LES INTERVENANTS

Jean-Louis Bourlanges

Professeur associé à Sciences Po et ancien conseiller maître à la Cour des comptes, il a participé aux travaux du comité de réflexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions, dit comité Balladur, mis en place par le président Nicolas Sarkozy en 2007. Après avoir été député européen sous l’étiquette UDF de 1989 à 2007, il soutient aujourd’hui Emmanuel Macron et est député des Hauts-de-Seine.

 

Les brèves proposées par Jean-Louis Bourlanges:

Discours de M. Jean-Claude Juncker au Parlement Européen

"On dit toujours qu’il ne faut jamais revenir au lieu où on a pêché. C’est pourtant ce que j’ai fait cette semaine. Avec une délégation de collègues du Parlement nous sommes allés au Parlement Européen et j’ai retrouvé cette maison dans laquelle j’ai vécu pendant 20 ans, et j’ai écouté le discours de Jean-Claude Juncker. Je voudrais simplement communiquer l’émotion que j’ai eue. Je compare un peu les deux assemblées, je ne dirai pas de mal de l’Assemblée Nationale, mais j’ai quand même le sentiment en écoutant Juncker - qui est un homme affaibli physiquement, mais qui a tenu un discours équilibré, prenant largement en compte les position françaises, très prospectif et très résolu, et en voyant la ferveur qui animait encore cette Assemblée, j’ai trouvé que là, on sentait quand même que l’avenir de notre pays dépendait très largement de la capacité que nous aurons à fabriquer une véritable Union Européenne. Je crois que les Français sont très mécontents, et souvent à juste titre, de la façon dont l’Union Européenne est faite, je crois qu’il suffisait d’assister à cette séance pour comprendre que de toute manière, notre avenir supposait que l’Union Européenne soit construite et qu’il y avait là un grand horizon qui demeurait notre horizon principal. "


Bonaparte

"Je voudrais recommander un livre qui m’a beaucoup intéressé, beaucoup plu, le livre de Patrice Gueniffey qui est une sorte de portraits croisés (de vies parallèles dirait Plutarque), entre Napoléon et de Gaulle. Patrice Gueniffey est, après Jean Tulard, le grand spécialiste français de Napoléon. C’est intéressant parce que dans l’introduction, il part de l’idée qu’il pourrait y avoir une trilogie: de Gaulle, Napoléon, et Louis XIV. Je crois que cela serait pertinent parce que de Gaulle est un trait d’union entre Napoléon et Louis XIV car c’est un héros démocratique, c’est-à-dire un héros surgi individuellement de la société et non pas un héritier, mais en même temps il a le sens des limites, il a le sens de l’enracinement dans un pré carré, le sens d’une continuité qui manifestement, font défaut à ce grand joueur qu’est Napoléon. Mais je comprends très bien que Gueniffey car ce qui l’intéresse c’est justement d’analyser ces Héros de la grandeur. Qu’est-ce qui les caractérise ? Comment se situent-ils ? Et il dresse un ensemble de parallèle sur le rapport au départ, au retour, à l’écriture, à la grandeur, à la perfection qui montrent que vraiment de Gaulle soutient la comparaison avec Bonaparte et je dois dire personnellement que je me suis toujours méfié, non pas de l’œuvre intérieure de Napoléon mais du caractère dément de son projet extérieur, et j’ai pour de Gaulle une admiration qui se trouve confortée par ce livre."


Faire l'Europe dans un monde de brutes

"Moi je voulais citer et inviter à lire le livre d’Enrico Letta qui est l’ancien chef du gouvernement italien, qui est le président actuel de l’institut Jacques Delors et qui anime les recherches européennes à Science Po. Enrico Letta nous propose un ‘Faire l’Europe, dans un monde de brutes’ et je crois qu’il y a deux choses à relever, c’est que d’abord on ne fait plus l’Europe, mais on le fait dans un monde de brutes, c’est-à-dire que si on relance l’Europe c’est parce qu’on s’aperçoit qu’elle est à nouveau une citadelle menacée par un certain nombre de barbaries. Et deuxièmement et je crois que c‘est toujours admirable de la part d’un Italien, il fait l’éloge du couple franco-allemand, qu’il analyse très bien : le couple franco-allemand c’est ce qui permet à l’Europe d’avancer, à condition qu’il ne se pense pas comme exclusif des autres nations européennes. A bon entendeur, salut."


