Après le Canada, le Vatican dernière chance de l’Europe ? / Dix ans, dix budgets : un bilan / n°475 / 4 octobre 2026

APRÈS LE CANADA, LE VATICAN DERNIÈRE CHANCE DE L’EUROPE ?

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Au quatrième jour de sa présence en France, le pape Léon XIV s’est rendu à Metz, aux rencontres intitulées « Aux racines de l'Europe pour la paix et l'unité ». Il a  prononcé un discours pour « retrouver les fondements premiers » de la déclaration Schuman de 1950. Dans la liste des étapes proposées il y a plusieurs mois par le cardinal Jean-Marc Aveline, grand ordonnateur de cette visite apostolique, figuraient trois autres cités symboliques : Ars-sur-Formans, Lisieux, et Lyon. Mais Léon XIV a choisi « Metz, à cause de l’Europe ! », a indiqué le cardinal. À Metz donc, le pape a lancé à l’Europe un appel « à sa survie » à travers la « redécouverte de ses racines » et « l'ouverture au dialogue avec l'autre ». Léon XIV a décrit la façon dont l’ensemble de l’Union européenne a appris à fonctionner depuis sa fondation, où chaque accord se fait au prix de compromis parfois difficiles, mais qui permettent de maintenir des relations pacifiques entre pays qui se sont longtemps combattus. Ainsi, l’Europe est présentée comme un exemple pour le maintien de la paix entre ses membres. Il a notamment loué le modèle de réconciliation franco-allemand, rendu possible par l'action de catholiques : la plupart des pères fondateurs étaient des démocrates-chrétiens ou des sociaux-démocrates. La paix, telle que la conçoit Léon XIV, doit être fondée sur le respect du droit international, la poursuite du désarmement, et le multilatéralisme, qui suppose un dialogue continu entre les nations, sur un pied d'égalité. Sans nommer l’Ukraine, le pape Léon XIV a expliqué qu'il « fallait faire preuve de courage dans la négociation » et « être prêt à sacrifier certaines positions pour le bien supérieur de la paix » en Europe. Le pape dit se défendre toutefois d'un « irénisme naïf » et s'inspirer des pères fondateurs de l'Europe. Sur les migrants, comme aux îles Canaries en juin 2026, Léon XIV a réclamé des « voies légales et sûres » : accueillir, c’est intégrer « comme dans sa propre famille ». Le propos tombe trois mois après le vote, au Parlement européen, d’un « règlement retour » qui ouvre la voie à des centres d’expulsion hors de l’Union et deux mois après la crise migratoire à Ceuta.
Léon XIV sait que l’année 2027 sera jalonnée de nombreuses élections importantes en Europe. En France, où l’extrême droite menace, il a interpellé des citoyens qui forment « ensemble un peuple au sein duquel la diversité des origines contribue à vivifier la vie démocratique et [à] enrichir l’art de vivre ensemble ». Dans l’avion qui le ramenait à Rome, il a déclaré au sujet de la montée de l’AfD en Allemagne : « on observe une certaine tendance à associer ces points de vue d’extrême droite à une forme particulière de religion », ajoutant que « cela ne constitue pas une expression authentique du christianisme ».

DIX ANS, DIX BUDGETS : UN BILAN

Introduction

Philippe Meyer :
Dès son arrivée au pouvoir, en 2017, Emmanuel Macron a mis en œuvre une politique de l’offre avec des baisses d'impôts pour stimuler la croissance et le tissu productif de l'Hexagone. À l’époque, la dette au sens de Maastricht n’avait pas encore franchi le seuil des 100 % du produit intérieur brut (PIB). Et le déficit était inférieur à 3 % de la richesse nationale.
La politique fiscale du président a engendré, durant la période 2018-2023, une baisse d'impôts (ménages et entreprises) d’une hauteur de 62 milliards d'euros (2,2 points de PIB), selon la Cour des comptes. Mais, revers de la médaille, les gouvernements successifs n'ont pas réalisé, en parallèle, suffisamment d'efforts sur la dépense publique. À cette négligence, s’est ajoutée une succession de crises : Gilets Jaunes, Covid, invasion de l’Ukraine, guerre en Iran. Si ces crises ont alourdi la facture, cependant les choix fiscaux ont également pesé : l’OFCE estime que les décisions durables non financées ont dégradé le déficit structurel. D’autant qu’après la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, sans majorité, les votes des projets de loi de finances ont viré au chaos et les gouvernements se sont succédés, sans redonner confiance aux milieux économiques.
Partie de 98,4% du PIB en 2019, la dette française frôle désormais les 120% du PIB avec 3.595,5 milliards d’euros, tandis que le déficit des administrations peine à redescendre sous la barre des 5%. L’an prochain, la dette publique française devrait atteindre 121,7% du PIB, selon les prévisions du gouvernement. Un record historique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La France est aujourd’hui le troisième pays le plus endetté dans la zone euro, après la Grèce et l’Italie, qui emprunte à un taux inférieur au notre - aujourd’hui 4,7% - ce qui alourdira encore le budget 2027. La dégradation des finances publiques française ne passe pas inaperçue en Europe.
Pour le dixième et dernier budget de l'ère Macron, le Premier ministre doit faire face à l'envolée des prix de l'essence qui fait repartir l'inflation, à une dette publique à un plus haut historique, sans oublier les tensions internationales. Présenté jeudi, le budget 2027 devrait se traduire par un effort de 43 milliards d’euros. Des économies qui seront en partie absorbées par la charge de la dette. Selon le Haut Conseil des finances publiques, le projet de Sébastien Lecornu repose sur une série d’hypothèses optimistes. Alors que la mobilisation des lycéens dans la rue s’accentue et, comme l’avait écrit Edgar Morin au printemps 1968, « se radicalise et se torréfie » les crédits de l’Éducation nationale qui devraient s’élever à 64 milliards d’euros, soit une augmentation des ressources de 1,2 milliard d’euros paraissent sans rapport avec une réaction qui laisse impuissants le gouvernement et les partis.

