Pandémie : comment gérer un pari perdu ? / Israël : un puzzle électoral / n°186 (28 mars 2021)

Pandémie : comment gérer un pari perdu ?

Introduction

Philippe Meyer :
Nous avons perdu avec Bertrand Tavernier un ami de toujours ; chacun mesure quel cinéaste et quel homme il était, affamé de connaissances, de rencontres, de partage. Nous remettrons en ligne une conversation que nous avons eue avec lui sur le cinéma et la guerre de 1914-1918, sur laquelle il réalisé deux films inoubliables, La vie et rien d’autre, et Capitaine Conan.
Les échos de sa disparition donnent lieu sur les réseaux sociaux à des hommages étonnamment nombreux et extrêmement émouvants. Pour exprimer notre chagrin, ces quelques vers de Lamartine, extraits de ses Pensées des morts :

« C’est un ami de l’enfance
Qu’aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence
Pour appuyer notre cœur ;
Il n’est plus : notre âme est veuve
Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié :
"Ami si ton âme est pleine,
De ta joie ou de ta peine
Qui portera la moitié ?"
 »

Le 29 janvier, le président de la République s'est affranchi de la demande d'une grande partie du corps médical qui appelait à un reconfinement national. Le 1er mars, il a demandé aux Français de tenir encore « quatre à six semaines ». Puis les contaminations sont reparties à la hausse : Emmanuel Macron a pris acte de ce que le virus restait le « maître des horloges ». Le 18 mars le Premier ministre a annoncé le confinement de 16 départements, portés à 19 le 25 mars. Au mot de « confinement », l'Élysée préfère l’expression « mesures de freinage supplémentaires » et affirme avoir cherché « la proportionnalité et un juste équilibre », incluant « des choix forts », comme le maintien de l’ouverture des écoles. Le 25 mars, Emmanuel Macron a estimé avoir « eu raison de ne pas reconfiner la France » fin janvier. Malgré les avis des épidémiologistes, le télétravail n’est qu’un sujet d’exhortation. Les nouvelles mesures sont peu compréhensibles et prises en désordre : la liste des commerces fermés est passée de 110 000 à 90 000. Les attestations de déplacement qui semblaient issues d’un sketch de Pierre Dac ne sont plus exigibles que dans de rares situations, tandis qu’un nouveau slogan gouvernemental « dehors en citoyen, dedans avec les miens » moissonne les quolibets et les parodies.
Cette « troisième voie » choisie par le gouvernement fait l’objet de nombreuses critiques. L'opposition parle d’« échec » de la stratégie sanitaire, de « retard » de la politique vaccinale, des « ratés » du pari européen consistant à grouper au niveau de Bruxelles les commandes de vaccins. En la matière le message est passablement brouillé : ainsi le 14 mars, Jean Castex a affirmé qu'« il faut avoir confiance dans le vaccin AstraZeneca », avant que le président de la République ne décide, vingt-quatre heures après, de suspendre le dit vaccin, tandis que trois jours plus tard l'Agence européenne du médicament donnait son feu vert à la reprise de la campagne. L'augmentation des livraisons attendues des vaccins Pfizer-BioNTech, Moderna et l'arrivée, mi-avril, du vaccin Janssen, de Johnson & Johnson pourraient, selon l’éxécutif compenser les défaillances d’AstraZeneca. Dans un rapport du 11 mars, les membres du comité scientifique ont toutefois estimé que quand bien même la vaccination se maintiendrait à un rythme soutenu, elle serait « sans doute insuffisant[e] pour éviter une augmentation importante des hospitalisations » face à la menace que font peser les nouveaux variants. Selon un sondage Elabe, publié le 24 mars, les mesures prises par le gouvernement sont jugées « pas cohérentes » (74%) et « pas efficaces pour lutter contre l’épidémie » (73%). Et contrairement au chef de l’Etat, six Français sur dix pensent que l’exécutif a eu tort de ne pas reconfiner le pays fin janvier.

Kontildondit ?

