PARIS ET SON HISTOIRE : DEUXIÈME PARTIE
Introduction
ISSN 2608-984X
Philippe Meyer :
Nous avions parlé de Paris dans notre premier entretien, du XIIème siècle jusqu’à Haussmann, et nous nous étions arrêtés alors qu’Alexandre Gady replaçait Haussmann à ce qu’il juge être sa juste place, beaucoup moins centrale que ne le veut la légende. Dans cette période, y a-t-il des oubliés, vous en avez déjà évoqué quelques-uns, mais que la gloire excessive de Haussmann aurait éclipsés ?
Kontildondit ?
Alexandre Gady :
Il y a effectivement toute une équipe autour de Napoléon III. Je mentionnais le comte Siméon pour les embellissements et Persigny pour la méthode. On trouve aussi des personnages très attachants, les frères Félix et Louis Lazare, auteurs d’un dictionnaire historique et administratif des rues de Paris, ancêtre de celui que Jacques Hillairet publiera plus tard aux éditions de Minuit. Politiquement, ils appartiennent plutôt à l’équipe précédente : ce sont des orléanistes, pour qui Louis-Philippe n’était pas si mal. L’un travaille dans l’administration, tout près d’Haussmann, et l’autre dirige la Revue municipale, organe des années 1830-1840 qui publie projets et articles sur la capitale. À l’occasion des travaux lancés par Napoléon III, cette revue rend compte des débats, donne la parole à ceux qui proposent d’autres tracés ou insistent sur l’importance de relier certains quartiers pour le commerce. Une source extraordinairement riche, aujourd’hui fantastique pour l’historien.
Mais à mesure que le Second Empire se rigidifie et qu’Haussmann ne supporte plus la moindre remarque, la revue se retrouve en difficulté. Pour contourner la censure, elle invente alors de faux textes historiques pour critiquer Napoléon III et Haussmann sans le dire. Une de leurs trouvailles est par exemple une lettre apocryphe d’Henri IV à Sully : « attention, quand on fait des grands travaux, il ne faut pas séparer les dodus des maigres. » On y voit poindre la dénonciation du système qui exclut les pauvres du centre de Paris. Haussmann est d’ailleurs l’auteur d’une phrase peu connue : « je souhaite qu’il n’y ait plus un ouvrier et un pauvre dans Paris.. » Le percement des voies augmente les prix des terrains, encourage la construction d’immeubles en pierre, soutenue par une administration qui va très loin dans la caporalisation de l’architecture. Elle glisse dans les actes de vente des terrains viabilisés des consignes sur les matériaux et les décors. Une façade en plâtre toute plate n’est pas autorisée. C’est en fait une violation de la loi, mais tout le monde obéit, ce qui explique l’homogénéité des avenues haussmanniennes.
La Revue municipale continuait ainsi ses coups d’épingle à travers ses textes historiques inventés, jusqu’au jour où un membre de l’Institut, très honorable, qui éditait la correspondance d’Henri IV, demanda à voir l’original de la lettre des dodus et des maigres. Le pot aux roses fut découvert et la revue supprimée. On ne plaisante pas avec la censure. Voilà quelques figures très attachantes de cette période, qui avaient disparu dans l’ombre de la statue du commandeur dont nous parlions. Elles sont revenues récemment : le dictionnaire a été republié et Michel Fleury s’en était inquiété, car il restait une famille, des héritiers, des archives. Tout ce petit monde faisait partie de ce paysage oublié.
Philippe Meyer :
Une fois Haussmann disparu, on construit en achevant son plan, puisqu’il a dû s’arrêter. Dans beaucoup de capitales, et pas seulement européennes, c’est aussi le moment où l’on creuse des métros. Mais à Paris, non.