Les boîtes à idées de Marianne: état expertise et relations internationales en France

"Je voudrais recommander un livre tiré d’un important travail universitaire, un livre de Sabine Jansen qui enseigne au CNAM comme Nicole Gnesotto et qui a écrit Les boîtes à idées de Marianne, état expertise et relations internationales en France. Sabine Jansen nous avait donné une importante thèse sur Pierre Cotte et là elle analyse le think tank à la française qui est non seulement l’IFRI animée par le sympathique Thierry de Montbrial, mais antérieurement l’enracinement dans lequel l’IFRI a pris naissance c’est-à-dire notamment le CEPE et ça remonte à la crise des années 30. C’est une analyse extrêmement fouillée il y a 800 pages c’est extrêmement sérieux comme travail universitaire, et c’est une analyse qui permet de mesurer deux choses qui sont très intéressantes : d’une part le rapport spécifique en France de l’expertise à l’Etat puisque nous sommes dans un pays où l’expertise est très largement contrôlée par l’Etat et où les think tanks ont eu du mal à émerger et là on voit bien cette relation d’ailleurs ambigüe, intelligemment négociée par Thierry de Montbrial entre l’Etat et l’indépendance. Et deuxièmement c’est un reflet des rapports entre la réflexion indépendante sur la politique étrangères et l’histoire des régimes. On voit bien trois périodes très différentes : les années 30 où le CEPE naît en réalité de la crise des années 30 et de la réaction des milieux internationaux pacifiques face à la menace hitlérienne, ensuite l’acclimatation difficile sous la 4ème République et le passage de la 4ème à la 5ème République du CEPE, et ensuite le virage opéré avec l’arrivée de Valérie Giscard d’Estaing et le passage à une conception assez différente, plus européenne et plus anglo-saxonne, sous la houlette de Thierry de Montbrial, c’est un reflet de l’histoire diplomatique française."


Le Nouveau Mal français

"Je voulais citer le livre de Sophie Coignard, Le Nouveau Mal français. Sophie Coignard est une très bonne journaliste qui s’est lancée sur les traces d’Alain Peyrefitte, « parlez, écrivez, agissez » écrivait Alain Peyrefitte et elle le cite, et elle essaye de réactualiser le mal français d’Alain Peyrefitte. Je dois dire que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt mais j’ai le même sentiment que j’avais quand j’ai lu le livre d’Alain Peyrefitte, c’est qu’au bout du compte il reste pour moi une énigme ce mal français. Car en réalité tous ces livres ont en commun de focaliser tout un ensemble de causes dont aucune ne me paraît en soi satisfaisante : l’incompétence des députés, la centralisation des hauts fonctionnaires, les corporatismes, un certain nombre de vices moraux du pays qui sont l’immobilisme, la défiance, l’égoïsme, des défauts idéologiques comme la manie réglementariste, je trouve que tout cela existe, tout cela est vrai mais tout cela ne nous permet pas, et ce n’est pas pour rien que l’on bégaye en France depuis tant de décennies sur les réformes à opérer, en dépit des livres extrêmement brillants, savants et énergiques de Nicolas, tout cela ne nous éclaire pas sur le levier, sur la façon dont il faut régler la chose. Nous sommes un vieux pays d’Etat, effectivement dominé par le sommet, et à mon avis ce n’est pas dans une révolution totale qu’on peut arriver à faire évoluer la chose, mais c’est dans un processus réformateur dont je continue à penser qu’il n’est pas étudié de façon raisonnable, précise, méthodique, réaliste, par l’ensemble de ceux qui nous dirigent, je ne parle pas seulement des hommes politiques, mais de l’ensemble des responsables sociaux, économiques, administratifs et politiques. Je trouve que d’abord nous ne sommes pas assez modestes et appliqués, à essayer de voir ce qui exactement ne marche pas, et cela nous donne donc une espèce d’accumulation de tous nos échecs, accumulation vertigineuse et désespérante."