Michaela Wiegel :
Troisième vague, troisième voie ... Cette pandémie a vu disparaître beaucoup de certitudes. J’aimerais m’attarder sur deux aspects rappelés en introduction.
Tout d’abord, la question des relations entre les politiques et les scientifiques. Le 29 janvier, à la surprise générale, le président de la République n’a pas opté pour un reconfinement, contre l’avis du conseil scientifique. On a alors glosé sur le fait qu’il n’y avait pas à se soumettre à une espèce de « dictature scientifique », et Emmanuel Macron a été décrit comme celui qui avait lu, analysé, et même prévu avant tout le monde ce qui allait se passer. Le primat de la politique était de nouveau assuré.
Quelques semaines plus tard, cette décision est remise en question. La même incertitude règne en Allemagne, et pèse sur les épaules de la chancelière. Elle en revanche s’est excusée et a admis avoir pris une décision trop rapide, tandis qu’Emmanuel Macron a déclaré qu’il n’y avait aucun mea culpa à faire et que sa décision était la bonne.
Deuxième aspect intéressant : le cadre de gestion de l’épidémie. Là aussi, on a vu que par conviction, le seul cadre valable était européen. D’où l’achat en commun des vaccins (alors que ce n’était pas une compétence européenne), entraînant des difficultés logistiques. La Commission européenne a dû traiter dans l’urgence un problème totalement nouveau.
Aujourd’hui, l’Europe reste un cadre privilégié par la France, mais malheureusement, on voit beaucoup d’autres pays, dont l’Allemagne, commencer à douter sérieusement. La récente décision de Berlin de considérer toute la France comme une zone à risque et de renforcer les contrôles frontaliers montre bien que l’approche européenne est mise à mal. Il en va de même pour l’acquisition des vaccins, où l’on entend de plus en plus qu’il faut les acquérir Etat par Etat. Il semble donc que cette troisième vague remette en cause tout ce qui a jusqu’à présent caractérisé la gestion française de la pandémie. Une autre décision, qui va sans doute vite devenir intenable : garder les écoles, collèges et lycées ouverts. Les variants, qui constituent désormais plus de 75% des contaminations, rendent cette singularité française de plus en plus difficile à tenir.