Alexandre Gady :
Haussmann est très peu convaincu par le métro. C’est un homme tourné vers le passé, fasciné par Colbert, les grands percements, tout ce qui vient de la Renaissance. Le métro, nous le ratons : les Anglais, eux, tirent les premiers. L’historiographie montre d’ailleurs qu’ils ont été piqués par ce qui se passe à Paris sous Napoléon III et ont pris conscience du retard de Londres. Les travaux de Napoléon III stimulent plusieurs capitales européennes, dont les Anglais qui, comme souvent, se montrent un peu plus malins que nous : ils construisent un métro très tôt. Nous, nous pataugeons, même si la création du métro est facilitée par le passage sous les voies haussmanniennes : il est plus simple de décaisser une rue que de traverser un quartier en profondeur. Le métro parisien est réellement construit à partir de 1898-1899, en vue de l’Exposition universelle, avec la fameuse ligne 1, porte de Vincennes – porte Maillot. Et, fidèle à la tradition d’hypercentralisation, le réseau s’arrête alors pile aux portes de Paris, sans desservir l’extérieur de l’enceinte (qui deviendra plus tard le périphérique).
Le métro change l’histoire de la ville : il rend possible la survie de l’haussmannisme. Les avenues percées par Haussmann sont belles, larges, plantées d’arbres, bordées de façades en pierre. Elles paraissent très généreuses comparées au vieux Paris, mais avec l’explosion de la voiture hippomobile puis de l’automobile, dès les années 1920-1930, des critiques, dont Le Corbusier, affirment : « c’est joli, mais c’est une petite ville bourgeoise, ce n’est pas la modernité. » Le métro, en absorbant une partie du trafic en sous-sol, allège la surface et permet à l’ensemble de tenir. Malgré les critiques très violentes de Le Corbusier, à qui Gabriel Voisin propose un terrain de jeu correspondant à une partie du centre de Paris et du Marais pour imaginer une ville idéale de tours et de barres, cela ne reste qu’au stade de maquettes. Maquettes qui provoquent un émoi extraordinaire en 1925. Le Corbusier, très habile et provocateur, appuie sur la plaie : « regardez la honte de cette ville insalubre. » Il y a une part d’exagération, mais la ville s’est dégradée. On imagine mal aujourd’hui ce que signifiait un Paris de 3.300.000 habitants dans les années 1920 : alors qu’à 2,2 millions, avec les touristes en plus, nous nous gênons déjà beaucoup. Avec une telle densité, cela devait être terrible.
Les îlots insalubres n’ont pas pu être traités : la Première Guerre mondiale a laissé des conséquences économiques et sanitaires lourdes. Paris, dans les années 1930, est une ville malade. S’engage alors un affrontement passionnant dans l’urbanisme parisien : d’un côté, ceux qui veulent raser et passer à une dimension nouvelle, celle de la ville du XXème siècle, l’homme nouveau, et Le Corbusier, qui réclame soleil et air pour contrer les rues sombres, l’encombrement automobile, la pollution des usines. Paris est encore une grande ville industrielle, des années 1840 aux années 1960-1970 : beaucoup de cheminées, beaucoup de fumée, ces monuments tout noirs que Malraux voudra laver. C’est symboliquement une page qui se tourne : les usines partent, remplacées par des parcs. Panhard, Citroën devenu un grand parc, et, plus cruellement pour certains, la halle aux vins transformée en université ou en jardin à Bercy.
En face, l’administration, tétanisée dans son haussmannisme petit-bourgeois, répète : « laissez-nous finir, tout ira bien ». Et les défenseurs du vieux Paris, renforcés depuis qu’ils ont empêché certaines démolitions, affirment que la modernisation doit se faire hors du centre, qui ne sera jamais modernisé. C’est le même raisonnement que tient alors Albert Laprade, qui travaille au Maroc : on ne démolit pas les villes arabes, on les complète par une ville occidentale reliée par une grande avenue, et chacun se développe. Cette pensée urbaine est arrêtée net par la Deuxième Guerre mondiale. Les grands projets des années 1930, la crise du logement, les travaux tentés par le gouvernement : tout cela forme une période confuse mais passionnante, qui a donné des monuments majeurs. Je pense notamment, plus que le Trocadéro, au Palais d’Iéna de Perret, monument sublime, aujourd’hui utilisé de manière peu conforme puisqu’il était destiné au musée des Travaux publics. La France, pourtant dotée d’une grande tradition de travaux publics, n’a plus de musée équivalent depuis son remplacement par le Conseil économique et social en 1959.
