Municipales : antichambre de 2027 ou élections locales ? / Quatre années de guerre : effets sur la Russie / n°444 / 1er mars 2026

MUNICIPALES : ANTICHAMBRE DE 2027 OU ÉLECTIONS LOCALES ?

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Les élections municipales se tiendront les 15 et 22 mars prochains. Il s’y mêlera enjeux locaux et nationaux, peut-être d’autant plus que, cette année, le vote se tient tout juste un an avant l'élection présidentielle, un cas de figure qui ne s'est présenté qu'en 1965 et en 2001.
Selon Émeric Bréhier, directeur de l'Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean Jaurès, si LFI et le RN ont beaucoup à gagner de ces élections et chercheront à en faire un enjeu national, à l’inverse, le PS et LR essaieront avant tout de conserver les villes qu’ils détiennent, pour montrer qu’ils restent des partis qui comptent, qui ont une base locale solide et surtout qu’ils peuvent avoir une carte à jouer lors de la présidentielle. Alors que les regards se concentrent beaucoup sur les grandes villes, l’un des enjeux de ces élections devrait être le sort de nombre de moyennes et de petites municipalités qui pourraient basculer à l’extrême droite, mais, le Rassemblement national aborde les municipales avec l’onction des sondages nationaux, mais un ancrage local toujours fragile. Le parti de Jordan Bardella détient moins de 15 villes, dont une seule de plus de 100.000 habitants. Officiellement : pas d’objectif chiffré avancé, ni de villes visées.
Au Havre, l’ancien Premier ministre, Édouard Philippe candidat à la présidentielle 2027, avait commencé par lier son destin national à cette échéance locale. Un pari risqué. « Si j’échouais à convaincre les Havrais (...), je ne serais pas dans une bonne position pour espérer convaincre les Français », avait-il prévenu. Il semble revenu de cette position. Dans le camp présidentiel, en revanche, on semble déjà vouloir oublier ce scrutin avant même qu'il n'ait lieu, tant il s'annonce comme un révélateur de la faiblesse du macronisme à l'échelle locale.
Selon un sondage Odoxa-Mascaret publié mardi pour Public Sénat et la presse régionale, 55 % des Français souhaitent l'élection d'un autre maire plutôt que la réélection de leur maire actuel au scrutin des 15 et 22 mars. Cette aspiration au changement est motivée par des enjeux locaux, en premier lieu : 76 % des sondés affirment qu'ils se prononceront en fonction d'enjeux « spécifiques à leur commune », tandis que 24 % auront des enjeux nationaux en tête. Ce dernier score est en progression de 5 points par rapport au mois de novembre, preuve, pour l’institut de sondage que ces municipales, premières élections convoquées après les législatives anticipées de juin 2024, dessineront la ligne de départ de la campagne pour l'élection présidentielle. C'est parmi les sympathisants de LFI (28 %) et du RN (27 %) que se trouvent le plus d'électeurs qui choisiront leur maire avec l'Élysée en point de mire.

