LES INTERVENANTS

Jean-Louis Bourlanges

Professeur associé à Sciences Po et ancien conseiller maître à la Cour des comptes, il a participé aux travaux du comité de réflexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions, dit comité Balladur, mis en place par le président Nicolas Sarkozy en 2007. Après avoir été député européen sous l’étiquette UDF de 1989 à 2007, il soutient aujourd’hui Emmanuel Macron et est député des Hauts-de-Seine.

 

Les brèves proposées par Jean-Louis Bourlanges:

Discours de M. Jean-Claude Juncker au Parlement Européen

"On dit toujours qu’il ne faut jamais revenir au lieu où on a pêché. C’est pourtant ce que j’ai fait cette semaine. Avec une délégation de collègues du Parlement nous sommes allés au Parlement Européen et j’ai retrouvé cette maison dans laquelle j’ai vécu pendant 20 ans, et j’ai écouté le discours de Jean-Claude Juncker. Je voudrais simplement communiquer l’émotion que j’ai eue. Je compare un peu les deux assemblées, je ne dirai pas de mal de l’Assemblée Nationale, mais j’ai quand même le sentiment en écoutant Juncker - qui est un homme affaibli physiquement, mais qui a tenu un discours équilibré, prenant largement en compte les position françaises, très prospectif et très résolu, et en voyant la ferveur qui animait encore cette Assemblée, j’ai trouvé que là, on sentait quand même que l’avenir de notre pays dépendait très largement de la capacité que nous aurons à fabriquer une véritable Union Européenne. Je crois que les Français sont très mécontents, et souvent à juste titre, de la façon dont l’Union Européenne est faite, je crois qu’il suffisait d’assister à cette séance pour comprendre que de toute manière, notre avenir supposait que l’Union Européenne soit construite et qu’il y avait là un grand horizon qui demeurait notre horizon principal. "


Fille de révolutionnaires

"Je voudrais recommander un livre que je n’ai pas terminé mais je me suis lancé dedans avec un immense plaisir. Le livre de Laurence Debray, la fille de Régis Debray, Fille de révolutionnaires. Je trouve ce livre absolument fantastique, parce que moi j’ai pour Régis Debray une opinion complètement ambivalente. D’un côté je trouve que son engagement politique, qui a été courageux, est quand même un engagement d’adolescent. Il est depuis toujours, c’est une espèce d’éternel adolescent dans son culte de la révolution. Et d’autre part c’est un homme qui a énormément de talent, un bonheur d’écriture extraordinaire, et qui est dans la conversation, sympathique, plein d’humour, plein de distance. C’est un vieux sage quand on parle, et c’est un jeune adolescent éperdu de révolution quand il rêve. Et là Laurence Debray est vraiment à la charnière des deux. On montre ce que c’est qu’une petite fille et une jeune fille mêlées à cette histoire révolutionnaire extravagante, avec elle beaucoup d’humour, beaucoup de bon sens, beaucoup de tendresse. On trouve toute cette ambivalence, c’est vraiment très rafraîchissant, et ça donne le sentiment que Debré est quand même bien meilleur quand il écrit de jolies choses, que quand il s’engage dans des combats absolument impossibles pour la révolution, et que sa fille a pris le meilleur de lui-même."


Bonaparte

"Je voudrais recommander un livre qui m’a beaucoup intéressé, beaucoup plu, le livre de Patrice Gueniffey qui est une sorte de portraits croisés (de vies parallèles dirait Plutarque), entre Napoléon et de Gaulle. Patrice Gueniffey est, après Jean Tulard, le grand spécialiste français de Napoléon. C’est intéressant parce que dans l’introduction, il part de l’idée qu’il pourrait y avoir une trilogie: de Gaulle, Napoléon, et Louis XIV. Je crois que cela serait pertinent parce que de Gaulle est un trait d’union entre Napoléon et Louis XIV car c’est un héros démocratique, c’est-à-dire un héros surgi individuellement de la société et non pas un héritier, mais en même temps il a le sens des limites, il a le sens de l’enracinement dans un pré carré, le sens d’une continuité qui manifestement, font défaut à ce grand joueur qu’est Napoléon. Mais je comprends très bien que Gueniffey car ce qui l’intéresse c’est justement d’analyser ces Héros de la grandeur. Qu’est-ce qui les caractérise ? Comment se situent-ils ? Et il dresse un ensemble de parallèle sur le rapport au départ, au retour, à l’écriture, à la grandeur, à la perfection qui montrent que vraiment de Gaulle soutient la comparaison avec Bonaparte et je dois dire personnellement que je me suis toujours méfié, non pas de l’œuvre intérieure de Napoléon mais du caractère dément de son projet extérieur, et j’ai pour de Gaulle une admiration qui se trouve confortée par ce livre."