Les années 1930 sont aussi une période d’occasions manquées pour les premières réflexions sur le Grand Paris : sortir de l’enfermement de l’enceinte des maréchaux, démolie en 1920. On choisit de la remplacer non par une ceinture verte, qui faisait rêver poètes et citoyens, mais par une autoroute urbaine : le boulevard périphérique, dont nous avons encore tant de mal à sortir.
Philippe Meyer :
Il sera achevé en 1973, et inauguré par Georges Pompidou. Ceux qui n’ont pas connu Paris avant le boulevard périphérique n’ont pas tout à fait tout vu. Si je reviens aux transformations successives, la guerre de 1940 empêche un certain nombre d’opérations, comme l’avaient fait celle de 1914 et celle de 1870, ou leurs conséquences.
L’après-guerre est marquée, partout en France et à Paris, par une crise du logement considérable : il n’est pas question de démolir. On ne parvient déjà pas à se loger ; si, en plus, on détruit ce qui reste … Les grandes opérations de démolition et de construction viendront plus tard, sous Jacques Chirac. Mais avant cela, il y a eu une transformation politique et juridique : la décision de Valéry Giscard d’Estaing de doter Paris d’un maire. N’est-ce pas une occasion manquée de donner à cette ville une véritable autonomie ? La préfecture de la Seine change simplement de nom, devient mairie de Paris et continue de fonctionner comme auparavant, sans que l’on repense son organisation en fonction des besoins réels de la ville.
Alexandre Gady :
C’est vrai que, dans les constantes parisiennes que nous avons essayé de dégager – capitale de l’esprit, capitale du luxe, petite ville qui n’arrive pas à s’étendre, hypercentralisation permanente – on retrouve toujours cette même logique. Le plus amusant étant ces administrations, jadis toutes concentrées dans une rue du cinquième arrondissement, envoyées en déconcentration pour finir … dans le quinzième, ou parfois du quinzième au quatrième. On voit combien les élites françaises, très conservatrices, restent installées dans les cinq premiers arrondissements et n’en sortent guère. Et puis, il y a cette autre constante : l’absence d’espaces verts, qui fait de Paris la grande capitale la moins verte.
S’ajoute la question politique. Paris a toujours été la capitale du roi, plus que celle de l’évêque ou d’un seigneur local. Le rapport du pouvoir à la ville est extraordinairement complexe, et conflictuel depuis l’origine, parce que Paris a été, sous Philippe Auguste, la ville la plus peuplée du monde – ce qui paraît incroyable aujourd’hui – et le restera jusqu’à ce que Londres la dépasse au XVIIIème siècle. Une ville si dense effraie : quand sa population descend dans la rue, elle peut renverser un régime. La monarchie réfléchit donc très tôt à la possibilité de s’éloigner de Paris. On pense toujours à Louis XIV, mais c’est d’abord Charles V avec Vincennes, qui n’est pas seulement un château : une sorte de ville fortifiée, avec ses « ministères » dans les grandes tours et le donjon sur un côté. Charles V se souvenait du meurtre des maréchaux sous ses yeux à l’époque d’Étienne Marcel. L’idée de prendre de la distance n’était pas absurde, et Louis XIV ira au bout de cette logique, avec les conséquences que l’on sait lors du retour du roi à Paris.
Il y a aussi la question du contrôle. Nous évoquions le lieutenant général de police : l’œil du roi sur la ville. Une des raisons de la Révolution est d’ailleurs la nullité du lieutenant général sous Louis XVI, incapable de voir ce qui se passe réellement et d’en alerter le roi. C’est pourquoi Napoléon ne donne pas à Paris un statut particulier, et la République non plus après 1870 : la ville conserve un statut extraordinaire avec un préfet qui la gouverne, tandis que les élus des arrondissements restent décoratifs. Le Conseil de Paris est en réalité tenu par un préfet doté d’un rang de super-ministre, dont l’autorité survit vaguement aujourd’hui dans la figure du préfet de police, lui aussi création de Napoléon Ier. Ces deux préfets tiennent la ville.
