Les brèves

Rêveries de pierres : poésie et minéraux de Roger Caillois

Nicole Gnesotto, créée le 01-03-2026

"Cette exposition, gratuite — ce qui devient suffisamment rare pour être souligné — se tient dans la remarquable École des Arts Joailliers, installée sur les Grands Boulevards dans le bâtiment du musée Grévin, aujourd’hui transformé par Van Cleef & Arpels en un lieu consacré à la culture de la pierre et du bijou. Après une très belle exposition consacrée aux perles, le musée présente, en partenariat avec le Muséum d’histoire naturelle, près de deux cents pierres issues de la collection personnelle de Roger Caillois, dont j’ignorais qu’il fut non seulement ethnologue et sociologue, mais aussi passionné de minéralogie. L’exposition révèle le dialogue qu’il établissait entre science, imaginaire et poésie, à travers des onyx, agates, marbres, fluorites ou cristaux dont les formes évoquent des paysages entiers — l’affiche, intitulée Cime, montre ainsi un onyx ressemblant à une montagne chinoise. Les textes de Caillois accompagnent ces pierres et invitent à une véritable méditation esthétique, notamment lorsqu’il écrit que le cristal, contrairement aux âmes, ne projette pas d’ombre, observation que l’on vérifie presque physiquement en parcourant l’exposition, d’une beauté saisissante."


Denise Bellon, un regard vagabond

Lucile Schmid, créée le 01-03-2026

"Cette exposition du Musée d’art et d’histoire du judaïsme, consacrée à la photographe Denise Bellon, permet de redécouvrir une photographe née en 1902 qui a traversé tout le XXe siècle en embrassant presque toutes les dimensions de son art. On y voit d’abord ses images de l’entre-deux-guerres, notamment des corps féminins photographiés avec une liberté et une modernité saisissantes, nourries par sa proximité avec le mouvement surréaliste et André Breton, qu’elle retrouvera encore en 1960 lors des prises de vue au désert de Retz. Mais l’exposition montre aussi la photographe engagée et journaliste, attentive aux réalités du monde, documentant la Finlande, l’Afrique coloniale ou encore, en 1945, les orphelins de la Shoah. Certaines images sont devenues profondément symboliques, comme ce photomontage de la baignoire d’Henri Langlois remplie de bobines de films sauvées pendant la guerre. À travers ses travaux de photographie sociale, ses portraits, ses reportages et son travail de photographe de plateau aux côtés de sa fille, apparaît une femme libre, attentive aux visages et aux mondes fragiles ou disparus — de la communauté juive de Djerba à tant d’existences que seule la photographie permet désormais de continuer à regarder."


Colonne

Philippe Meyer, créée le 01-03-2026

"Ce livre d’Adrien Bosc reconstitue le passage de la philosophe Simone Weil en Espagne au début de 1936, à partir de très peu de ses propres écrits mais de nombreux témoignages de ceux qui l’ont côtoyée durant ces quelques mois marqués par son engagement et par l’accident qui l’obligea à quitter le front après s’être gravement brûlée. Le récit s’appuie notamment sur une lettre admirable adressée à Bernanos, qu’il conserva toute sa vie aux côtés de celle d’un évêque, preuve de l’impact qu’elle eut sur lui au moment où, après avoir cru devoir soutenir Franco, il rompait radicalement avec ses convictions initiales pour dénoncer l’inhumanité de la guerre civile espagnole. On y retrouve l’écho de cette phrase terrible, « Pire que la férocité des brutes, il y a la férocité des lâches ». C’est un court ouvrage, aujourd’hui disponible en poche, d’une grande intensité morale et intellectuelle, qui m’a fortement impressionné."


Demande de renseignements à nos auditeurs

Philippe Meyer, créée le 22-02-2026

"Je m’intéresse depuis quelque temps à la figure du sultan Qabous, qui a dirigé le sultanat d’Oman de 1970 à 2020, et dont le parcours me paraît singulier : autoritaire sans être dictatorial, il a profondément transformé son pays, faisant passer l’alphabétisation de 5 % à 95 %, créant un système de santé, des infrastructures routières, un embryon de représentation politique, ouvrant le droit de vote et d’éligibilité aux femmes, et laissant la religion dans la sphère familiale sans chercher à imposer des normes de conduite. Cette trajectoire rare m’intrigue, et je suis d’ailleurs preneur de toute documentation ou témoignage à son sujet. "


Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux

Jean-Louis Bourlanges, créée le 22-02-2026

"Thomas Gomart vient de publier son ouvrage annuel, que j’ai lu d’une traite. C’est un livre très utile, ne serait-ce que pour son appareil critique : une bibliographie immense — des centaines de titres — qui donne le vertige et témoigne d’un travail considérable. On y trouve une présentation extrêmement précise de la situation internationale contemporaine, avec des références nombreuses et des indications solides. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est la construction en « couples » de puissances ou d’antagonistes : Vladimir Poutine–Volodymyr Zelensky, Ali Khamenei–Benjamin Netanyahou, Narendra Modi–Xi Jinping, et, plus inquiétant pour nous, Donald Trump–Ursula von der Leyen, où la disproportion saute aux yeux. Il ajoute deux autres couples plus inattendus et peut-être plus décisifs encore : le GIEC face à Fox News, montrant combien ces forces morales — ou parfois immorales — structurent un affrontement central que les forces politiques peinent à intégrer ; puis le Vatican face à la Silicon Valley, après l’arrivée d’un nouveau pape au Saint-Siège. Derrière ces oppositions se profile une question essentielle : celle de l’avenir de l’humanisme — et, pour dire les choses simplement, de l’humanité elle-même."


