Thématique : Paris et son histoire, avec Alexandre Gady (1/2) / n°445 / 8 mars 2026

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PARIS ET SON HISTOIRE

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Bonjour, merci de nous avoir rejoints pour ce Nouvel Esprit Public consacré à Paris, à Paris aujourd’hui, mais aussi à son histoire. J’ai la chance d’avoir avec moi Alexandre Gady. Si vous deviez présenter vos lettres de créance personnelles et professionnelles pour être admis à Paris, que diriez-vous de votre rapport avec cette ville ?

Alexandre Gady :
Pour un petit banlieusard qui n’était jamais monté à la capitale avant ses 18 ans, parce que ses parents détestaient la foule parisienne, l’arrivée à Paris a été un choc. Je venais du sud des Yvelines, près de Rambouillet, une banlieue encore assez rurale. Et cette ville m’a pris dans ses bras. Très vite, j’ai eu envie de travailler sur cette masse d’architecture, d’urbanisme et de beauté qui contrastait si fortement avec ce que j’avais connu, et qui m’intriguait.
À l’époque – je parle des années 85-86 – la littérature sur Paris était beaucoup moins abondante qu’aujourd’hui. J’avais donc beaucoup de questions et peu de réponses. Et comme on écrit souvent les livres qu’on n’a pas trouvés, je me suis lancé à corps perdu dans la recherche de cette histoire de Paris. Même si ma spécialité d’historien est le XVIIème siècle, travailler sur Paris oblige à devenir multicarte. On ne peut pas comprendre la ville sans son substrat antique, son héritage médiéval, ni bien sûr l’époque classique. Mais il faut aussi s’intéresser à Haussmann et Napoléon III. Et puis, comme simple citoyen et piéton, je vis comme tout le monde les transformations contemporaines, même si mes compétences dans ce domaine sont plus modestes.

Kontildondit ?

Philippe Meyer :
Ces compétences vous ont aussi conduit à diriger un musée, le musée du Grand Siècle, qui n’existe pas encore tout à fait mais va ouvrir bientôt. Quand précisément ? Et qu’y trouvera-t-on ?

Alexandre Gady :
J’aimerais pouvoir répondre avec certitude. L’ouverture est prévue pour le tout début de l’année 2028, donc dans environ deux ans et demi. Cela peut sembler lointain, mais pour mon équipe et moi, qui travaillons d’arrache-pied, c’est très proche.
Ce sera un musée de civilisation, et non un musée des beaux-arts. Il a été créé grâce à l’énergie et à la vision politique de Patrick Devedjian, alors président du département des Hauts-de-Seine, porteur du projet, qui nous a malheureusement quittés en 2020 au début du Covid. Il doit aussi beaucoup à la générosité d’un grand donateur, Pierre Rosenberg, historien de l’art reconnu internationalement, collectionneur passionné depuis l’adolescence, qui a souhaité, de son vivant, donner toutes ses collections et sa bibliothèque de travail pour créer un établissement ouvert au public, aux amateurs et aux étudiants.
C’est donc un projet né d’une vision politique au sens noble et d’un grand geste de générosité. Le musée s’installera à Saint-Cloud, à l’entrée du parc, et permettra de redécouvrir une époque qui, quatre siècles plus tard, est peut-être aussi mystérieuse pour nos contemporains que Byzance l’était pour le XIXème siècle. Nous voulons la rendre intelligible à travers les œuvres d’art, en parlant de politique, de philosophie, de littérature, de science, de gastronomie, de musique, ou encore de la belle danse, si chère au XVIIème siècle. Un musée de civilisation donc, à l’image du musée de Cluny pour le Moyen Âge, d’Écouen pour la Renaissance ou d’Orsay pour le XIXème siècle. Il s’agira de donner à comprendre une époque dans toute sa complexité, dans tous les domaines où la curiosité du public peut s’exercer. Car le public ne s’intéresse pas qu’à la peinture. Les musées des beaux-arts sont là pour la contemplation, mais nous voulons aller plus loin, attirer des visiteurs qui n’ont peut-être aucune appétence pour les musées, aucune connaissance, qui ignorent jusqu’à qui furent Richelieu ou Louis XIV.
Ce n’est pas grave : l’essentiel est de leur donner envie de comprendre ce qui s’est passé dans ce pays il y a quatre siècles, comment la France du Grand Siècle a interagi avec l’Europe. Il s’agit d’ouvrir une page d’histoire qui, il y a deux générations, était encore largement partagée, et qui s’est depuis évaporée. Ce n’est pas une cause de tristesse : comme enseignant, je sais qu’il faut prendre les gens là où ils en sont, et élever le niveau. Ce qui serait grave, ce ne serait pas de ne pas savoir qui est Louis XIV, ce serait de ne pas avoir envie de le découvrir.

Philippe Meyer :
Paris et son histoire font justement partie des zones d’ignorance les plus fréquentées, et peut-être même les mieux fréquentées. Et comment pourrait-il en être autrement ? A ce que je sache, cette histoire n’est enseignée nulle part. En revanche, les idées toutes faites abondent : elles se forment vite, se transmettent facilement, mais ne correspondent pas à la réalité de la capitale, depuis l’époque où, selon la légende, « Paris s’appelait Lucette ». Si l’on voulait établir les données de base sur Paris, celles qu’il faudrait absolument transmettre, quelle période de son histoire mettriez-vous en avant ?

