Les brèves

« Diriger un pays comme une entreprise »

Jean-Louis Bourlanges, créée le 29-06-2025

"Je voudrais faire faire état d’un agacement que j’ai ressenti à plusieurs reprises (et notamment vendredi matin) quand j’entends des chefs d’entreprise — en l’occurrence le président d’une entreprise tout à fait remarquable, Saint-Gobain — dire que les hommes politiques ne sont pas sérieux, qu’ils ne savent pas diriger le pays, qu’il faut prendre modèle sur les chefs d’entreprise. J’en ai par-dessus la tête de ce discours. Je ne dis pas que les dirigeants publics français soient bons, loin de là. Ils sont impuissants, ils sont incapables d’orienter le mouvement, mais ce n’est pas pour rien. Si vous mettez un chef d’entreprise à la place des dirigeants actuels, ça donnera le même résultat. Parce que c’est quelqu’un qui est responsable devant des actionnaires, qui attendent principalement une chose — ce n’est pas le critère unique, mais c’est le critère principal — c’est le profit. Donc le choix est relativement simple en termes normatifs. Les hommes politiques, eux, dépendent d’électeurs qui sont divisés. Et quand on dit que l’homme politique devrait faire preuve de courage, en général, ça veut dire une chose : s’affranchir de ceux qui l’ont élu. C’est quand même un peu paradoxal d’élire des gens et de dire « Ah, je vous élis, et vous n’êtes même pas capables de vous éloigner de moi ». Donc, le problème politique est fondamental, mais n’assimilons pas les fonctions très éminentes et très nécessaires de chef d’entreprise avec celles de dirigeant d’une communauté humaine profondément divisée sur ses valeurs et divisée sur ses orientations."


Dans la forge du monde : comment le choc des puissances façonne l'Europe

Antoine Foucher, créée le 29-06-2025

"Je recommande très chaudement ce livre de Pierre Haroche, un chercheur universitaire qui travaille entre Paris et Londres. Il s’agit d’une histoire de la dialectique entre l’Europe et le reste du monde depuis la Renaissance. Ce recul de cinq siècles redonne de l’espoir : il est possible que la dynamique du monde nous pousse hors de la « lamentabilité » dans laquelle nous sommes aujourd’hui. L’auteur montre très bien qu’il y a trois phases. La première, qu’il appelle l’Europe impériale, où il montre — dans la lignée de Kundera — que le maximum de diversité dans le minimum d’espace, c’est l’Europe. Cela pousse les nations européennes à se confronter entre elles, jamais tranquilles derrière leurs frontières, contrairement à l’Empire chinois, par exemple. C’est ce qui les a conduites à optimiser les techniques de guerre, et à acquérir la supériorité technologique qui a ensuite permis de conquérir le monde. Puis on arrive au XXème siècle, avec les deux « suicides collectifs » des deux guerres mondiales, qui placent l’Europe dans une situation subordonnée ; elle est cependant encore un enjeu pour le reste du monde : on ne peut pas être puissant si on n’est pas en Europe. Et enfin aujourd’hui, où la situation de l’Europe laisse le monde indifférent : l’Europe provinciale. Les États-Unis s’occupent davantage de Taïwan que de l’Ukraine. D’après l’auteur cette provincialisation va nous conduire à nous rassembler, parce que c’est notre seule option pour ne pas disparaître et devenir une colonie des autres puissances du monde."


L’observatoire de la dissuasion

Nicole Gnesotto, créée le 22-06-2025

"Et puis, si vous vous intéressez à la prolifération nucléaire, il y a à la FRS, la Fondation pour la Recherche Stratégique, dirigée par Xavier Pasco, un observatoire de la dissuasion dirigé par Bruno Tertrais, où il y a absolument toutes les informations, ce ne sont pas uniquement des élucubrations sur la dissuasion élargie, etc. Véritablement, un site de confiance sur les questions de dissuasion et de prolifération."



L’immigration afghane en France : un événement de grande ampleur

Philippe Meyer, créée le 22-06-2025

"Et d’autre part, je voudrais signaler l’intérêt (intérêt qui se manifeste à quasiment chaque publication) d’une des brochures de la Fondapol, la Fondation pour l’innovation politique. C’est Didier Leschi qui signe cette brochure. Il s’agit de l’immigration afghane en France, qui est, comme le dit le sous-titre, un événement de grande ampleur. Pour ma part, j’étais dans la plus parfaite ignorance de l’importance et des problèmes que pose cette immigration spécifique, en raison, entre autres, de la difficulté d’intégration que présentent ses membres."