Pitié pour le général Lee

"Je voudrais faire une brève sur les dangers de l’anachronisme en Histoire. Je ne parlerais pas de Colbert, mais du général Lee. On a eu une polémique aux Etats-Unis autour de la statue du général Lee. Tous les gens bien étaient du côté du déboulonnage du général Lee, et les gens qui soutenaient le général Li étaient horribles, suprématistes, qui ne méritaient vraiment pas le soutien idéologique. Mais la grande victime dans cette affaire c’est Lee lui-même. Lee a été un commandant exemplaire des armées sudistes, le général le plus humain, bien meilleur et bien plus humain que les brutes comme Sherman qui dirigeaient les armées du Nord. Lee était, Bernard Tavernier nous le rappelait dans l’émission sur Lincoln qu’on avait faite avec lui, abolitionniste sur le plan de l’esclavage Son seul problème a été, c’était le problème de la Convention de Philadelphie quelques décennies plus tard, si sa loyauté était à l’Etat de Virginie dont il était originaire comme d’ailleurs la plupart des premiers dirigeants des Etats-Unis d’Amérique, ou aux Etats-Unis. Il a fait le choix de la Virginie, historiquement c’est un choix mauvais mais vraiment, pitié pour le général Lee. "


Faire l'Europe dans un monde de brutes

"Moi je voulais citer et inviter à lire le livre d’Enrico Letta qui est l’ancien chef du gouvernement italien, qui est le président actuel de l’institut Jacques Delors et qui anime les recherches européennes à Science Po. Enrico Letta nous propose un ‘Faire l’Europe, dans un monde de brutes’ et je crois qu’il y a deux choses à relever, c’est que d’abord on ne fait plus l’Europe, mais on le fait dans un monde de brutes, c’est-à-dire que si on relance l’Europe c’est parce qu’on s’aperçoit qu’elle est à nouveau une citadelle menacée par un certain nombre de barbaries. Et deuxièmement et je crois que c‘est toujours admirable de la part d’un Italien, il fait l’éloge du couple franco-allemand, qu’il analyse très bien : le couple franco-allemand c’est ce qui permet à l’Europe d’avancer, à condition qu’il ne se pense pas comme exclusif des autres nations européennes. A bon entendeur, salut."


La disparition de Joseph Mengele, d'Olivier Guez

"Je voudrais vous signaler le livre que j’ai lu cette semaine d’Olivier Guez, La disparition de Joseph Mengele. Olivier Guez est l’homme qui avait fait notamment le scénario du film sur Fritz Bauer, l’homme qui avait retrouvé Eichmann et qui avait conduit à la condamnation d’Eichmann. Et là c’est un livre, un roman, je me méfie toujours du roman parce que comme dirait Paul Valéry, le mélange du vrai et du faux est plus faux que le faux, mais la le livre montre la vie de Mengele après le Reich, en Argentine, au Paraguay, au Brésil, jusqu’à sa mort. Il y a quelque chose qui reste insuffisant, c’est qu’on ne comprend pas comment ce médecin fou d’Auschwitz a été un médecin fou car il apparaît à la fois comme très antipathique et assez raisonnable. Mais ce qu’on voit très bien c’est ce qui s’est passé pour les Nazis après. Et on voit deux moments très différents : une première période où peu à peu il se réintègre dans la société officielle, il reprend son nom, et puis à partir de l’affaire Eichmann et des grandes publications, l’Holocauste et la Shoah, il y a un retour en enfer et cet homme finit comme il n’aurait jamais dû vivre avant c’est-à-dire en enfer, dans une solitude absolue et dans une existence justement misérable moralement."