Alexandre Gady :
Je vais proposer une lecture sans doute classique, mais à mes yeux, tout se joue au XIIème siècle. C’est là que Paris prend véritablement forme. La ville bénéficie d’une situation géographique privilégiée : un fleuve majestueux qui favorise les transports et les taxes, un axe nord-sud reliant les Flandres aux Pyrénées, et une langue de terre encore marécageuse sur la rive droite traversée par l’ancien cardo romain, aujourd’hui les rues Saint-Martin et Saint-Jacques. Lutèce n’était alors qu’une petite cité de 15.000 habitants, dotée de quelques monuments dont il reste des vestiges charmants, notamment les thermes de Cluny dans le Vème arrondissement. Mais cette ville gallo-romaine n’avait aucune vocation à devenir capitale. Longtemps, elle resta secondaire : Paris n’était qu’un évêché dépendant de Sens, cité bien plus importante à l’époque.
Les débuts furent donc modestes. Puis vient un choix politique décisif : Clovis en fait la capitale du royaume des Francs, et plus tard, les Capétiens – descendants des Robertiens, comtes de Paris – confirment ce choix. Et aujourd’hui encore, aucun parti politique ne remet cela en question. En 987, les Capétiens s’installent durablement à Paris et fondent une dynastie qui règnera jusqu’en 1848, et dont certaines branches règnent encore, en Espagne et au Luxembourg. Ce second ancrage politique est déterminant : de cette base, les Capétiens construisent le royaume, et donc l’État français, qui comme chacun sait est né avant la nation.
Au XIIème siècle, ces rois deviennent plus sédentaires. Louis VI le Gros, puis Louis VII le Jeune, passent davantage de temps à Paris. Leur successeur, Philippe Auguste, joue un rôle essentiel. Il structure la ville : construction d’une enceinte sur les deux rives, établissant l’équilibre unique entre rive droite et rive gauche ; édification du Louvre, d’abord forteresse puis futur grand musée ; pavage des grandes rues ; lancement du chantier de Notre-Dame par son père ; installation du trésor royal et des archives au Louvre, après les avoir perdues sur le champ de bataille de Fréteval. Philippe Auguste fixe ainsi les pouvoirs dans la capitale et fonde l’université de Paris, consacrée plus tard par Saint Louis et soutenue par la papauté, l’une des plus anciennes d’Europe.
À la fin du XIIème siècle, Paris est déjà une ville riche, l’une des capitales du drap en Europe. La présence stable de la couronne capétienne en fait très tôt une capitale du luxe : on y achète les plus beaux objets, les plus belles toiles, les plus beaux livres. Cette centralisation, cette énergie, cette beauté urbaine naissent avec Philippe Auguste, véritable père de la nation et de Paris.
Saint Louis prolonge cet élan avec l’art gothique, incarné non par Notre-Dame, mais par la Sainte-Chapelle, cette chasse de pierres suspendue dans la lumière, l’un des monuments les plus émouvants de la ville. Ce moment du XIIème et du XIIIème siècle me semble décisif : c’est là que se cristallise tout ce qui fera vivre Paris pendant des siècles.

Philippe Meyer :
Il me semble que Paris a été pour les provinces françaises, et même pour certains Européens, ce que l’Amérique a représenté au XIXème siècle pour les pauvres : un lieu d’appel, où la puissance et la richesse attirent les talents, mais aussi ceux qui, par contrainte ou par exclusion — religieuse, sociale ou autre — quittent leur région. Au XIXème siècle, ils partent vers l’Amérique ; dès le XIIème ou le XIIIème, ils montent à Paris. Cela a-t-il fait de Paris, presque dès sa naissance, une ville cosmopolite ? Cette marque d’identité vous paraît-elle juste ?

Alexandre Gady :
Oui, c’est très juste. Comme toutes les grandes villes riches, Paris a été un creuset unique. On y trouve des mœurs, des opinions politiques, une liberté de parole et de pensée qu’on ne rencontre pas ailleurs. Comme disait Pierre Desproges, c’est là qu’on emploie les « gros mots », comme « liberté ». La ville attire parce qu’elle offre cette liberté, mais aussi parce qu’elle concentre la prospérité, la possibilité de changer de vie. L’ascenseur social y existe, même si, sous l’Ancien Régime, il est d’un fonctionnement très complexe. Et il y a un autre facteur déterminant : l’université. En la créant, Philippe Auguste et ses successeurs font de Paris une capitale intellectuelle, en plus d’être politique, militaire, économique et luxueuse. Cette dimension intellectuelle est essentielle, car elle attire aussi les étudiants et les savants. Tous les grands esprits sont passés par Paris : dans les collèges de l’université, ou plus tard, à partir de François Ier, au Collège de France, cette institution admirable où les plus grands savants enseignent gratuitement leur discipline.
Cela ajoute une autre facette à l’attractivité de Paris : celle d’une ville de l’esprit. Les théologiens y viennent pour la Sorbonne, les écrivains et philosophes pour la vie intellectuelle. Paris devient ainsi, très tôt, la ville des lettres et de la pensée. Une image qui lui reste encore profondément attachée aujourd’hui.
Ce brassage de populations, cette circulation d’idées et de talents nourrissent depuis toujours l’identité de Paris. Aujourd’hui, le tourisme de masse en est la version affadie, mais le principe reste le même : le monde entier connaît et aime Paris. L’émotion suscitée par l’incendie de Notre-Dame l’a bien montré. Au-delà du drame patrimonial, c’est Paris elle-même qui était blessée, et c’est pourquoi le monde entier s’est senti concerné. Ce fut, paradoxalement, un moment où l’on a mesuré à quel point Paris restait universellement aimée.