On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie

Béatrice Giblin, créée le 22-06-2025

"Je vous conseille ce spectacle que j’ai vu au Théâtre du Rond-Point à Paris. Je dois dire que c’est le titre qui m’a attirée. C’est un seul en scène interprété par Éric Feldman, mis en scène par Olivier Veillon, avec un coup de main de Joël Pommerat. C’est d’une sensibilité et d’un humour réjouissants. Le spectacle traite des effets de la Shoah sur les descendants de la Shoah. C’est-à-dire lui, enfant, comment il a reçu les conséquences émotionnelles, comment elles ont déterminé ses perceptions de la vie. C’est fait avec finesse et tendresse. C’est un excellent moment de théâtre, qui finit au Rond-Point le 29 juin, mais qui sera repris au théâtre du Petit Saint-Martin à la rentrée de septembre."


L'Asie-Pacifique : nouveau centre du monde : l'Occident au défi

Jean-Louis Bourlanges, créée le 22-06-2025

"Je voudrais recommander ce livre de Sophie Boisseau du Rocher et Christian Lechervy. La première travaille à Sciences Po et à l’IFRI. Le second est un ancien ambassadeur, donc un homme de terrain. L’ouvrage est remarquable : bref, précis, extrêmement clair, qui nous met en face de nos responsabilités, et qui est aussi le miroir de notre irresponsabilité. Je crois qu’il montre parfaitement que l’Asie — pas seulement la Chine — mais l’ensemble des puissances pacifiques ont relevé le défi de l’Occident, sont en train d’inventer un nouveau mode d’existence, de valeurs, de croissance, et un modèle qui nous met totalement au défi. Quand on voit la médiocrité des débats politiques en France je pense que ce livre devrait être envoyé à l’ensemble des Français avant l’élection présidentielle. Car vous y trouvez en creux la feuille de route de ce que doivent faire la France et l’Europe. C’est vraiment le miroir des réalités, et pas du tout des fantasmes, des ressentiments, des émotions et des irresponsabilités qui ont cours depuis tant de mois en France."


Pas né de la dernière pluie

Marc-Olivier Padis, créée le 22-06-2025

"Hugo Mercier, l’auteur de ce livre, est chercheur en sciences cognitives et il s’intéresse à la question de la crédulité. Pourquoi les gens croient-ils ce qu’ils voient sur Internet ou sur les réseaux sociaux ? Il y a tout un débat sur la crédulité, qui est notamment alimenté par le sociologue Gérald Bronner dans La démocratie des crédules. Et la thèse défendue par Hugo Mercier est strictement inverse à celle de Gérald Bronner, c’est donc assez intéressant : il conteste l’idée que nous sommes spontanément crédules. Il pense qu’au contraire, nous sommes plutôt spontanément méfiants. Il a beaucoup d’arguments dans ce sens-là, et que notre système cognitif repose plutôt sur un système de vigilance ouverte, et donc qui nous conduit en fait à évaluer la crédibilité des thèses, des interlocuteurs, et à nous repérer comme ça. Une contribution particulièrement utile et informée à ce débat sur la crédibilité."


Guerre d’Iran : où mène la stratégie israélienne ?

Nicole Gnesotto, créée le 22-06-2025

"Je vous recommande ce très long article de Gilles Andréani, absolument remarquable, disponible sur le site de Telos. Premièrement, il montre que c’est une très vieille ambition d’Israël, mais que Netanyahou a attendu les circonstances favorables, à savoir la faiblesse de l’Iran et la faiblesse de Trump. Deuxièmement, que c’est une guerre préventive, contraire au droit international, Et troisièmement, qu’il n’y a que deux scénarios possibles : la guerre sans fin et un accord diplomatique entre les États-Unis et l’Iran. "


Y a-t-il un dealer dans l’avion ?

