Les brèves

Discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen

Jean-Louis Bourlanges, créée le 18-09-2022

"La présidente de la Commission Européenne a prononcé le 14 septembre son discours sur l’état de l’Union européenne. Ce n’est pas encore le discours sur l’état de l’Union du président des Etats-Unis, même s’il serait peut-être intéressant de s’interroger sur l’intérêt de ce mimétisme sémantique. Malgré tout, il est très intéressant d’entendre la présidente de l’exécutif européen prononcer au nom de l’Union Européenne un discours qui est pour la première fois pleinement et authentiquement politique. On peut trouver que c’est imparfait, mais il faut reconnaître qu’elle prend des positions très claires. Sur l’Ukraine, sur l’économie, sur la solidarité, sur l’écologie … Et en filigrane, elle appelle prudemment à un réajustement institutionnel, à la création d’une Convention. Ce discours rappelle celui du chancelier fédéral Olaf Schölz à Prague, ou ceux d’Emmanuel Macron. Je ne sais pas si cela fonctionnera, mais je crois que c’est tout de même significatif. Pour la première fois, je sens les grands Etats européens et l’institution qui leur est commune essayer de prendre en charge la dimension politique de leur entreprise. "



Adieu Zanzibar

Lucile Schmid, créée le 18-09-2022

"Je vous recommande la lecture de ce roman d’Abdulrazak Gurnah, prix Nobel de littérature en 2021. J’ai adoré ce livre et cette écriture, qui parvient à faire le lien entre le chatoiement de l’intime et la politique au sens le plus large du terme. Le livre raconte l’amour fou entre un Anglais et une jeune femme abandonnée par son mari. C’est un amour interdit, d’où naîtra une fille et à travers plusieurs générations, on voit comment l’amour maudit permet de se rendre compte de l’injustice du monde. On est en effet emmenés à Londres dans les années 1950 lorsque l’empire colonial britannique se défait. Il y a chez Gurnah une capacité à décrire les choses qui est proprement extraordinaire. Certains ont parlé des Mille et une nuits, je trouve que c’est une image d’Epinal très galvaudée, mais il sait raconter une histoire et poser une scène en faisant vraiment le lien entre ce qui nous arrive, ce que nous sommes, et puis ce qui arrive au monde. Passionnant."


Schnock n°44

Philippe Meyer, créée le 18-09-2022

"L’autre est faite pour les boomers. Schnock a maintenant beaucoup de bouteille, son premier numéro avait Jean-Pierre Marielle en couverture, le dernier a les Inconnus. Cette revue prend des éléments de la culture populaire la plus large et les creuse d’une façon à la fois très journalistique et très anecdotique. La mise en page n’a pas varié depuis le début, elle est très réussie. La revue aborde les sujets les plus divers, presque à chaque fois par les biais les plus plaisants."


As bestas

Isabelle de Gaulmyn, créée le 18-09-2022

"Je vous propose un petit voyage en Espagne cette semaine, avec ce film de Rodrigo Sorogoyen. C’est intéressant car ici l’étranger, c’est ce couple de Français, riches et écologistes, qui refusent l’éolienne, et ceux qui accueillent ce sont les paysans espagnols modestes qui eux veulent l’éolienne qui leur permettra de s’enrichir. C’est un film qui traite de l’altérité, de la justice, et de tous les thèmes dont on a parlé aujourd’hui à propos de l’écologie et de son acceptation. A un moment, le réalisateur pose sa caméra à côté de l’éolienne et c’est absolument effrayant, on se dit très vite « je n’aimerais pas en avoir une au bout de mon jardin ». "


Rester barbare

Akram Belkaïd, créée le 18-09-2022

"Je vous recommande cet essai de Louisa Yousfi, publié à La Fabrique. Le titre est inspiré par cette phrase de Kateb Yacine : « Je sens que j’ai tellement de choses à dire qu’il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie. Il faut que je reste barbare. » Le barbare n’est pas le sauvage. Le terme interpelle sur la question de l’identité, de la manière dont ceux qu’on appelle aujourd’hui « les racisés » ont à trouver ou pas leur place dans nos sociétés occidentales. L’auteur convoque pour cela des gens comme Kateb Yacine, mais aussi Chester Himes, Toni Morrison ou le rappeur Booba. C’est un essai qu’il faut lire, surtout dans ce contexte où les interrogations sur les questions d’intégration (voire d’assimilation) se multiplient. "


Picasso - El Greco

Richard Werly, créée le 11-09-2022

"Après avoir vu Devambez au Petit Palais, filez prendre le TGV pour vous rendre à Bâle. Vous pourrez y voir l’exposition Picasso - Le Greco au Kunstmuseum. Ne tardez pas cependant car elle se termine le 24 septembre. L’idée de mettre en miroirs deux peintres d’époques si différentes fonctionne très bien. Il est vrai que dans ce cas, c’est tout à fait justifié, car Picasso lui-même définissait Le Greco comme un de ses grands inspirateurs. L’exposition souligne ainsi l’extrême modernité du Greco. Je dois dire que de mon point de vue, l’exposition est plutôt à l’avantage de ce dernier. C’est un très beau moment artistique."


