Les brèves

L’inconnu de la Grande Arche

Richard Werly, créée le 30-11-2025

"Je recommande ce film de Stéphane Demoustier qui retrace le parcours de l’architecte danois Otto von Spreckelsen à l’origine de ce « cube », comme il l’appelait lui-même. J’y ai trouvé un récit très bien joué, qui met en scène le choc des cultures architecturales, mais surtout bureaucratiques, entre la rigueur danoise et la multiplicité des comités français. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est le portrait de Paul Andreu. Je ne suis pas un spécialiste d’architecture, je connais surtout son travail à Roissy–Charles-de-Gaulle, et force est d’admettre que certaines réalisations semblent aujourd’hui avoir mal traversé le temps. Le film montre cet homme qui a permis l’achèvement de la Grande Arche, figure à la fois fascinante et ambiguë, génie peut-être … mais parfois mauvais génie."


L’École de danse

Nicolas Baverez, créée le 30-11-2025

"Je recommande d’aller voir cette pièce à la Comédie-Française, parce qu’elle offre, dans une période lourde et morose pour notre pays, un vrai moment de respiration. Clément Hervieu-Léger signe une mise en scène vive et élégante, et Denis Podalydès au meilleur de sa forme y campe M. Rigadon, maître de danse. Ce qui m’a frappé, c’est la manière dont Goldoni parvient à conjuguer légèreté et profondeur : on rit, on se laisse porter, et pourtant quelque chose d’essentiel affleure. C’est un très beau moment de théâtre, qui allège l’esprit sans jamais le simplifier."


Réconciliation : mémoires

Philippe Meyer, créée le 23-11-2025

"Je recommande ces mémoires du roi Juan Carlos parce qu’elles donnent à voir un personnage dont on croyait tout savoir, mais qui, dès qu’il aborde la politique, devient infiniment plus intéressant que ce que la partie mondaine laisserait croire. Au lecteur qui cherche du Gala, elles laisseront sans doute un goût de trop peu : on y trouve bien quelques anecdotes inédites, mais elles sont noyées dans une matière un peu molle, qui peine à retenir l’attention. En revanche, dès que le récit se concentre sur la transition espagnole, tout s’anime. On découvre à quel point la recherche du compromis, cette alchimie si particulière de la politique, s’est exercée dans des conditions presque impossibles : la mort de Franco en novembre 1975, la défiance d’un camp franquiste persuadé que Juan Carlos suivrait la même ligne, l’hostilité d’une opposition radicalisée par des décennies de dictature. C’est là que le livre devient précieux, parce qu’il montre comment un homme, avec toutes ses fautes, parvient à incarner une bascule démocratique que personne n’imaginait si rapide, ni si profonde. Les récits sur Franco lui-même, qui savait parfaitement vers quoi s’orienterait Juan Carlos, sont sidérants et mettent en lumière la mécanique étonnante qui a rendu possible cette transition. Et il y a enfin, pour le plaisir, ces épisodes où l’on voit Juan Carlos se confronter avec une élégance narquoise à ceux qui l’avaient éreinté, comme lors de cette promenade avec Mitterrand devant une photo où on le voit derrière Franco, le regard un peu égaré, et où il lance au Président : « n’est-ce pas, monsieur le Président, que l’on a l’air bête quand on attend ? »"


Tocqueville

Matthias Fekl, créée le 23-11-2025

"Je recommande ce livre de Françoise Mélonio parce qu’il constitue sans doute l’une des meilleures portes d’entrée dans la pensée et la vie de Tocqueville, et parce qu’il est signé par celle qui lui a consacré une existence entière. Françoise Mélonio est, en France comme à l’étranger, l’une des grandes spécialistes de Tocqueville ; et cette biographie en porte la marque : elle est dense, précise, admirablement informée, mais jamais pesante. Elle restitue d’abord le milieu d’où vient Tocqueville, cette aristocratie qu’il connaît intimement et contre laquelle, en partie, il construit sa réflexion sur l’avènement d’une société plus libre. Elle le replace aussi dans la France du XIXème siècle, ce moment de transition où l’on sort de la Révolution et où l’on cherche les formes politiques capables de stabiliser la démocratie. On y voit l’élu normand, enraciné dans son territoire, apprécié de ses électeurs ; et l’on découvre en même temps le penseur, à la fois théoricien brillant des libertés et observateur d’une finesse exceptionnelle de la société américaine. Pour toutes ces raisons, cette biographie est, à mes yeux, un livre profondément actuel : elle montre comment une pensée née il y a deux siècles continue d’éclairer les dilemmes démocratiques d’aujourd’hui."


