Les brèves

Alexandre Farnese : prince et capitaine : 1545 - 1592

Jean-Louis Bourlanges, créée le 07-12-2025

"Je voudrais recommander ce livre d’Olivier Poncé, qui vient de recevoir le prix Châteaubriand et que j’ai eu beaucoup de plaisir à défendre au sein du jury. C’est un ouvrage passionnant parce qu’il donne à voir une autre Europe que celle que nous regardons habituellement depuis la France : une Europe lorraine, italo-hispano-flamande, une Europe catholique structurée autour d’un ordre catholique, alors que notre histoire nationale s’est construite en résistance à la domination pontificale. C’est aussi une Europe peu favorable à la France : Farnèse n’a pas bonne presse chez nous parce qu’il a battu Henri IV et qu’il était du côté de la Ligue. Justement, ce décentrement est éclairant : on découvre une Europe d’une richesse politique et culturelle remarquable. Le livre décrit une époque trop oubliée. Nous sommes fascinés par les XVIIème et XVIIIème siècles, où nous étions en position de force ; ici, on découvre un XVIème siècle où nous sommes plus mal assurés, et où apparaissent des figures passionnantes comme Philippe II, beaucoup moins caricatural que ce que l’on croit. Enfin, la personnalité de Farnèse est extrêmement attachante. C’est un grand seigneur, petit-fils de pape et membre de la famille impériale, mais aussi un homme de culture, d’une grande noblesse morale, doté de vraies valeurs militaires, aimé de ses soldats comme des populations qu’il gouverne. C’est un véritable héros politique. Dans un monde où nous sommes trop souvent dirigés par une cohorte de voyous, il est réconfortant de lire le portrait d’un homme de qualité en action dans une Europe troublée."


L'ours et le dragon : Russie-Chine : histoire d'une amitié sans limites ?

Nicole Gnesotto, créée le 07-12-2025

"Je voudrais recommander le travail de Sylvie Bermann, qui a été notre ambassadrice à Pékin, et à Moscou, et qui a consacré deux ouvrages essentiels à la compréhension de la Chine et de son environnement stratégique. Le premier, La Chine en eau profonde, publié en 2017, propose une analyse de fond de la philosophie chinoise dans son rapport au monde extérieur. Le second, L’ours et le dragon, paru cette année chez Tallandier, retrace quatre siècles d’histoire entre la Russie et la Chine : crises, rapprochements, retournements d’alliances. Elle montre notamment comment, dans la période récente, la Chine est devenue vis-à-vis de la Russie ce qu’elle est aujourd’hui pour l’Europe : la puissance dominante. Je voudrais citer une phrase de Kissinger qu’elle place au cœur de notre défaite stratégique : « la stabilité du monde dépendait du fait de maintenir de meilleures relations, séparément, avec Pékin et Moscou que ces deux capitales entre elles. » Force est de constater que nous n’y parvenons plus aujourd’hui."


Empathie

Antoine Foucher, créée le 07-12-2025

"Je voudrais recommander cette série québécoise diffusée en ce moment sur Canal+, qui est absolument magnifique. Elle raconte l’histoire d’une jeune psychiatre travaillant dans un institut spécialisé, confrontée à des cas très difficiles, tout en essayant de dépasser sa propre histoire traumatique. Elle tente d’en faire une force pour comprendre ses patients, leurs failles, souvent héritées de l’enfance. C’est une série où, à chaque épisode, on peut rire et pleurer en même temps, avec une intensité rare. Et je me disais, en lien avec notre conversation, qu’il y a dans cette série une conception de l’homme — le respect de la subjectivité, des émotions, de la complexité des parcours humains — qui pourrait bien incarner une vision européenne de l’humanité, face aux modèles américains, chinois ou russes."


The philosopher in the valley

David Djaïz, créée le 07-12-2025

"Je recommande vivement cette biographie d’Alex Karp, un personnage méconnu mais absolument central dans l’écosystème technologique américain. PDG de Palantir, aujourd’hui l’une des entreprises les plus valorisées du monde et un rouage essentiel de l’appareil d’État américain — particulièrement depuis la réélection de Donald Trump — Karp est une singularité dans la Silicon Valley. Là où ce milieu est dominé par des ingénieurs et des commerçants, lui vient de la philosophie et revendique une vision idéologique. Je conseille aussi son essai, The Technological Republic, où il explique que la génération tech des années 2000-2010 s’est perdue dans le consumérisme et doit désormais renouer avec une mission quasi messianique : défendre le peuple américain et la liberté occidentale face aux régimes autoritaires, au premier rang desquels la Chine. Le paradoxe, bien sûr, est que les technologies de Palantir servent massivement à restreindre les libertés, que ce soit dans l’armée israélienne ou dans les services de sécurité américains — mais Karp n’en est pas à une contradiction près. Je recommande ces lectures parce qu’elles éclairent un personnage décisif pour comprendre le monde technologique et géopolitique qui se recompose sous nos yeux."


