Les brèves

L’aplatissement du monde

Isabelle de Gaulmyn, créée le 20-11-2022

"Je recommande le petit essai d’Olivier Roy. Au début je me suis dit « bon, Olivier Roy, on le connaît, ça va encore être « la fin de la grande culture », etc ». J’ai été très agréablement surprise. C’est une lecture simulante. Dans un précédent ouvrage, Olivier Roy expliquait comment la religion mondialisée, en coupant la foi de la culture, aboutissait aux fondamentalismes. En appliquant la même grille de lecture sur les schémas sociaux, il analyse la crise de la Culture actuelle, qui s’accompagne paradoxalement d’une énorme augmentation des normes. "


Vivre pauvre - Quelques enseignements tirés de l‘Europe des Lumières

Marc-Olivier Padis, créée le 20-11-2022

"Je vous recommande moi aussi un essai historique. Celui-ci est signé de Laurence Fontaine, historienne et directrice de recherches à l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales. Le livre est passionnant et il suit deux projets. D’une part, l’auteure travaille sur un fonds d’archives qui n’avait pas été remarqué jusqu’à présent. On sait que les académies des arts régionales du XVIIIème siècle aimaient lancer des concours (c’est comme cela que Rousseau se fit connaître), et celle de Châlons-sur-Marne en avait lancé un en 1777 : réfléchir sur « les moyens de détruire la mendicité, en rendant les mendiants utiles à l’Etat, sans les rendre malheureux ». Le concours reçut 125 réponses, ce qui en fait la plus abondante production du siècle pour ce type de concours. Laurence Fontaine a donc analysé ces 125 propositions, mais au delà de ce travail historique, elle propose une perspective que révèle le sous-titre. Il faut s’intéresser à la pauvreté non seulement comme une situation de domination sociale, mais aussi en essayant de comprendre les stratégies des populations les plus pauvres pour sortir de leur condition. Elle s’appuie sur les travaux du grand économiste Amartya Sen, qui a montré que les acteurs économiques ne sont pas simplement dans des situations de domination, mais qu’ils ont aussi des capacités de réponses. Ils développent des stratégies. L’essai est tout à fait original, à la fois historique mais aux fortes résonances contemporaines."



Dans les montagnes rocheuses

Richard Werly, créée le 06-11-2022

"A propos des Etats-Unis, j’ai deux recommandations cette semaine. La première vous enverra chez les bouquinistes. Ce livre est signé d’un Français, le baron de Mandat-Grancey. Il détaille son expédition dans les Black Hills, ces terres aurifères des Etats du Dakota. Elle a eu lieu au XIXème siècle, mais comme ce voyageur a la plume juste, beaucoup des choses racontées dans ce livre sont toujours vraies aujourd’hui. Notamment le fait que beaucoup de choses aux Etats-Unis sont des questions d’argent et de profit. "


Le Président est-il devenu fou ?

François Bujon de L’Estang, créée le 06-11-2022

"Je vous ramène aux Etats-Unis avec ce très original ouvrage de Patrick Weil. L’auteur est historien, directeur de recherches au CNRS et visiting professor à Yale. Il y est question du président Woodrow Wilson, qui présida au naufrage du traité de Versailles devant le Sénat américain, par un comportement intransigeant et largement aberrant. Un grand diplomate américain, William Bullitt, le croyait fou. Il s’est donc séparé de Wilson dont il avait été le conseiller. Il s’est longtemps entretenu avec Sigmund Freud à propos du président américain, si bien qu’ils ont écrit à quatre mains une espèce de psychanalyse écrite de Wilson. Ce livre ne fut publié qu’en 1966, mais garde sa pertinence. Une pièce de choix à verser au dossier « ces malades qui nous gouvernent ». Celui de Patrick Weil prend comme fil rouge la brillante carrière diplomatique de Bullitt. Fascinant, mais aussi très éclairant."



L’Académie Goncourt et le Liban

Jean-Louis Bourlanges, créée le 06-11-2022

"J’aimerais faire partager aux auditeurs ma surprise et mon émotion face au comportement de l’Académie Goncourt. Je ne discute absolument pas le choix de la gagnante, mais l’Académie a accepté le diktat d’un ministre libanais Hezbollah. L’Académie souhaitait se rendre au Liban, pour témoigner de l’intérêt qu’elle porte à ce pays. Et voilà que ce ministre déclare que les éléments « jugés sionistes » (alors que simplement Juifs) ne sont pas les bienvenus. Et la moitié des membres de l’Académie est allée à Beyrouth tandis que l’autre moitié a refusé. Comme dirait la Vénus de Milo : « les bras m’en tombent »."