L’idée de modifier ce système est très démocratique et correspond à l’enthousiasme du jeune président intelligent qu’était Giscard d’Estaing. Elle était très attendue : pourquoi vivre dans la capitale politique de la France sans pouvoir élire son maire ? Mais cette réforme amène des difficultés sous-estimées, révélées immédiatement. D’abord, le candidat du président est battu à plates coutures par le jeune Jacques Chirac, qui se sert de la mairie comme d’une machine de guerre pour conquérir l’Élysée : d’abord éjecter Giscard, ce qu’il réussit brillamment en 1981, puis atteindre l’Élysée en 1995.
C’est la thèse de Jean Tulard : Paris devient un bastion politique servant à conquérir le pouvoir. Ce n’a pas été la réalité pour Mitterrand, Sarkozy, Hollande, Tiberi ou l’actuel Jupiter, mais cela crée une figure particulière : à cause de l’histoire et du rayonnement de Paris, un responsable politique, parfois de moyenne envergure, peut briller plus qu’il ne le ferait ailleurs. Paris n’a pas produit de très grands personnages politiques, parce que les personnalités exceptionnelles traversent la rue – comme disait l’autre – pour aller du côté de l’État, dans les ministères et les grands postes.
Il y a ensuite une deuxième couche : à partir de 1977, avec l’élection de Jacques Chirac, et surtout après les lois de décentralisation de 1982 (Mitterrand-Defferre), les permis de construire passent des préfets aux maires. Le maire de Paris devient alors un acteur majeur de l’urbanisme, dans un jeu à plusieurs composantes : le préfet, les électeurs, le maire et le marché. Ce qui avait été le gaullisme ou le pompidolisme immobilier – avec ses affaires et beaucoup d’argent sous la ville – devient plus diffus et plus complexe. La ville connaît alors des transformations parfois malheureuses : on ne peut pas empêcher la métamorphose urbaine, les travaux, la spéculation. Chirac n’est pas un spécialiste de l’histoire de Paris ni de l’architecture. Il déclare au début de son mandat : pas de pastiches. Il annule le projet de Ricardo Bofill aux Halles, très colonnes grecques. À part cela, il n’existe pas vraiment de style Chirac. Ce n’est pas une période très convaincante sur le plan architectural. Peut-être faut-il lui rendre hommage pour la création de grands parcs : Citroën, Bercy. Et si l’on regarde l’histoire de Paris, la ville a aujourd’hui moins besoin d’architecture que d’espaces verts. C’est une constante, renforcée par la destruction des grands couvents et de leurs jardins pendant la Révolution, puis par l’haussmannisation : Paris est une ville peu verte. Pour présenter des chiffres « acceptables », on compte même les arbres d’alignement dans les espaces verts. Il suffit de prendre de la hauteur ou de se promener à Berlin, Rome, Londres : en revenant à Paris, on est frappé par la densité, la minéralité. Nous évoquions le 9ème arrondissement, la Nouvelle Athènes : là, la main invisible a construit sans relâche. Le jardin en ville, le parc en ville, la nature en ville ne peuvent être que des interventions publiques, car sinon, tout est toujours grignoté. Et c’est pourquoi on est choqué lorsque les pouvoirs publics eux-mêmes grignotent des jardins pour construire des équipements : le scandale du merveilleux jardin des Serres d’Auteuil, sacrifié pour agrandir Roland-Garros il y a une dizaine d’années, en est un exemple.
L’élection du maire de Paris a changé l’histoire de la ville, mais ce n’est peut-être pas un facteur aussi décisif que d’autres, comme le surtourisme ou l’aplatissement du commerce, remplacé par les chaînes et les grands groupes. Sur ce point-là, j’ai aujourd’hui moins de certitudes.
Philippe Meyer :
Quand on évoque la période où Paris a été doté d’un maire, on se situe dans un moment dominé par une idéologie très moderniste, celle de Pompidou. C’est Pompidou qui fait revenir Boulez de Baden-Baden, qui accroche Soulages et Mathieu à l’Élysée, et qui décide la démolition des Halles.