QUATRE ANNÉES DE GUERRE : EFFETS SUR LA RUSSIE

Introduction

Philippe Meyer :
Après quatre ans de guerre en Ukraine, selon les évaluations concordantes des chercheurs et des services de renseignement occidentaux, on compte plus d’un million et demi de soldats russes hors de combat : morts, blessés, prisonniers et disparus. Sur le terrain, d'après DeepState, collectif ukrainien de cartographie en sources ouvertes, la Russie a occupé en 2025 moins de 1 % du pays ukrainien. Analyses corroborées par l'Institut pour l'étude de la guerre. Mi-février, le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, évoquait environ 65.000 soldats russes tués ou blessés en l'espace de deux mois, qualifiant ces pertes de « folles ». Pour les alliés de l'Ukraine, ces chiffres interrogent la capacité de Moscou à maintenir durablement son effort de guerre sans décision politiquement risquée, comme une nouvelle vague de mobilisation.
D’autant que l’économie russe se dégrade. Si au cours des premières années de guerre, dopée par le complexe militaro-industriel, l’économie russe a enregistré des croissances supérieures à la moyenne européenne, aujourd’hui, les signaux virent au rouge. Pour résorber la hausse du déficit budgétaire, qui devrait dépasser les 3,5 % à 4,4 % du PIB en 2026, le gouvernement doit financer un budget de la défense qui, en hausse de 30 % sur 2025-2027, engloutit 40 % des dépenses. Les revenus des hydrocarbures, qui composent l’habituel poumon économique du pays, s’effondrent à cause de la baisse des cours mondiaux et des effets des sanctions obligeant à vendre avec une décote. Le gouvernement cherche donc d’autres sources de revenus. Les consommateurs russes sont confrontés à l’inflation (5,6 % officiellement, bien au-delà de 10 % en réalité), la hausse des défauts de crédits bancaires, et la réduction des heures travaillées dans les usines.
La guerre menée contre l’Ukraine s’accompagne d’une mise au pas de plus en plus violente de la société russe. Le taux de popularité de Vladimir Poutine ne semble pas fléchir : plus de 80 % des Russes disent approuver son action, selon Levada, le centre d’études d’opinion indépendant de l’Etat. Un chiffre à prendre cependant avec précaution comme dans tout pays où, sans liberté d’expression, les sondages sont menés dans un climat de peur et de délation. Sans opposition politique ni critiques dans la presse, sans société civile ni débats publics parmi les élites, cette popularité apparente cache une réalité : en quatre ans, la chape de plomb imposée par le Kremlin s’est alourdie. La répression ciblant une prétendue « cinquième colonne » s’est intensifiée : les défenseurs des droits humains recensent entre 3.000 et plus de 4.600 prisonniers politiques. Sur les écrans de télévision et sous les préaux des écoles, la propagande déroule son message : comme Staline, Poutine combat le nazisme ; comme durant la Grande Guerre patriotique, les opposants sont des traîtres.

Les brèves

Colonne

Philippe Meyer

"Ce livre d’Adrien Bosc reconstitue le passage de la philosophe Simone Weil en Espagne au début de 1936, à partir de très peu de ses propres écrits mais de nombreux témoignages de ceux qui l’ont côtoyée durant ces quelques mois marqués par son engagement et par l’accident qui l’obligea à quitter le front après s’être gravement brûlée. Le récit s’appuie notamment sur une lettre admirable adressée à Bernanos, qu’il conserva toute sa vie aux côtés de celle d’un évêque, preuve de l’impact qu’elle eut sur lui au moment où, après avoir cru devoir soutenir Franco, il rompait radicalement avec ses convictions initiales pour dénoncer l’inhumanité de la guerre civile espagnole. On y retrouve l’écho de cette phrase terrible, « Pire que la férocité des brutes, il y a la férocité des lâches ». C’est un court ouvrage, aujourd’hui disponible en poche, d’une grande intensité morale et intellectuelle, qui m’a fortement impressionné."

Le nouveau pouvoir évangélique

Philippe Meyer

"Et puis cet ouvrage de Sébastien Fath, qui propose une analyse très éclairante de la montée en puissance du mouvement évangélique, non seulement aux États-Unis mais à l’échelle mondiale, en montrant comment ce courant religieux est devenu un acteur politique, culturel et social majeur. Le livre permet de comprendre les ressorts historiques, sociologiques et géopolitiques de cette influence croissante, souvent mal perçue en Europe. Il constitue une base précieuse pour appréhender un phénomène appelé à jouer un rôle durable dans les équilibres internationaux contemporains, au point que nous y reviendrons prochainement avec son auteur dans une émission thématique. "

Les espions du président

Marc-Olivier Padis

"Cet ouvrage d’Antoine Izambard et Pierre Gastineau s’inscrit dans le renouvellement des enquêtes sérieuses consacrées au monde du renseignement, devenu depuis quelques années un véritable objet d’analyse journalistique et académique. Les deux auteurs, journalistes à Intelligence Online, prennent pour point de départ l’attention singulière portée par Emmanuel Macron aux services de renseignement, contrastant avec l’intérêt plus limité que leur accordaient nombre de ses prédécesseurs, sauf lorsqu’ils étaient directement concernés. Le livre montre combien les enjeux internationaux structurent désormais l’activité de ces services, depuis la guerre en Ukraine, mal anticipée par la France, jusqu’aux revers africains marqués par une série de coups d’État ayant affaibli l’influence française. Il aborde aussi la montée en puissance du renseignement économique, devenu une priorité stratégique, et permet ainsi de comprendre concrètement la place centrale qu’occupe aujourd’hui le renseignement dans la conduite de la politique française."

