Travail et 1er mai / Élections hongroises / n°451 / 19 avril 2026

TRAVAIL ET 1ER MAI

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Afin d’autoriser le travail le 1er mai, pour quelques secteurs et sur la base du volontariat, une proposition de loi devait être débattue le 10 avril à l’Assemblée nationale. Lundi, le gouvernement a interrompu, au moins momentanément, le parcours de la proposition de loi à laquelle la gauche et les syndicats s’opposent. La commission mixte paritaire, qui devait initialement se réunir mardi pour concilier le Sénat et l’Assemblée nationale sur un texte commun, n’a, en définitive, pas été convoquée. Le dossier est renvoyé aux acteurs sociaux qui se voient proposer de parlementer à l’échelon des branches professionnelles pour essayer de dégager des solutions. En arrière-plan de cet épisode sans gloire se pose la question du rapport des Français au travail.
Selon le Datascope 2026 d’Axa, publié fin mars, le nombre d’arrêts maladie a bondi en France de 50 % depuis 2019, portés par une explosion des arrêts longs et par une fragilité inédite de la santé mentale des salariés. Depuis 2025, le taux d’absentéisme a grimpé de 5 % pour atteindre 4,8 % en 2025. La durée moyenne des arrêts s’allonge d’année en année. Les travailleurs du privé s’arrêtaient en moyenne 20 jours en 2019 ; en 2025 le chiffre était de 23,5 jours. Les arrêts de plus de deux mois pèsent plus des deux tiers du taux global d’absence au bureau. Lesquels sont portés dans leur grande majorité par une seule pathologie : les problèmes de santé mentale, notamment auprès des plus jeunes. L'augmentation de l'absentéisme est particulièrement forte chez les cadres (+ 8 % entre 2024 et 2025), chez les salariés de 30 à 35 ans (+ 11 %) et de moins de 30 ans (+ 10 %). A contrario, parmi les CDD et les travailleurs de plus de 55 ans, le taux d'absentéisme reste stable : 2 % pour les CDD et 6,4 % pour les seniors. Selon le baromètre absentéisme Malakoff Humanis publié en 2025, 14 % des salariés ayant eu des arrêts longs (plus de trente jours) ont trouvé la reprise si difficile qu’ils ont dû s’arrêter à nouveau. Les indemnités journalières ont coûté près de 20 milliards d’euros à l’Assurance maladie en 2025. Afin de tenter d’enrayer la dynamique, le gouvernement a présenté le 9 avril un plan de réduction du coût des arrêts de travail.
Dans le même temps, en 2025, l'implication des salariés européens dans leur vie professionnelle est restée faible, notamment en France, selon une étude Gallup publiée le 8 avril. Si, aux Etats-Unis et au Canada 31% des salariés interrogés se déclarent engagés dans leur travail, ils sont 30 % en l'Amérique latine, dans les Caraïbes et 25 % en Asie du Sud-Est. En Europe, l'Albanie, la Roumanie, la Norvège et Malte sont les pays où les salariés se disent le plus impliqués. Parmi les moins « motivés » : la Suisse, la Croatie et la France avec 8%. Cette mauvaise performance aurait coûté au pays selon Gallup environ 325 milliards d'euros en perte de productivité au cours de l'année dernière, tandis que le coût moyen d’un jour férié est selon l’INSEE de 1,5Mds€.

