Les brèves

Ne réveille pas les enfants

Akram Belkaïd, créée le 29-10-2023

"Je vous recommande ce récit de ma consœur Ariane Chemin. Elle est partie d’un fait divers qui a beaucoup ému la Suisse en 2022 : le suicide collectif d’une famille de 4 personnes, qui se sont jetées d’un immeuble à Montreux (une cinquième personne en a réchappé). Parmi les victimes, deux sœurs jumelles, dont la particularité est d’être les petites-filles de l’écrivain Mouloud Feraoun, cet écrivain algérien assassiné par l’OAS en 1962, quelques jours avant le cessez-le-feu. Ariane Chemin tire les fils de ce fait divers, par lesquels elle déroule toute l’histoire de deux familles, et surtout une Histoire franco-algérienne, une mémoire faite de paranoïa, de peurs, de difficultés … Mouloud Feraoun se savait menacé par l’OAS, il avait donné des instructions, et dit « ne réveille pas les enfants » quelques heures avant son assassinat. L’auteure nous raconte les répercussions d’un assassinat politique sur plusieurs générations, elle nous en apprend aussi beaucoup sur la relation franco-algérienne d’aujourd’hui."


Tous ceux qui tombent : visages du massacre de la Saint-Barthélemy

David Djaïz, créée le 15-10-2023

"Deux recommandations pour moi cette semaine. La première pour ce livre de l‘historien Jérémie Foa. C’est une façon très originale d’aborder les guerres de religion, par le biais de la micro-histoire. On n’est pas ici chez les rois, les ducs, dans les hautes sphères de la décision politique, mais à hauteur d’homme : le boucher, le commissaire de police, la lavandière … L’auteur a travaillé sur les journaux intimes, les correspondances, et il tente d’expliquer comment des gens qui vivent ensemble, mangent les mêmes choses aux mêmes endroits, sont parfois cousins, en viennent à s’entretuer et même à se mutiler. Son hypothèse est celle du ressort idéologique de la guerre sainte, qui ensauvage. La volonté de mutiler vise à « estranger » le corps du voisin, montrer qu’il est radicalement différent."



Trust

Nicole Gnesotto, créée le 15-10-2023

"Un peu de divertissement dans cette terrifiante actualité … Je vous recommande roman d’Hernan Diaz, son deuxième, récompensé par le prix Pulitzer. C’est un roman aussi intéressant que différent, tant sur le fond que sur la forme. Sur le fond, il s’agit d’une espèce de pédagogie de la haute finance : comment devenir très riche en période de crise économique. L’histoire se passe avant, pendant et après la crise de 1929, mais cela pourrait tout à fait être aujourd’hui : l’histoire d’un jeune banquier qui épouse une « aristocrate » américaine. La deuxième partie du roman change tout dans la forme : l’histoire de ce couple est cette fois racontée de trois autres points de vue. Cela donne une espèce de symphonie très intéressante, le livre est en lice pour des prix français, et à mon avis il en obtiendra."


Kometa

Philippe Meyer, créée le 15-10-2023

"Je voudrais signaler la création d'une revue et d'un site, Kometa, qui se propose de faire découvrir à ses lecteurs les voix rares et brillantes de l'est qu'elle fera dialoguer avec les plus grands auteurs français. Kometa entend partir de l'est pour éclairer les enjeux de notre monde et son premier numéro comporte notamment un récit d'Emmanuel Carrère parti à la rencontre de la Géorgie, sur les traces de sa cousine, présidente du pays. On y trouvera aussi un texte de Milan Kundera, la lettre d’un prisonnier de Poutine et le cri de colère de la poétesse ukrainienne Luba Yakimtchouk."


Les aveuglés : comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie

Jean-Louis Bourlanges, créée le 15-10-2023

"Je recommande le livre de notre amie Sylvie Kaufmann, qui sort mercredi 18. Lors des débuts de la guerre en Ukraine, on entendait beaucoup « on n’a pas fait ce qu’il fallait avec les Russes, nous aurions dû être plus gentils avec eux ». Sylvie Kaufmann montre de manière implacable à quel point l’Allemagne et la France se sont trouvés en porte-à-faux, ne comprenant profondément rien à ce qu’était Vladimir Poutine. Et cela explique jusqu’à nos rapports difficiles avec l’Allemagne aujourd’hui : elle est inquiète de son rapport à la Russie, de sa compétition industrielle avec la Chine, de sa sécurité avec les Etats-Unis, et de ses choix écologiques. Il y a là un immense trouble, qui complique toute la dynamique européenne."