Inflexions (revue)

Akram Belkaïd

"Cette revue de l’armée de terre, ouverte aux civils, propose à chaque numéro une réflexion approfondie autour d’un thème unique, et le dernier numéro, consacré au ralentissement m’a particulièrement retenu. J’y ai lu un article remarquable du général de corps d’armée Michel Yakovlev consacré à la notion de syncope appliquée aux armées, entendue au sens musical du jazz : cette rupture volontaire du rythme qui permet, paradoxalement, de reprendre l’initiative. Il montre comment, dans l’histoire militaire, savoir ralentir, temporiser ou attendre peut devenir une condition de la victoire, de Napoléon jusqu’à certains commandements français de la Première Guerre mondiale. Cette réflexion résonne directement avec les interrogations contemporaines sur l’attitude des Occidentaux face à la guerre entre l’Ukraine et la Russie : que signifie attendre, et l’attente peut-elle constituer une stratégie ? C’est une revue toujours stimulante, qui aborde des sujets rarement traités ailleurs et offre des perspectives intellectuelles inattendues."

Rêveries de pierres : poésie et minéraux de Roger Caillois

Nicole Gnesotto

"Cette exposition, gratuite — ce qui devient suffisamment rare pour être souligné — se tient dans la remarquable École des Arts Joailliers, installée sur les Grands Boulevards dans le bâtiment du musée Grévin, aujourd’hui transformé par Van Cleef & Arpels en un lieu consacré à la culture de la pierre et du bijou. Après une très belle exposition consacrée aux perles, le musée présente, en partenariat avec le Muséum d’histoire naturelle, près de deux cents pierres issues de la collection personnelle de Roger Caillois, dont j’ignorais qu’il fut non seulement ethnologue et sociologue, mais aussi passionné de minéralogie. L’exposition révèle le dialogue qu’il établissait entre science, imaginaire et poésie, à travers des onyx, agates, marbres, fluorites ou cristaux dont les formes évoquent des paysages entiers — l’affiche, intitulée Cime, montre ainsi un onyx ressemblant à une montagne chinoise. Les textes de Caillois accompagnent ces pierres et invitent à une véritable méditation esthétique, notamment lorsqu’il écrit que le cristal, contrairement aux âmes, ne projette pas d’ombre, observation que l’on vérifie presque physiquement en parcourant l’exposition, d’une beauté saisissante."

Denise Bellon, un regard vagabond

Lucile Schmid

"Cette exposition du Musée d’art et d’histoire du judaïsme, consacrée à la photographe Denise Bellon, permet de redécouvrir une photographe née en 1902 qui a traversé tout le XXe siècle en embrassant presque toutes les dimensions de son art. On y voit d’abord ses images de l’entre-deux-guerres, notamment des corps féminins photographiés avec une liberté et une modernité saisissantes, nourries par sa proximité avec le mouvement surréaliste et André Breton, qu’elle retrouvera encore en 1960 lors des prises de vue au désert de Retz. Mais l’exposition montre aussi la photographe engagée et journaliste, attentive aux réalités du monde, documentant la Finlande, l’Afrique coloniale ou encore, en 1945, les orphelins de la Shoah. Certaines images sont devenues profondément symboliques, comme ce photomontage de la baignoire d’Henri Langlois remplie de bobines de films sauvées pendant la guerre. À travers ses travaux de photographie sociale, ses portraits, ses reportages et son travail de photographe de plateau aux côtés de sa fille, apparaît une femme libre, attentive aux visages et aux mondes fragiles ou disparus — de la communauté juive de Djerba à tant d’existences que seule la photographie permet désormais de continuer à regarder."