Les brèves

Katherine Mansfield : rester vivante à tout prix

Jean-Louis Bourlanges, créée le 13-10-2024

"Henriette Levillain est universitaire, elle avait déjà écrit une thèse remarquable sur Saint-John Perse. Ici, elle signe une biographie de Katherine Mansfield. Cette romancière est essentiellement connue pour un seul livre, La Garden Party (bien qu’elle en ait écrit d’autres). Foudroyée à 35 ans par la tuberculose, ce portrait est aussi celui de l’Angleterre qui passe de la période edwardienne à la modernité. Virginia Wolf disait de Mansfield que c’était la seule personne dont elle était littérairement jalouse. Le livre est d’une infinie tristesse, il raconte une oscillation pathétique entre l’idéal et la sensualité, entre la souffrance et la mort, entre la Nouvelle-Zélande, l’Angleterre et la France. Aussi intense que désespéré, mais très beau."


Une tombe pour deux

Marc-Olivier Padis, créée le 13-10-2024

"Je recommande moi aussi un roman américain, signé de Ron Rash. Jeune soldat envoyé en Corée en 1951 (« La Seconde Guerre mondiale était finie depuis 6 ans à peine »), Jacob Hampton doit quitter la Caroline du Nord et sa jeune épouse enceinte, Naomi. C’est un mariage d’amour, décidé sans l’accord de ses parents. Déshérité, Jacob doit faire vivre sa petite famille sans l’aide de ses parents et il ne peut échapper à la conscription. Rentrera-t-il vivant de la guerre de Corée ? S’il est blessé, pourra-t-il se réconcilier avec ses parents ? S’il meurt, que deviendront sa femme et sa fille ? Un plan tordu et terrible commence à s’échafauder dans la tête de ses parents pour regagner leur fils et couper les liens avec une belle-fille qu’ils n’ont pas choisie. Ce n’est pas à proprement parler une intrigue policière. Plutôt une sombre histoire d’amour possessif dans une Amérique étouffante et pourtant rachetée par la force des paysages et l’obstination taciturne des êtres qui font le bien sans jamais se mettre en avant."


Survivre : une histoire des guerres de Religion

David Djaïz, créée le 13-10-2024

"J’avais déjà recommandé le livre de Jérémie Foa consacré au massacre de la Saint-Barthélémy. Il vient d’en commettre un autre, que je vous conseille vivement aussi. Là encore, fidèle à la tradition de la sociologie de Chicago, tout est raconté à hauteur d’homme et de situations. L’auteur nous livre ici une description magistrale de la vie au quotidien des guerres de religion, et dans la guerre civile en général. La guerre civile, c’est un effondrement fiduciaire : on ne peut plus faire confiance à quiconque, ni aux lieux censés être des abris. La chambre à coucher, et même le lit, peuvent devenir le tombeau, on ne peut plus faire confiance aux mots, dont le sens peut varier du tout au tout d’une faction à l’autre. On comprend parfaitement pourquoi Montaigne écrit ses Essais dans un tel contexte : le monde est devenu « une branloire pérenne », un endroit où l’on ne peut plus se fier à rien. En creux, on comprend aussi pourquoi l’Etat français absolutiste du XVIIème siècle a joué ce rôle de stabilisateur, jusque dans la langue avec l’Académie française. Le livre est magnifique, il s’agit d’une nouvelle perspective sur les guerres de religion."


Le paradis des fous

Nicole Gnesotto, créée le 13-10-2024

"Pour moi, un roman américain de Richard Ford. Cet auteur nous raconte depuis près de quarante ans les aventures de son personnage, Frank Bascombe, agent immobilier, représentant typique de la classe moyenne américaine, doté d’un humour noir et d’un sens de l’auto-dérision ravageurs. Dans ce livre-ci, il a 74 ans, retrouve son fils de 47 ans, qui vient d’apprendre qu’il est atteint d’une maladie incurable. Tous deux décident de faire un voyage ensemble, un road-trip à travers les Etats-Unis. Mais les Etats-Unis moches : les motels miteux, le kitsch, le banal, le vulgaire. Drôle, féroce, ce voyage nous dévoile petit à petit la déliquescence de la middle class américaine. Un régal."


Chefs-d’œuvre de la galerie Borghese

Philippe Meyer, créée le 06-10-2024

"Je voudrais m'insurger contre l'exposition au musée Jacquemart-André des chefs d'œuvres de la galerie Borghèse. C'est en effet un attrape-nigaud. Ayant été l'un de ces nigauds, je peux dire que l'absence d'un quota de visiteurs autorisés à entrer abouti à une telle concentration de personnes épaule contre épaule qu'on pourrait la comparer sans exagérer à l'agglomération des passagers de la ligne 13 du métro entre 17h et 20h. La société Culturespaces qui gère ce musée ne semble pas avoir d'autres buts que financiers et, pourvu qu’ils paient, elle n’éprouve aucune gêne à entasser les visiteurs dans des conditions qui défient même les règlements sanitaires applicables à l’élevage des volailles en batterie."