Le nouveau pouvoir, Régis Debray

"Je voulais et je veux toujours vous présenter le livre de Régis Debray, Le nouveau pouvoir, qui est une espèce de réflexion sur ce que représente le macronisme. Alors il y a toute une théorie selon laquelle c’est du neoprotestantisme, c’est un livre intéressant qui montre bien à quel point les gens de ma génération sont complètement décalés par rapport au macronisme mais au bout du compte et c’est un peu désobligeant pour Régis Debray, je trouve que ce qui résume le mieux le livre c’est encore la citation de Paul Valéry qu’il fait au début et qui dit ceci : ”La vie moderne tend à nous épargner l’effort intellectuel comme elle fait de l’effort physique. Elle remplace, par exemple, l’imagination par les images, les raisonnements par les symboles et les écritures, ou par des mécaniques ; et souvent par rien. Elle nous offre toutes les facilités, et tous les moyens courts d’arriver au but sans avoir à faire le chemin. Et ceci est excellent : mais ceci est assez dangereux.”. Je trouve que Paul Valéry a tout dit, et Régis Debray le dit mieux encore."


L’Ordre du jour, prix Goncourt

"J’avais évoqué il y a quelques semaines le livre qui a eu le prix Renaudot consacré au docteur Mengele, et j’étais habité, je ne sais pas si je l’avais vraiment exprimé, par une espèce d’inquiétude : cette façon de faire de l’histoire romancée, de restituer des conversations qui sont évidemment imaginées par l’auteur me gêne en application du principe formulé par Paul Valéry selon lequel le mélange du vrai et du faux est plus faux que le faux. Je dois dire que cette fois-ci j’ai lu le prix Goncourt d’Eric Vuillard, L’Ordre du jour, qui se présente comme un récit autour de l’Anschluss, et je l’ai abordé avec la même appréhension, avec l’idée que faire un récit sur quelque chose d’historique c’était très délicat. En réalité je dois dire que je salue vraiment la performance. Il y a un bonheur d’écriture, je donne juste deux lignes : quand il parle des lois, il dit qu’elles sont méprisées, évidemment, tant pis pour les chartes les constitutions et les traités, « tant pis pour les lois, ces petites vermines normatives et abstraites, générales et impersonnelles, les concubines d’Hammourabi, elles qui sont dit-on les mêmes pour tous, des traînées. ». C’est quand même très bien. Mais ce que je trouve, c’est que le récit chez lui permet vraiment de saisir la quintessence d’une situation, je pense notamment au chapitre consacré à la visite de Halifax chez Goering, le portait d’Halifax, les nuances nous permet vraiment de saisir quelque chose de fondamental dans la complaisance de la haute société britannique à l’égard de Hitler."


Résistances : la démocratie à l’épreuve

"Je voudrais recommander un bref livre de Laurent Cohen-Tanugi, Résistances : la démocratie à l’épreuve. Je crois que ce livre est intéressant. Il ne dit pas des choses totalement nouvelles, il situe pleinement la crise que nous vivons comme une crise grave, une crise de la démocratie avec ses traits classiques : le populisme, le complotisme, l’identitarisme, l’hyper individualisme, tout cela est analysé et dénoncé. Les causes sont mises en perspective, notamment la révolution numérique, la révolution géopolitique qui fait que l’occident est à la fois subverti dans ses intérêts, ses valeurs, ses principes, et se divise lui-même comme on l’a vu à travers des épisodes comme l’élection de Trump et le Brexit, donc tout cela est dit. Ce qui me paraît frappant, et qui m’a inquiété en lisant ce livre, cet excellent pro-européen qu’est Cohen-Tahugi, c’est un certain désenchantement. Cet homme qui a voté pour Emmanuel Macron, qui adhère au projet qui est actuellement celui du gouvernement, est en même temps profondément inquiet sur le devenir de tout cela. Son livre s’appelle Résistances et on a le sentiment qu’il y a quelque chose d’un peu nostalgique, il y a la nécessité de sauvegarder un héritage qui est très souvent méconnu - on parle de l’héritage de la Troisième République – mais l’héritage qui est souvent méconnu, c’est celui de l’humanisme occidental européen de la Quatrième République de l’époque de l’après-guerre, c’est cet héritage là que nous sommes en train de liquider, et Laurent Cohen-Tanugi regarde cette disparition, ce naufrage, avec un effroi qui je crois est justifié."