Les boîtes à idées de Marianne: état expertise et relations internationales en France

"Je voudrais recommander un livre tiré d’un important travail universitaire, un livre de Sabine Jansen qui enseigne au CNAM comme Nicole Gnesotto et qui a écrit Les boîtes à idées de Marianne, état expertise et relations internationales en France. Sabine Jansen nous avait donné une importante thèse sur pierre Cotte et là elle analyse le think tank à la française qui est non seulement l’IFRI animé par le sympathique Thierry de Montbrial, mais antérieurement l’enracinement dans lequel l’IFRI a pris naissance c’est-à-dire notamment le CEPE et ça remonte à la crise des années 30. C’est une analyse extrêmement fouillée il y a 800 pages c’est extrêmement sérieux comme travail universitaire, et c’est une analyse qui permet de mesurer deux choses qui sont très intéressantes : d’une part le rapport spécifique en France de l’expertise à l’Etat puisque nous sommes dans un pays où l’expertise est très largement contrôlée par l’Etat et où les think tanks ont eu du mal à émerger et là on voit bien cette relation d’ailleurs ambigüe, intelligemment négociée par Thierry de Montbrial entre l’Etat et l’indépendance. Et deuxièmement c’est un reflet des rapports entre la réflexion indépendante sur la politique étrangères et l’histoire des régimes. On voit bien trois périodes très différentes : les années 30 où le CEPE naît en réalité de la crise des années 30 et de la réaction des milieux internationaux pacifiques face à la menace hitlérienne, ensuite l’acclimatation difficile sous la 4ème République et le passage de la 4ème à la 5ème République du CEPE, et ensuite le virage opéré avec l’arrivée de Valérie Giscard d’Estaing et le passage à une conception assez différente, plus européenne et plus anglo-saxonne, sous la houlette de Thierry de Montbrial, c’est un reflet de l’histoire diplomatique française."


Le Nouveau Mal français

"Je voulais citer le livre de Sophie Coignard, Le Nouveau Mal français. Sophie Coignard est une très bonne journaliste qui s’est lancée sur les traces d’Alain Peyrefitte, « parlez, écrivez, agissez » écrivait Alain Peyrefitte et elle le cite, et elle essaye de réactualiser le mal français d’Alain Peyrefitte. Je dois dire que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt mais j’ai le même sentiment que j’avais quand j’ai lu le livre d’Alain Peyrefitte, c’est qu’au bout du compte il reste pour moi une énigme ce mal français. Car en réalité tous ces livres ont en commun de focaliser tout un ensemble de causes dont aucune ne me paraît en soi satisfaisante : l’incompétence des députés, la centralisation des hauts fonctionnaires, les corporatismes, un certain nombre de vices moraux du pays qui sont l’immobilisme, la défiance, l’égoïsme, des défauts idéologiques comme la manie réglementariste, je trouve que tout cela existe, tout cela est vrai mais tout cela ne nous permet pas, et ce n’est pas pour rien que l’on bégaye en France depuis tant de décennies sur les réformes à opérer, en dépit des livres extrêmement brillants, savants et énergiques de Nicolas, tout cela ne nous éclaire pas sur le levier, sur la façon dont il faut régler la chose. Nous sommes un vieux pays d’Etat, effectivement dominé par le sommet, et à mon avis ce n’est pas dans une révolution totale qu’on peut arriver à faire évoluer la chose, mais c’est dans un processus réformateur dont je continue à penser qu’il n’est pas étudié de façon raisonnable, précise, méthodique, réaliste, par l’ensemble de ceux qui nous dirigent, je ne parle pas seulement des hommes politiques, mais de l’ensemble des responsables sociaux, économiques, administratifs et politiques. Je trouve que d’abord nous ne sommes pas assez modestes et appliqués, à essayer de voir ce qui exactement ne marche pas, et cela nous donne donc une espèce d’accumulation de tous nos échecs, accumulation vertigineuse et désespérante."


Le nouveau pouvoir, Régis Debray

"Je voulais et je veux toujours vous présenter le livre de Régis Debray, Le nouveau pouvoir, qui est une espèce de réflexion sur ce que représente le macronisme. Alors il y a toute une théorie selon laquelle c’est du neoprotestantisme, c’est un livre intéressant qui montre bien à quel point les gens de ma génération sont complètement décalés par rapport au macronisme mais au bout du compte et c’est un peu désobligeant pour Régis Debray, je trouve que ce qui résume le mieux le livre c’est encore la citation de Paul Valéry qu’il fait au début et qui dit ceci : ”La vie moderne tend à nous épargner l’effort intellectuel comme elle fait de l’effort physique. Elle remplace, par exemple, l’imagination par les images, les raisonnements par les symboles et les écritures, ou par des mécaniques ; et souvent par rien. Elle nous offre toutes les facilités, et tous les moyens courts d’arriver au but sans avoir à faire le chemin. Et ceci est excellent : mais ceci est assez dangereux.”. Je trouve que Paul Valéry a tout dit, et Régis Debray le dit mieux encore."