Les brèves

Travailler plus, pourquoi et comment ?

Philippe Meyer

"J’ai été frappé par l’extrême clarté de cette brochure de Bertrand Martinot, publiée par la Fondation pour l’innovation politique. Sur une question aussi complexe que celle du temps de travail, elle a le mérite d’examiner méthodiquement toutes les possibilités et, surtout, les conséquences de chacune d’entre elles. C’est le genre de texte que je trouve particulièrement utile pour se faire une idée précise du sujet. J’en profite pour saluer le travail de la Fondapol et de son président, Dominique Reynié, et pour m’étonner du silence qui a entouré sa disparition de l’antenne de France Inter à la rentrée. Je lui ai demandé s’il avait lui-même reçu une explication : ce n’est pas le cas. Et je trouve assez troublant que cette éviction soit passée presque inaperçue, tandis que les polémiques sur certains intervenants extrémistes occupaient, elles, largement le devant de la scène."

La Chute : France, 1940

Antoine Foucher

"Parmi les quelques livres que j’ai lus sur cette période, celui-ci est de loin le plus précis et le plus documenté sur les mois qui précèdent la débâcle de mai-juin 1940. Julian Jackson mène un véritable travail scientifique : il compte les chars, les avions réellement en état de marche, les fusils, puis examine méthodiquement chacun des facteurs qui ont conduit à la défaite — le haut commandement, l’armement, la population, la presse, la politique. J’ai surtout été convaincu par son honnêteté intellectuelle et par la juste distance que lui donne sa position d’étranger profondément attaché à la France. Trois générations après, il reste difficile pour un Français de regarder cette période sans se sentir impliqué ; Jackson, lui, a le recul nécessaire pour y parvenir avec une grande justesse. On ressort de ce livre débarrassé de quelques idées reçues et avec le sentiment qu’en 1940, la France était tout de même bien seule ..."

L’humeur révolutionnaire : Paris 1748-1789

Jean-Louis Bourlanges

"J’ai trouvé remarquable ce livre de l’historien américain Robert Darnton, qui connaît intimement la société française du XVIIIe siècle. Il montre qu’à côté du progrès des Lumières, la France prérévolutionnaire était travaillée par des forces de violence, d’intransigeance et de radicalité, elles-mêmes nourries par la brutalité avec laquelle la monarchie réprimait les émotions populaires. À partir de toute une littérature souterraine — petits romans, pamphlets, textes pornographiques —, il reconstitue ce véritable bouillon de culture qui finira par éclater avec la Révolution. Dans les temps que nous vivons, je trouve particulièrement intéressant de lire ce livre et de se demander en quoi cette humeur révolutionnaire peut encore nous concerner."

Cokoriki

Michaela Wiegel

"Connaissez-vous le professeur d’allemand d’Emmanuel Macron ? Il n’a manifestement plus beaucoup de travail en ce moment et en a profité pour écrire un livre. Frank Gröninger, qui avait notamment préparé avec le président son hommage à Wolfgang Schäuble et l’avait aidé pour son discours en allemand à Dresde, raconte ici ses chroniques d’un Allemand à Paris. Le titre est un mot-valise entre le « cocorico » français et le « kikeriki » allemand, puisque même les coqs ne chantent pas de la même façon des deux côtés du Rhin. J’ai lu avec plaisir ces anecdotes où il observe avec beaucoup de bienveillance les petites différences entre nos deux pays. Elles m’ont presque paru appartenir à un ancien régime des relations franco-allemandes, tant nos regards réciproques sont aujourd’hui devenus plus critiques et moins bienveillants. C’est une lecture plaisante, avec un petit parfum du bon vieux temps où l’un des grands problèmes européens pouvait encore être de se demander pourquoi nos coqs ne chantaient pas de la même façon …"

Entre technique et liberté

Nicolas Baverez

"En écho aux réflexions de Léon XIV sur l’intelligence artificielle, je voudrais revenir à deux grands esprits qui me paraissent particulièrement actuels. D’abord Jacques Ellul, dont plusieurs textes viennent d’être réédités sous le titre Entre technique et liberté. Il y décrit le risque de basculer d’un monde où les machines sont au service des hommes vers un monde où les hommes se mettent au service des machines. Cette réflexion éclaire de manière extrêmement profonde le monde d’aujourd’hui et cette idolâtrie de la technique qui vient désormais s’ajouter à celle de l’argent."