Les brèves

Algérie 1962 Une histoire populaire

David Djaïz, créée le 17-04-2022

"On a célébré il y a quelques semaines les 60 ans des accords d’Evian dans une indifférence quasi-générale, alors que c’est un évènement considérable, tant pour l’Afrique que pour la France. C’est pourquoi je vous recommande ce très bon livre de l’historienne Malika Rahal. Il s’agit du récit des quelques mois qui ont suivi l’indépendance de l’Algérie, vus d’Algérie, et surtout vus de la population. Le livre est très charnel, très sensoriel, on y entend beaucoup de cris, cela pétarade, tire, pleure … L’ouvrage est très bienvenu, car il y avait une espèce de trou noir de ce côté dans l’historiographie algérienne. Cette question algérienne est pour moi centrale, et je signale qu’il y a une proximité à ce propos entre Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron. Elle n’existe pas avec Marine Le Pen, ou Eric Zemmour, qui de leur côté sont dépositaires d’une tradition que Benjamin Stora a qualifié de « sudiste », qui n’a jamais accepté les équilibres résultant de l’indépendance de l’Algérie, et qui continue de travailler idéologiquement, et d’infuser en profondeur une partie du corps social. "





Les fractures de l’Espagne de 1808 à nos jours

Jean-Louis Bourlanges, créée le 03-04-2022

"Notre ami Benoît Pellistrandi, qui a déjà participé à cette émission, a réédité une version largement enrichie de son livre sur l’Espagne contemporaine. Pellistrandi est certainement le meilleur spécialiste français de la civilisation et de la société espagnole. Les Français ont une vraie incapacité à considérer l’Histoire de l‘Espagne, hormis quelques épisodes importants, comme la guerre napoléonienne, la guerre civile et plus récemment les mésaventures de la monarchie. Tout cela est fait sur un fond d’ignorance générale, et d’un refus de prendre en compte ce qu’est l’Espagne, et sa contribution à l’Europe moderne. Nous savons qu’historiquement nous avons un rapport difficile avec ce voisin, à cause de Napoléon. Nous sommes par exemple tout à fait tournés vers l’Italie, mais l’Espagne reste essentielle. Pellistrandi nous montre les efforts qu’accomplissent les Espagnols pour intégrer l’anomalie de leur Histoire dans un contexte européen et mondial de solidarité. Ne vous contentez pas d’aller en vacances en Espagne, lisez aussi ce livre !"


Tartuffe ou l’hypocrite

Philippe Meyer, créée le 03-04-2022

" Depuis le 15 janvier dernier, la Comédie-Française présente une version en 3 actes de Tartuffe, version qui selon les travaux du professeur Forestier serait celle qui a été interdite par Louis XIV. La mise en scène d’Ivo van Hove m'a paru pesante, tape à l’œil, outrée et souvent idiote et je n’en ai que plus admiré que les comédiens parviennent à forcer notre intérêt. Dans la version présentée sur la scène de la Comédie-Française, la pièce s'arrête sur la réponse de Tartuffe à Orgon qui, enfin désabusé, entend le chasser de sa maison : « C'est à vous d'en sortir vous qui parlez en maître. » Il y a quelques jours nous avons enregistré une émission thématique avec Georges Forestier sur son Molière. En présentant la version en trois actes qu'il a élaborée, j'ai précisé qu'elle se terminait sur le triomphe de Tartuffe. À ma grande surprise j'ai vu Georges Forestier me faire derrière son micro de vigoureux signes de dénégation. Nous nous sommes donc expliqué sur ce point et le professeur Forestier m'a indiqué que la version en 3 actes se terminait par la fameuse scène où Madame Pernelle refuse de croire ce que son fils Orgon lui dit avoir vu et lui oppose une dénégation obstinée. Et c'est sur une réplique de Dorine à Orgon que la pièce s’achève : « Juste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas : Vous ne vouliez point croire et on ne vous croit pas. » Les vers de la version Comédie française, Ivo van Hove est allé les chercher dans l’acte IV, l’un des deux que Molière rajoutera après l’interdiction. ​Ce tripatouillage du texte de Molière est une lâcheté. Cette fin falsifiée est une escroquerie. Les psychiatres nous apprennent que les hommes impuissants sont nombreux à battre leur compagne. L’impuissance des metteurs en scène à être des auteurs, leur incapacité à se passer des auteurs a conduit et conduira beaucoup d’entre eux à malmener les œuvres auxquelles ils s’attaquent en les tirant le plus loin possible de ce que disent les textes. Je me désole que ce soit dans sa maison et pour célébrer son 400ème anniversaire que cette déloyauté reçoive son billet de logement et que Molière reçoive ce baiser de Judas."