Louise Lannes duchesse de Montebello et Comment naquit la guerre de 14

"Moi j’ai profité des moments dits de ‘trêve des confiseurs’ pour reprendre quelques livres d’Histoire. D’abord, j’ai lu une biographie qui était fondée sur un fond d’archives familiales, qui est la biographie de Louise Lannes, duchesse de Montebello, qui faisait partie de ces maréchales éternelles. Les maréchaux meurent et les vrais maréchaux ce sont les femmes des maréchaux, qui restent éternellement. Un livre qui est du à la plume de Régis de Crépy et l’épopée napoléonienne côté femme. Louise Lannes est intéressante puisqu’elle représente ce lien qui est très compliqué à analyser mais fondamental dans notre histoire politique, entre le bonapartisme, l’épopée impériale, et elle a été très profondément libérale, elle a contribué à la création du Globe comme le général Foy, c’est comme un ensemble de gens qui ont glissé du bonapartisme au libéralisme et pour moi, pour nous, en tout cas, il y a une incompatibilité profonde entre le jacobinisme militaire de Napoléon et le libéralisme à la Benjamin Constant, même si Benjamin Constant a écrit L’acte additionnel aux constitutions de l’empire mais on voit bien ces transitions et donc c’est une personne, de ce point de vue là, intéressante.
Le deuxième livre que j’ai lu c’est un livre d’Alfred Fabre-Luce Comment naquit la guerre de 14 ? qui est la reprise des grands ouvrages qu’avaient écrit Fabre-Luce dès les années 20, de remise en cause de l’interprétation officielle de la première guerre mondiale. C’est soutenu par une préface extrêmement documentée de Georges-Henry Soutou, c’est remarquablement écrit, remarquablement intelligent, c’était une prise de position extrêmement courageuse de la part d’Alfred Fabre-Luce. Je ne suis pas entièrement d’accord avec lui. Je crois qu’il a raison de souligner les responsabilités russes dans le déclenchement de la première guerre mondiale, je pense malgré toute et toujours, la littérature qui entoure aujourd’hui la Première Guerre mondiale qui remet un peu en cause la vision à la Renouvin, que la responsabilité de l’état major allemand et de la politique allemande est décisif quand ils envoient le télégramme, quand ils rédigent quasiment le télégramme d’ultimatum des autrichiens, je pense que les allemands sont déterminés à faire la guerre alors que les autres sont prêts à faire la guerre. J’ai une incertitude sur les russes. Mais enfin malgré tout c’est une remise en cause de tous les bobards officiels, de toutes les déformations et c’est magnifiquement écrit, je crois que c’est un livre qui mérite d’être lu."


Napoléon stratège

"Je voulais signaler une très belle exposition dans ce très bel endroit qu’est le musée des armées aux Invalides. Ils font une exposition Napoléon, stratège. C’est une exposition assez modeste mais intéressante avec des jeux interactifs où on peut jouer aux batailles. Enfin, il y a tout un ensemble de choses. Mais il y a deux caractéristiques qui m’intéressent, c’est d’abord de faire une exposition sur quelque chose d’aussi cérébral que la stratégie et deuxièmement on évoque clairement le stratège vaincu, il y a toute une partie de cette exposition qui s’appelle L’ombre de la défaite et qui explique l’ensemble des défaites de Napoléon. C’était un génie militaire, mais il faut bien voir qu’il a perdu quand même pas mal de guerre à commencer par la guerre d’Egypte. "


Les origines de la France contemporaine

"On m’a offert pour Noël et je me suis replongé avec délice dans : Les origines de la France contemporaine de Taine. Et je dois dire que Taine fait partie de ces auteurs sur la Révolution Française dont le grand historien Georges Lefebvre, grand historien de gauche de la Révolution et de l’Empire, disait avec cette hypocrisie fondamentale qui caractérise l’historiographie révolutionnaire. Il le disait d’Augustin Cochin, mais il aurait pu le dire de Taine : « Il faut le lire mais il ne faut pas le dire » et effectivement c’est formidable.
Raymond Aron a été en fait à l’origine de la résurrection dans l’opinion publique après la seconde guerre mondiale de Tocqueville, il a imposé Tocqueville. Furet aurait pu faire sur Taine, il s’est manifestement beaucoup inspiré de Taine mais Taine n’a pas encore acquis, retrouvé l’audience malgré le fait qu’il soit édité en bouquin. Moi j’ai eu une édition très ancienne et très sympathique mais c’est formidable, il faut rendre hommage à tous ces grands érudits du XIXe siècle qui ont fait un travail de rigueur d’intelligence absolument incroyable et dont nous devons utiliser beaucoup plus les fruits qu’on ne le fait, savourer les fruits."


La démocratie représentative est-elle en crise?

