LES INTERVENANTS

Michel Eltchaninoff

Michel Eltchaninoff est philosophe, rédacteur en chef de Philosophie magazine, auteur de Dans la tête de Vladimir Poutine. Il est également spécialiste de Dostoïevski.

 

Les brèves proposées par Michel Eltchaninoff:

Le régiment immortel

"Je vous recommande ce livre, paru il y a quelques années, signé de l’historienne Galia Ackerman. C’est une analyse de la militarisation de la société russe, avec notamment les grands défilés depuis 2015, qui se tiennent le 9 mai, jour de la victoire contre le nazisme. Lors de ces manifestations, les Russes sont appelés à marcher massivement, en brandissant le portrait de l’un de leurs ancêtres mort à la guerre. Et Vladimir Poutine était toujours au premier rang. Le livre raconte comment il a essayé de faire de la seconde guerre mondiale le grand lieu de mémoire nationale, mais aussi d’en profiter pour préparer le pays à la prochaine guerre. Il faut reconnaître à Galia Ackerman d’avoir annoncé ce qui allait se passer il y a des années. Elle a tenté de nous prévenir de l’imminence de la confrontation avec l’Occident. "


Boris Mikhaïlov - Journal ukrainien

"Je vous recommande cette exposition qui m’a beaucoup impressionnée, à la Maison Européenne de la Photographie. Mikhaïlov est un vétéran de la photographie en Ukraine. Il est né en 1938 à Kharkiv, dans l’Est du pays. Pendant le dégel, il fait beaucoup de photos de nu, ce qui lui vaudra des accusations de pornographie de la part du KGB. Cela ne l’a pas arrêté, Mikhaïlov est un artiste subversif, sans doute érotomane, il superpose parfois, dans des collages très amusants, certains nus sur des symboles du soviétisme, car il est également dissident. Il colorise des photos officielles, prend des clichés dans la rue, réalise une parodie de vacances chic en Crimée dans les années 1960 … Et puis il accompagne l’Histoire de son pays. On peut voir des clichés absolument poignants de la misère des années 1990. Il nous donne à voir l’Histoire de l’Ukraine. Courez-y, c’est magnifique. "


Black Sea : un voyage culinaire entre Orient et Occident

"Je vous recommande pour ma part un livre de cuisine, pour nous réchauffer un peu. Celui-ci ne se contente pas d’aligner des recettes, il évoque aussi la culture qui va avec. C’est un très bel objet, dans lequel Caroline Eden nous fait voyager autour de cette mer assez peu connue, et aujourd’hui au centre de l’échiquier géopolitique. On va de la Roumanie à la Turquie, en passant par la Bulgarie, l’Ukraine … Il y a un grand chapitre sur Odessa, ville extraordinairement belle et aujourd’hui très menacée, construite à partir du XVIIIème siècle. Il y’a une très belle évocation du côté cosmopolite de la ville, ses influences italiennes, russes, ukrainiennes ou juives. Je vous invite par exemple à découvrir le Forshmak, un pâté de hareng mélangé à de la pomme Granny et à des radis. Je l’ai essayé et c’est tout à fait délicieux. Comme on disait dans les émissions culinaires des années 1960 : « vous étonnerez vos convives ». "


Le courage de l’Ukraine

"Toujours à propos de l’Ukraine et du triste anniversaire de l’invasion russe, je vous recommande cet ouvrage de Constantin Sigov. Il est très profond, et se lit pourtant rapidement. Sigov est un philosophe ukrainien né en 1962, qui enseigne dans l’une des plus anciennes universités d’Europe, l’académie Mohyla à Kyiv. Il est francophone, il a participé au dictionnaire européen des philosophies. Il est aussi éditeur et publie des traductions de Levinas, de Ricœur, de Weil … L’ouvrage est intéressant car il s’inspire des traditions ukrainienne, russe et française pour tenter d’élaborer une philosophie qui se voudrait chrétienne et anti-totalitaire. Le sous-titre de l’ouvrage est « une question aux Européens ». Cette question pourrait être avant tout : « pourquoi nous connaissez-vous si mal ? » mais aussi « pourquoi pensez-vous être à l’abri de ce qui se passe ? » Le livre est une sélection d’articles écrits en français depuis le mouvement du Maïdan en 2013. Le style est plutôt lyrique, et replonge le conflit actuel dans l’Histoire récente mais aussi l’Histoire longue, puisque Sigov nous fait découvrir des intellectuels et philosophes ukrainiens très mal connus ici. Par exemple au XIXème siècle, Mykhaïlo Drahomanov, qui fut exilé par le tsar. Il avait écrit un projet de philosophie politique pour l’empire, une espèce de Constitution. On constate donc que l’idée d’une Ukraine démocratique et affranchie de l’empire russe ne date pas d’hier. "


