eu je crois déjà l’occasion de son précédant ouvrage, Nous ne sommes plus seuls au monde. Il met en valeur deux points très importants : 1/ que l’Occident n’est plus en capacité de maîtrise monopolistique de l’évolution du monde et qu’il y a l’irruption du sud avec une conception différente du système international ; 2/ l’importance des questions sociales dans les relations internationales. Cela fait longtemps qu’il mène ses recherches et aujourd’hui on voit très bien que la démographie, les réfugiés, les migrations, les inégalités sont les thèmes majeurs de conflictualité. "