Philippe Meyer :
L’enceinte de Philippe Auguste, qui établit cet équilibre entre les deux rives de la Seine, sera suivie par celle de Charles V, puis d’autres encore. Paris va ainsi d’enceinte en enceinte …

Alexandre Gady :
Oui, c’est l’idée de Victor Hugo, du caillou jeté dans l’eau depuis les tours de Notre-Dame. Avec Philippe Auguste, il y a une véritable pensée urbaine : son enceinte, construite sur les deux rives, crée un équilibre entre la rive gauche universitaire, la rive droite commerçante et l’île centrale, siège du pouvoir avec le palais et l’évêché. Cette tripartition est fascinante, et elle a, en plus, le génie de « prendre au large » — de ne pas s’arrêter à la dernière maison —, anticipant ainsi l’expansion future de la ville. Louis XVI reprendra d’ailleurs ce principe. Rive gauche, on intègre toute la montagne Sainte-Geneviève, bien au-delà de la ville gallo-romaine, pour encourager la construction et l’urbanisation. L’enceinte, sur le plan militaire, n’a jamais eu à servir, mais la pensée qui la sous-tend est remarquable. Les enceintes suivantes, celles de Charles V ou de Louis XIII, ne relèvent plus d’un projet cohérent : ce sont des prolongements, des réponses au fait accompli de la croissance urbaine, portées davantage par l’énergie privée que publique. Il faut attendre les fortifications de Louis XIV pour retrouver une véritable vision d’ensemble.
Et pourtant, le Roi Soleil reste un grand oublié de l’histoire de Paris. Il quitte la ville très tôt, en février 1671, après dix années de grands travaux. Voltaire a largement contribué ternir sa réputation, prétendant qu’il s’était détourné de Paris. C’est faux : le geste de 1670, lorsqu’il décide de raser les fortifications pour faire de Paris une ville ouverte, est au contraire un acte politique fort. C’est la Pax Bourbonica. Le gouvernement et Vauban s’y opposent — ce dernier juge la décision imprudente —, mais le roi persiste. Cette inquiétude révèle d’ailleurs un problème ancien : Paris est trop proche de la frontière nord-est. Choisie très tôt, dans un royaume encore en formation, la capitale n’est pas géographiquement centrale. Elle l’est dans nos esprits, dans les réseaux ferrés, routiers et administratifs, mais pas sur la carte. Madrid, créée par Philippe II au milieu de nulle part, illustre mieux une position centrale. Paris, elle, reste vulnérable : trop exposée aux invasions venues du nord et de l’est. 1870, 1940, la chute de Napoléon l’ont tragiquement confirmé. Défortifier Paris était donc un geste audacieux. On peut y voir aussi un souvenir de la Fronde : sans mur, pas de résistance. Quoi qu’il en soit, cette décision ouvre le Paris des Lumières, la ville des boulevards plantés d’arbres, tournée vers la campagne, où les faubourgs ne sont plus séparés mais liés à la cité.
Tout cela nous paraît aujourd’hui banal, mais beaucoup de ces éléments sont nés de la décision de Louis XIV de défortifier Paris. Ce geste urbain s’accompagne d’un travail fondamental : la levée d’un plan de la ville réalisée par un grand ingénieur, François Blondel, professeur au Collège de France, premier directeur de l’Académie d’architecture créée par Colbert, et par un excellent architecte et dessinateur, Pierre Bullet. On parle du plan de Bullet et Blondel, mais il faudrait plutôt dire Blondel et Bullet, par ordre hiérarchique. Ce plan est publié sous forme d’une grande estampe en 1676. Il montre notamment ce fameux « cours » de la rive droite, pensé dès l’origine sur les deux rives, mais jamais complètement achevé : pas du tout sur la rive gauche et partiellement seulement sur la rive droite. Il en reste aujourd’hui, rive gauche, le boulevard du Montparnasse. Le mot « boulevard » vient d’ailleurs du néerlandais bolwerk, qui désigne le bastion sur lequel roulent les canons — d’où l’idée d’ouverture, de libération de la ville. Ce plan n’est pas seulement une représentation, comme ceux d’Henri IV ; c’est un véritable plan-projet. On y voit des rues encore inexistantes, et le roi précise dans le texte que ses successeurs devront poursuivre la voie qu’il a ouverte. Louis XV terminera le cours sur la rive droite, mais celui de la rive gauche ne sera pas achevé avant la Révolution. Louis XIV voulait aussi percer de nouvelles voies à l’intérieur du tissu urbain, mais la monarchie manquait d’outils juridiques et surtout de moyens financiers pour conduire de grandes opérations. Celles-ci se font donc en marge : les Invalides dans la plaine de Grenelle, la Salpêtrière au-delà du faubourg Saint-Marcel, l’Observatoire à l’extrême sud de la ville. Sur la rive droite, deux places royales spectaculaires viennent orner la capitale : la place des Victoires et la place Vendôme, qui restent aujourd’hui parmi ses plus beaux ensembles monumentaux. À cela s’ajoutent les quais, les égouts, les Gobelins, et bien d’autres réalisations. On oublie souvent que Louis XIV a, en réalité, beaucoup fait pour Paris.

