Les brèves

Le studio de l’inutilité

Philippe Meyer, créée le 29-10-2023

"Je voudrais dire le plaisir que j'ai eu à relire un livre paru en 2012, mais, grâce à dieu et à l'internet, qu’on peut très facilement se le procurer de nouveau aujourd'hui. Il s'agit d'un livre de Simon Leys Le studio de l'inutilité. Mon confrère et ami Pierre Boncenne avait écrit à la sortie de ce livre « il s'agit de la lecture la plus enrichissante à la fois profonde, brillante et délicieuse qu'il puisse se faire à propos de la Chine mais aussi de la littérature ou de la mer ». Quant à la Chine on retrouve la plume tranchante de l'auteur des Habits neufs du président Mao, du pourfendeur resté célèbre de Maria Antonietta Macciocchi et, dans ce livre, des divers intellectuels français dont la cécité ne laisse pas de stupéfier. La bêtise de l’intelligence est un sujet inépuisable. Quant à la littérature, c’est un bonheur de partager avec Simon Leys sa familiarité avec Chesterton, avec le prince de Ligne, avec Joseph Conrad, Henri Michaux ou Victor Segalen. Enfin la passion de Simon Leys pour la mer donne des pages amoureuses et souvent pleines d’humour et, on ne s’en étonnera pas sous sa plume, à rebours des clichés commodes et des idées préfabriquées."


A la terre : s’installer paysan, se battre avec les champs

Lucile Schmid, créée le 29-10-2023

"Je vous recommande ce petit ouvrage, écrit par le journaliste Marin Fouqué. Il commence de manière étonnante par un étudiant aux Baux-Arts qui peint le cul d’une vache INRA 95, c’est à dire issue de ces races bovines créées spécialement pour produire beaucoup de beefsteak. Cet étudiant ira ensuite dans une ferme vers Manosque, s’initier et s’exercer aux travaux des champs. Et comment il n’y arrivera pas, ou quasiment pas, parce que son corps se rappelle à lui, et parce que la lutte contre la terre (glaiseuse, hostile) est trop dure. Une espèce de reportage saisissant sur la façon dont on a été fasciné par le « retour à la terre » après la pandémie, et dont ce retour est extrêmement difficile. Si la transition écologique est d’abord mentale, ce livre - extrêmement bien écrit et qui se lit très vite - nous rappelle à quel point elle est aussi physique. "


Tous ceux qui tombent : visages du massacre de la Saint-Barthélemy

David Djaïz, créée le 15-10-2023

"Deux recommandations pour moi cette semaine. La première pour ce livre de l‘historien Jérémie Foa. C’est une façon très originale d’aborder les guerres de religion, par le biais de la micro-histoire. On n’est pas ici chez les rois, les ducs, dans les hautes sphères de la décision politique, mais à hauteur d’homme : le boucher, le commissaire de police, la lavandière … L’auteur a travaillé sur les journaux intimes, les correspondances, et il tente d’expliquer comment des gens qui vivent ensemble, mangent les mêmes choses aux mêmes endroits, sont parfois cousins, en viennent à s’entretuer et même à se mutiler. Son hypothèse est celle du ressort idéologique de la guerre sainte, qui ensauvage. La volonté de mutiler vise à « estranger » le corps du voisin, montrer qu’il est radicalement différent."



Kometa

Philippe Meyer, créée le 15-10-2023

"Je voudrais signaler la création d'une revue et d'un site, Kometa, qui se propose de faire découvrir à ses lecteurs les voix rares et brillantes de l'est qu'elle fera dialoguer avec les plus grands auteurs français. Kometa entend partir de l'est pour éclairer les enjeux de notre monde et son premier numéro comporte notamment un récit d'Emmanuel Carrère parti à la rencontre de la Géorgie, sur les traces de sa cousine, présidente du pays. On y trouvera aussi un texte de Milan Kundera, la lettre d’un prisonnier de Poutine et le cri de colère de la poétesse ukrainienne Luba Yakimtchouk."


