Les brèves

Un héros

Béatrice Giblin, créée le 16-01-2022

"Je vous recommande ce film Franco-iranien dont je crains qu’il ne disparaisse très bientôt des écrans, réalisé par Asgard Farhadi, qui avait déjà signé le très réussi Une séparation. Celui-ci est remarquable par la complexité de tous les personnages d’abord, personne n’est bon ou méchant, le « héros » en question n’est pas aussi moralement bon qu’il est physiquement beau, l’usurier n’est pas que vénal, etc. Et puis on voit comment fonctionne une famille iranienne. C’est un film d’une très grande humanité, qui aide à comprendre la complexité de la société iranienne à laquelle je suis très attachée."


Algérie 1962 une histoire populaire

Akram Belkaïd, créée le 16-01-2022

"Je vous recommande cet ouvrage de Malika Rahal qui vient de paraître aux éditions La Découverte. Vous savez que nous commémorons le 60ème anniversaire de l’indépendance cette année, ce sera donc un élément de l’actualité des prochaines semaines, y compris en France. L’historienne propose « une histoire populaire », et nous montre ce qu’a été cette année 1962 en Algérie. Le livre est en deux parties : tout ce qui précède l’indépendance, l’OAS, les recompositions et les défaites de tous ceux qui n’étaient pas au sein du FLN ; et puis, après 1962, le temps de la vengeance (un chapitre évoque le massacre de Pieds-noirs à Oran), les violences pour ceux qui ont servi la France, mais aussi un aspect passionnant : comment on bâtit un jeune Etat, à partir de ce qu’a laissé la France, et après un exode massif. Tout cela est raconté avec force témoignages."




La grande expérience

David Djaïz, créée le 09-01-2022

"Je voudrais conseiller un livre qui sera publié à la fin du mois, de Yascha Mounk. C’est un livre sur un sujet assez essentiel, surtout pour notre élection présidentielle. Mounk constate d’abord que la théorie pure de la démocratie libérale ne reconnaît que deux instances : l’individu et l’Etat. Sauf que dans la pratique, se glissent entre les deux des groupes sociaux de plus en plus homogènes sur le plan culturel et/ou religieux. C’est le multiculturalisme : nos sociétés comprennent de nombreuses « sub-cultures ». L’observation de plusieurs sociétés à plusieurs époque n’incite pas à l’optimisme, car on constate que soit on tombe dans l’anarchie, soit dans la domination d’une culture majoritaire. L’auteur essaie donc très honnêtement de proposer des solutions pour éviter ces deux écueils. Mais je trouve que la grande faiblesse du livre est de ne pas s’intéresser suffisamment à notre laïcité, qui est en réalité un moyen extraordinaire de faire coexister dans le respect plusieurs cultures dans un projet politique partagé. N’être ni dans le « zemmouris me » d’écrasement de la diversité, ni dans la démission et la complicité avec des mouvements agressifs sur le plan culturel."


Algues vertes l’histoire interdite

Lucile Schmid, créée le 09-01-2022

"J’étais quelques jours en Bretagne pendant les fêtes, où j’ai pu discuter du problème des algues vertes, qui a encore augmenté de 40% en 2021. Je vous recommande donc la lecture de cette enquête graphique, menée par la journaliste Inès Léraud, et dessinée par Pierre Van Hove. C’est une saga incroyable, où l’on découvre que les corps des gens empoisonnés aux algues vertes n’ont pas été autopsiés, que les archives ont disparu, que la justice n’a pas statué … C’est en fait une bande dessinée sur l’état de notre démocratie, et la nécessité de lancer l’alerte. L’ouvrage nous rappelle aussi que le travail d’un journaliste ne consiste pas seulement à orchestrer des polémiques sur des plateaux de télévision , on peut aussi mener des enquêtes, et tenir ce rôle fondamental dans une démocratie, et redonner aux citoyens l’envie que des choses se passent. "