Nicolas Baverez :
La troisième vague équivaut pour la France à un troisième échec. Aucune leçon n’a été tirée du printemps dernier. Les capacités de réanimation n’ont non seulement pas augmenté, mais ont même un peu diminué. Certes, les médecins poussent les murs, et transforment des lits de soin en lits de réanimation, mais cela trouve vite ses limites, notamment dans les régions les plus touchées.
Le taux de vaccination est très insatisfaisant. 10% des Français ont reçu une première injection, contre 30% des Américains, 43% des Britanniques et 92% des Israéliens.
Cet échec est acté par l’incohérence qui s’est emparée des pouvoirs publics. On fait un confinement sans vouloir prononcer le mot, de plus, on recommande aux gens de se confiner ou de rester à l’extérieur. Comprenne qui pourra. On veut accélérer la vaccination, tout en suspendant le vaccin AstraZeneca, celui dont nous disposons le plus. On insiste sur la création de vaccinodromes, alors qu’on n’a toujours pas de doses. Enfin, on a vu la multiplication des fermetures d’activités, avec le retour de la dualité « essentiel / non essentiel » dont on cherche encore la définition, et des attestations qui défient le sens commun. Voilà pour l’échec français.
Il s’accompagne malheureusement d’un échec européen. De fait, pour ce qui est des vaccinations, le pari d’Emmanuel Macron fut de faire confiance à l’Europe, et c’était un pari raisonnable. Sauf qu’aujourd’hui, il est perdu, puisque le taux de vaccination moyen européen est en retard de 7 à 8 semaines sur celui des autres pays. L’autre problème européen est le plan de rance. Il a été décidé, tout le monde reconnaît qu’il est vital, mais pour le moment il reste dans les limbes. Il est sans doute insuffisant par la taille (5% du PIB européen), mais surtout il est prévu pour être dépensé entre 2022 et 2024, ce qui est beaucoup trop tard. Un troisième problème concerne la liberté de circulation, en temps normal un des atouts de l’UE. Là l’échec est total, on n’a aucune harmonisation des mesures d’ouverture ou de fermeture des frontières, aucune procédure commune pour les déplacements. Le transport aérien est révélateur : il est revenu à 90% de sa capacité en Chine, à 50% aux USA et à seulement 10% en Europe.
Nous allons avoir une reprise forte, mais elle sera également très hétérogène. Et les premiers pays à repartir seront les plus avantagés. A ce titre, le cas de la Chine est paradoxal : elle a connu une croissance de 2,1% en 2020, et aura vraisemblablement 9% en 2021, alors qu’elle a donné naissance à cette épidémie. Les Etats-Unis, qui après une gestion calamiteuse sont en train de réussir un brillant rétablissement avec les vaccins et le plan de relance géant, vont avoir une croissance de 6,5% ou 7%. Dans la zone Euro, on restera autour de 3,7% de progression de l’activité, alors qu’elle a diminué de 6,3% dans l’UE et 6,8% dans la zone euro en 2020.
L’Europe est en train de passer à côté de la relance et c’est très inquiétant pour la suite, car cela signifie que l’UE deviendra sans doute la variable d’ajustement dans la nouvelle guerre froide qui oppose les USA à la Chine.
Le fiasco français s’explique par la monarchie présidentielle et la procrastination d’Emmanuel Macron, qui s’accroche au « en même temps ». C’est un formidable slogan de campagne, mais cela ne permet pas de présider en temps de crise. La communication est complètement erratique, et la bureaucratie plus forte que jamais : on sait prélever ou dépenser, mais on est incapable de délivrer des services au citoyen. L’Europe est elle aussi incapable d’assurer la gestion de crise. Cela supposerait de ne plus raisonner en termes de normes, mais de procédures. L’Europe a différé ses contrats pour obtenir de meilleurs prix pour les vaccins. Mais le coût de ces 7 semaines de retard de vaccinations est estimé à 127 milliards d’euros. C’est à dire de quoi acheter beaucoup de vaccins, même en les surpayant. Le coût pour la France est de 3 milliards par semaine de retard. Comme nous sommes en retard de 10 semaines (et non de 7), cela fait donc 30 milliards. Qu’il s’agisse du niveau français ou européen, l’analyse du risque n’a jamais été faite, et c’est pour cela que nous nous retrouvons dans ces difficultés.

Béatrice Giblin :
A écouter Nicolas, on se dit que les Britanniques doivent se réjouir d’avoir quitté l’UE, puisque tout y va si mal, alors que tout est si bien chez eux ... Je rappellerai simplement qu’ils ont 125 000 morts, un chiffre que nous atteindrons peut-être, mais auquel nous ne sommes pas encore. Les gestions calamiteuses ne sont donc pas le seul apanage de la France.
J‘aimerais revenir sur un certain nombre d’éléments critiqués. Le fait qu’on ne recommence pas un confinement strict, tout d’abord. On sait qu’on se contamine bien plus en milieu clos qu’à l’extérieur, on essaie donc de ne pas refaire exactement la même chose qu’il y a un an. De plus, ce qui était possible dans l’état de sidération des débuts serait sans doute bien plus difficile à faire accepter aujourd’hui. Les gens sondés disent en ce moment qu’ils auraient préféré des mesures plus strictes, mais je ne suis pas sûre que si on les avait prises fin janvier, ils n’auraient pas préféré le contraire ...
La gestion territorialisée, ensuite. Il y a deux camps chez les scientifiques. Certains disent « de toutes façons, ça circule, il aurait fallu confiner partout », quand d’autres disent que c’est une très bonne mesure. Dans cette incertitude, on peut comprendre que le politique essaie de faire au mieux.
Je suis frappée que dans des départements comme la Seine-Saint-Denis ou le Val de Marne, les plus touchés de l’Ile-de-France, aucun élu ne demande un confinement strict. Pourquoi ? Parce que dans ces départements, la proportion de population précaire est très importante, et qu’un confinement strict fait des ravages dans les foyers les plus fragiles. La fermeture des écoles a par exemple des conséquences très graves. Cette fois-ci, le gouvernement écoute un peu plus les élus que précédemment. Il y a des raisonnements qui peuvent nous sembler logiques, comme de tout confiner pour freiner les contaminations et soulager les hôpitaux, mais c’est ignorer de nombreuses conséquences, très graves elles aussi, et que nous finirons par payer.
On reproche beaucoup au gouvernement l’infantilisation des Français. Or dans la diffusion du virus, la responsabilité individuelle est cruciale. Exhorter les Français à être responsables, c’est précisément le contraire de l’infantilisation. En revanche, le président prend un très grand risque en décidant lui-même, car si cela échoue, la responsabilité lui incombera tout entière.
Enfin, comparer l’Europe aux Etats-Unis ou à la Chine en termes politiques n’est pas juste, car l’Europe, au contraire des deux autres, n’est pas un Etat, on ne saurait donc espérer des réactions et des prises de décision de même nature, ou aussi rapides. Pour autant, je ne pense pas que si on avait géré cette crise sur le mode du « chacun pour soi », la situation eut été nettement meilleure qu’aujourd’hui.

