Notre dépendance vis-à-vis des États-Unis / n°441 / 8 février 2026

NOTRE DÉPENDANCE VIS-À-VIS DES ÉTATS-UNIS

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
La détérioration des relations transatlantiques souligne les dépendances de l’Europe dans des secteurs stratégiques vis-à-vis des États-Unis. L’énergie provenant de la Russie a été remplacée par des flux américains, et on a du mal à voir comment les remplacer : en 2025, 59 % de nos importations de gaz (GNL) provenait des États-Unis. Dans la Défense, l’Europe est tributaire des États-Unis, qui sont le premier producteur d’armes au monde.  Selon la Commission européenne,  63% des achats d’armement de l’UE proviennent des États-Unis. Quand le Danemark, la Norvège, la Belgique ou l'Allemagne achètent des chasseurs bombardiers américains F-35, ils dépendent de leur fournisseur pour nombre d’aspects de leur utilisation. Dans le domaine spatial, alors que Soyouz est banni depuis le début de la guerre en Ukraine, les Européens, pour mettre en orbite leurs satellites, n’ont pas d’autre choix que de passer par SpaceX, la société d’Elon Musk. Pour des services civils, comme les télécommunications, passer par un Américain est acceptable. Mais c’est impensable pour les communications militaires. Alors que la guerre sévissait en Ukraine, le ministère français des armées a dû attendre que la nouvelle fusée soit disponible, début 2025, pour lancer son satellite CSO-3 et compléter, enfin, sa constellation militaire d’observation depuis l’espace.
Dans les services, numériques et technologiques, au-delà des applications comme WhatsApp ou Facebook, propriétés du géant Meta, de l’IA  ChatGPT, ou du moteur de recherche Google, l’enjeu central se situe dans le cloud. Le stockage et le traitement de nombreuses données européennes reposent sur des géants comme Amazon Web Services, Microsoft et Google. 70% du cloud utilisé en Europe vient des entreprises américaines. Ces infrastructures sont largement utilisées dans les administrations, les hôpitaux, et dans de nombreuses entreprises privées. Quant aux data centers, selon  une étude du cabinet McKinsey, les États-Unis détiennent environ 40% des parts du marché mondial.
En rétorsion à l’émission d’un mandat d’arrêt international contre le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, l’accès aux services numériques de neuf magistrats de la Cour pénale internationale a été coupé. Dans le secteur financier, Visa et MasterCard, tous deux américains, assurent aujourd’hui selon la BCE 61 % des paiements par carte effectués dans la zone euro. Le dollar demeure incontournable dans les transactions et dans les bilans des banques européennes - ce qui rend l'Europe dépendante à la Réserve fédérale américaine. Certes, l'UE détient une part significative de la dette américaine : environ 40 % des bons du Trésor détenus à l'étranger. Toutefois, si une vente massive de bons du Trésor par des détenteurs étrangers pourrait exercer une pression haussière sur les taux américains, elle entraînerait également une baisse de leur valeur, donc des pertes pour les détenteurs européens.

Les brèves

Perlefter, histoire d’un bourgeois, roman et nouvelles

David Djaïz

"Je voudrais recommander ce roman de Joseph Roth, récemment publié en français. Kundera rappelait que les Français connaissent Kafka et Musil, mais qu’il existe derrière eux tout un continent — celui de la littérature d’Europe centrale et orientale, notamment juive — avec des figures comme Imre Kertész, Hermann Broch ou Roth lui-même, auteur de La Marche de Radetzky. Ce livre retrace l’itinéraire d’un bourgeois d’Europe centrale ; je n’en dirai pas davantage, sinon qu’il est magnifique. Sa lecture — comme celle de Roth en général — fait mesurer combien la destruction de ce foyer intellectuel qu’était la littérature juive d’Europe orientale a constitué une perte immense pour l’Europe du XXème siècle, tant elle en était l’un des poumons intellectuels."