Les femmes savantes

Nicole Gnesotto, créée le 22-02-2026

"À la Comédie-Française, cette mise en scène signée Emma Dante est une révélation. Les représentations sont complètes, mais cela reprend l’an prochain et il faut d’ores et déjà réserver. Je n’avais jamais vu une telle inventivité scénique à partir d’un texte classique en vers : une modernisation à la fois drôle et intelligente. Les hommes, tous en costume XVIIème siècle, surgissent enfermés dans une malle couverte de poussière ; on les époussette avant qu’ils n’entrent en scène, comme s’ils étaient condamnés à répéter toujours le même rôle. Les femmes, elles, arrivent en tenue du XXIème siècle, puis se métamorphosent progressivement en figures du XVIIème. Le contraste est saisissant, l’effet théâtral remarquable."


Bocuse

Matthias Fekl, créée le 22-02-2026

"Puisqu’on a beaucoup parlé de déclin et de fin du monde, j’ai envie de proposer un livre qui fait du bien. Bocuse, de Gautier Battistella, paru chez Éditions Grasset, dresse le portrait d’une personnalité complexe, contrastée, hors norme. On y croise la mère Brasier, Fernand Point, Alain Ducasse, Guy Savoy, la famille Troisgros, Pierre Gagnaire, Bernard Pacaud et bien d’autres. Le récit nous entraîne à Collonges-au-Mont-d’Or, sur les bords de Saône, à Lyon, à Paris, mais aussi au Japon et aux États-Unis. À travers cette trajectoire, c’est tout ce que la France a d’exceptionnel qui apparaît : son terroir, la qualité de ses produits, la grandeur de ses chefs et la force de sa gastronomie. Cela demeure, et cela demeurera."


Fabrice Luchini lit Victor Hugo

Nicole Gnesotto, créée le 22-02-2026

"Le second spectacle m’a tout autant marquée. Le choix des textes de Victor Hugo est remarquable : on y découvre un Hugo poète que l’on connaît mal, au-delà des Contemplations ou de La Légende des siècles que j’avais lues autrefois. On peut aimer ou non Fabrice Luchini, mais la sélection est d’une intelligence rare. Et lorsqu’il dit Booz endormi, c’est un moment de grâce — presque à la hauteur de ce que nous récite Philippe à l’École alsacienne le dimanche juste avant que nous ne commencions l’émission."


Comment pensent les démocraties

Antoine Foucher, créée le 22-02-2026

"Pour comprendre l’évolution de l’Occident, en particulier de l’Europe et singulièrement de la France, la matrice explicative proposée par Marcel Gauchet demeure, à mes yeux, décisive. Sa thèse de la sortie de la religion, ou plus largement de la sortie de la tradition — le passage de sociétés structurées par leur passé à des sociétés d’individus où tout est à reconstruire, de la famille au travail en passant par la nation — éclaire puissamment les tendances de fond que nous traversons. Dans cet ouvrage-ci, il ne propose pas de thèses radicalement nouvelles ; il reprend et réarticule son cadre d’analyse. Mais cette piqûre de rappel sur le temps long, sur la nouveauté absolue de notre condition d’individus mobiles se définissant d’abord eux-mêmes plutôt que par leur appartenance collective, est salutaire. C’est, selon moi, l’une des grilles de lecture les plus solides pour comprendre ce qui nous arrive — et pour tenter, ensuite, de reconstruire du collectif à partir des individus. Même lorsqu’on croit connaître Gauchet par cœur, cette remise en perspective fait du bien."


Les corps célestes

Philippe Meyer, créée le 22-02-2026

"En attendant, ce livre de Jokha Alharthi offre une entrée littéraire remarquable dans ces transformations. À travers le destin de trois sœurs, le roman raconte les mutations d’Oman sur cette période charnière. C’est un livre subtil, incarné, qui a reçu le International Booker Prize — une première, je crois, pour un ouvrage écrit en arabe — et qui permet de comprendre de l’intérieur les bouleversements d’une société en transition."


Les preuves de mon innocence

Nicolas Baverez, créée le 15-02-2026

"Je recommande également ce roman de Jonathan Coe, parce qu’il offre, sur un registre tout différent, une fable politique à la fois très drôle et virtuose sur la corruption des élites, la désinformation et l’univers de la post-vérité, dans le contexte britannique contemporain (sous Liz Truss)c. J’y ai trouvé une réflexion incisive sur les dérives politiques, mais aussi un vrai plaisir de lecture — ce qui, dans le climat actuel, n’est pas négligeable."


Chroniques du Ramadan : voyage intimiste au cœur du jeûne

Philippe Meyer, créée le 15-02-2026

"Je recommande ce livre d’Akram Belkaïd parce qu’il offre une entrée vivante et nuancée dans ce que recouvre réellement le mois de Ramadan. J’y ai trouvé des chroniques tantôt familiales, tantôt géopolitiques, qui éclairent un univers que l’on connaît mal, moins par difficulté que par manque de curiosité. On y découvre par exemple les tensions entre science et tradition dans la fixation du calendrier, les paradoxes entre unité spirituelle et rivalités culturelles — chacun défendant son Ramadan comme le plus authentique — ou encore des détails concrets, jusqu’aux enjeux autour des produits emblématiques comme les dattes. J’ai aussi été frappé par la description très incarnée de l’expérience du jeûne, qui rappelle qu’il s’agit d’un effort exigeant et non d’une simple abstraction religieuse. C’est une lecture accessible, instructive et incarnée que je conseille à quiconque souhaite mieux comprendre ce moment central de la vie musulmane. Saha ramdanek !"