Trajancolumn.com

Philippe Meyer, créée le 30-11-2025

"« Depuis six mille ans, la guerre plaît aux peuples querelleurs », écrivait Victor Hugo. Cette idée m’est revenue en découvrant le travail de Raphaël Doan. Il rappelle combien la colonne de Trajan demeure une source incomparable sur les guerres daciques du début du IIᵉ siècle. J’aime cette façon qu’il a de mêler érudition et curiosité technique. Il s’est amusé à faire passer chaque scène de la colonne dans un modèle d’intelligence artificielle, pour imaginer à quoi auraient ressemblé ces campagnes si l’on avait pu les photographier entre 101 et 106 après Jésus-Christ. Le résultat, qu’il a réuni sur son site trajancolumn.com, est à la fois surprenant et très instructif : en parcourant ces images recréées, on voit mieux encore la richesse documentaire de la colonne et la précision avec laquelle elle raconte la machine militaire romaine. C’est un détour numérique qui éclaire l’histoire."


Voyage dans la France d’avant

Nicolas Baverez, créée le 30-11-2025

"Je recommande ce livre, parce qu’il prolonge très bien la réflexion sur les destins parallèles de la France et de l’Italie. Franz-Olivier Giesbert propose une méditation lucide sur la manière dont un pays doté d’immenses atouts a pu, en deux générations, gâcher l’élan de la reconstruction d’après-guerre. Ce qui m’intéresse dans son récit, c’est cette mise en perspective longue : il puise dans l’histoire de la France depuis la Révolution pour éclairer ces cycles de grandeur et de naufrage, ces oscillations vertigineuses qui semblent constitutives de notre trajectoire nationale. C’est une lecture qui aide à comprendre comment un tel potentiel peut si souvent se retourner contre lui-même."


Au cœur de la Russie en guerre : récit de l’ambassadeur de France

François Bujon de L’Estang, créée le 30-11-2025

"Je recommande vivement ce livre, parce qu’il offre un témoignage de première main sur la Russie telle qu’on l’a vue basculer dans la guerre. Pierre Lévy, qui a été notre ambassadeur à Moscou entre 2020 et 2025, est russophone, a servi à Prague et à Varsovie, et a vécu sur place le déclenchement du conflit comme le durcissement brutal de la relation franco-russe. Au lieu de livrer un tome de mémoires diplomatiques de plus, il dresse un tableau saisissant de la Russie en guerre aujourd’hui. Ce qui m’a frappé, c’est l’acuité de son regard et la force des sentiments qu’il exprime : on comprend comment Poutine, en contestant la légitimité même de l’Ukraine, a pu reprendre entièrement le contrôle de son pays, mêlant révisionnisme historique, méthodes autoritaires dans la plus pure tradition russe et discours patriotique qui parle à une grande partie de la population. On parle souvent de ceux qui partent, de ceux qui contestent ; beaucoup moins de ceux qui restent, font le dos rond et se regroupent sous l’autorité du tsar. Ce livre les fait apparaître avec une grande justesse."


L’École de danse

Nicolas Baverez, créée le 30-11-2025

"Je recommande d’aller voir cette pièce à la Comédie-Française, parce qu’elle offre, dans une période lourde et morose pour notre pays, un vrai moment de respiration. Clément Hervieu-Léger signe une mise en scène vive et élégante, et Denis Podalydès au meilleur de sa forme y campe M. Rigadon, maître de danse. Ce qui m’a frappé, c’est la manière dont Goldoni parvient à conjuguer légèreté et profondeur : on rit, on se laisse porter, et pourtant quelque chose d’essentiel affleure. C’est un très beau moment de théâtre, qui allège l’esprit sans jamais le simplifier."


L’inconnu de la Grande Arche

Richard Werly, créée le 30-11-2025

"Je recommande ce film de Stéphane Demoustier qui retrace le parcours de l’architecte danois Otto von Spreckelsen à l’origine de ce « cube », comme il l’appelait lui-même. J’y ai trouvé un récit très bien joué, qui met en scène le choc des cultures architecturales, mais surtout bureaucratiques, entre la rigueur danoise et la multiplicité des comités français. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est le portrait de Paul Andreu. Je ne suis pas un spécialiste d’architecture, je connais surtout son travail à Roissy–Charles-de-Gaulle, et force est d’admettre que certaines réalisations semblent aujourd’hui avoir mal traversé le temps. Le film montre cet homme qui a permis l’achèvement de la Grande Arche, figure à la fois fascinante et ambiguë, génie peut-être … mais parfois mauvais génie."