Philippe Meyer :
Il faut aussi mentionner ce qu’il a fait pour la tranquillité de la ville, avec la création et la nomination du lieutenant général de police, le premier d’entre eux, Gabriel Nicolas de La Reynie, a d’ailleurs été bien mal récompensé par les Parisiens, puisqu’il n’a qu’un minuscule bout de rue à son nom …

Alexandre Gady :
Absolument. Cette innovation s’inscrit dans la fascination du Grand Siècle pour l’Antiquité romaine : on ne se contente pas de construire de beaux monuments, on pratique aussi l’édilité, c’est-à-dire l’art de bien administrer la cité. Le lieutenant général de police, institué en 1666, devient rapidement l’homme fort de Paris. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, c’est lui qui dirige réellement la ville (bien davantage que le prévôt des marchands, pourtant censé être élu par les corporations, mais dont le nom est toujours connu d’avance). Sous son autorité, on redécoupe la ville en vingt quartiers de police, en 1702, on s’occupe des égouts et surtout de l’éclairage public. Cette nouveauté fascine Madame de Sévigné, qui redoutait jusque-là de sortir le soir par peur des voleurs.
Dans les médaillons de la galerie des Glaces à Versailles, au milieu des scènes militaires glorifiant Louis XIV, on trouve d’ailleurs aussi ces thèmes d’édilité : la création des Invalides, l’éclairage des rues de Paris. Désormais, on peut enfin marcher la nuit sans crainte.

Philippe Meyer :
Est-ce à ce moment qu’on numérote les maisons ?

Alexandre Gady :
Pas encore. Cela viendra seulement à la toute fin du XVIIIème siècle. On a essayé, mais c’était trop tôt dans les mentalités. La rationalisation de l’espace public est vraiment une idée des Lumières. C’est le jeune Louis XV qui, en 1728, décide qu’on commencera par nommer les rues et poser des plaques. C’est une petite révolution : jusque-là, on ne se repérait qu’en demandant son chemin de personne en personne. Se déplacer dans une ville sans noms de rues devait être fascinant, mais aussi un peu absurde …
La première plaque de pierre date donc de 1728. Il en subsiste encore à Paris, très recherchées des collectionneurs, car beaucoup ont disparu avec les démolitions du XXème siècle, sauvées parfois par des brocanteurs. Viendront ensuite les plaques en lave émaillée, d’un très grand raffinement graphique, emblématiques de l’image de Paris — malheureusement, beaucoup sont aujourd’hui endommagées.
Pour les numéros, une première tentative a lieu sous Louis XVI, mais elle échoue : les habitants craignent que ce soit un moyen de mieux les taxer, et on ne peut pas complètement leur donner tort ... Les premiers artisans chargés de peindre les numéros sur les façades se font d’ailleurs chahuter. Il faudra attendre Napoléon pour que tout cela soit mis en ordre. Avec l’Empire, on entre dans une logique rationnelle de numérotation, d’organisation et de repérage de l’espace public.

Philippe Meyer :
À partir de Louis XIV, il n’y a plus d’enceinte intérieure fortifiée. Pourtant, le développement de Paris continue de se faire en cercles concentriques : d’abord les grands boulevards, puis les boulevards des Maréchaux, puis enfin le périphérique. Chaque fois, la limite de la ville recule.

Alexandre Gady :
Oui, et ces deux dernières grandes extensions sont de véritables projets politiques, comme l’avaient été ceux de Philippe Auguste et de Louis XIV. Le premier à y avoir pensé, et qu’on a complètement oublié, c’est Louis XVI. Jusqu’en 1786, il mène un règne très réussi sur le plan urbain, notamment avec un geste décisif : l’agrandissement de Paris. La ville s’était arrêtée aux boulevards tracés par Louis XIV. En 1784, Louis XVI décide d’étendre son périmètre, sur la base du plan dressé par Edme Verniquet, architecte bourguignon. Ce plan, d’une précision remarquable grâce aux progrès de la trigonométrie et des relevés topographiques, servira plus tard de référence à Napoléon III et à Haussmann. Cet agrandissement correspond à ce qu’on appelait alors les boulevards extérieurs — nos actuelles lignes 2 et 6 du métro. Louis XVI ne construit pas une enceinte militaire, mais une enceinte fiscale : il s’agit de mieux percevoir l’octroi, cet impôt qui alimente notamment les hôpitaux, et qui ne sera supprimé qu’en 1942. Ce mur de pierres, très beau en soi, suscite pourtant l’impopularité du roi : « le mur murant Paris rend Paris murmurant. » Mais son ambition n’était pas seulement fiscale : il voulait aussi offrir à la capitale une parure monumentale. Il confie à l’architecte Claude-Nicolas Ledoux la conception des portes d’entrée de la ville, qu’il transforme en propylées à l’antique. Ces fameuses barrières de Paris, inspirées de Palladio, parsemaient alors la campagne : il en reste quatre — la rotonde de la Villette, devenue lieu culturel, la barrière de Denfert-Rochereau avec le musée de la Libération et l’entrée des catacombes, les deux pavillons de la place de la Nation, et celle du parc Monceau.
Louis XVI, fidèle à la logique de « prendre au large », englobe ainsi de vastes terrains encore vides, qui formeront plus tard les arrondissements jusqu’au XIIème. C’est un geste urbanistique majeur : une rationalisation du territoire, un agrandissement et un embellissement de Paris. Il faut y ajouter un autre apport méconnu : les lettres royales de 1784, qui amorcent une réflexion sur l’élargissement des rues et sur le rapport entre la hauteur des maisons et leur largeur — ce qu’on appellera plus tard le prospect. L’idée que des rues étroites ne doivent pas être bordées de bâtiments trop hauts paraît évidente aujourd’hui, mais elle marque à l’époque une rupture : l’État commence à réguler l’espace urbain dans un souci d’hygiène et de lumière. C’est aussi sous son règne qu’on retire les cimetières de l’intérieur de Paris. Louis XVI ordonne le transfert des ossements du cimetière des Innocents vers les anciennes carrières, donnant naissance aux catacombes. Ce geste, mal perçu par le clergé, est symboliquement fort : il marque la sortie des morts de la ville des vivants. Plusieurs écrivains y verront une rupture historique — Philippe Muray dans Le XIXème siècle à travers les âges, ou Süskind dans Le Parfum. Ce moment est essentiel dans l’histoire de Paris. Malgré la Révolution qui efface son œuvre, Louis XVI a profondément transformé la capitale. Il la connaît mal, il y vient peu, mais il a su, comme Louis XIV avant lui, y laisser une empreinte durable.