Le chaos de la démocratie américaine

François Bujon de L’Estang, créée le 03-04-2022

"J’espère que vous éprouverez autant de plaisir que j’en ai ressenti moi-même à la lecture de ce petit essai de Ran Halévi. Il s’agit d’une analyse remarquablement claire et intelligente de la crise profonde de la démocratie américaine, et des menaces qui pèsent sur son existence même. Il commence par une autopsie très clairvoyante de la journée du 6 janvier 2021, qui vit une foule, encouragée par M. Trump, assaillir le Capitole. L’auteur analyse la façon dont le populisme à la Trump d’une part, et le progressisme woke de l’autre se conjuguent pour saper les bases du libéralisme, socle de la démocratie à l’américaine. Concis, brillamment écrit et très éclairant. "


Mémo sur la nouvelle classe écologique

Lucile Schmid, créée le 03-04-2022

"Je voulais vous recommander ce petit livre qu’ont publié Bruno Latour et Nikolaj Schultz. Le livre se demande « comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même ». Il s’agit d’assembler des éléments apparemment contradictoires. Les auteurs nous disent par exemple que « l’écologie doit être une gauche au carré mais aussi assumer d’être réactionnaire ». Je ne vous dévoile pas le mystère de ce rapprochement, mais cette fondation d’une nouvelle forme de pouvoir, ou de conquête du pouvoir est particulièrement intéressante. La guerre en Ukraine nous force aussi à nous réinterroger sur les problèmes écologiques, et à ne pas comme d’habitude les mettre au placard le temps de régler d’autres problèmes. L’urgence est toujours là."


Les années retrouvées de Marcel Proust

Lionel Zinsou, créée le 03-04-2022

"Je vous invite à un voyage chez Marcel Proust avec ce livre de Jérôme Bastianelli. C’est un enchantement. D’abord, c’est très original puisqu’il s’agit d’un roman décrivant la vie que Proust n’a pas vécue, entre 1922 (année de sa mort) et 1940. C’est donc une vie qu’il aurait pu vivre qui nous est racontée ici, c’est en cela un roman, mais également une biographie extraordinaire, qui permet de visiter les sentiments, les émotions, les lieux, les amitiés … C’est une façon très profonde d’analyser Marcel Proust. Il se trouve qu’en plus, l’auteur, par ailleurs président de la société des amis de Marcel Proust, écrit dans le style de Proust. Cent ans plus tard, c’est très amusant. Je ne sais pas si c’est son style naturel ou un pastiche extrêmement travaillé, mais dans tous les cas c’est un régal stylistique. "


La France contre elle-même

Philippe Meyer, créée le 27-03-2022

"Je recommande également le livre de notre ami Richard Werly, « La France contre elle-même », aux éditions Grasset. On connaît le sens et le goût du reportage de celui que la ministre de la Culture désignait récemment comme « le plus suisse des journalistes français et le plus français des journalistes suisses ». Son fil conducteur est un parcours de la France d’aujourd’hui en suivant l’ancienne ligne de démarcation, celle qui créa une frontière intérieure entre juin 40 et novembre 42. Son livre, cette traversée d’une douzaine de départements, est une découverte des permanences d’un pays qu’il retrouve d’une époque à l’autre bureaucratique, courageux, inventif, et apeuré, profondément adepte du système D, pour les conduites les plus égoïstes comme pour les comportements les plus solidaires, dans un mélange éternel de crainte révérencielle de l’administration et de débrouillardise pour en contourner les règlements. Des ressemblances entre les deux périodes historiques que Richard Werly explore, il tire une conclusion sévère et amicale, celle que, malgré notre goût immarcescible pour la phraséologie de rupture, la centralisation maudite par tous mais pratiquée comme un recours ultime par chacun et l’incapacité à bâtir des compromis, « ce qui lie les Français entre eux est plus important que ce qui les sépare »."


50 cartes à voir avant d’aller voter

Béatrice Giblin, créée le 27-03-2022

"Pour aller dans le même sens que la citation de Richard Werly, je vous recommande cet ouvrage d’Aurélien Delpiriou et Frédéric Gilli. Ce petit atlas, très bien fait, est bâti sur une excellente idée : une question, une carte, une réponse. De façon assez percutante, ce livre va à l’encontre d’un certain nombre de discours et de représentations prégnantes sur les fractures, sur l’archipellisation, les divisions … Ce n’est absolument pas un livre « bisounours », mais un travail précis et éclairant, qui permet de sortir du discours décliniste un peu complaisant qu’on entend si souvent. Pour s’approprier les faits, comprendre les enjeux et se faire sa propre idée, il sera très précieux. "


Macron le disrupteur

Michaela Wiegel, créée le 27-03-2022

"Isabelle Lasserre n’est pas seulement une excellente journaliste au Figaro, elle a également écrit ce très bon livre sur la politique étrangère d’Emmanuel Macron. Elle y décortique la méthode Macron, jusqu’à cet épisode où le président français lors de l’Assemblée générale des Nations-Unies, va jusqu’à retrouver un interlocuteur iranien, en pyjama dans sa chambre d’hôtel. Évidemment, l’auteur n’a pas encore eu le temps d’intégrer le récent voyage du président français à Moscou, mais on voit que le président français est persuadé qu’il peut vraiment changer le monde à travers l’action personnelle. "