Giovanni Bellini : influences croisées

"Je vous vous recommande cette exposition du musée Jacquemart-André à Paris, qui se finira le 17 juillet. Le peintre vénitien Bellini est peut-être moins flamboyant que Carpaccio, moins violent que le Tintoret, et moins philosophe que Giorgione, il peint surtout des madones, mais il exprime une humanité et une douceur absolument bouleversantes. Il est l’un des premiers chefs de file de l’école du colorito : vénitien, sensuel, face aux expérimentations géométriques et mathématiques des florentins. Un mélange de vie et de sérénité que cette position. Notons qu’on peut la visiter comme l’ont prévu ses commissaires, en présentant des liens avec d’autres peintres. Mais on peut aussi se faire son petit scénario personnel. Ç’a été mon cas, à travers ces mères et ces enfants. J’ai vu d’abord la tendresse, mais aussi l’inquiétude maternelle, on comprend au regard de Marie qu’elle sait que son fils va mourir avant elle et on voit que cela la désespère. Dans un autre tableau, lors de la crucifixion, le corps de Jésus est totalement livide, le visage décomposé. Encore un peu plus loin, le Christ est mort. Son torse est celui d’un jeune homme, glabre, rose, le visage ne souffre plus, il semble apaisé. S’il l’un des deux anges au-dessus de lui verse une larme. Je vous engage à aller vous faire votre propre itinéraire dans cette magnifique exposition."


Anatomie d’une chute

"Ce film de Justine Triet m’a bouleversé. Un petit garçon rentre d’une promenade, dans son chalet, et trouve son père, qui vient de mourir d’une chute. Accident ? Suicide ? Meurtre ? Car la mère de l’enfant est rapidement accusée. C’est un film sur le travail de la police et de la justice, mais surtout sur la recherche de la vérité, à une époque où l’on pense souvent qu’elle n’existe plus. La police et la justice n’y arrivent pas vraiment dans ce film, mais le petit garçon, lui, tient à assister à toutes les audiences, et surtout il invente des méthodes pour découvrir cette vérité, met en place de véritables protocoles expérimentaux. Sommé par les protagonistes de choisir un camp, il s’y refuse, et trouve la vérité grâce à l’interprétation. Magnifique."


La guerre des mondes : le retour de la géopolitique et le choc des empires

"Je vous recommande cet ouvrage paru très récemment. Ce n’est malheureusement pas de la science-fiction, mais une analyse des nouvelles relations internationales. Bruno Tertrais est spécialiste des questions de sécurité, il décrit la montée des tensions et des guerres, entre les « néo-empires » (Chine, Russie, Iran, Turquie …) et les démocraties. L’analyse est très documentée, fouillée, et riche, mais l’auteur s’efforce aussi de répondre à des questions sur le passé et le futur. Sur le passé : pourquoi, après la guerre froide, beaucoup d’entre nous ont-ils cru que nous allions entrer dans une ère kantienne de résolution pacifiée des conflits ? Pourquoi avons-nous été aussi optimistes, en somme ? Il répond que les Etats-Unis ont cru qu’en intégrant la Russie et la Chine dans un réseau de normes communes, elles se métamorphoseraient, tandis que les Européens pensaient élargir leur expérience d’interdépendance économique. Or rien de cela n’a fonctionné. L’âge identitaire que nous vivons serait donc une réponse rageuse à la mondialisation. Une question sur le futur : les conflits d’aujourd’hui (Ukraine, Israël …) vont-ils faire système ? Y a-t-il un risque de conflit mondial ? La réponse de l’auteur est modérément pessimiste : il pense que nous aurons une très longue période de « guerre tiède », avec des affrontements ça et là, mais pas de confrontation directe entre les blocs, grâce à la dissuasion nucléaire et aux alliances occidentales, qu’il juge plus fortes que celles des « empires ». Personnellement, je ne suis pas aussi optimiste, mais l’ouvrage est passionnant. "