Philippe Meyer :
Entre Louis XVI et Napoléon, il y a peu de réformes parisiennes pendant la Révolution, mais l’intérêt de Bonaparte pour Paris se traduit par plusieurs réalisations. On cite souvent la Rue de Rivoli.

Alexandre Gady :
Oui, la rue de Rivoli est le premier grand percement, spectaculaire et monumental, bordant le jardin des Tuileries et le palais où Napoléon s’installe dès le Consulat. Mais il faut rappeler que la Révolution a représenté un immense gâchis pour Paris : la nationalisation des biens du clergé avait mis entre les mains de l’État près d’un cinquième du sol de la capitale, et pourtant, rien n’a été vraiment fait. Certes, en période de guerre civile et de guerre extérieure, on a d’autres préoccupations que l’urbanisme, qui exige du temps, de la stabilité et beaucoup d’argent. Il existe bien un « plan des artistes », esquissé à partir du plan de Verniquet, imaginant de nouveaux percements — la rue de Rivoli, l’avenue de l’Observatoire — mais c’est davantage une réflexion esthétique qu’un projet fonctionnel : on cherche la perspective, la beauté, plus que la commodité. On détruit aussi plusieurs églises, allégeant la présence religieuse dans la ville. Faute de moyens, l’État revend les biens nationaux, et l’initiative privée reprend la main.
Napoléon entend rompre avec cette inertie. Il entreprend des travaux de glorification — l’église de la Madeleine, la colonne Vendôme, l’Arc de Triomphe —, parfois magnifiques, parfois écrasants. Mais il faut lui reconnaître une vraie politique d’édilité : amélioration des égouts, canal de l’Ourcq, création de fontaines, même si Paris manque encore d’eau. Voltaire s’en moquait déjà à propos de la fontaine de Grenelle : « beaucoup d’architecture, peu d’eau ». Napoléon s’intéresse aussi aux marchés publics, comme celui de Saint-Germain, dont le bâtiment a survécu, reconstruit plus tard. Mais quinze années de guerre contre l’Europe entière ne favorisent pas l’aménagement urbain. L’énergie napoléonienne, entravée par la guerre et la ruine du pays, laisse un creux dans l’histoire de Paris. C’est ce vide que combleront la Restauration et la Monarchie de Juillet.
Longtemps, l’historiographie a été paresseuse, présentant Haussmann comme surgissant d’un désert, une ville décrépite, telle que celle peinte par Balzac. C’est faux. Les années 1820-1840 sont au contraire d’une grande richesse intellectuelle. Faute d’argent, on y réfléchit beaucoup, on publie, on débat. Des préfets remarquables préparent le terrain : Chabrol de Volvic, polytechnicien, fondateur de la statistique administrative ; et surtout Rambuteau, « papa Rambuteau », préfet aimé des Parisiens, dont le peuple accompagna le déménagement en 1848 sans rien casser. Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, une idée mûrit : élargir les rues ne suffit pas, il faut percer. Ce concept du percement, apparu dans les années 1840, vise à redynamiser le vieux centre et à l’adapter aux besoins modernes. On peut y lire une logique économique : les propriétaires des vieux immeubles insalubres ont intérêt à l’expropriation, d’autant que la loi de 1841 leur est très favorable. Ainsi, l’idée qu’il faut détruire et reconstruire le centre de Paris s’impose. Mais cela exige une autorité forte. Ce sera celle du Second Empire : pas de contestation, discipline absolue. Et pour exécuter le programme, un homme efficace mais sans génie, et même un véritable butor : Haussmann.