"Je voudrais recommander le livre que vient de publier le CEVIPOF, Sciences Po, sur ce qu’ils appellent le vote disruptif c’est à dire sur ces épisodes électoraux de l’année dernière, qui nous permet d’avoir un jugement extrêmement éclairé, nourri, documenté sur ces évènements colossaux qui ont abouti en moins de quelques semaines à une modification totale de notre système politique et à un renouvellement encore incertain mais tout à fait fondamental de notre vie démocratique et de l’exercice du pouvoir"


Daniel Vernet: Hommage à l'ancien Monde

"Je voudrais dire ma tristesse et rendre hommage après la disparition de Daniel Vernet. Daniel Vernet est mort brutalement c’était l’ancien directeur du Monde, c’était le spécialiste des questions allemandes, c’était un ami personnel. Je dois dire que c’est ce qu’il y avait de mieux, c’est l’ancien Monde, le Monde tel qu’il devait être, le Monde tel qu’il était avec l’intelligence, la modération, la retenue, le sens des nuances. C’était un homme d’une extrême humilité, d’une extrême compétence en même temps assez gouailleur. Il avait cette espèce de qualité française de ceux à qui on la fait pas, il se laissait pas avoir et en même temps il avait, notamment sur le plan des relations avec l’Allemagne, il avait creusé ce sillon et il avait une relation très forte avec l’Allemagne et il a porté je crois le meilleur de la réconciliation en profondeur des sociétés française et allemande et je crois que c’est une grande perte pour tout le monde que la disparition de Daniel Vernet"


De l'expérience en politique

"Je vais verser au débat sur le non-renouvellement des mandats, il y a un point de désaccord entre moi et la majorité présidentielle, est-ce qu’il faut arrêter à 3 le mandat ? Je voudrais simplement verser un point au dossier c’est que, en France, il y a eu de Robert Le Pieu et Philippe Le Bel, pendant 3 siècles, seulement 9 monarques donc en moyenne une durée de plus de trente ans. Ce n’est pas pour rien que la France s’est faite à ce moment-là comparez-le à l’instabilité allemande et à l’instabilité italienne et vous avez les clefs du succès politique. Coryez-moi l’expérience en politique doit être reconnue et valorisée."


Ivan Maiskï: La marche à la guerre 1932-1943

"Je reste sur la Russie d’une certaine façon, je voudrais vous recommander le journal d’Ivan Maïski. Journal 1932-1943. Ivan Maïski était ambassadeur de l’URSS à Londres pendant cette période décisive. Personnage très intéressant d’abord parce que c’était un menchévik, un des derniers, car Staline n’avait pas encore abattu sa main de fer sur ce dernier. C’est un homme assez libre et pour trouver un dirigeant de l’époque stalinienne qui écrive quelque chose, il faut se lever tôt. Ils savaient que tout écrit pouvait être utilisé contre eux, lui il a écrit un journal et c’est une formidable lecture de la marche à la guerre. Quand on voit les liens profonds entre Churchill et la Russie, on comprend parfaitement l’attitude de Halifax. Maïski c’est un personnage qui est au cœur de toute la diplomatie, diplomate à l’ancienne, extrêmement ouvert, comprenant parfaitement la société britannique. Essayant de trouver un accord avec le Royaume-Uni et en même temps on voit que le Royaume-Uni au milieu de tout ça, c’est la théorie de Halifax : On aime pas Hitler, on aime pas Staline donc s’ils pouvaient se taper dessus ça serait parfait."


Vers la catastrophe russe de Boris Kritchevski

"Je reste dans les affaires russes je voudrais recommander le livre aux éditions de Fallois, c’est donc une des dernières décisions qui a été prise par le regretté Bernard de Fallois, le livre de Boris Kritchevski intitulé qui nous conduit vers la catastrophe russe et qui est préfacé par notre ami Jean-Claude Casanova. C’est intitulé Lettres de Petrograd au journal l’Humanité octobre 1917- février 1918. Kritchevski était un socialiste russe parlant parfaitement français qui avait été envoyé par l’Humanité à ce moment complètement critique à la fois pour la défense nationale française et pour l’avenir de la Russie, qui étaient les révolutions de 1917 en Russie et il envoyait des lettres à l’Humanité qui ont été immédiatement arrêtées. Je crois que ça montre deux choses, ça montre que dès le début un certain nombre d’hommes lucides et bienveillants envers le socialisme avait compris la perversité intrinsèque du système léniniste qui portait en lui la dérive stalinienne comme la nuée porte l’orage et deuxièmement c’est que très tôt un certain nombre de sirènes. Dès le début des années 20, il y avait eu une chape de plomb. Romain Roland avait dit qu’une grande lumière s’était allumée à l’Ouest, en réalité, la ligue des Droits de l’Homme avait tout de suite décidé de ne pas rendre compte des atteintes aux Droits de l’Homme en Union Soviétique en raison de la grandeur de l’objectif révolutionnaire poursuivi. Il faut lire ce livre, il est prémonitoire, il dit tout, tout de suite."