ÉLECTIONS HONGROISES : EXPLICATION DE LEURS RÉSULTATS, CONSÉQUENCES EN ET POUR L’EUROPE

Introduction

Philippe Meyer :
En remportant les élections législatives en Hongrie, le 12 avril, avec 53 % des suffrages (contre 38 % pour le Fidesz), le parti d'opposition Tisza récolte 138 des 199 sièges du Parlement, contre 55 pour celui de Victor Orbán. La participation historique a atteint presque 80 % des 8,1 millions d'inscrits, un record depuis 1990. Ancien membre de l'équipe Orbán, le leader de Tisza, Péter Magyar est avocat, ancien diplomate à Bruxelles. Il a fait campagne contre la corruption de son prédécesseur, de son parti Fidesz, contre leur népotisme et leur favoritisme devenus trop visibles, mais aussi trop pesants alors que la société et l'économie hongroise sont en grande difficulté. La flambée inflationniste (plus de 40% depuis 4 ans) a agi comme un impôt invisible, frappant d’abord les ménages modestes. Le pays reste coincé dans le bas du classement européen en matière de revenus.
Péter Magyar a réussi à rassurer les déçus du Fidesz en leur promettant d’être tout aussi conservateur que le pouvoir sortant sur les questions d’immigration. En parallèle, il a attiré les électeurs de gauche épuisés par les divisions des partis d’opposition traditionnels et prêts à voter pour n’importe qui pouvant les débarrasser de l’extrême droite. Disposant de la majorité qualifiée des deux tiers il devrait pouvoir démanteler les piliers de la « démocratie illibérale » d'Orbán, mettant fin à la stricte emprise de l'ancien Premier ministre sur le pouvoir judiciaire, les entreprises publiques et les médias. Aussitôt assuré de sa victoire, Péter Magyar a demandé aux présidents de la Cour constitutionnelle et de la Cour des comptes, nommés par Orbán, de démissionner.
La restauration de l’État de droit est précisément l’une des demandes les plus pressantes de Bruxelles. En contrepartie, le nouveau gouvernement pourra obtenir, après plusieurs années de suspension en raison de la dérive autoritaire du pays, quelque 35 milliards de fonds européens. Une manne sans laquelle il ne pourra pas mettre en œuvre son programme d’amélioration des services publics et de restauration du pouvoir d'achat. Dès dimanche soir, Péter Magyar a donné le ton devant une foule scandant « Europe » : « Aujourd'hui, le peuple hongrois a dit oui à l'Europe », a-t-il clamé avant de promettre que « la Hongrie sera un allié solide au sein de l'UE et de l'Otan ». À Bruxelles, le dossier le plus urgent est la levée du blocage de Budapest au prêt de 90 milliards d'euros à l'Ukraine, qu'Orbán avait accepté en décembre avant de revenir sur sa parole deux mois plus tard. La victoire de Magyar change la donne au Conseil européen en isolant le Slovaque Robert Fico, qui se plaçait régulièrement sous la protection d'Orbán pour monter un front du refus à Bruxelles, rejoint depuis quelques mois par Andrej Babiš, de retour à la tête du gouvernement de la République tchèque.

Les brèves

Károly Ferenczy : modernité hongroise

Philippe Meyer

"J’ai été sensible à cette exposition consacrée à Károly Ferenczy, que l’on peut voir en ce moment au Petit Palais, parce qu’elle permet de suivre avec une grande clarté l’évolution de son travail, depuis ses débuts jusqu’aux dernières œuvres autour de 1910. Ce parcours met en évidence une peinture qui s’affine progressivement, avec notamment de très beaux portraits et des scènes marquées par un naturalisme apaisant, presque réconfortant, qui donne à l’ensemble une tonalité à la fois élégante et profondément humaine."

Champs de bataille : l’histoire enfouie du remembrement

Philippe Meyer

"Cette bande dessinée de Inès Léraud et Pierre Van Hove fm’a beaucoup intéressé parce qu’elle revient avec précision sur la politique de remembrement de l’après-guerre et sur la manière dont une agriculture productiviste s’est imposée en France, dans le sillage notamment d’acteurs comme Edgar Pisani, qui reconnaissait lui-même, à la fin de sa vie, les limites et les erreurs de cette orientation. Le récit est solidement documenté, avec de nombreuses références qui permettent d’aller plus loin ou de vérifier les faits, et il met en lumière des décisions technocratiques d’une grande brutalité, prises au nom de l’efficacité. On y voit à quel point cette logique a pu relever d’une forme de table rase, presque doctrinale, indifférente aux conséquences humaines, économiques et écologiques, ce que la bande dessinée restitue avec une sensibilité et une intelligence remarquables."

