Les chroniques

VIVRE ENSEMBLE , MAIS AVEC QUI ?

Philippe Meyer, publiée le 06-03-2019

"Plusieurs compagnies aériennes, pour vanter l’agrément d’un voyage à leur bord, mettent en avant dans leur publicité la création récente dans leurs avions d’une « no child zone », d’un espace sans enfant. Des rangées de sièges garanties à l’abri des cavalcades des marmots, de leurs braillements, de leurs disputes tonitruantes, de leurs réclamations nasillardes, de leurs revendications glapissantes, de leurs refus d’obéissance criards, de leurs bouderies sonores, de leurs jeux vidéo tapageurs, de leurs inépuisables capacités à se conduire comme s’il n’y avait qu’eux au monde et comme s’ils en étaient le nombril. [...]"


UN INCONGRU MÉCONNU

Philippe Meyer, publiée le 04-03-2019

"« N’ébruitons pas inutilement une nouvelle qui peut faire tant de peine » écrivait Alexandre Vialatte à l’annonce de la mort de Chaval, il y a 50 ans. Peut-être avait-il tort. A passer sous silence la disparition d’un artiste aussi rare, on court le risque de laisser bien du monde dans l’ignorance de son apparition. Sans compter que la postérité n’y trouvera pas son compte sans faire un gros effort de mémoire, ce qui est beaucoup lui demander. C’est pourquoi je me propose de prêter main forte à Fama, fille de Jupiter et déesse de la renommée, pour (r)aviver le souvenir de ce dessinateur humoriste, champion français du « nonsense ».[...]"


CHAHUTER LA PHILO

Philippe Meyer, publiée le 28-02-2019

"Il existe de nombreuses définitions de la philosophie. Roger Nimier disait qu’elle est comparable à la Russie : marécageuse en de nombreux endroits et périodiquement envahie par les Allemands. Cioran soupirait « A quoi bon fréquenter Platon quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un nouveau monde ?» Et Novalis soutenait que « la philosophie est l’hôpital de la poésie ». Comme on le voit, j’entends prendre au sérieux et même au pied de la lettre cette pensée de Pascal : « Se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher ». [...]"


DIS-MOI QUI TU CHANTES…

Philippe Meyer, publiée le 25-02-2019

"Une chanson qui nous ressemble ? Qui nous ressemble et qui nous rassemble ? Qui nous rassemble et qui nous divise ? Pour avoir trouvé du charme à une chanson de Sheila, Jacques fut mis au ban de notre harde d’adolescents. Si l’un d’entre nous pouvait apprécier la fille qui chantait « L’Ecole est finie », c’est qu’il était porteur du virus malsain de la trahison. Nous ne jurions que par Brassens, Barbara, Brel, Ferré, Marc Ogeret, Patachou, Les Frères Jacques, Les Quatre barbus, Mouloudji, Francesca Solleville, Cora Vaucaire, Francis Lemarque, Anne Sylvestre, Colette Magny, Leny Escudero, Catherine Sauvage, Boby Lapointe, Gainsbourg, Montand, Béart, Reggiani, Montero, Vian, Greco, Leclerc… (Ici, je marque un temps d’arrêt pour que mon lecteur puisse s’émerveiller d’une époque aussi riche et qu’il aille découvrir sur la toile celles et ceux qu’il ne connaitrait pas). [...]"


LE CAPITAINE EST-IL ENCEINT ?

Philippe Meyer, publiée le 22-02-2019

" « La France est un pays « où l’on préférera toujours les projets qui divisent aux projets qui unissent ». Combien d’occasions nous ont-elles été données de vérifier ce mot d’un professeur de droit ? Dernier et fort bavard exemple en date : la querelle naissante - naissante dans les médias, car la société civile ne semble pas s’enflammer - sur l’écriture inclusive, moyen, selon ses promoteur.e.s de favoriser dans les esprits des citoyen.ne.s l’égalité entre les sexes. [...]"


MAUVAISE LANGUE

Philippe Meyer, publiée le 19-02-2019

"Des augures soutiennent qu’il arrivera à l’anglais devenu langue mondialisée ce qui arriva au latin, langue de l’empire romain que trop d’usagers finirent par réduire à un idiome appauvri, abâtardi, épuisé dans son vocabulaire et affaissé dans sa syntaxe. J’en ai trouvé un exemple dans un article consacré à Helen Gandy, qui fut la très dévouée secrétaire de l’inamovible directeur du F.B.I. J.Edgar Hoover : « As she officially retired the day Hoover died, écrit l’auteur, she spent the following weeks shredding his papers ». Traduite par le jeune Célestin, dont la scolarité a rempli ses parents d’un orgueil légitime quoique exagéré, cela donne « Alors qu’elle avait pris officiellement sa retraite le jour de la mort de Hoover, elle consacra les semaines qui suivirent à détruire ses fiches ». Traduit par un logiciel prétendument ad hoc, la même phrase devient : « Tandis qu'elle se retirait officiellement, l'aspirateur de jour mort, elle a passé les semaines à venir détruisant ses papiers »…[...]"