Jean-Louis Bourlanges :
Je suis tout à fait d’accord avec Béatrice sur ce dernier point. Je comprends très bien le pessimisme structurel et l’alarmisme de Nicolas, il est vrai que ça va mal, mais il faut voir que dans cette situation très difficile, les choix sont nécessairement très limités, et ceux que nous faisons ne sont pas toujours et nécessairement les pires. Commençons par arrêter de dire que nous sommes particulièrement mauvais, même à propos du nombre de morts.
Quels sont les trois Etats cités en exemple ? Israël, les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Le cas d’Israël doit être mis à part, me semble-t-il, car il est absolument intransposable. Il s’agit d’un Etat « commando » de 9 millions d’habitants, à l’économie militaire et doté d’une très grande tolérance au risque. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni, qui s’en sortent nettement mieux en ce moment, ont commencé la crise en état d’échec total, et le nombre de morts y est accablant. S’ils ont réussi leur politique vaccinale, c’est d’abord parce qu’ils avaient le dos au mur. Ils ont donc pris des risques, et cela s’est avéré payant. Si nous n’en avons pas pris autant, c’est aussi parce que nous avions mieux géré la première phase.
« L’échec » de notre politique vaccinale, ensuite. Il est vrai que nous vaccinons peu. Mais qui vaccine beaucoup ? Pour qu’il y ait une avancée, il faut qu’il y ait un peloton. Personne ne pourrait généraliser la situation d’Israël. Tout le monde sait bien que le problème vient d’une pénurie de doses, et qu’il est mondial. La planète compte près de 8 milliards d’habitants, et nous savons bien que la pandémie continuera tant que presque tous ne seront pas vaccinés. En Europe, nous avons 450 millions d’habitants et un certain nombre d’Etats n’auraient pas été capables d’avoir la moindre dose si nous avions pratiqué le « chacun pour soi ». Certains Etats s’en seraient mieux sortis que d’autres, mais globalement, le nombre de vaccinés serait le même, ils seraient juste répartis différemment, et les « trous » auraient fait peser sur notre avenir commun des risques très réels.
On connaît les pays qui auraient perdu au « chacun pour soi », mais qu’en est-il du nôtre ? Là je rejoins Nicolas à propos des pathologies françaises : déni de réalité, inertie bureaucratique, aversion au risque ... Tout cela fait que l’ensemble du corps social (et pas seulement le gouvernement) est très lent à réagir. Il n’y a qu’à voir nos retards sur les masques, sur les tests ... Je reconnais que tout cela pose un problème très central pour nous, mais il se serait aussi posé dans le cas d’un « chacun pour soi ». Les Israéliens et les Britanniques ont accepté de payer leurs vaccins très cher, et ils ont eu raison. Pourquoi les Européens n’en ont-ils pas fait autant ? Parce qu’il y a une profonde aversion au pouvoir financier des laboratoires. L’idée était d’éviter que les laboratoires ne profitent de la situation. De plus l’aversion au risque nous a conduits à être très lents et précautionneux. En décembre, les Français ne voulaient pas se faire vacciner. Encore aujourd’hui, les personnels de santé sont réticents. Les Français sont un peuple angoissé, inquiet, prudent, et ils en subissent les conséquences.
Sur les choix d’Emmanuel Macron ces trois derniers mois, je suis frappé par l’extraordinaire difficulté à répondre aux attentes des Français. Quand le président a décidé de ne pas reconfiner, beaucoup se sont réjouis, Le Figaro a par exemple applaudi, M. Cyrulnik nous a expliqué que les dommages psychologiques étaient plus graves encore que la pandémie ... Par la suite, on s’est aperçu qu’il y avait là-dedans beaucoup de déni, et que des mesures plus dures, si difficiles soient-elles, s’imposaient à nous. Mais il faut comprendre que nous sommes dans ces contradictions là. Mme Bachelot a semble-t-il été contaminée pendant la cérémonie des Césars, qui était le comble de l’aberration pour ce qui est d’une partie de l’opinion française. On était dans l’idée qu’un complot empêchait les personnalités d’exercer leur vocation ... Tout ce discours se développait au moment où les médecins s’alarmaient de l’aggravation sanitaire.
Un peu d’indulgence pour l’ensemble des gouvernants (pas seulement en France). Il faut composer avec une situation très volatile et des informations très changeantes. On ne peut pas espérer un sans-faute.