Mémorial face à l’oppression russe : le combat pour la vérité

"Je vous recommande ce livre d’Etienne Bouche, journaliste longtemps correspondant en Russie, qui connaît parfaitement le pays. Mémorial est une association, créée à la fin des années 1980 pour documenter les crimes du stalinisme, mais s’est aussi spécialisée dans la dénonciation des atteintes aux droits de l’Homme dans la Russie contemporaine, faisant ainsi un lien entre les crimes du régime soviétique et ceux de l’Etat russe qui a suivi (notamment en Tchétchénie). Le livre raconte l’histoire de Mémorial, de sa création à sa dissolution fin 2021, juste avant l’invasion de l‘Ukraine. Cette dissolution était le signe de cette agression à venir, un peu comme l’assassinat du commandant Massoud juste avant le 11 septembre, on sentait qu’il s’agissait de faire taire la « conscience » de la Russie que représentait Mémorial. Etienne Bouche ne passe pas sa vie à écouter et commenter les discours du Kremlin, il prend des trains en 3ème classe et parcourt tout le pays. Il nous raconte comment l’Etat russe modèle et transforme la mémoire, comment il rend les Russes amnésiques. Dans telle ville, on construit une Église glorifiant les forces armées, à côté d’un musée d’Histoire de la Russie dans lequel on explique que les révolution « de couleur » sont financées par les Américains et très dangereuses, etc. Comment, d’un point urbanistique, on interdit aux Russes de s’interroger sur leur propre identité historique. L’auteur en conclut qu’il est impossible pour les Russes de faire société ou d’imaginer un autre futur tant qu’ils seront ainsi empêchés de faire ce retour sur eux-mêmes. "


Aux portes de l’Europe - Histoire de l’Ukraine

"Un livre pour mieux comprendre l’invasion russe en Ukraine, par Serhii Plokhy, qui dirige la chaire d’Histoire de l‘Ukraine à Harvard. L’Histoire de ce pays est très complexe, ses frontières sont mouvantes, il fut très puissant au Moyen-Âge, et a traversé plusieurs empires. Cette Histoire est aussi très disputée et discutée, puisque l’historiographie russe a fait de l’Ukraine une « petite Russie », à la fois point source de la Russie, et zone folklorique un peu méprisée. Or avec ce livre, on comprend tout. C’est simple, c’est fluide, on remonte à l’Antiquité, c’est raconté évidemment de façon précise et rigoureuse, mais aussi avec beaucoup de drôlerie et d’anecdotes. Une manière de comprendre le conflit actuel au moyen d’un grand livre d’Histoire."


L’assiégé : dans la tête de Dominique Venner, le gourou caché de l’extrême-droite

"Je vous recommande ce livre captivant, et qui se lit très vite. Renaud Dély a fait le roman vrai de cette personnalité peu connue du grand public mais véritablement très importante. On en a entendu parler le jour de son suicide à l’arme à feu en 2013 à Paris, dans la cathédrale Notre-Dame. Venner vient d’une famille de collaborateurs, qui a fait l’Algérie, qui a torturé et a tué … Il est devenu un grand idéologue de l’extrême-droite dans les années 1960-70, et a voulu « finir en beauté », comme il le disait lui-même, d’où son suicide spectaculaire, inspiré de Mishima, qu’il admirait. C’est une biographie vraiment très bien racontée, qui nous fait comprendre la façon dont Dominique Venner a transformé la pensée d’extrême-droite dans les années 1960. Il l’a faite sortir du vieux nationalisme français pour faire de la défense de l’Europe blanche menacée par les flux migratoires la pierre angulaire de toute la pensée d’extrême-droite actuelle. Les mouvements identitaires d’aujourd’hui se réfèrent aujourd’hui - explicitement ou implicitement - à l’œuvre, éminemment raciste, de Dominique Venner. Très éclairant. "


Les « Carnets » d’Albert Camus

"Même si on ne s’en aperçoit pas encore vraiment, l’été approche, et je vous recommande donc une lecture d’été. Il s’agit des carnets d’Albert Camus, apparemment bien connus, mais que je n’ai personnellement découverts qu’il y a quelques semaines. Il s’agit des notes prises par l’écrivain à partir de 1935. C’est très intéressant parce que la chronologie nous fait suivre son cheminement de pensée. Il y a à la fois des brouillons de ses livres, des notes très personnelles (derrière lesquelles on devine beaucoup de passions et d’amours), des notes de lecture, des aphorismes … Au lieu de se disperser entre L’étranger, Le mythe de Sisyphe, La peste, on suit vraiment le fil d’une pensée en train de se faire. On y retrouve les thèmes de l’absurde et de la révolte, mais tout est enchevêtré dans la tragédie intime d’un homme, qui lutte contre la dispersion. Il appelle cela « la chasteté », il cherche une ascèse à laquelle il ne parvient évidemment pas (car c’est un grand amoureux). Il y a aussi de très belles micro-fictions, et une phrase s’applique au contexte actuel : «  le contraire de la réaction, ce n’est pas la révolution, c’est la création »."