DU JOURNALISME CONSIDÉRÉ COMME UN HOMICIDE

Philippe Meyer, publiée le 17-02-2019

" Mélusine, qui fut naguère mon étudiante, est aujourd’hui la benjamine de la rédaction d’une radio nationale. Soit que l’âge les rapproche, soit que les charmes de Mélusine l’interpellent quelque part, Philémon, le stagiaire récemment arrivé d’une école de journalisme recherchée, vient fréquemment bavarder avec elle. Un jour, il paraît contrarié. Mélusine l’interroge. Il voudrait lui parler mais il ne le peut que si Mélusine lui promet le secret. Elle s’y engage. L’apprenti lui révèle qu’un dilemme le met à la torture. [...]"


RIEN N’EST SIMPLE

Philippe Meyer, publiée le 15-02-2019

"C’est le propre de l’homme que de n’entendre sonner midi qu’à sa pendule. Ainsi nous réjouissons-nous d’apprendre que les véhicules autonomes mis au point par une dizaine de constructeurs apporteront dans les années qui viennent une sécurité inespérée. En supprimant l’erreur humaine, disent les spécialistes, de pareilles voitures diviseraient par dix le nombre d’accidents. Vies sauvées (1,2 million de morts chaque année sur les routes du monde) ; drames épargnés (50 millions de blessés) ; économies pour la puissance publique (12,5 milliards d’euros dépensés en France au titre de la sécurité routière plus 11 milliards de dépenses de santé) ; gain de pouvoir d’achat pour les ménages (de combien diminueraient les 20 milliards d’euros que dépensent les Français pour assurer leur voiture ?). Oui mais…[...]"


TOUT EST À LOUER

Philippe Meyer, publiée le 13-02-2019

"Manger du pain de fesses est une source de revenus que rendent aléatoire les lois récentes sur la prostitution et sur sa clientèle. Disons-le, le barbeau, le souteneur, le marlou, l’alphonse, le dos-vert, en un mot le proxénète n’a pas devant lui de grandes perspectives de carrière. Est-ce à dire qu’il deviendra de plus en plus difficile de gagner son pain avec le corps d’autrui ? Je l’ai cru, mais j’ai été rassuré par la lecture de mon confrère « L’Équipe » (j’adore écrire « mon confrère l’Équipe », rien qu’à prononcer ces mots, j’ai l’impression que mes abdominaux s’affermissent). En rapprochant la question de l’avenir des proxénètes de celle de la lecture de l’Équipe, je ne fais nullement allusion au soutien actif que certains footballeurs apportent à l’industrie du sexe. Ce ne sont pas vers les fesses des péripatéticiennes qu’il convient de se tourner si l’on veut gagner son pain, et même le beurrer au beurre cru d’appellation d’origine contrôlée. [...]"


DU PASSÉ, FAISONS TABLE OUVERTE

Philippe Meyer, publiée le 12-02-2019

" Mémoire est un substantif que nous avons tendance à beaucoup utiliser. Un rapide coup d’œil sur la toile et voici qu’apparaissent en nombre des fondations pour la mémoire de telle ou telle guerre ou de tel événement, des associations intitulées chemins de mémoire, anneaux de la mémoire, ou des cimetières rebaptisés jardins de mémoire, et je compte pour rien les lieux de mémoire et le devoir de mémoire. Et plus nous parlons de mémoire, moins nous sommes instruits de notre passé. [...]"


MOTS ET MAUX

Philippe Meyer, publiée le 08-02-2019

" Voltaire reçut un jour un billet signé de Sophie Arnould, comédienne et cantatrice, créatrice de l’Iphigénie et de l’Eurydice de Gluck. Cette jeune femme lui écrivait : « Monsieur, Je serais heureuse que vous vinssiez déjeuner chez moi. Vous ne vous amuserez pas beaucoup car je n’ai pas d’esprit. Mais votre visite me permettra d’en avoir le lendemain, car j’ai bonne mémoire ». On appelle cela « faire un mot ». Le contraire de « faire un mot », il me semble que ce doit être « se payer de mots », croire que les mots ne vous engagent à rien, que leur son a la même valeur que leur sens. [...]"


A PROPOS DU PERMIS DE CONDUIRE…

Philippe Meyer, publiée le 05-02-2019

"il n’y a pas si longtemps un jeune agrégé de philosophie entré premier à l’Ecole Normale Supérieure et devenu membre du cabinet du ministre des Finances qui aurait souhaité passer son permis de conduire n’aurait eu qu’à donner un coup de fil pour que le ministère des Transports lui organise un examen sur mesure avec résultat favorable garanti. La progression de l’âge démocratique et sans doute aussi sa propre conscience n’ont pas permis à Gaspard Koenig, qui réunit toutes les qualités que je viens d’énumérer, d’échapper à la destinée commune. Tant pis pour lui et tant mieux pour nous car des dix années au cours desquelles le normalien agrégé conseiller ministériel a essayé d’obtenir le précieux papier rose, il a tiré un conte philosophique, un récit spirituel et un document instructif. Son livre s’intitule « Leçons de conduite » (Grasset) [...]"