Dictionnaire amoureux des Juifs de France

Jean-Louis Bourlanges

"Je voudrais recommander ce livre que vient de publier Denis Olivennes. Je le trouve précieux et admirable, parce qu’il est pénétré de l’amour réciproque entre les Juifs et la France — et, dans une période où les relations sont aigries, vindicatives, cette respiration fraternelle fait du bien. C’est un dictionnaire, donc on y circule d’entrée en entrée, et cela permet de saisir des nuances : l’opposition entre le philo-judaïsme intellectuel de Pascal et l’antisémitisme brutal de Bossuet, l’analyse de l’antisémitisme, les parallélismes subtils entre le sentiment de perdition des Juifs de France et celui d’autres marginalisations. Le point essentiel est que la France a été le pays qui a le plus tôt et le plus fortement intégré les Juifs dans la communauté politique. On réduit parfois la France à l’affaire Dreyfus pour y voir la preuve de l’antisémitisme ; j’y vois au contraire la force des principes républicains arrachant un capitaine juif à la fureur antisémite. Des figures comme Pierre Mendès France l’illustraient encore dans les années 1930. Ce livre communie dans cette relation positive entre judaïsme français et République ; il apporte apaisement, sérénité, confiance — une parole positive après tant de pessimisme."

L’Europe, un État qui s’ignore

Nicole Gnesotto

"Je reste sur l’Europe en recommandant ce court livre de Sylvain Kahn, publié récemment aux éditions du CNRS. Il appartient à cette jeune génération d’intellectuels qui travaillent sérieusement sur l’Europe ; historien, professeur à Sciences Po, il s’empare de ce que Jacques Delors appelait autrefois un « objet politique non identifié ». Il replonge dans l’histoire des États européens et de leurs héritages pour comprendre ce qu’est devenue l’Union européenne, ni État fédéral ni confédération. Sa formule me paraît très juste : c’est le seul État au monde construit ni sur la puissance ni sur la nation. C’est un livre stimulant, éclairant, qui aide à penser autrement la singularité de la construction européenne."

Opération Sabre

Antoine Foucher

"Je recommande cette très belle série d’Arte, qui retrace l’assassinat du Premier ministre serbe Zoran Đinđić et l’enquête qui a suivi. Il avait combattu la corruption dans la Serbie post-Milosević ; c’est à la fois un récit poignant et un véritable thriller politique, remarquablement construit. Au terme du huitième épisode, on entend un court discours de Đinđić — une vingtaine de secondes — dont la résonance est universelle : « on ne changera pas la Serbie si on ne se change pas nous-mêmes Pour que la Serbie change, chacun de nous doit changer dans notre approche des problèmes, notre mentalité, nos habitudes de travail, car la Serbie est la somme de chacun d'entre nous Nous devons comprendre que c'est notre pays si nous considérons que notre pays est un corps étranger et que seul ce qu'on possède est à nous, nous finirons par perdre l'un et l'autre. Si quelqu'un pratique la corruption, même si ça ne nous concerne pas, il viole les lois du pays et crée un pays sans loi ni loi A chaque fois, ça affaiblit chacun d'entre nous et il faut le combattre Une nation ne peut faire de mauvais choix politique sans en payer le prix. »"

Alerte sur le patrimoine

Philippe Meyer

"Je recommande « Alerte sur le patrimoine », un petit livre de Maryvonne de Saint-Pulgent, pour laquelle je nourris une admiration affectueuse. Il est publié par Gallimard dans sa collection Tracts. Vous avez sans doute entendue Mme de Saint Pulgent dans nos suppléments (nos badas) du mercredi à propos de son ouvrage sur Notre-Dame et elle reviendra bientôt parler de son livre "Les musiciens et le pouvoir en France », sous-titré de Lully à Boulez. Ancienne directrice du patrimoine dont elle rappelle qu’il est l'or noir de la France, elle dresse un tableau aussi inquiétant que documenté de l’état de cette richesse — des églises rurales à l’Opéra Bastille, du Louvre aux grands monuments nationaux —, mais elle ne se contente pas d’établir les responsabilités, elle explore les moyens d’améliorer la situation, de trouver les financements indispensables, et d’affronter aussi bien les conséquences du surtourisme que celles de la folie des grandeurs de nos dirigeants. Aussi inattendu que cela puisse paraître, on sourit souvent à lire « Alerte sur le patrimoine » car, même si l'on devrait plutôt pleurer des inconséquences des politiques, leur récit détaillé et impitoyable en fait ressortir ce qu’elles ont de bouffon. "