L’Ordre du jour, prix Goncourt

"J’avais évoqué il y a quelques semaines le livre qui a eu le prix Renaudot consacré au docteur Mengele, et j’étais habité, je ne sais pas si je l’avais vraiment exprimé, par une espèce d’inquiétude : cette façon de faire de l’histoire romancée, de restituer des conversations qui sont évidemment imaginées par l’auteur me gêne en application du principe formulé par Paul Valéry selon lequel le mélange du vrai et du faux est plus faux que le faux. Je dois dire que cette fois-ci j’ai lu le prix Goncourt d’Eric Vuillard, L’Ordre du jour, qui se présente comme un récit autour de l’Anschluss, et je l’ai abordé avec la même appréhension, avec l’idée que faire un récit sur quelque chose d’historique c’était très délicat. En réalité je dois dire que je salue vraiment la performance. Il y a un bonheur d’écriture, je donne juste deux lignes : quand il parle des lois, il dit qu’elles sont méprisées, évidemment, tant pis pour les chartes les constitutions et les traités, « tant pis pour les lois, ces petites vermines normatives et abstraites, générales et impersonnelles, les concubines d’Hammourabi, elles qui sont dit-on les mêmes pour tous, des traînées. ». C’est quand même très bien. Mais ce que je trouve, c’est que le récit chez lui permet vraiment de saisir la quintessence d’une situation, je pense notamment au chapitre consacré à la visite de Halifax chez Goering, le portait d’Halifax, les nuances nous permet vraiment de saisir quelque chose de fondamental dans la complaisance de la haute société britannique à l’égard de Hitler."


François Régis Hutin, hommage

"Puisqu’on est dans les cérémonies religieuses et les obsèques, je voudrais dire que je suis très ému : je suis allé à Rennes jeudi pour les obsèques de mon ami, François Régis Hutin, qui était le patron, le directeur de Ouest-France. J’ai été profondément impressionné par la cérémonie, parce que c’était vraiment la toute la Bretagne républicaine et démocratique qui était rassemblée. L’Eglise qui rendait hommage avec beaucoup de sobriété et de style à un homme qui était à la fois son défenseur, son protecteur et son serviteur. C’était un homme de conviction et de presse assez exceptionnel. Alors c’est une France qui disparaît peut-être, la France démocrate chrétienne, les Desgrées du Loû etc. tout ce qui s’est fait à la fin du XIXème et qui a dominé la Bretagne tout au long du XXème siècle, je ne crois pas qu’lle disparaisse mais c’est quelque chose d’essentiel. Et c’est homme a représenté à la tête de son journal, la volonté d’un engagement éthique qui ne serait pas partisan : engagement chrétien très tourné pour l’abolition de a peine de mort, vers l’accueil des réfugiés, vers l’ouverture sur l’Europe, donc le contraire d’une vision un peu étriquée, un peu étroite qui je crois est celle de Sens Commun aujourd’hui. Et je crois qu’à la tête de son journal il incarnait cela, je terminerai par cela, je me rappelle au moment de Maastricht il avait réunit sa direction pour poser la question à sa rédaction, et non pas imposer la ligne du patron, de savoir s’il fallait s’engager pour ce traité européen. Peut-être avait-il tort, je pense qu’il avait raison, et la rédaction dans son ensemble avait accueilli cette idée et avait porté dans le plus grand journal français – quand on voit l’exiguïté de la victoire du oui sur le non cela a sans doute été assez décisif – mais ce qui est intéressant c’est que ce n’est pas par les voies de l’autorité hiérarchique mais par la voie de la mobilisation d’un corps social, qui était le cœur des rédacteurs de Ouest-France, que cette affaire a été faite, et je crois qu’il fallait rendre hommage à ce très grand patron de presse et à ce très grand humaniste. Son dernier article était « Paix pour Jérusalem », sa femme m’a dit qu’il est mort juste après. "