La tentation radicale d'Olivier Galland et Anne Muxel

"Je voudrais saluer l’enquête qui vient de paraître d’Olivier Galland et Anne Muxel sur la tentation radicale, une enquête auprès des lycéens, ce sont d’excellents chercheurs qui ont fait un travail d’une extrême rigueur. Alors ça n’est pas un livre qui analyse le processus de radicalisation d’un certain nombre de gens, ça n’est pas un livre qui mesure quantitativement la radicalisation, au contraire il a créé un échantillon qui valorise des populations à risque pour avoir un échantillon suffisamment abondant pour faire des études. Mais c’est un livre qui analyse toutes les formes de radicalisation religieuses, cognitives ou politiques avec aussi les théories complotistes. Alors c’est un premier pas, ça ouvre vraiment la voie à une recherche. Et je trouve qu’il faudrait le compléter par un second livre par une seconde enquête sur quelque chose qui à mon avis est au cœur de nos difficultés qu’est la tentation fragmentaire, pourquoi les sociétés politiques se dissolvent ? Pourquoi small devient de plus en plus beautiful ? "


Rapport Robert Schuman sur l'état de l'UE

"Je voudrais recommander comme je le fais régulièrement le rapport publié par la fondation Robert Schuman sur l’état de l’Union Européenne en 2018. Chaque année, Jean-Dominique Giuliani, Michel Foucher, Thierry Chopin etc. proposent ce rapport, je crois que pour tout ceux qui s’intéressent à l’Europe c’est quelque chose de tout à fait précieux que d’avoir la collection et de suivre pas à pas ces analyses extrêmement bien renseignées, extrêmement bien documentées et je dois dire que pour les gens qui participent au Nouvel Esprit Public, ils auront là l’occasion de lire un très bon article de Nicole Gnesotto, publicité gratuite !"


Le rapport d'Oxfam sur le partage des richesses

"Je voulais saluer le fait que Madame Duflot ait décidé d’arrêter la politique et de rejoindre Oxfam juste au moment où Oxfam sort une analyse qui me paraît conforter l’engagement de Duflot puisque c’est une ânerie absolue sur le plan économique, Oxfam produit une étude disant que l’augmentation de la part des dividendes distribués par rapport aux dividendes réinvestis était un signe de la détérioration du niveau de vie des salariés. Je crois que c’est une erreur économique élémentaire, le partage de la valeur ajoutée c’est ça qui compte et il se fait d’un côté par les salaires et de l’autre côté par les bénéfices qui sont soit distribués soit réinvestis. Et ce choix entre réinvestissement ou redistribution c’est simplement un choix entre remettre de l’argent dans l’entreprise ou donner la possibilité aux actionnaires de le mettre dans d’autres entreprises ce qui est conforme puisqu’un actionnaire c’est celui qui engage son capital et cela correspond évidemment à une logique économique. Il y a des entreprises qui ont besoin d’investir d’autres qui n’ont pas besoin et quand on distribue ses dividendes il faut réfléchir à ça. Donc il faudrait arrêter, en France, de se poser des questions techniquement et économiquement absurdes si on veut faire une vraie politique sociale."