Roumanie Au carrefour des empires

Jean-Louis Bourlanges, créée le 09-01-2022

"Je vous recommande ce livre paru dans la remarquable collection « l’âme des peuples », que dirige notre ami Richard Werly. Des livres courts, incisifs et très intelligemment faits. J’ai beaucoup apprécié celui sur la Roumanie, très justement sous-titré « au carrefour des empires ». Il est écrit par Henri Paul, un autre de mes amis, j’admets tout à fait la partialité de cette brève, mais Henri Paul a été notre ambassadeur en Roumanie. C’est un pays méconnu par la France et l’Union Européenne, alors qu’il est absolument essentiel, c’est la clef des Balkans. La Roumanie est une création de l‘empire romain, on sait que le roumain est une langue latine, mais le pays est au carrefour de la Russie, de la Turquie, de l’Europe … La France a joué un rôle très important dans la constitution de l’indépendance roumaine, à trois reprises : Napoléon III, Clémenceau, puis l’entrée dans l’UE. Edgar Quinet disait : « l’amitié de la Russie a été plus funeste aux Roumains que l’hostilité de tous les autres peuples réunis ». Cela explique beaucoup de choses, et notamment le profond Franco-tropisme des Roumains auquel nous ne sommes pas suffisamment sensibles. Au moment où la France préside l’Union Européenne, rappelons qu’il y a des choses importantes à faire avec nos amis roumains. "


Une télévision française

Philippe Meyer, créée le 09-01-2022

"Comme il existe un cinéma documentaire, il existe un théâtre documentaire. Au théâtre de la Ville aux Abbesses, Thomas Quillardet et sa troupe le démontre avec finesse, drôlerie et pertinence dans « Une Télévision française », qui retrace le passage de TF1 du public au privé en 1987. « Les gens n’ont pas besoin qu’on leur fasse la morale, ils ont besoin qu’on leur rafraichisse la mémoire », écrivait Samuel Johnson. Quillardet et les siens, en remontant dans le temps, nous font voir comment cette privatisation est à l’origine d’un changement quasi géologique de l’information télévisée. La force de ce spectacle tient à la justesse avec laquelle il décrit ce qu’était le journalisme audiovisuel à l’époque de la télévision d’État dont il ne cache ni les scléroses, ni le retard d’équipement, ni les aspects pesamment institutionnels, tout comme il montre avec nuance à quelles lois nouvelles, celle du marketing et d’une nouvelle forme de complaisance, les journalistes vont devoir -ou pas- s’adapter. Mais cette pièce tient aussi sa force d’une mise en scène enlevée, maligne et même malicieuse, et à des comédiens épatants qui virevoltent d’un rôle à l’autre et nous font revivre des moments savoureux, tel celui ou Patrick le Lay promet sur sa chaîne quantité de retransmissions théâtrales et lyriques (et même les « chorégraphies d’Orange » (sic), tandis que Bernard Tapie annonce la célébration du cinquantenaire de la mort de Maurice Ravel. Du point de vue du spectateur, la pièce aurait pu s’appeler « Les Cocus magnifiques » et de celui des politiques, qui ont appris à passer sous les fourches caudines de l’audiovisuel « Vous l’aurez voulu Georges Dandin ».  "



Il nous reste les mots

Philippe Meyer, créée le 26-12-2021

"La densité, la vérité et la dignité du livre de Georges Salines, sa capacité à faire comprendre et à transmettre vous ont valu une invitation inattendue : Azdyne Amimour le père de Samy, l’un des terroristes abattus le 13 novembre, a souhaité rencontrer le père de Lola. D’un premier contact organisé par Sébastien Boussois, spécialiste de la prévention du radicalisme, est né un dialogue retranscrit dans un livre, « Il nous reste les mots »."


L’animal et la mort

Béatrice Giblin, créée le 12-12-2021

"Je vous recommande cette semaine un ouvrage qui m’a beaucoup plu, celui de l’anthropologue Charles Stépanoff, qui travaillait essentiellement sur les peuples autochtones du sud de la Sibérie. Avec la pandémie, il a dû faire du terrain ailleurs, à une centaine de kilomètres de Paris, en s’intéressant aux chasseurs paysans. C’est extrêmement intéressant, car son enquête montre qu’ils ne sont pas si éloignés que ses sujets dénudés précédents, qui eux aussi chassent, pour se nourrir. Certes les chasseurs paysans ne sont pas dans une culture chamanique, mais la connaissance du milieu, du gibier, et du rapport à l’animal son très comparables. Il parvient à établir deux grandes catégories : l’animal-enfant, avec lequel on joue, l’animal domestique qui ne sait plus rien faire par lui-même, et la production animalière (l’élevage pour la viande notamment). Tout ce qui est hostile à la chasse combine ces deux aspects, mais un autre rapport au vivant est possible : celui de ces chasseurs paysans. Passionnant."