Génies de la laïcité

Béatrice Giblin, créée le 15-10-2023

"Pour ma part, je reste sur la situation française, en vous recommandant ce livre de Caroline Fourest. L’auteure est bien connue, elle travaille sur l’islamisme et son influence dans la sphère intellectuelle française. Depuis 2015 et les attentats de Charlie Hebdo, la laïcité fait l’objet de débats, avec une opposition entre une laïcité « souple » (à l’anglo-saxonne, pourrait-on dire) et une autre plus rigoriste. Cet essai est précis, pédagogique, et il défend une position équilibrée sur la laïcité : ni « ouverte », ni « fermée », ni raciste, ni islamophobe. Le rôle crucial de l‘école y est très bien analysé. "



Ramses 2024 Un monde à refaire

Nicole Gnesotto, créée le 08-10-2023

"Comme tous les automnes, je parle d’un marronnier d’excellence, à savoir le rapport de l’IFRI, qui vient de paraître. C’est un très bon cru, il y a trois focus importants. D’abord, les leçons de la guerre en Ukraine, ensuite l’Inde, pays peu connu en France, et enfin une série de prospectives à plusieurs voix sur le monde à venir. Je trouve que l’édition de cette année est assez différente des autres, en ce qu’il y a de vraies analyses. D’abord sur la militarisation de l’interdépendance, c’est à dire la politique des sanctions en tant qu’arme de politique étrangère. On y trouve aussi un article très éclairant sur les fractures géopolitiques entre l’internet de l’Ouest et l’internet chinois. Et puis, la somme sur l’Inde, qui nous détrompe sur énormément de choses."


Prophète en son pays

Richard Werly, créée le 08-10-2023

"Je vous recommande deux livres, cette semaine, qui sont très différents mais ont en commun le règlement de comptes, en passe de devenir un genre éditorial en soi. Le premier est signé de Gilles Kepel. Il parle de la menace islamiste, l’auteur raconte comment il a été marginalisé par l’université française, et comment son expertise lui a valu l’opprobre de ceux qui ont préféré surfer sur des schémas idéologiques « occidento-tiermondistes » (pour reprendre le terme qu’il emploie). Il profite de ce livre pour régler ses comptes, ce qui a au moins le mérite d’accrocher le lecteur."


Journal janvier-juin 2020

Richard Werly, créée le 08-10-2023

"De l’autre, le journal d’Agnès Buzyn, qui vient de paraître. Elle y règle aussi des comptes, mais très prudemment : ni avec Edouard Philippe, ni avec Emmanuel Macron. Avec tous les autres en revanche, elle ne se prive pas. Personnellement, ces règlements de comptes littéraires me posent des questions. Encore une fois, le lecteur peut y trouver du plaisir, voire de l’intérêt, mais on a tout de même envie de demander à ces deux auteurs : « et après ? »"


Ne réveille pas les enfants

Marc-Olivier Padis, créée le 08-10-2023

"Pour une personne née après 1962, il est toujours surprenant de voir à quel point la guerre d’Algérie reste dans notre histoire comme un récit souterrain qui ne cesse de resurgir là où on ne l’attend pas. C’est ce qui m’a intéressé dans ce livre d’Ariane Chemin, qui commence comme une enquête journalistique sur un fait divers qui s’est déroulé à Montreux, en Suisse, en 2022 mais qui laisse émerger, dans l’exploration d’une histoire familiale tourmentée, des souvenirs enfouis de cette guerre d’Algérie. En 1955, la résistante française et anthropologue des sociétés méditerranéennes Germaine Tillion fonde en Algérie les Centres sociaux, des lieux destinés notamment à l’éducation des jeunes filles algériennes. Parmi les dirigeants de ces centres sociaux, l’écrivain kabyle Mouloud Feraoun, dont le premier roman, le Fils du pauvre a été publié par les éditions du Seuil en 1950. Il est assassiné par l’OAS le 15 mars 1962. C’est un homme qui aura manqué à la construction de l’Algérie indépendante. Comme le dit un personnage interrogé par la journaliste : « j’avais espéré avoir oublié cette histoire ». « Ne réveille pas les enfants », dit le titre : ne réveille pas les souvenirs. Et pourtant, ils sont là, ils font partie de notre histoire. C’est ce que raconte, à travers un fait divers, cette enquête de la journaliste du Monde."