François Régis Hutin, hommage

"Puisqu’on est dans les cérémonies religieuses et les obsèques, je voudrais dire que je suis très ému : je suis allé à Rennes jeudi pour les obsèques de mon ami, François Régis Hutin, qui était le patron, le directeur de Ouest-France. J’ai été profondément impressionné par la cérémonie, parce que c’était vraiment là toute la Bretagne républicaine et démocratique qui était rassemblée. L’Eglise qui rendait hommage avec beaucoup de sobriété et de style à un homme qui était à la fois son défenseur, son protecteur et son serviteur. C’était un homme de conviction et de presse assez exceptionnel. Alors c’est une France qui disparaît peut-être, la France démocrate chrétienne, les Desgrées du Loû etc. tout ce qui s’est fait à la fin du XIXème et qui a dominé la Bretagne tout au long du XXème siècle, je ne crois pas qu’ils disparaissent mais c’est quelque chose d’essentiel. Et cet homme a représenté à la tête de son journal, la volonté d’un engagement éthique qui ne serait pas partisan : engagement chrétien très tourné pour l’abolition de a peine de mort, vers l’accueil des réfugiés, vers l’ouverture sur l’Europe, donc le contraire d’une vision un peu étriquée, un peu étroite qui je crois est celle de Sens Commun aujourd’hui. Et je crois qu’à la tête de son journal il incarnait cela, je terminerai par cela, je me rappelle au moment de Maastricht il avait réunit sa direction pour poser la question à sa rédaction, et non pas imposer la ligne du patron, de savoir s’il fallait s’engager pour ce traité européen. Peut-être avait-il tort, je pense qu’il avait raison, et la rédaction dans son ensemble avait accueilli cette idée et avait porté dans le plus grand journal français – quand on voit l’exiguïté de la victoire du oui sur le non cela a sans doute été assez décisif – mais ce qui est intéressant c’est que ce n’est pas par les voies de l’autorité hiérarchique mais par la voie de la mobilisation d’un corps social, qui était le cœur des rédacteurs de Ouest-France, que cette affaire a été faite, et je crois qu’il fallait rendre hommage à ce très grand patron de presse et à ce très grand humaniste. Son dernier article était « Paix pour Jérusalem », sa femme m’a dit qu’il est mort juste après."


Pitié pour le général Lee

"Je voudrais faire une brève sur les dangers de l’anachronisme en Histoire. Je ne parlerais pas de Colbert, mais du général Lee. On a eu une polémique aux Etats-Unis autour de la statue du général Lee. Tous les gens bien étaient du côté du déboulonnage du général Lee, et les gens qui soutenaient le général Lee étaient horribles, suprématistes, qui ne méritaient vraiment pas le soutien idéologique. Mais la grande victime dans cette affaire c’est Lee lui-même. Lee a été un commandant exemplaire des armées sudistes, le général le plus humain, bien meilleur et bien plus humain que les brutes comme Sherman qui dirigeaient les armées du Nord. Lee était, Bernard Tavernier nous le rappelait dans l’émission sur Lincoln qu’on avait faite avec lui, abolitionniste sur le plan de l’esclavage. Son seul problème a été, c’était le problème de la Convention de Philadelphie quelques décennies plus tard, si sa loyauté était à l’Etat de Virginie dont il était originaire comme d’ailleurs la plupart des premiers dirigeants des Etats-Unis d’Amérique, ou aux Etats-Unis. Il a fait le choix de la Virginie, historiquement c’est un choix mauvais mais vraiment, pitié pour le général Lee."


Fille de révolutionnaires

"Je voudrais recommander un livre que je n’ai pas terminé mais je me suis lancé dedans avec un immense plaisir. Le livre de Laurence Debray, la fille de Régis Debray, Fille de révolutionnaires. Je trouve ce livre absolument fantastique, parce que moi j’ai pour Régis Debray une opinion complètement ambivalente. D’un côté je trouve que son engagement politique, qui a été courageux, est quand même un engagement d’adolescent. Il est depuis toujours, c’est une espèce d’éternel adolescent dans son culte de la révolution. Et d’autre part c’est un homme qui a énormément de talent, un bonheur d’écriture extraordinaire, et qui est dans la conversation, sympathique, plein d’humour, plein de distance. C’est un vieux sage quand on parle, et c’est un jeune adolescent éperdu de révolution quand il rêve. Et là Laurence Debray est vraiment à la charnière des deux. On montre ce que c’est qu’une petite fille et une jeune fille mêlées à cette histoire révolutionnaire extravagante, avec elle beaucoup d’humour, beaucoup de bon sens, beaucoup de tendresse. On trouve toute cette ambivalence, c’est vraiment très rafraîchissant, et ça donne le sentiment que Debray est quand même bien meilleur quand il écrit de jolies choses, que quand il s’engage dans des combats absolument impossibles pour la révolution, et que sa fille a pris le meilleur de lui-même."