Philippe Meyer :
Vous avez évoqué la manière dont les écrivains romantiques ont noirci l’image de la capitale et décrit ses conditions de vie misérables. C’est une constante : on parle toujours du manque de lumière, d’aération, de l’excès de population, du sous-équipement des immeubles. Mais il faut bien reconnaître que, dans beaucoup de quartiers, c’était vrai. Le Marais en est un bon exemple : il deviendra ce lieu d’accueil de tous les réfugiés et persécutés d’Europe centrale, qui s’y installeront, détruiront et reconstruiront à la hâte pour y trouver à la fois un logement et un lieu de travail. C’est d’ailleurs sur cet état de dégradation que Voisin et Le Corbusier s’appuieront, dans l’entre-deux-guerres, pour justifier leur plan : raser le Marais, entre autres, et y construire des sortes de petites Sarcelles.
Je me souviens que, lorsque j’ai commencé à travailler comme chercheur dans un centre de psychiatrie du XIIIème arrondissement, on m’avait demandé de dresser l’inventaire des conditions de vie de la population du secteur. À l’époque, les deux tiers des logements n’avaient qu’un point d’eau. Beaucoup étaient si exigus que, dans les familles, personne n’avait d’espace à soi : une seule pièce servait de salle à manger, de chambre, de tout. Les écrivains ont sans doute noirci le tableau, mais la misère urbaine était bien réelle.

Alexandre Gady :
Vous avez raison. D’abord, cette histoire du point d’eau est juste. Tous ceux qui ont connu les immeubles vétustes du centre de Paris, comme moi dans les années 1980 quand je travaillais dans le Marais, ont vu des situations assez baroques, très éloignées de nos standards actuels, mais typiques d’une grande partie du parc de logements français de l’époque. Il suffisait d’aller dans certaines villes de province pour constater les mêmes conditions, parfois encore visibles aujourd’hui dans des coins reculés. Je faisais surtout allusion à la littérature. Elle ne ment pas, vous avez raison, mais elle ne dit pas toute la vérité non plus. Il y a eu, bien sûr, les épidémies de choléra — celle de 1832, puis celle de 1854 au début du Second Empire — qui traduisent une réelle pathologie urbaine. Mais l’historiographie parisienne s’est trop appuyée sur ces sources littéraires, les prenant comme preuve de la misère, puisque « même les écrivains en parlaient ». C’est là, je crois, qu’il faut être prudent.
Il suffit d’observer le Paris de 1840 dans la ville d’aujourd’hui. J’habite la Nouvelle-Athènes, dans le neuvième arrondissement : un quartier constitué aux deux tiers à cette époque. Les immeubles ont été modernisés, quelques constructions récentes se sont ajoutées, mais la différence reste infime. Dans le centre, beaucoup a été démoli sous Napoléon III, puis pendant les Trente Glorieuses, mais une grande partie du tissu urbain actuel remonte encore au XVIIème, au XVIIIème ou au début du XIXème siècle. Je voulais simplement rappeler, peut-être par provocation, qu’il est trop facile de prendre la noirceur littéraire pour une réalité totale et de s’en servir pour justifier les grands travaux. Les choses sont plus complexes : sous le Second Empire, il y a aussi une prise de pouvoir politique, une remilitarisation de la ville. Et la preuve, c’est qu’Haussmann et Napoléon III ne règlent pas la question de l’insalubrité. Ils la repoussent simplement. Elle réapparaît dans les années 1930 avec les fameux « îlots insalubres » qui préoccupent alors l’administration, et avec la zone non aedificandi — ces 5000 parcelles de cabanes qui formaient le plus grand bidonville encerclant une capitale mondiale, rasé entre 1942 et 1973 pour laisser place au boulevard périphérique et à ses annexes.

Philippe Meyer :
Nous n’avons pas encore évoqué le caractère ridiculement petit de la superficie de Paris, y compris aujourd’hui, et même après les annexions.

Alexandre Gady :
Quand je disais « grande », c’était effectivement en parlant de sa réputation, pas de sa taille. Après l’opération de Louis XVI, il y a eu celle de Napoléon III, en 1860, qui a procédé à un nouvel agrandissement. Il s’est appuyé sur une enceinte militaire construite entre-temps par Louis-Philippe, située au-delà de Paris. Napoléon III a donc fait coïncider la carte administrative et la carte militaire, ce qui, au fond, était logique, même si l’opération n’a pas la puissance conceptuelle de celles de Philippe Auguste, de Louis XIV ou de Louis XVI.
Cette extension donne à Paris sa forme actuelle — cette forme de cerveau, comme l’a dit un poète — et sa superficie inchangée depuis 1860. C’est une singularité : aucune autre grande capitale occidentale n’est restée figée ainsi. Berlin est devenu « Grand Berlin » bien plus tôt, Londres « Grand Londres » également. Ce qu’on appelle aujourd’hui le Grand Paris a pourtant une première maturation intellectuelle dès les années 1920-1930, passionnante et méconnue. Le département de la Seine, à l’époque, sauve le parc de Sceaux pour en faire l’un des futurs grands parcs du Grand Paris, un « jardin des pauvres gens », destiné à offrir de la verdure à une Île-de-France qu’on imaginait déjà entièrement bâtie et industrialisée.
Le Grand Paris ressurgit au début du XXIème siècle, avec le projet lancé par le président élu en 2007. Il se concrétise aujourd’hui sous nos yeux avec les nouvelles lignes de métro. Pour une fois, on peut se réjouir de voir nos impôts bien utilisés : les gares confiées à de grands architectes, les œuvres d’art qui les accompagnent, et surtout, la transformation profonde qu’elles vont opérer dans l’histoire de l’Île-de-France. Ce réseau changera tout. Le RER traversait Paris, mais les lignes 15, 16, 17 et 18 permettent désormais de contourner la capitale. Pascal Bruckner avait écrit, à propos de Châtelet-Les Halles, que c’était le lieu où l’on pouvait « passer sans s’arrêter » ; désormais, on pourra passer sans même y entrer. Cela va modifier en profondeur le rapport entre Paris et sa périphérie, mais aussi celui des Parisiens avec l’extérieur. Car on le sait bien : pour un Parisien, franchir le périphérique reste un acte presque traumatique. Cette fois, les choses vont vraiment changer.