Michaela Wiegel :
Je pense que la France n’est pas le plus mauvais pays dans sa gestion de la pandémie, mais je m’interroge sur le fait que l’Europe, et notamment l’Allemagne et la France, révèlent des faiblesses qu’on n’avait jusque là pas crues possibles. Je trouve que nous nous inspirons très peu des bons exemples asiatiques. Je ne parle pas de la Chine mais des démocraties : la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, l’Australie. Il ne s’agit pas seulement de la vaccination, mais de l’utilisation intelligente des moyens digitaux. On ne parle quasiment plus de l’application « Tous Anti-Covid » en France, ou de son équivalent en Allemagne. On a la mauvaise impression que cette pandémie annonce aussi la fin d’un certain savoir-faire européen.

Nicolas Baverez :
Pour dissiper un malentendu : je n’ai pas soutenu que c’était une mauvaise idée que de recourir à l’Europe, je n’ai pas non plus prôné le « chacun pour soi ». J’ai constaté que l’Europe n’a pas fonctionné.
Comme Michaela, je pense qu’il est très important de tirer des leçons de cette terrible crise. L’élection présidentielle de 2022 doit être l’occasion de poser ce problème des pathologies françaises. Et au niveau européen, il faut très vite réfléchir à doter l’Union d’une capacité à gérer les crises et les urgences.