Il y a là deux points que nous pourrions encore aborder : la démolition des pavillons de Baltard et ses conséquences, et la transformation actuelle de la ville, qui passe d’un système où la très grande majorité des activités commerçantes s’adressaient aux habitants, à une situation où elles s’orientent vers une clientèle de touristes, donc de passagers. Commençons par la destruction des pavillons de Baltard.
Alexandre Gady :
Un crime absolu. Il faut relire le merveilleux livre de Louis Chevalier, L’Assassinat de Paris. Chevalier était condisciple en khâgne de Pompidou et il montre comment celui-ci, par volonté de passer pour l’incarnation de la modernité, en vient à quitter la raison. Il raconte ces dîners réguliers à l’Élysée où il voit s’éloigner ce personnage si curieux qu’est Pompidou : un normalien, amateur de lettres, auteur d’une anthologie de la poésie française, trahi par les siens, et qui se comporte envers Paris avec une brutalité insensée. La démolition des Halles est, pour lui, le crime absolu : une décision stupide sur le plan patrimonial, économique et technique. On va jusqu’à prétendre qu’on ne peut pas démonter les pavillons et qu’il faut les abattre, alors qu’on sait très bien qu’on peut le faire : l’un d’eux est encore visible à Nogent-sur-Marne.
C’est un gâchis patrimonial gigantesque. On raye d’un trait ce qui se passe au moment où Rungis s’en va en 1969 et où les pavillons deviennent un gigantesque lieu de culture comme l’État n’en a jamais créé : théâtre, musique, danse, expositions, un moment extraordinairement magique, jailli de la société civile. Et tout cela est brisé par des ingénieurs et des grues. Pour moi, c’est un moment terrible de l’histoire de Paris.
Et ce n’est pas tout. Pompidou a beaucoup d’idées, trop d’idées. La voie express qui porte son nom, inaugurée sous le Général, devait avoir sa petite sœur : la voie express rive gauche. Elle devait passer au pied de Notre-Dame, là où la Seine se resserre dans le petit bras. On rase pour Beaugrenelle, on rase pour la place d’Italie : une véritable folie moderniste. Pompidou a d’ailleurs une interview terrible où il dit : « écoutez, c’est fini tout ça, le petit café le matin en terrasse, on fume sa clope, on écoute un peu de musique, on regarde les jeunes femmes qui passent. Tout ça, c’est fini. Maintenant, la France, c’est un pays moderne. » Il y a là une forme de gaminerie, incarnée par cette architecture de la tour censée symboliser la modernité. Plutôt qu’une barre ou qu’une maison, la tour apparaît comme la solution idéale pour faire entrer la ville horizontale dans l’avenir. Peu de villes ont résisté à cela. Ce sont les enfants, légitimes ou non, du plan Voisin. Rome a résisté ; Paris est tombée dans le piège des tours. Certains disent aujourd’hui que Paris était protégée, qu’il n’y a pas de tours à Paris, sauf Montparnasse. Ce n’est pas vrai : il y en a une centaine dans la capitale, un nombre imposant, et l’on en construit encore une qui sera assez spectaculaire.
Philippe Meyer :
Et on donne l’impression qu’on ne sait pas les construire. Dans beaucoup de pays, on voit pourtant des tours magnifiques. Les tours parisiennes, il y en a peu qu’on citerait comme exemples d’architecture réussie, de la tour Zamansky aux tours de Beaugrenelle, en passant par la tour Montparnasse …
Alexandre Gady :
Parce que, souvent, on a pensé ces tours comme des objets isolés, et pas assez comme des objets de groupe. Or ce qui est beau, c’est l’effet de groupe. Tout cela montre que Pompidou a eu des idées néfastes, il est allé jusqu’à autoriser la construction d’un gigantesque immeuble aux Halles, une fois les pavillons disparus, face à Saint-Eustache.