Au-delà des apparences : des raisons d’être optimiste en France

Béatrice Giblin, créée le 23-11-2025

"Je recommande cet ouvrage de Brice Teinturier, Alexandre Guérin et Arnaud Caré parce qu’il apporte, enfin, une respiration dans un climat saturé par le récit du déclin. On passe tellement de temps à se lamenter sur la fragmentation du pays qu’il devient salutaire de lire un travail qui propose un autre regard, fondé non pas sur l’incantation mais sur des données solides. Ce livre constitue en réalité une réponse aux analyses de Jérôme Fourquet sur « l’archipel français » — analyses que je connais d’autant mieux que Jérôme a été mon étudiant. Et c’est précisément ce qui rend la comparaison passionnante : selon les questions que l’on choisit de poser, la manière dont on les formule, et l’angle à partir duquel on interprète les chiffres, on peut faire émerger une France éclatée … ou une France qui tient. Les auteurs, qui dirigent Ipsos, disposent d’un corpus massif qui permet de revisiter les diagnostics trop rapides. Ils montrent qu’il existe aussi de bonnes raisons d’être optimiste, si l’on accepte de changer un peu de lunettes. Et je me souviens avoir dit à Jérôme Fourquet que l’image de l’archipel n’était pas forcément synonyme d’impuissance politique : après tout, le Japon est un archipel, et il forme pourtant une nation remarquablement cohérente."


Waldeck-Rousseau : sauver la République

Jean-Louis Bourlanges, créée le 23-11-2025

"Je conseille chaleureusement ce livre de Christope Bellon, parce qu’il remet enfin en pleine lumière l’une des grandes figures oubliées de la Troisième République. Waldeck-Rousseau est, à mes yeux, un personnage absolument fondamental : l’idole de René Coty, une référence profonde pour Valéry Giscard d’Estaing, et pourtant un nom aujourd’hui presque effacé, ce qui en dit long sur notre rapport sélectif à l’histoire républicaine. Christophe Bellon, qui avait déjà signé un excellent ouvrage sur Aristide Briand, parvient ici à redonner à Waldeck-Rousseau sa juste stature, et même davantage : on découvre un homme peut-être plus subtil, plus moderne, plus intéressant à certains égards que Jules Ferry lui-même. On lui doit d’abord un geste décisif : avoir fait basculer la France dans le camp dreyfusard. Cela n’avait rien d’évident, tant l’opinion était divisée et tant le pouvoir pouvait être tenté de temporiser. Ensuite, parmi ceux qu’on appelait les « opportunistes » — un terme qu’ils revendiquaient mais qui ne rend pas justice à la profondeur de leur engagement — Waldeck-Rousseau est sans doute celui qui a été le plus audacieux sur les questions sociales. Il accorde une attention rare à ce que doit être une relation sociale équilibrée, respectueuse, et il devient le père de la grande loi de 1884 qui officialise les syndicats et le droit de grève. Émile Ollivier en avait préparé l’esprit, mais c’est Waldeck-Rousseau qui lui donne sa forme juridique définitive, et cette loi est l’un des piliers de notre ordre social contemporain. Enfin — et c’est peut-être ce qui me touche le plus — il développe une conception de la laïcité d’une grande ouverture, inspirée directement de Tocqueville. Il croit aux corps intermédiaires, aux associations, aux collectivités, bref à tout ce qui structure une société libre. Lorsqu’il fait voter la grande loi sur les associations, il tente dans le même mouvement de réintégrer les congrégations religieuses. C’est une position nuancée, intelligente, qui cherche le rassemblement plutôt que la confrontation. Il échoue, non par manque de conviction, mais parce qu’il se heurte à une majorité de plus en plus dominée par les radicaux, celle qui finira par porter Émile Combes au pouvoir. Quand il se retire, affaibli par la maladie et accablé par la tournure prise par les événements, ce n’est pas seulement un homme qui part : c’est une certaine idée de la modernisation républicaine, une idée ouverte, libérale, rassemblante. Voilà pourquoi ce livre me paraît si important. Il rend hommage à une figure qui nous a tant apporté, et dont nous aurions tout intérêt à nous souvenir davantage."


Giovanni Falcone

Antoine Foucher, créée le 23-11-2025

"Je recommande ce livre de Roberto Saviano parce qu’il parvient à faire revivre, avec une intensité presque physique, la trajectoire de Falcone et de ceux qui l’ont accompagné dans son combat contre la mafia. Saviano raconte non seulement l’homme, mais tout un collectif d’amis, de magistrats, de policiers qui ont vécu quinze années avec la certitude intime qu’elles se termineraient par leur mort. Ils se représentaient leur action comme une course de relais : chacun courait aussi loin qu’il le pouvait, sachant qu’il tomberait tôt ou tard, et la seule question était de savoir à qui l’on passerait le témoin. Cette conscience de la fin, acceptée presque sereinement, conduit certains d’entre eux à renoncer à fonder une famille pour ne pas laisser derrière eux des veuves ou des orphelins. Ce que Saviano décrit là est d’un courage bouleversant, un courage nu, presque insoutenable, parce que vécu au quotidien, dans une tension permanente. Et ce récit résonne d’autant plus aujourd’hui que Saviano lui-même, intervenant récemment à propos des assassinats de Marseille, établit un parallèle saisissant entre ce qui s’y installe et la Sicile des années 1980. Ce miroir tendu entre deux époques et deux territoires rend son livre indispensable à qui veut comprendre comment la violence se structure — et comment certains décident de l’affronter coûte que coûte."