Israël, un puzzle électoral

Introduction

Philippe Meyer :
  Pour la quatrième fois depuis avril 2019, les Israéliens se sont rendus aux urnes, le 23 mars, afin de tenter de dégager une nouvelle fois une majorité au Parlement israélien, la Knesset. La participation de 67,2 %, est la plus faible depuis le retour de Netanyahou au pouvoir, en 2009. Son parti, le Likoud perd 6, sièges et n’en obtient que 30, en en dépit d’une campagne de vaccination réussie (60% de la population a été vaccinée, un record mondial). Le parti séfarade ultra-orthodoxe Shas conserve ses 9 sièges. Le parti radical Yamina, qui veut dire « A droite » en hébreu, est crédité de 7 sièges. Son chef, Naftali Bennett, ancien ministre de la Défense du cabinet de Nétanyahou, promoteur d'un Grand Israël de la Méditerranée au Jourdain, n'a pas dit clairement s'il soutiedrait un gouvernement anti ou pro-Netanyahou, personnalité dont il partage l'idéologie mais critique la gestion. Le Parti national religieux de Bezatel Smotrich absent de la précédente assemblée a obtenu 6 sièges.
Alors que le parti laïc et centriste Yesh Atid (« Il y a un futur ») de Yaïr Lapid, se place comme le deuxième parti de l’assemblée avec 17 sièges, l’autre parti centriste, le parti « Bleu-Blanc » de Benny Gantz, avec qui Netanyahou était arrivé au coude-à-coude lors des trois derniers scrutins, est crédité de seulement 8 sièges. Annoncés sur le déclin, les petits partis de centre gauche ou de gauche ont connu un sursaut : les sociaux-démocrates du Parti travailliste ont 7 sièges et les partisans du camp de la paix du Meretz progressent avec 6 sièges. Toutes les hypothèses sont formulées quant aux 10 députés arabes, même si jusqu'ici aucune formation arabe n'a jamais fait partie d'un gouvernement israélien. Le parti Raam, proche des Frères musulmans, a obtenu 4 députés, la liste arabe unifiée 6. La communauté arabe d'Israël représente 20 % de la population. La question palestinienne a été absente de la campagne électorale.
L’instabilité politique est due au système électoral israélien : le scrutin proportionnel de liste, avec un seuil d'éligibilité à seulement 3,25 %, provoque un émiettement du paysage politique. Pour obtenir un siège, il suffit de rassembler 50 000 votes. La prime revient donc à celui qui sera parvenu à nouer des coalitions avec des formations moyennes, voire des micro-mouvements, même si celles-ci ne durent pas plus d'une mandature. Depuis la création de l’État d’Israël, en 1948, aucun parti n’a jamais remporté la majorité absolue, soit 61 sièges des 120 que compte la Knesset.
Accusé dans trois affaires de corruption présumée, Benyamin Netanyahou se retrouvera devant les juges le 5 avril prochain.

/kontildonditpdfs/original/missing.png

Kontildondit ?

Béatrice Giblin :
Une fois encore, les résultats électoraux d’Israël soulèvent beaucoup de questions en France, où le système de la 5ème République est radicalement différent. Les Israéliens se sont rendus quatre fois aux urnes en deux ans, et peut-être une cinquième dans un avenir proche. C’est dû au morcellement du paysage politique, aux inimitiés contre Netanyahou, notamment de la part d’anciens ministres proches, qui ne semblent pas pouvoir se résigner à s’allier de nouveau à lui. On ne voit pas comment réaliser une majorité en Israël aujourd’hui, car il n’y a pas réellement deux blocs, un de droite et un de gauche, comme nous en avons l’habitude. A droite, la scissiparité est exceptionnelle, et personne ne veut qu’un des partis palestiniens (ou tout du moins, un des partis arabes) d’Israël puisse participer à une coalition. Or sans eux, aucune majorité n’est possible. Netanyahou ne gagne pas les élections, il se contente simplement de ne pas les perdre. Il bloque le jeu, et s’en sort avec des coalitions bricolées, n’ayant aucune chance de tenir dans la durée.
Comment fait-il ? On sait que le samedi précédant le scrutin, il y avait 50 000 protestataires devant sa résidence de Jérusalem ; on sait aussi que son parti, le Likoud, a perdu six sièges, malgré l’incontestable et très spectaculaire réussite de la campagne de vaccinations. Qu’aurait-ce été sans cela ? Visiblement, Netanyahou n’a plus le soutien d’une grande part de la population, mais on lui reconnaît des qualités : la lutte contre la pandémie, mais aussi l’économie israélienne. Depuis qu’il est au pouvoir en effet, le niveau de vie de la classe moyenne a considérablement augmenté. Il a aussi amélioré les relations avec le Maroc, et c’est quelque chose dont 1,5 millions d’Israéliens d’origine marocaine lui savent gré. Sa politique étrangère (les accords d’Abraham) montre qu’il est peut-être en train de réussir là où Ben Gourion avait toujours échoué : l’établissement d’une espèce de ceinture de protection, constituée d’un certain nombre d’Etats.
C’est pour toutes ces raisons que Netanyahou peut se permettre de faire une campagne sans programme, sans débat, avec son seul portrait et un slogan : « Beaucoup de politiciens, un seul chef ».
Compte tenu de l’instabilité de la région, cette situation politique si précaire est tout de même une source d’inquiétude. Tout comme le silence sur la situation palestinienne, qui finira, à plus ou moins long terme, par avoir des conséquences très graves.