Philippe Meyer :
Il faut ajouter que beaucoup de banlieues ont longtemps servi de débarras à Paris. On y a relégué les pauvres, en y construisant des logements à bas coût, et on y a transféré les activités industrielles polluantes ou indésirables. Mais il faut se souvenir que ces activités ont perduré dans Paris même bien plus longtemps qu’on ne le pense. Panhard n’a quitté le XIIIème arrondissement qu’en 1968, alors que son usine se trouvait place d’Italie. À la fin des années 1960, les raffineries Say fonctionnaient encore place de Rungis, dans le sud du même arrondissement. La disparition complète de l’industrie du territoire parisien est donc un phénomène très récent. Certains, encore aujourd’hui, ont connu ce Paris industriel. Mais nous avons sauté Haussmann, pour lequel, je crois, vous avez une tendresse … que nos auditeurs vont bientôt pouvoir constater.

Alexandre Gady :
J’ai beaucoup travaillé sur Haussmann. C’est un personnage fascinant, central, et il se passe avec lui quelque chose d’important. Mais, à force de l’étudier, je me suis progressivement détaché de l’admiration un peu pavlovienne dont il fait l’objet, en observant de plus près son fonctionnement et la manière dont l’historiographie l’a façonné.
Haussmann a d’abord eu beaucoup de chance. La première, c’est que son maître, Napoléon III, a été renversé par la République, qui a fait de lui une figure honnie. En effaçant Napoléon III, on pouvait mieux glorifier son exécutant. C’est un phénomène classique : Colbert a éclipsé Louis XIV, Richelieu Louis XIII. L’historiographie républicaine a diabolisé Napoléon III jusqu’à Philippe Séguin, mais elle a épargné Haussmann, qui tiendrait pourtant aujourd’hui des positions très droitières. Dans les années 1920, un maire socialiste, André Morizet publie même un livre pour dire qu’Haussmann, c’est formidable. Il admire son efficacité, sa capacité à « avancer et tracer des rues ». C’est déjà révélateur.
Deuxième coup de chance : Haussmann a publié ses mémoires de son vivant (en 1891), alors que tous les autres acteurs étaient morts. Personne ne pouvait plus le contredire. Évidemment, il y raconte qu’il a été l’homme providentiel sans qui rien n’aurait été fait. Il raccourcit, il invente, et il ment même à plusieurs reprises. On l’a découvert grâce à des archives retrouvées à la fin des années 1990 : celles d’une famille qui avait conservé les papiers d’un personnage oublié, le comte Siméon, nommé par Napoléon III pour transformer Paris avant Haussmann.
En étudiant les décennies 1830 à 1850, riches en projets de réforme urbaine — sur les percements, les expropriations, les financements — on voit que tout était déjà en gestation. Louis-Napoléon Bonaparte, avant l’Empire, alors qu’il est encore président, y réfléchit activement. La chronologie a donc changé : tout commence non en 1853, comme on l’a longtemps dit, mais vers 1849-1850, sous la Deuxième République. Un chercheur américain, Pinkney, l’a montré dès 1953 : c’est Napoléon III, pas Haussmann, qu’il faut considérer comme le véritable initiateur du Paris moderne. Et derrière lui, une équipe d’esprits brillants, dont le comte de Persigny, inventeur du système financier et juridique qui rendra la transformation possible. C’est lui qui, sur ordre de Napoléon III, cherche l’homme d’exécution. Il trouve le préfet de Bordeaux, Haussmann, et le décrit ainsi : « vulgaire, ne parlant que de lui, un vrai butor. » Parfait, conclut-il, « c’est exactement ce qu’il faut pour effrayer les bourgeois louis-philippards de Paris. »
Avant lui, le comte Siméon avait élaboré des plans d’embellissement, non de modernisation : percements, harmonisation des rues, projets souvent plus intelligents que ceux qu’Haussmann mènera. Mais Haussmann évince peu à peu les architectes au profit des ingénieurs, et l’esthétique au profit de la technique. L’administration, la politique, la gestion militaire remplacent la réflexion sur la beauté urbaine. C’est une rupture majeure : la modernisation prend le pas sur l’embellissement.
Ce basculement, ce traumatisme, la photographie l’a révélé. Haussmann lui-même commande une campagne de clichés « avant/après », pour montrer l’horreur passée et le chef-d’œuvre achevé. Ironie du sort : les images de l’ancien Paris, réalisées par Charles Marville pour la préfecture, sont devenues les plus émouvantes, celles qui nourrissent la nostalgie. On connaît aujourd’hui le Paris d’Haussmann en marchant dans ses rues, mais c’est celui d’avant, figé par Marville puis Atget, qui continue de faire rêver. C’est en voyageant à l’étranger qu’on mesure la chance que nous avons. Il y a quelques années, j’ai participé à un colloque à Berlin, à la Technische Universität, sur les transformations contemporaines de Paris et du Grand Berlin de Guillaume II. Mes collègues allemands ouvraient de grands yeux à mesure que je projetais les clichés de Marville : ils n’avaient absolument pas d’équivalent. Cela montre qu’en France, le sentiment de perte est apparu très tôt. C’est lui qui a conduit à la création des sociétés d’amis des monuments parisiens, puis de la Commission du Vieux Paris, fondée en 1898. L’idée était déjà de considérer Paris comme un trésor patrimonial et de veiller à ne pas trop malmener la vieille dame. Haussmann lui-même en avait conscience, puisqu’il passait son temps à démolir en douce des bâtiments qu’on lui avait interdits de toucher. C’est d’ailleurs Napoléon III qui a dû l’arrêter à plusieurs reprises. Il lui a notamment interdit d’élargir le quai de Conti en détruisant la bibliothèque Mazarin et le pavillon qui lui fait face, l’un des monuments majeurs de l’architecture française du XVIIème siècle. Haussmann n’avait aucune sensibilité artistique et agissait avec une brutalité administrative totale. Napoléon III a dû plusieurs fois freiner ses ardeurs, avant de le renvoyer en 1870, mais pour des raisons avant tout politiques, liées à des élections perdues.
Ce « moment hausmannien » mérite donc d’être regardé différemment. On lit souvent qu’Haussmann a créé tous les parcs de Paris — en réalité, il en a détruit plus qu’il n’en a aménagé. Des historiens avaient déjà fait la balance dès les années 1930, mais c’est peu connu. On lui attribue aussi la construction de 80. 000 immeubles, alors que Paris compte le même nombre de parcelles : l’idée est absurde. Haussmann n’a rien construit lui-même ; en bon préfet, il a fait tracer des rues, puis vendu les terrains aux promoteurs.
Il y a donc eu une sorte de mythe du surhomme, d’un Haussmann visionnaire qui aurait, à lui seul, fait basculer Paris dans la modernité. C’est séduisant sur le plan symbolique, mais historiquement, il faut regarder les choses avec un peu plus de rigueur.