Près de la mer

Marc-Olivier Padis, créée le 11-09-2022

"Je voudrais dire un mot du romancier Abdulrazak Gurnah, qui fut prix Nobel de littérature l’an dernier. On a finalement peu parlé de lui. J’ai lu cet été un de ses seuls livres disponibles en français. Installé au Royaume-Uni mais originaire du Zanzibar, Gurnah écrit beaucoup sur la migration et l’exil. Le comité du prix Nobel l’a présenté de façon un peu bien-pensante en tant qu’écrivain rendant compte de la condition des migrants au Royaume-Uni, alors que pour ma part j’ai découvert en le lisant un écrivain bien plus riche, sans aucune complaisance avec ses personnages ni son île d’origine. Le livre raconte la rencontre de deux hommes originaires de Zanzibar et qui se retrouvent en Angleterre pour des raisons différentes, à des générations différentes. Ils sont liés par des histoires complexes et familiales liées à leur île d’origine. Chacun raconte l’histoire de son point de vue, découvre et découvre le point de vue de l’autre. Et c’est là que le travail de l’auteur est remarquable, tant il parvient à nous mettre dans la peau des deux protagonistes. C’est un roman d’une grande tristesse, mais aussi d’une grande humanité."


André Devambez - Vertiges de l’imagination

Philippe Meyer, créée le 11-09-2022

"Il est rare, lorsque nous faisons une recommandation à la fin de nos émissions d’être certain de ne faire que des heureux parmi ceux qui voudront bien la suivre. L’exposition des œuvres du peintre André Devambez (1867-1944) qui vient d’ouvrir au Petit Palais et le restera jusqu’au 31décembre est une pure gourmandise. Devambez est parvenu à mener une carrière académique consacrée par le prix de Rome et par l’élection à l’Institut et à cultiver une quantité de curiosités qui vont de la grande Histoire lorsqu’il peint la commune ou la guerre de 14 dans un tryptique saisissant à l’avènement des nouvelles techniques lorsqu’il peint, dès 1910, un avion vu d’avion dans une perspective vertigineuse que pourrait lui envier les films américains les plus dotés en trucages ou en effets spéciaux, la poésie en plus. C’est un peintre de la ville, de la rue, du métro, des gens ordinaires, mais c’est aussi un portraitiste qui a un sens des visages et des expressions saisissant, un illustrateur dont il est facile de voir ce que les dessinateurs de bandes dessinées de la ligne claire doivent à sa malice et à sa précision à l’amusement contagieux qu’il éprouve à dépeindre Gulliver chez les Lilliputiens aussi bien que des tableautins pleins d’une foule de détails dont on savoure l’invention comme le rendu. Cette exposition a une taille idéale. Son accrochage, astucieux et affriolant organise un parcours d’émerveillement et offre un moment d’une tonicité extrêmement bienvenue."


Homo numericus la civilisation qui vient

Béatrice Giblin, créée le 11-09-2022

"Le livre que je vous recommande est un ouvrage non seulement très bien fait, mais aussi très utile. C’est une réflexion de Daniel Cohen, dont le grand talent est la simplicité de son style. Il sait rendre passionnante et accessible la complexité dans laquelle nous nous trouvons. Il voit la révolution numérique comme un tournant dans l’histoire de l’humanité, et non comme une simple étape. Il s’agit d’une révolution, d’un bouleversement qui va permettre l’industrialisation de nos sociétés post-industrielles. On peut augmenter considérablement la productivité de nos services, même s’il faut payer un prix très lourd : celui de la déshumanisation. On ne va plus chez le médecin, on n’ira plus forcément au bureau, on ne va plus faire ses courses … L’érudition est remarquable, même si je ne suis pas sûre de partager l’espoir qu’il énonce à la fin du livre. "


Chien 51

Nicole Gnesotto, créée le 11-09-2022

"Je vous recommande un des meilleurs livres que j’ai lus parmi cette rentrée littéraire (et j’en lis beaucoup !). Il s’agit du roman de Laurent Gaudé, publié chez Actes Sud. Le roman ne pourra pas avoir le Goncourt car Laurent Gaudé l’a déjà eu en 2004, mais je trouve que ce livre le mériterait. C’est un roman très étonnant, tout à fait différent de ce qu’il fait d’habitude, une espèce de fable moderne sur le malaise de notre civilisation ; avec les moyens de la science-fiction. L’histoire se passe à une époque futuriste, dans laquelle les fusions-acquisitions ne se font plus entre entreprises mais entre pays. Ici, c’est la Grèce qui en a été victime. Elle a disparu, absorbée par la GoldTex, l’entreprise la plus puissante de ce monde-là. Chien 51 suit un policier grec, qui travaille dans la partie la plus abominable de ce nouveau monde, et s’efforce de faire revivre la Grèce et les îles d’autrefois, parfois à coups de petites pilules. C’est un très grand roman, dont j’adore l’écriture, très dense, ronde, et mouvante. Et qui nous fait réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons."


Le livre de l’intranquillité

David Djaïz, créée le 04-09-2022

"J’admire Fernando Pessoa depuis longtemps, mais je n’avais encore jamais lu ce livre dont plusieurs personnes m’avaient assuré qu’il changerait ma vie. Une espèce de journal de bord, où l’auteur prête ses propres propos à plusieurs personnages fictifs. Il y a eu une polémique autour de la réédition récente de ce livre, car outre la nouvelle traduction,ce sont en réalité trois livres de l’intranquillité, car il y a trois personnages, et non un seul. Pessoa est quelqu’un qui a consacré une énergie folle à ne pas être un homme d’action, je ne résiste pas au bonheur de vous le citer : « Le rêveur n’est pas supérieur à l’homme actif parce que le rêve serait supérieur à la réalité, la supériorité du rêveur vient de ce que rêver est beaucoup plus pratique que vivre, et que le rêveur tire de la vie un plaisir beaucoup plus varié que l’homme d’action. Pour le dire mieux et plus directement, c’est le rêveur qui est le vrai homme d’action. »"