Nicolas Baverez :
Ces élections israéliennes à répétition peuvent apparemment se résumer à une question : « to Bibi or not to Bibi ». A chaque fois, il s’agit au fond d’un referendum sur la personnalité de Benyamin Netanyahou. Pour le moment, il est vrai que même sans victoire réelle, il ne perd pas. La vie politique est si éclatée en Israël qu’il suffit au Premier ministre de sortir en tête pour être maintenu à son poste. Ne serait-ce que parce que sans possibilité de coalition, il faut faire de nouvelles élections, et entre-temps il reste au pouvoir.
Comment expliquer une telle longévité ? On a parlé de l’économie, il faut rappeler que la récession a été très limitée pendant l’année Covid : -2,4%. En revanche le taux de chômage est passé de 3,8% à 15%. Il y a en revanche deux spectaculaires succès : les vaccinations et le fait que le Moyen-Orient se restructure aujourd’hui autour d’une alliance entre Israël et le monde arabe, contre la Turquie et l’Iran. Par ailleurs, les Palestiniens sont complètement marginalisés, pour avoir fait l’erreur de s’aligner sur l’Iran, la Turquie et le Qatar.
Netanyahou parviendra-t-il à faire une coalition ? Il a pour le moment 30 députés, il lui en faut 61. S’il échoue, une cinquième élection cet été pourrait bien donner un résultat tout aussi bloqué. Ce qui est impressionnant et paradoxal, c’est que jamais la position de l’état hébreu au Moyen-Orient n’a été aussi forte. Pourtant, jamais la démocratie israélienne n’a été dans une situation aussi préoccupante. C’est désormais une démocratie « à homme fort », avec beaucoup de problèmes de corruption. Ces scrutins à répétition ont provoqué une fatigue démocratique. Il faut rappeler qu’il n’y a pas de constitution et qu’on peut donc avoir des embardées assez fortes.
Il y a certes des élections en Israël, mais le reste de ce qui fait une démocratie vivante, à savoir l’Etat de droit, le principe de modération, et la qualité du débat public, est écrasé par « l’homme fort », et par des coalitions qui penchent de plus en plus à droite, de moins en moins ouvertes au dialogue.

Michaela Wiegel :
On peut souligner le paradoxe de cette élection, qui ne s’est pas soldée par une victoire claire du Likoud, ni par une défaite. Cela montre bien que l’on est entré dans une configuration très particulière de la démocratie : cela fonctionne désormais autour d’un homme fort, souvent corrompu (de très forts soupçons pèsent sur Netanyahou), mais qui réussit quelques éléments de façon spectaculaire. Nous avons parlé des vaccins, mais si j’ai bien compris, il ne s’agit pas que de cela. Si la compagne vaccinale a si bien réussi, c’est aussi grâce à une digitalisation des données de santé qui va très loin (et qui renforce au passage la dépendance vis-à-vis de grosses compagnies pharmaceutiques).
Or malgré ce succès si incontestable, le soutien dans les urnes au Premier ministre n’est pas là. Il semble que ce soit un signal de plus quant à la fragilité de nos démocraties un peu partout, même si le système électoral israélien donne une impression de vitalité étant donnée la fréquence des élections.