Richard Werly, créée le 15-06-2025

"Je vais terminer sur une note à la fois vertigineuse et drôle dans sa réalisation : cette série documentaire diffusée depuis mercredi dernier sur Netflix. Ce sont trois épisodes relatant l’affaire connue sous le nom Air Cocaïne. Ce jet qui était allé prendre en République dominicaine une dizaine de valises remplies de 700 kilos de cocaïne, qui a été intercepté par les forces de police dominicaines à l’aéroport. Et ensuite, il y a eu tout ce feuilleton avec les pilotes qui ont réussi à s’évader, etc. D’abord, l’affaire est rocambolesque, c’est un bon moment d’écran, c’est assez bien tourné, avec une manière de raconter les choses assez bien troussée. Mais surtout parce qu’il y a un bon choix : c’est celui d’avoir raconté cette histoire dans les yeux, et avec pour fil rouge, la justice. D’une certaine façon, la série rend hommage à Christine Saunier-Ruellan, juge que je ne connaissais pas, et qui est toujours en fonction. Parce qu’on voit une galaxie de pieds nickelés (même si certains sont très patibulaires) et elle, qui, en tant que juge d’instruction, chemine avec deux questions seulement : pourquoi et comment ? Cela montre le vertige d’une juge, dans une juridiction à Marseille qui, a priori, a des moyens pour lutter contre la grande criminalité, mais pas tant que ça, et qui se trouve face à des événements qui dépasseraient tout le monde, et qui tente de tout reconstituer méticuleusement. D’ailleurs, elle déploie en permanence devant elle une sorte de grand rouleau de papier, sur lequel elle passe au Stabilo les différents noms des protagonistes. Un bon moment de télévision, mais aussi un enseignement sur la façon dont chemine une instruction judiciaire. "


Cas d’écoles

Antoine Foucher, créée le 15-06-2025

"Je voudrais profiter du fait que l’on est aujourd’hui à l’École Alsacienne pour recommander le livre de son directeur, à mon sens, l’un des livres les plus éclairants sur l’histoire de l’Éducation nationale dans notre pays ; plutôt du côté de la pédagogie que des institutions. Je donne deux exemples, parce que le livre n’est pas résumable en 30 secondes. Le premier, c’est : en tant que parent, on a souvent le sentiment d’être un peu mis à l’écart par l’institution scolaire en France, surtout quand on a eu la chance d’être parent dans d’autres pays ou d’avoir été élevé dans d’autres pays. Ça vient de très loin, et de très longtemps, plusieurs siècles. Et il y a une forme de continuité entre l’institution scolaire d’aujourd’hui (qui considère les parents un peu comme des ennuyeux qui prennent trop soin de leurs enfants), l’école de la Troisième République, qui suspectait toujours les parents d’avoir peut-être voté pour l’empereur et d’être antirépublicains, et l’école des jésuites de l’Ancien Régime, qui suspectait toujours les parents d’être tentés par la Réforme. Cette continuité est extraordinairement bien montrée dans le livre. Et puis un deuxième exemple : j’ai toujours eu du mal à comprendre pourquoi, dans toutes les études internationales sur le système scolaire français, il est établi depuis des décennies que les élèves français sont ceux qui ont le moins confiance en eux quand ils sortent du système scolaire. Lisez Cas d’écoles, et vous comprendrez pourquoi."


Revue Hérodote n°196 - Géopolitique de la Mer rouge

Lucile Schmid, créée le 15-06-2025

"On connaît bien Hérodote ici, puisque Béatrice Giblin est directrice de rédaction de cette revue toujours très éclairante. Je vous recommande le numéro du premier trimestre 2025, qui porte sur la géopolitique de la mer Rouge. Cette zone ne peut pas vraiment être qualifiée de région — puisque d’un côté de la mer Rouge, vous avez des États parmi les plus pauvres du monde, et de l’autre côté, des États parmi les plus riches en termes d’investissement — l’ouvrage montre comment la fragmentation des États, la question de la conflictualité, la possibilité d’avoir des échanges, tout ça a été totalement impacté par l’attentat terroriste du Hamas le 7 octobre 2023. On y trouve une introduction de Marc Lavergne que je trouve remarquable, mais aussi des choses sur l’Érythrée passionnantes. Et Christophe Ayad a écrit sur la quasi disparition de l’Égypte de la scène internationale. Lisez ce numéro, on y dit des choses, au fond, assez rares dans le débat public."