Génies de la laïcité

Béatrice Giblin, créée le 15-10-2023

"Pour ma part, je reste sur la situation française, en vous recommandant ce livre de Caroline Fourest. L’auteure est bien connue, elle travaille sur l’islamisme et son influence dans la sphère intellectuelle française. Depuis 2015 et les attentats de Charlie Hebdo, la laïcité fait l’objet de débats, avec une opposition entre une laïcité « souple » (à l’anglo-saxonne, pourrait-on dire) et une autre plus rigoriste. Cet essai est précis, pédagogique, et il défend une position équilibrée sur la laïcité : ni « ouverte », ni « fermée », ni raciste, ni islamophobe. Le rôle crucial de l‘école y est très bien analysé. "


Trust

Nicole Gnesotto, créée le 15-10-2023

"Un peu de divertissement dans cette terrifiante actualité … Je vous recommande roman d’Hernan Diaz, son deuxième, récompensé par le prix Pulitzer. C’est un roman aussi intéressant que différent, tant sur le fond que sur la forme. Sur le fond, il s’agit d’une espèce de pédagogie de la haute finance : comment devenir très riche en période de crise économique. L’histoire se passe avant, pendant et après la crise de 1929, mais cela pourrait tout à fait être aujourd’hui : l’histoire d’un jeune banquier qui épouse une « aristocrate » américaine. La deuxième partie du roman change tout dans la forme : l’histoire de ce couple est cette fois racontée de trois autres points de vue. Cela donne une espèce de symphonie très intéressante, le livre est en lice pour des prix français, et à mon avis il en obtiendra."


Les aveuglés : comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie

Jean-Louis Bourlanges, créée le 15-10-2023

"Je recommande le livre de notre amie Sylvie Kaufmann, qui sort mercredi 18. Lors des débuts de la guerre en Ukraine, on entendait beaucoup « on n’a pas fait ce qu’il fallait avec les Russes, nous aurions dû être plus gentils avec eux ». Sylvie Kaufmann montre de manière implacable à quel point l’Allemagne et la France se sont trouvés en porte-à-faux, ne comprenant profondément rien à ce qu’était Vladimir Poutine. Et cela explique jusqu’à nos rapports difficiles avec l’Allemagne aujourd’hui : elle est inquiète de son rapport à la Russie, de sa compétition industrielle avec la Chine, de sa sécurité avec les Etats-Unis, et de ses choix écologiques. Il y a là un immense trouble, qui complique toute la dynamique européenne."




Journal janvier-juin 2020

Richard Werly, créée le 08-10-2023

"De l’autre, le journal d’Agnès Buzyn, qui vient de paraître. Elle y règle aussi des comptes, mais très prudemment : ni avec Edouard Philippe, ni avec Emmanuel Macron. Avec tous les autres en revanche, elle ne se prive pas. Personnellement, ces règlements de comptes littéraires me posent des questions. Encore une fois, le lecteur peut y trouver du plaisir, voire de l’intérêt, mais on a tout de même envie de demander à ces deux auteurs : « et après ? »"


Ne réveille pas les enfants

Marc-Olivier Padis, créée le 08-10-2023

"Pour une personne née après 1962, il est toujours surprenant de voir à quel point la guerre d’Algérie reste dans notre histoire comme un récit souterrain qui ne cesse de resurgir là où on ne l’attend pas. C’est ce qui m’a intéressé dans ce livre d’Ariane Chemin, qui commence comme une enquête journalistique sur un fait divers qui s’est déroulé à Montreux, en Suisse, en 2022 mais qui laisse émerger, dans l’exploration d’une histoire familiale tourmentée, des souvenirs enfouis de cette guerre d’Algérie. En 1955, la résistante française et anthropologue des sociétés méditerranéennes Germaine Tillion fonde en Algérie les Centres sociaux, des lieux destinés notamment à l’éducation des jeunes filles algériennes. Parmi les dirigeants de ces centres sociaux, l’écrivain kabyle Mouloud Feraoun, dont le premier roman, le Fils du pauvre a été publié par les éditions du Seuil en 1950. Il est assassiné par l’OAS le 15 mars 1962. C’est un homme qui aura manqué à la construction de l’Algérie indépendante. Comme le dit un personnage interrogé par la journaliste : « j’avais espéré avoir oublié cette histoire ». « Ne réveille pas les enfants », dit le titre : ne réveille pas les souvenirs. Et pourtant, ils sont là, ils font partie de notre histoire. C’est ce que raconte, à travers un fait divers, cette enquête de la journaliste du Monde."