La psychanalyse, hors sujet

Marc-Olivier Padis

"Je voudrais signaler cet article de Romain Bertrand publié sur le site de la revue AOC (pour Analyse Opinion Critique), une revue en ligne que je trouve précieuse par la qualité de ses contributions, souvent issues du monde universitaire mais écrites dans un registre accessible et engagé. Ce texte m’a particulièrement marqué parce qu’il ne relève pas de ses travaux habituels d’historien de la mondialisation, mais d’une expérience personnelle en tant qu’accompagnant d’un enfant autiste. Il intervient ainsi dans un débat très conflictuel sur les formes de prise en charge de l’autisme, et le fait avec une parole à la fois informée, réfléchie et incarnée. J’y ai vu un texte courageux, parce qu’il assume une position critique, notamment vis-à-vis de la psychanalyse, tout en rendant compte de la complexité d’une situation que le monde médical lui-même peine à appréhender."

La fin d’un monde

Michaela Wiegel

"Ce livre de Pierre Haski m’a beaucoup intéressée parce qu’il mêle un parcours personnel, depuis sa Tunisie natale jusqu’à ses expériences de journaliste à travers le monde, notamment en Chine ou à Zanzibar, à une réflexion très concrète sur l’évolution du métier de journaliste. Ce qui m’a frappée, c’est la manière dont il raconte de l’intérieur certaines pratiques aujourd’hui presque disparues, comme ces reportages de terrain très incarnés que Libération avait organisés avant le référendum sur la Constitution européenne, en envoyant ses journalistes raconter le quotidien dans différents pays. À travers des anecdotes très précises, parfois surprenantes, on comprend comment se construisait l’information, avec une immersion qui allait très loin, et le livre devient ainsi aussi une forme d’histoire vivante du journalisme."

American spirits

Nicole Gnesotto

"Ce recueil posthume de Russell Banks, composé de trois récits situés dans une petite ville de l’État de New York, m’a profondément marquée par la manière dont il fait surgir une violence extrême à partir de situations apparemment ordinaires, qu’il s’agisse de voisinage ou de relations familiales. À travers ces histoires, on découvre une société minée par la désindustrialisation, la précarité économique et une forme d’hypocrisie sociale où les apparences sont préservées tandis que les tensions s’accumulent en privé. Ce qui frappe, c’est à quel point cette violence intime éclaire, en creux, les évolutions politiques récentes des États-Unis, jusqu’à l’élection de Donald Trump. Le style est remarquable, avec une tension narrative constante et des chutes particulièrement efficaces, si bien que la lecture devient à la fois captivante et profondément mélancolique sur l’état de cette Amérique."

L'évolution pédagogique en France

Antoine Foucher

"La lecture de ces cours d’Émile Durkheim a été pour moi une véritable révélation intellectuelle, parce qu’elle apporte une explication très profonde à un trait que l’on retrouve constamment en France : ce goût pour l’abstraction et les idées générales, qui structure encore aujourd’hui notre système scolaire. Ce qui est frappant, c’est la généalogie qu’il en propose, en remontant notamment à l’enseignement des Jésuites aux XVIe et XVIIe siècles, contraints d’intégrer l’héritage de la Renaissance tout en transmettant le christianisme, ce qui les conduit à privilégier une approche abstraite, fondée sur les textes antiques mobilisés pour penser des catégories générales plutôt que des réalités concrètes. Les pages qu’il consacre à la différence entre Shakespeare et Molière sont particulièrement éclairantes : d’un côté une tradition ancrée dans le particulier, de l’autre une culture des types et des caractères. Et lorsque Durkheim décrit cette formation intensive, presque forcée, qui pousse les élèves à produire très tôt une pensée structurée, on a le sentiment troublant de lire une description de notre système actuel. Cela agit comme un miroir, à la fois explicatif et assez salutaire, en invitant à une certaine modestie sur ce que produit réellement cette formation des élites. Je termine en lisant un passage : « la culture que donnaient les cours était extraordinairement intensive et forcée. On sent comme un immense effort pour porter presque violemment les esprits à une sorte de précocité artificielle et apparente. De là, cette multitude de devoirs écrits, cette obligation pour l'élève de tendre sans cesse les ressorts de son activité, de produire prématurément et d'une manière inconsidérée ». On croirait lire la description des classes préparatoires en France en 2026, alors qu’il s’agit des cours des collèges jésuites au XVIIe siècle. Lumineux."