La disparition de Joseph Mengele, d'Olivier Guez

"Je voudrais vous signaler le livre que j’ai lu cette semaine d’Olivier Guez, La disparition de Joseph Mengele. Olivier Guez est l’homme qui avait fait notamment le scénario du film sur Fritz Bauer, l’homme qui avait retrouvé Eichmann et qui avait conduit à la condamnation d’Eichmann. Et là c’est un livre, un roman, je me méfie toujours du roman parce que comme dirait Paul Valéry, le mélange du vrai et du faux est plus faux que le faux, mais là le livre montre la vie de Mengele après le Reich, en Argentine, au Paraguay, au Brésil, jusqu’à sa mort. Il y a quelque chose qui reste insuffisant, c’est qu’on ne comprend pas comment ce médecin fou d’Auschwitz a été un médecin fou car il apparaît à la fois comme très antipathique et assez raisonnable. Mais ce qu’on voit très bien c’est ce qui s’est passé pour les Nazis après. Et on voit deux moments très différents : une première période où peu à peu il se réintègre dans la société officielle, il reprend son nom, et puis à partir de l’affaire Eichmann et des grandes publications, l’Holocauste et la Shoah, il y a un retour en enfer et cet homme finit comme il n’aurait jamais dû vivre avant c’est-à-dire en enfer, dans une solitude absolue et dans une existence justement misérable moralement."


La mort de Staline

"Si vous détestez le Stalinisme vous avez bien sûr la vieille option qui consiste à lire L’opium des intellectuels de Raymond Aron mais je dois dire qu’il faut aller voir la Mort de Staline. C’est un produit absolument exceptionnel parce que c’est une vision assez claire des intrigues abominables qui ont entouré la mort de Staline notamment le complot de Beria qui se termine par sa revolvérisassion par ses petits camarades donc c’est assez sérieux. Mais en même temps c’est quelque chose d’autre. C’est un film d’un réalisateur britannique qui porte un nom italien Armando Iannucci sur la base d’une bande dessinée de Thierry Robin et Fabien Nury qui est assez remarquable et pourtant ça n’est pas réel, ces gens parlent anglais, ces gens ne prétendent pas du tout ressembler au modèle malgré le fait qu’on les voit tous : Khrouchtchev, Beria et les autres. Mais c’est surréaliste, c’est à dire que c’est plus réel que le réalisme. C’est une espèce de description hilarante à la Monty Python etc. mais hilarante de toutes les pathologies d’un régime absolument abominable et où on voit que la dénonciation de l’horreur par la dérision c’est souvent beaucoup plus efficace que par l’indignation."


Les sautes d'humour du général de Gaulle de Sabine Jansen

"Je voudrais recommander un livre paru chez Payot Les sautes d’humour du Général de Gaulle, c’est la collection des mots, des traits d’esprit du Général recueillis par Sabine Jansen. Je donnerai rapidement 3 des exemples de ce qu’est la personnalité du général De Gaulle : La dérision d’abord. On lui parle de ses obsèques, il dit : « j’entends qu’elles soient réduites au strict minimum ». L’interlocuteur lui pose alors la question : « qu’entendez vous par strict minimum ? ». Réponse du général : « Moi ».
La vacherie aussi. Après un discours de Michel Debré à la télévision, De Gaulle dit : « Il faudrait mettre le carré blanc il risque de faire peur aux enfants ».
Et la distance lucide : « Je n’aime que ceux qui me résistent, malheureusement, je ne les supporte pas."


La Fontaine chez les collégiens

"Moi je voulais saluer l’initiative de notre ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui a décidé de donner à tous les élèves qui accèdent au collège un recueil des fables de La Fontaine par Joan Sfar. Je crois que c’est très intéressant parce que ça révèle deux choses chez Jean-Michel Blanquer. Première chose, la volonté de rétablir un rapport positif et massif des collégiens de France avec la littérature classique, avec ce qu’il y a de plus beau, La Fontaine est un des plus magnifiques poètes de notre littérature et de notre histoire littéraire. Et deuxièmement, c’est quand même, et je suis sensible à ça, un démenti à Jean-Jacques Rousseau. Puisque Jean-Jacques Rousseau dans l’Emile, condamnait l’utilisation des fables de La Fontaine comme instrument pédagogique au nom d’un idéalisme qui m’a toujours paru assez suspect et là je crois qu’il y a un signe de macronisme discret dans le fait qu’on donne à tous les collégiens de France, le manuel du réalisme et d’un réalisme civilisé de ce que sont ces fables. C’est le triomphe de Philinte sur Alceste et c’est une contribution importante à ce qu’on appelle aujourd’hui à gauche « le vivre ensemble »."