Il faut reconnaître que, de ce point de vue, l’arrivée de Valéry Giscard d’Estaing a produit un choc très spectaculaire, salutaire à mes yeux pour Paris. Le fait du prince, renversé dans l’autre sens, amène Giscard, quasiment dès les premières heures de son mandat, à arrêter plusieurs projets : à la Défense, la voie express rive gauche, qui a peut-être coûté sa carrière à un très brillant conseiller d’État, Jean-Louis Fougère, que j’ai eu la chance de connaître, et qui s’était beaucoup battu. Il fait également arrêter, avec dédommagement, l’immeuble des Halles dont les fondations deviendront la piscine de Paul Chemetov. Cet immeuble, qui avait son permis, aurait créé un immense écran entre l’actuelle Bourse de Commerce et Saint-Eustache, un paysage urbain né de la démolition des pavillons mais qui, malgré tout, met aujourd’hui en valeur deux monuments spectaculaires.
Pour Giscard, la tour est un objet égoïste qui ne peut pas s’imposer à la ville par le seul caprice d’un promoteur. Il y a là une pensée non libérale, et d’une certaine manière, il a fait beaucoup de bien à Paris en mettant en avant des questions qui traversent son septennat : l’environnement, la nature, l’écologie. On voit cela commencer à frémir à ce moment-là. Le pompidolisme a ainsi été corrigé par le giscardisme. Il y a eu un moment très spectaculaire d’opposition entre ces deux personnages, tous deux de grandes machines intellectuelles, dans la tradition de la droite libérale française, mais qui s’opposent complètement dans leur manière d’aborder la ville : d’un côté un traitement brutal et pseudo-moderne, de l’autre une sensibilité plus attentive.
Philippe Meyer :
Et maintenant ? Je veux dire : cette ville autour de deux millions d’habitants, dont l’attractivité touristique est immense, et qui est depuis longtemps revenue de son expérience de municipalité indépendante … Quelles sont, dans les transformations physiques ou d’activité, les évolutions les plus importantes du Paris d’aujourd’hui ?
Alexandre Gady :
Je dirais que c’est compliqué, parce qu’on est dans l’actualité et qu’une campagne municipale approche. Mais il y a une première chose, impossible à dire pour un responsable politique : il faut arrêter de construire dans Paris. La ville est pleine comme un œuf. Partout où il reste un trou, on se précipite pour bâtir. Ceux qui prennent le train à la gare d’Austerlitz ont vu la muraille de bureaux édifiée entre le jardin de la Salpétrière et la gare : elle masque la vue sur l’hôpital de la Salpétrière, c’est tragique. On pouvait créer un jardin, mais non : encore un immeuble. La ville est saturée. Il faut désormais ajouter de vrais espaces verts, pas trois arbres plantés à la place de deux stationnements, mais de véritables parcs. Et c’est un défi extrême vu le prix du foncier. Il faut sortir de cette ville minérale, cesser de bâtir, de remplir les parcelles, de surélever les petites maisons : on étouffe.
Deuxième point : on a supprimé 50% de la voiture à Paris en un quart de siècle. C’est une histoire insensée, incroyable, et peut-être extraordinaire. Quand j’ai commencé à enseigner l’histoire de Paris, j’expliquais aux étudiants que la voie express rive droite du monstrueux Georges Pompidou – vous voyez ce que j’en pensais – ne deviendrait jamais autre chose qu’une autoroute. Et pourtant, cela s’est produit. D’autres choses aussi. La voiture a reculé : c’est une très bonne nouvelle. Pollution et bruit baissent d’un cran, même s’il y a des bémols : les services publics ne suivent pas encore assez bien, malgré le Grand Paris, et je regrette, en vieux cycliste, le chaos provoqué par ceux qui pensent sauver la planète sur un vélo sans respecter aucune règle. Un peu plus d’esprit civique serait bienvenu. Mais en matière de transport, quelque chose d’important s’est joué dans ce quart de siècle.
Pour moi, la question centrale reste la nature en ville. Je ne crois pas que planter des arbres sur des toits ou faire des façades végétales, qui coûtent des fortunes en eau, soit la bonne solution. Rien ne remplace le bon vieux jardin, avec des arbres plantés en terre. Mais pour cela, il faut une volonté politique forte, et avec 9 milliards de dettes, ce sera compliqué pour le prochain maire, ou la prochaine.
Philippe Meyer :
Peut-être faut-il aussi méditer cette observation très juste et peu connue d’Alexandre Vialatte, qui a tant écrit sur Paris : « les environs de Paris sont les plus beaux environs du monde ».