La guerre entre la France et l’Allemagne redevient possible

Michaela Wiegel, créée le 06-11-2022

"Je voudrais moi aussi cette semaine partager un étonnement, mais aussi une colère. C’est ce que j’ai ressenti à la lecture de la tribune publiée par Jacques Attali, l’un des visiteurs du soir du président Macron. Elle a pour titre : « la guerre entre la France et l’Allemagne redevient possible ». Selon Attali, l’actuelle divergence serait d’une nature très différente d’autres tensions qu’ont pu éprouver les deux pays par le passé. Je ne suis absolument pas d’accord avec son analyse, et je trouve assez néfaste que presque toute la presse actuelle reprenne l’idée que les actuelles divergences à propos de l’énergie sont indépassables. Je pense pour ma part que nos mécanismes de dialogues sont si profonds et multiples que nous parviendrons à surmonter ces divergences. Une guerre entre nos deux pays n’est absolument pas envisageable. "


L’effacement programmé du jury populaire de cour d’assises

Philippe Meyer, créée le 06-11-2022

"Le Monde a publié le 3 novembre une tribune intitulée « L’effacement programmé du jury populaire de cour d’assises porte atteinte à la liberté, l’humanité et la citoyenneté ». Cette tribune fait suite à celle publiée il y a un an par 3.000 magistrats et une centaine de greffiers qui déclaraient « Nous ne voulons plus d’une justice qui n’écoute pas et qui chronomètre tout ». Celle du 3 novembre commence ainsi : « Héritage de la révolution de 1789, symbole éclatant de la démocratie participative en matière judiciaire, le jury populaire de cour d’assises est en voie d’extinction. La participation citoyenne à la justice pénale est gravement menacée, remise en cause par une doctrine libérale qui, plaquant sur l’institution judiciaire une logique de marché, se donne le rendement pour seul horizon et le chronomètre pour unique boussole. » Ce texte mérite d’être connu et diffusé."


Hommage à Pierre Soulages

Nicolas Baverez, créée le 30-10-2022

"J’aimerais rendre hommage à deux œuvres noires. Celle de Pierre Soulages d’abord, qui nous a quittés le 26 octobre. Je recommande évidemment à nos auditeurs la visite de l’extraordinaire musée Soulages à Rodez, qui donne de son œuvre une représentation très cohérente, y compris dans l’architecture du bâtiment. Il faut évidemment aussi aller à l’abbaye de Conques, dont Soulages réalisa les vitraux, et où il eut la révélation de sa vocation de peintre."


Londres

Nicolas Baverez, créée le 30-10-2022

"L’autre œuvre est l’un des manuscrits récemment retrouvés de Céline, qui est la suite de « Guerre ». Souvent, les manuscrits retrouvés d’un auteur n’ont pas grand intérêt. Ce n’est pas le cas ici, les textes sont tout à fait impressionnants. Ferdinand, le héros de « Guerre », arrive à quitter la France pour Londres, où un certain nombre de gens tentent d’échapper à la mobilisation pour la Grande guerre. La description des bas-fonds de Londres est une vision tout à fait extraordinaire. Comme toujours avec Céline, c’est à la fois très cru et très vrai."


L’ensauvagement

Jean-Louis Bourlanges, créée le 30-10-2022

"Je voudrais évoquer des textes de Thérèse Delpechqui m’ont été recommandés par un haut gradé de l’armée française. C’était une personnalité extraordinaire, qui lorsqu’elle se trompait ne faisait pas les choses à moitié, pas plus que quand elle avait raison. Elle a publié ce livre, dont je vous lis deux extraits. « Vingt ans, c'est la période dont la Chine a besoin pour moderniser son armée. A cette date (2025), ses ambitions régionales pourront voir le jour et il sera trop tard pour les arrêter. La Chine ne se contentera pas d'un rôle regional, contrairement à l'Europe d'aujourd'hui. Elle se prépare à remplacer l'URSS dans son rôle de superpuissance face aux Etats-Unis et elle met beaucoup d'intelligence et de détermination dans cette entreprise. Si en 2025 le monde fait face à une Chine autoritaire, économiquement prospère et qui a le bénéfice de 30 ans de croissance de son budget militaire à un rythme annuel de 10% en moyenne - les réformes économiques permettant de financer la modernisation de l'armée - on ne pourra plus exercer la moindre influence sur elle. » Et sur la Russie : « La Russie est entrée dans une phase d'auto-destruction qui tient à la médiocre qualité des élites au pouvoir et à la dépression profonde qui a suivi l'échec des années 1990, mais peut-être aussi aux effroyables tragédies du siècle passé. Celles-ci ont des témoins dans chaque famille et le retour de l'imagerie stalinienne ne peut guère être interprété comme un simple désir de retour. L'esprit de revanche est le symptôme d'un pays traumatisé, en pleine phase de régression, prêt non à récupérer sa zone d'influence mais à perdre ce qui lui reste, avec des poussées d'agressivité impuissante. Il ne suffit plus d'inspirer la peur pour reconstruire un Etat fort. Les méthodes Andropov ont été celles d'une fin de règne et leur retour fournit une image supplémentaire du caractère réactionnaire du régime en place à Moscou. Elles peuvent broyer les contre-pouvoirs, mais ne produisent que de la destruction. La Russie est dirigée par la partie la plus imprévisible et la plus corrompue des services spéciaux. Ce qui constituait leur élite, plus éclairée et plus ouverte au monde, est écarté du président qu'elle méprise. Les services russes qui détiennent le pouvoir ont, eux aussi, connu une forme de décadence. L'urgence politique est de reconnaître la fin de l'empire et celle d'« un chemin particulier » de la Russie […] Mais l'idée même de démocratie étant associée dans la population russe aux privatisations sauvages et à la corruption de l'ère de Boris Eltsine, les rêves d'empire ne se sont pas effondrés, la désagrégation se poursuit et la catastrophe russe n'est pas encore achevée. »"