La gauche, combien de divisions ? / Le désordre Houthi / n°477 / 18 octobre 2026

LA GAUCHE, COMBIEN DE DIVISIONS ?

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Avec plus de 66% des suffrages, soit environ 79.000 voix sur 134.000 inscrits, Raphaël Glucksmann a remporté, dès le premier tour, la primaire sociale-démocrate organisée le 11 octobre par le Parti socialiste, Place publique et la Gauche républicaine et socialiste. Ce score marque une large approbation par les électeurs de la gauche modérée de ce qu’incarne le député européen (Place publique) : discours pro-européen, écologiste, soutien indéfectible à l’Ukraine et, surtout, refus de toute alliance avec La France insoumise (LFI) et son dirigeant, Jean-Luc Mélenchon. Derrière lui, Olivier Faure a rassemblé 14,5 % des votes, Ségolène Royal 7,6%, puis Emmanuel Maurel et Jérôme Guedj au coude à coude, en dessous des 6%.
Le candidat va désormais devoir rassembler son camp et préciser son positionnement. Les défis s'amoncellent déjà à l'orée de sa campagne pour 2027. À commencer par l'espace à laisser à ses anciens concurrents. Évincé dès le premier tour, le patron du PS soutient le gagnant du bout des lèvres. Sa défaite en rase campagne signe l'effacement de son parti. Lors des débats pour la primaire, le ton est monté sur l’international avec l’Ukraine et Gaza, et surtout, sur la question des alliances avec LFI qui est apparue comme le clivage majeur entre les cinq compétiteurs.
Les divergences, rivalités et divisions au sein de cette gauche sont telles que Raphaël Glucksmann n'aura pas dès maintenant campagne facile. Il fait le pari de réinstaller le vocable « social-démocrate » dans la campagne. Un concept devenu en 2026 une tentative de société du compromis, une pratique plus horizontale du pouvoir pour adapter nos vies aux impératifs sociaux et écologiques du moment. Pour l’instant, ce terme de « social-démocratie » reste flou dans l’esprit des Français et agit comme un repoussoir pour une partie de l’électorat de gauche. En outre, Raphaël Glucksmann devrait trouver François Hollande sur son chemin.
Dans la reconstruction actuelle de la gauche, pour gagner, l'eurodéputé promet qu'il sera le « candidat de la justice sociale et fiscale, de la révolution écologique et de la démocratie », mais aussi celui de « la rupture avec le macronisme ».
Selon un sondage Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche publié le 3 octobre, soit avant le vote, 72% des Français « doute des chances » du candidat désigné par la primaire à gauche de se qualifier. Président de l'institut Cluster17, Jean-Yves Dormagen souligne qu'« il y a plus d'électeurs qui hésitent entre Édouard Philippe et Raphaël Glucksmann qu'entre Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann. » Et le sondeur de conclure, sans appel : « les marges de progression du vainqueur de la primaire sont plus importantes dans l'espace modéré et central qu'au sein de l'électorat de la gauche mélenchoniste ».

LE DÉSORDRE HOUTHI

Introduction

Philippe Meyer :
Le 11 septembre, à l’issue d’une offensive éclair, les insurgés houthis, pro-iraniens, ont pris le contrôle de l’ensemble du littoral yéménite de la mer Rouge, après s’être emparés du stratégique détroit de Bab el-Mandeb. En verrouillant ce point de passage au sud de la péninsule arabique qui voit transiter vers le canal de Suez quelque 20.000 navires par an, selon le Centre national d’études spatiales, les Houthis, offrent à l’Iran, une influence sur les deux principales routes d’exportations du pétrole du Moyen-Orient, avec le détroit d’Ormuz.
Les houthistes sont issus d’un mouvement né dans les années 1990, à Saada, dans le nord-ouest pauvre du Yémen, près de la frontière saoudienne. Il visait à protéger le zaïdisme – une branche minoritaire de l’islam chiite minoritaire dans le pays – et à réaffirmer une identité religieuse et culturelle fragilisée par l’essor de réseaux sunnites radicaux, salafistes et wahhabites, importés d’Arabie saoudite avec le soutien des autorités de la capitale, Sanaa. À partir de 2004, ses combattants se sont insurgés contre le pouvoir central. Dotés d'une branche politique et d'une branche armée, ils ont pris Sanaa en 2014 et contrôlent des territoires où vit la grande majorité de la population, tandis que les forces gouvernementales, reconnues par la communauté internationale, tiennent une superficie plus vaste mais moins peuplée. Entre 2014 et 2022, une coalition menée par Riyad en appui au gouvernement central yéménite, a tenté, sans succès, de repousser les Houthis, qui ont renforcé leurs capacités balistiques et de drones, avec l’appui de Téhéran.
Après les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, le mouvement houthi a changé de dimension. Relégué autrefois au rang de guérilla de montagne, il s’est transformé en une puissance régionale comptant environ 350.000 combattants, capables de paralyser les routes maritimes et d’ébranler les marchés internationaux. Au nom du soutien à Gaza, ses combattants tirent missiles et drones vers Israël et s’en prennent au trafic maritime en mer Rouge. Depuis cet été, ils mènent des attaques régulières contre l’Arabie saoudite ses installations pétrolières, ses infrastructures civiles et stratégiques, y compris des ports essentiels, comme Yanbou, et ses aéroports. Le 10 octobre, 13 personnes ont été tuées et 309 blessées dans une attaque revendiquée par les Houthis contre l'aéroport de Riyad.
Les Saoudiens se démènent pour faire de la lutte contre les houthistes un enjeu international. Ils ont été déçus par l’allié américain qui a refusé de frapper les houthistes et pris langue avec ces derniers en septembre. Toutefois, l’armée américaine fournit à Riyad une aide de renseignement et de ciblage, et ravitaille des avions en vol. L’Arabie saoudite a obtenu un soutien défensif de la France et de la Grande-Bretagne tandis que le pacte de La Mecque, signé le 7 août avec le Pakistan et la Turquie, a finalement été activé le 5 octobre. Il devrait cependant se cantonner à des opérations défensives.