La dissolution de la Ve République

Marc-Olivier Padis, créée le 30-11-2025

"Je recommande vivement cet essai, parce qu’il apporte une mise au point salutaire sur la dissolution du 9 juin 2024. Olivier Beaud et Denis Baranger, deux professeurs de droit public que je lis régulièrement et qui animent la revue en ligne Jus Politicum, proposent une analyse institutionnelle rigoureuse, sans chercher à dévoiler les coulisses élyséennes. Ce qui m’a frappé, c’est la clarté avec laquelle ils montrent combien l’incompréhension des principes de la Ve République traverse à la fois l’Élysée et le Palais-Bourbon. Nous continuons à nous comporter comme si nous étions dans un régime présidentiel, alors que, plus que jamais en l’absence de majorité concordante, nous sommes dans un régime parlementaire. Cette incapacité à en tirer les conséquences, notamment du côté des députés, devient un véritable problème politique. Leur essai est une leçon de droit constitutionnel autant qu’un rappel utile de ce que devraient être nos pratiques institutionnelles."


Giovanni Falcone

Antoine Foucher, créée le 23-11-2025

"Je recommande ce livre de Roberto Saviano parce qu’il parvient à faire revivre, avec une intensité presque physique, la trajectoire de Falcone et de ceux qui l’ont accompagné dans son combat contre la mafia. Saviano raconte non seulement l’homme, mais tout un collectif d’amis, de magistrats, de policiers qui ont vécu quinze années avec la certitude intime qu’elles se termineraient par leur mort. Ils se représentaient leur action comme une course de relais : chacun courait aussi loin qu’il le pouvait, sachant qu’il tomberait tôt ou tard, et la seule question était de savoir à qui l’on passerait le témoin. Cette conscience de la fin, acceptée presque sereinement, conduit certains d’entre eux à renoncer à fonder une famille pour ne pas laisser derrière eux des veuves ou des orphelins. Ce que Saviano décrit là est d’un courage bouleversant, un courage nu, presque insoutenable, parce que vécu au quotidien, dans une tension permanente. Et ce récit résonne d’autant plus aujourd’hui que Saviano lui-même, intervenant récemment à propos des assassinats de Marseille, établit un parallèle saisissant entre ce qui s’y installe et la Sicile des années 1980. Ce miroir tendu entre deux époques et deux territoires rend son livre indispensable à qui veut comprendre comment la violence se structure — et comment certains décident de l’affronter coûte que coûte."


Réconciliation : mémoires

Philippe Meyer, créée le 23-11-2025

"Je recommande ces mémoires du roi Juan Carlos parce qu’elles donnent à voir un personnage dont on croyait tout savoir, mais qui, dès qu’il aborde la politique, devient infiniment plus intéressant que ce que la partie mondaine laisserait croire. Au lecteur qui cherche du Gala, elles laisseront sans doute un goût de trop peu : on y trouve bien quelques anecdotes inédites, mais elles sont noyées dans une matière un peu molle, qui peine à retenir l’attention. En revanche, dès que le récit se concentre sur la transition espagnole, tout s’anime. On découvre à quel point la recherche du compromis, cette alchimie si particulière de la politique, s’est exercée dans des conditions presque impossibles : la mort de Franco en novembre 1975, la défiance d’un camp franquiste persuadé que Juan Carlos suivrait la même ligne, l’hostilité d’une opposition radicalisée par des décennies de dictature. C’est là que le livre devient précieux, parce qu’il montre comment un homme, avec toutes ses fautes, parvient à incarner une bascule démocratique que personne n’imaginait si rapide, ni si profonde. Les récits sur Franco lui-même, qui savait parfaitement vers quoi s’orienterait Juan Carlos, sont sidérants et mettent en lumière la mécanique étonnante qui a rendu possible cette transition. Et il y a enfin, pour le plaisir, ces épisodes où l’on voit Juan Carlos se confronter avec une élégance narquoise à ceux qui l’avaient éreinté, comme lors de cette promenade avec Mitterrand devant une photo où on le voit derrière Franco, le regard un peu égaré, et où il lance au Président : « n’est-ce pas, monsieur le Président, que l’on a l’air bête quand on attend ? »"