Jean-Louis Bourlanges :
Il est très difficile d’analyser la situation intérieure israélienne. Tous ces partis qui se succèdent, dont l’importance varie très fortement, et qui s’ajustent selon des règles d’une grande subtilité politique, la rendent presque illisible.
Pour essayer d’ordonner un peu tout cela, il me semble qu’on peut dégager trois éléments. D’abord, une bizarrerie institutionnelle : le proportionnalisme intégral. Ensuite, une dérive globale de la société politique vers la droite (et même la droite de la droite), et enfin un remodelage géopolitique très impressionnant, dont M. Netanyahou est incontestablement bénéficiaire.
Je ne m’attarderai pas sur la bizarrerie institutionnelle, je préciserai simplement que les défenseurs de la proportionnelle en France (dont je suis) ne peuvent pas se reconnaître dans le système israélien, où le territoire national tout entier ne constitue qu’une seule circonscription, où il n’y a aucun seuil, ni aucune contrepartie au pouvoir parlementaire. C’est très exactement l’opposé de tout ce que nous connaissons en 5ème République, même les tenants français d’une proportionnelle dite « intégrale » ne préconisent pas cela.
Je pense qu’on ne peut pas vraiment parler de « référendum » pour ou contre Netanyahou à propos des élections en Israël. Le Premier ministre est le chef d’une constellation, mais on ne « gagne » pas un référendum avec 30 sièges sur 120. Il reste un leader important, mais il ne peut imposer une hégémonie dans un système qui précisément la rend impossible.
La dérive vers la droite, ensuite. C’est là que Netanyahou conforte son pouvoir. Son parti et lui sont au cœur de cette dérive. Ainsi que ses alliés, certains partis extrémistes avec lesquels il entretient des rapports très complexes. Il les manipule avec un grand talent politique, mais pour des raisons démographiques et idéologiques, on s’aperçoit que cet Etat qui était initialement un état juif dirigé par des socialistes relativement acquis à la laïcité, est en train de changer complètement de visage, et de devenir quelque chose de plus en plus orienté à droite, et avec désormais des menaces sur l’équilibre démocratique du système, et notamment sur l’indépendance de la justice.
Enfin, la réussite géopolitique absolument extraordinaire. En caricaturant, je pourrais dire qu’Israël a longtemps été « un Etat contre tous les Etats », désormais il n’en va plus de même. Le système découlant des accords d’Abraham en fait un Etat parmi d’autres au Moyen-Orient. Israël s’appuie à présent sur les Émirats Arabes Unis, en plus d’une paix relative avec l’Egypte et l’Arabie Saoudite. Et même avec le Qatar, qui soutient pourtant le Hamas dans la bande de Gaza. La force de Netanyahou a été de parvenir à marginaliser le problème palestinien.
Netanyahou est un peu dans la position du roi Louis XI, qu’on surnommait « universelle Araigne ». Mais les meilleures choses ont une fin, et malgré son génie politique évident, il devient de plus en plus difficile à Netanyahou de se maintenir en place.

Les brèves

Hommage à Bertrand Tavernier

Jean-Louis Bourlanges

"Je voulais moi aussi dire un mot de Bertrand Tavernier, avec qui j’étais en profonde familiarité intellectuelle. Si j’essaie de comprendre ce que j’aime en lui, indépendamment de son talent et de son œuvre, c’est que c’était profondément un homme de gauche, avec l’engagement, les passions, l’exigence et la générosité que cela implique. Et en même temps, il avait la compréhension d’un tas de choses que la gauche ignore ou néglige habituellement. Nul n’a aimé ou compris l’Amérique comme lui par exemple. De même son regard sur la guerre n’est pas celui d’un antimilitariste primaire. C’est un amoureux de la paix, mais qui comprend pourtant la psychologie militaire avec une finesse remarquable. Et puis l’Histoire. Voilà un homme qui savait que le présent sortait du passé. Qu’il parle de la Régence, de la guerre de 14-18 ou de l’histoire du cinéma. Ce sont là des grandes vertus d’un homme de droite, et elles ont été portées par un homme profondément à gauche. "