Philippe Meyer :
La transformation haussmannienne de Paris n’a pas été menée à terme. Où s’est-elle arrêtée ? Qu’est-ce qui n’a pas pu être achevé, à cause de la guerre et du paiement des cinq milliards de francs-or exigés par les Prussiens ?

Alexandre Gady :
C’est une question passionnante. On a longtemps répété qu’Haussmann avait « tracé toutes les rues de Paris ». Or, quand on s’y promène, on découvre quantité d’immeubles datés de 1880 ou 1890. En réalité, il faut distinguer trois niveaux dans l’haussmannisme.
Le premier, ce sont les réalisations menées intégralement de son vivant, à l’époque de sa splendeur. Le boulevard de Sébastopol, par exemple, prévu avant lui mais exécuté sous sa direction, relie la Seine au boulevard du cours de Louis XIV. Le boulevard Saint-Michel, également entièrement réalisé sous le Second Empire, avec des destructions massives, constitue le grand axe nord-sud, le nouveau cardo romain. Voilà du pur Haussmann.
Le deuxième type, ce sont les percements qu’il a initiés mais qui ont été achevés sous la Troisième République, souvent par nécessité. Une fois un quartier rasé et une rue à moitié ouverte, il fallait bien terminer. L’avenue de l’Opéra en est un exemple : deux tronçons seulement avaient été réalisés du vivant du préfet.
Enfin, il y a la troisième catégorie, la plus fascinante : les voies jamais réalisées. En consultant les plans conservés autrefois dans les services techniques de la mairie, au centre Morland, on découvre des projets restés à l’état d’ébauche. Et certains font froid dans le dos. Contrairement à ce qu’on dit parfois, Haussmann n’a pas « sauvé » le Marais : il n’a simplement pas eu le temps de le détruire. Parmi ces projets abandonnés, le plus spectaculaire est celui de la rue de Solferino, aujourd’hui limitée à un petit tronçon entre la Seine et le boulevard Saint-Germain. Elle devait se prolonger jusqu’à Montparnasse. Sur son tracé projeté se trouvait notamment l’hôtel de Matignon, que l’on comptait exproprier — un grand jardin permettant de percer une nouvelle voie avec des immeubles de part et d’autre. L’haussmannisme est donc un chantier inachevé. Comme le disait André Chastel, on l’a aimé jusqu’à plus soif parce qu’on a poursuivi son œuvre aussi longtemps que possible. L’exemple le plus célèbre de cet inachèvement est la rue de Rennes, qui devait rejoindre la Seine. Elle commence aujourd’hui au numéro 44, mais le numéro 2 aurait dû se situer à la place de la Monnaie, ou entre celle-ci et l’Institut. On imagine ce qu’il serait resté de ces monuments … Autre projet abandonné : la prolongation de la rue Étienne-Marcel, censée traverser le Marais. C’est là que, pour la première fois, l’administration comprend que l’haussmannisation ne peut plus aller plus loin. Le sentiment patrimonial s’est installé : les Parisiens disent « stop ». La société civile, les écrivains, les architectes, les poètes reprennent la main et mettent fin à la logique du grand percement. C’est à ce moment-là, dans les arrière-cours du VIème arrondissement et du Marais, que Paris entre dans une nouvelle ère.

Philippe Meyer :
Alexandre Gady, je vous propose que nous marquions une pause, histoire de reprendre des forces, avant de repartir avec vous sur les progrès de l’historiographie, l’essor des études littéraires et sociologiques consacrées à Paris, et quelques thèmes qu’on pourrait aborder ensemble — par exemple, sans vouloir offenser personne, les églises et le métro.

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