Les brèves

Paye tes urgences

Philippe Meyer

"Je voudrais signaler cette bande dessinée réalisée par Toma E, un auteur qui est manifestement lui-même infirmier urgentiste. Il décrit et illustre l’univers des urgences avec une remarquable qualité d’observation, aussi bien des patients que de l’ensemble des soignants. Il saisit ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, ce qui marche bien et ce qui tient parfois du hasard. Malgré les difficultés considérables que connaissent ces services, le livre est traversé par une forme de foi dans la volonté de nombreux soignants d’exercer leur métier le mieux possible. C’est ce qui rend cette lecture particulièrement tonifiante."

Géopolitique de la mer Rouge (revue Hérodote n°196 - premier trimestre 2025)

Béatrice Giblin

"Pour une fois, j’ose conseiller la lecture d’un numéro de la revue que je dirige, paru il y a deux ans, qui permet de mieux comprendre la géopolitique de la mer Rouge en la considérant comme un ensemble civilisationnel, une sorte de Méditerranée. On y trouve des analyses transversales, notamment sur les migrations de la côte africaine vers le Yémen, où les passeurs utilisent les migrants comme monnaie d’échange contre des armes. Un article particulièrement éclairant est signé par un jeune docteur qui a mené un important travail de terrain. Le numéro propose également des études de cas sur les pays riverains, notamment sur les projets de développement de Mohammed ben Salmane. L’ensemble aide à mieux saisir la complexité de cette région."

Sermons sous les décombres

Béatrice Giblin

"L’intérêt de ce livre de Delphine Horvilleur n’est plus à démontrer, mais je voudrais souligner l’honnêteté de cette réflexion sur les textes religieux, leur interprétation et ce qu’ils peuvent nous apporter pour comprendre le monde actuel. J’aimerais pouvoir lire une démarche comparable du côté musulman en France, qui interrogerait avec la même franchise l’importance des textes et ce qu’on leur fait dire. Cette honnêteté intellectuelle me paraît particulièrement précieuse."

Perfect victims

Akram Belkaïd

"Je voudrais répondre à Béatrice Giblin en signalant cet ouvrage de Mohammed El-Kurd, essayiste, politiste et poète palestinien, devenu un best-seller notamment aux États-Unis. Il y analyse ce qu’il appelle l’empathie conditionnelle de l’Occident envers les Palestiniens : pour être reconnus comme des victimes, ceux-ci devraient être irréprochables, pacifiques, dépourvus de colère. C’est une forme de déni d’humanité qu’il dénonce en s’appuyant notamment sur une analyse très documentée du traitement médiatique des victimes, constamment soupçonnées d’une éventuelle complicité avec le Hamas. Delphine Horvilleur, qui a contribué, par ses prises de position après le début de la guerre à Gaza, à diaboliser ceux qui alertaient sur les risques de crimes de masse et de crimes de guerre, gagnerait à le lire. Ce livre éclaire le ressentiment des Palestiniens et d’une grande partie du monde arabe face au « deux poids deux mesures » occidental, qui conduit à considérer certaines victimes comme moins dignes de compassion que d’autres."

Le financement des retraites des fonctionnaires

Jean-Louis Bourlanges

"J’ai été frappé par l’importance du dégagisme et du négativisme dans la polémique politique autour du coût des retraites des fonctionnaires. Il est parfaitement exact que ces dépenses, bien que présentes dans les budgets des différents ministères, n’ont pas été identifiées comme telles dans le chiffrage global. Je comprends donc le constat qui a été fait sur leur sous-estimation. Mais il est extraordinaire que ceux qui dénoncent aujourd’hui cette dissimulation soient souvent les mêmes qui nous expliquent depuis cinq ans qu’il n’existe aucun problème de financement des retraites et qu’on pourrait revenir à 62 ans, voire à 60 ans. Or cette révélation montre précisément que le problème est encore plus grave qu’on ne le disait. Cette incohérence illustre une forme préoccupante de dégagisme : peu importe la cohérence des arguments, pourvu que ceux qui exercent le pouvoir s’en aillent."