Les livres de Georges Salines

Philippe Meyer, créée le 16-11-2025

"Je voudrais inciter à la lecture ou à la relecture des deux livres de Georges Salines, le père de Lola, l’une des victimes du Bataclan : L’Indicible de A à Z, écrit au lendemain de l’attentat et Il nous reste les mots, dialogues avec AzdyneAmimour père d’un des terroristes du Bataclan. A propos du second de ces ouvrages, Georges Salines a déclaré : « Le livre a suscité beaucoup d’intérêt en France. Il a été traduit en anglais, en italien, en espagnol, en néerlandais… En Allemagne, ils ont fait une adaptation au théâtre. Et parmi les lecteurs, je n’ai quasiment jamais eu de retours négatifs. » La voix de Georges Salines, écrit une professeur de lettre à la veille d’une rencontre entre le père de Lola et des élèves de seconde, répète inlassablement qu’aucune cause, même juste (pas plus palestinienne aujourd’hui qu’algérienne jadis), ne peut justifier le terrorisme et que le terrorisme ne peut par ailleurs être un prétexte pour encourager la peur, les préjugés, la haine, l’amalgame. On ne peut y répondre que par les valeurs de la République. »"


La guerre des mots : Trump, Poutine et l’Europe

Béatrice Giblin, créée le 16-11-2025

"Je recommande ce petit essai de Barbara Cassin, écrit avec une vivacité remarquable malgré le sujet inquiétant. Philologue, membre de l’Académie française, elle dissèque les novlangues de Trump et de Poutine, leurs manipulations du langage, leurs réinventions de l’histoire sans rapport avec les faits. Chez Trump, on retrouve un niveau linguistique évalué à celui d’un enfant de dix ans pour le vocabulaire et la grammaire, avec une vulgarité qui relève d’un autre registre. Chez Poutine, c’est plus complexe : il passe de l’argot des bas-fonds de Saint-Pétersbourg à des rhétoriques très travaillées selon ses interlocuteurs, construisant ainsi un récit déconnecté de la réalité. Ce qui me frappe dans l’analyse de Barbara Cassin, c’est l’idée que seule la culture — si l’Europe demeure vraiment ouverte, multilingue et multiculturelle — peut offrir une résistance à ces dérives. Malheureusement, je ne suis pas sûre que nous prenions cette direction."


Tenaces : pour celles qui ne lâchent rien

Richard Werly, créée le 16-11-2025

"Je veux recommander Tenaces, ce recueil de témoignages rassemblés par Anaïs Bouton après son podcast, et publié chez Albin Michel. À première vue, ce n’est pas forcément le livre que l’on s’attendrait à voir surgir dans notre cercle, et j’y suis entré avec une certaine hésitation. Pourtant, j’y ai trouvé quelque chose d’essentiel : ces voix de femmes qui ont tenu bon, chacune à sa manière, dans un contexte où plane évidemment l’onde de choc de Me Too. Ce qui m’a frappé, c’est cette ténacité, cette force obstinée dont nous avons tant besoin aujourd’hui, au moment même où déferle des États-Unis une vague masculiniste préoccupante. Alors, oui : vive les femmes tenaces."


Expositions au Petit palais : Jean-Baptiste Greuze et Pekka Halonen

Nicolas Baverez, créée le 16-11-2025

"Je recommande vivement une visite au Petit Palais. On y découvre d’abord l’exposition consacrée à Jean-Baptiste Greuze, peintre de l’enfance et de la famille dans toutes leurs dimensions, lumineuses comme plus sombres. Mais surtout, on y rencontre Pekka Halonen, un peintre finlandais formé auprès de Gauguin, qui a vécu de 1865 à 1933. Il peint la neige comme personne, et l’on comprend, en voyant ses toiles, pourquoi le finnois possède une cinquantaine de mots pour la désigner : chacun de ses tableaux semble en restituer une nuance. Halonen fut aussi l’ami de Sibelius et l’un de ceux qui ont contribué à inventer la nation finlandaise."


Le jeu de l’amour et du hasard

Antoine Foucher, créée le 16-11-2025

"Je recommande chaleureusement la mise en scène de Frédéric Cherboeuf de cette pièce de Marivaux, qui se joue actuellement au théâtre des Mathurins, portée par la troupe l’Émeute avant qu’elle ne parte en tournée à partir de janvier. C’est un spectacle qui revigore vraiment : la mise en scène est vive, joyeuse, drôle, d’une énergie qui emporte tout. On voit les comédiens s’amuser entre eux, et cela donne presque envie de monter sur scène avec eux. Ils apportent une touche de modernité qui ne trahit jamais Marivaux et enrichit au contraire le texte. On en sort ragaillardi, et comme c’est à 19 heures, on peut aller dîner ensuite pour prolonger la soirée. Une garantie de belle soirée dans une période un peu morose."