Une sacrée envie de foutre le bordel

Marc-Olivier Padis, créée le 06-10-2024

"J’ai lu avec intérêt ce livre d’entretiens entre Jean-Louis Missika et l’entrepreneur Xavier Niel. Ce dernier prend peu la parole, on sait qu’il a créé la société Free, l’école numérique gratuite « 42 », un centre de start-ups … On est curieux de lire ce qu’il a à dire sur les évolutions du monde numérique. Nous sommes en pleine révolution technologique, avec le développements d’outils grand public d’IA, l’économie et la vie quotidienne s’en trouvent bouleversés, c’est donc intéressant d’avoir le regard d’un optimiste forcené, croyant dur comme fer à la théorie de Schumpeter de la destruction créatrice, sur la polarisation des opinions, sur la désinformation de masse … Un point de vue intéressant, avec un angle auquel nous ne sommes guère habitués. "


Grands diplomates : les maîtres des relations internationales de Mazarin à nos jours

François Bujon de L’Estang, créée le 06-10-2024

"Au risque de paraître un peu corporatiste, je voudrais recommander cet ouvrage paru au printemps. C’est un livre collectif (sous la direction d’Hubert Védrine), qui passe en revue, à la manière d’une galerie de portraits, un certain nombre de très grands architectes de la diplomatie à travers l’Histoire. On commence par Mazarin, et on chemine à travers les XVIIIème, XIXème et XXème siècles. Hubert Védrine signe une postface très intéressante, expliquant pourquoi aucun de ces grands diplomates ne pourrait advenir aujourd’hui, tant la diplomatie a changé. C’est une promenade très agréable et instructive, chaque portrait est rédigé par un auteur différent, dont certains sont de vrais maîtres … On y croise de vrais « pros », mais aussi des hommes d’Etat, comme Bismarck, Metternich, Disraeli … ou des figures moins connues mais tout à fait cruciales. Aussi intéressant que divers."


Dors ton sommeil de brute

Lucile Schmid, créée le 06-10-2024

"Je vous recommence ce roman de Carole Martinez, dont le titre est emprunté à Baudelaire. Le roman est totalement étrange, onirique, mystérieux. Il nous raconte comment tous les enfants du monde font au même moment, le même rêve. Ce faisant, le livre rend tangible cette question des générations futures dont on parle tant, car le rêve en question a une portée réelle, il dérange les parents, il dérange le monde. Ce roman onirique, dont l’héroïne est en Camargue, dans les marécages, vous emporte. Carole Martinez assume une langue magnifique, et montre comment le climat échappe aux négociations parce qu’il est aussi un nouveau langage planétaire."



Le noeud démocratique : aux origines de la crise néolibérale

Nicolas Baverez, créée le 06-10-2024

"Deux recommandations pour moi cette semaine ; d’abord le livre de Marcel Gauchet, qui analyse la crise de la démocratie. Il en voit les origines dans la dilatation de l’économie, qui a tout envahi, et dans le modèle néolibéral, aujourd’hui largement caduque. Ce qui est intéressant, c’est que Marcel Gauchet ne cède pas pour autant au désespoir. Il montre en quoi les valeurs de la démocratie restent pertinentes, et comment on peut faire renaître une société démocratique au XXIème siècle."


Un nouveau contrat écologique

David Djaïz, créée le 29-09-2024

"Je vous recommande ce livre signé d’Emmanuel Combet et Antonin Pottier, deux des meilleurs spécialistes de l’économie du climat. L’ouvrage est très important, il nous explique que l’approche technocratique de la transition, entièrement centrée sur les prix du carbone, les règlementations et les droits à polluer, ne peut qu’échouer. La transition écologique est tellement importante, et elle bouleverse tant de secteurs, de modes de production et de consommations et de relations sociales, qu’il faut revisiter tout le contrat social si on entend la réussir. Il faut inventer de nouvelles manières d’agir démocratiquement. Le livre en propose certaines, il regorge d’idées intéressantes. "


Ils ont choisi la France : James Baldwin, Nina Simone, Miles Davis, Melvin Van Peebles et Joséphine Baker

Béatrice Giblin, créée le 29-09-2024

"Un ouvrage pour nous rappeler les raisons pour lesquelles ces artistes ont choisi la France - pour être des hommes et des femmes avant que d'être noirs ; pour la citoyenneté, la laïcité, la liberté. Yasmina Jaafar nous met en garde sur l'importation de l'idéologie communautariste étasunienne qui nous fait oublier notre passé qui n'est pas celui des Etats-Unis. Le récit des vies de ces artistes nous aide à cesser de nous confondre avec l'histoire des Etats-Unis, la colonisation n'est pas l'esclavage, s'il y a des demandes de réparation, les héritages diffèrent. Le racisme sur lequel s'est forgé la République américaine via les lois ségrégationnistes a une autre histoire en France. Il est bon de le rappeler."