Libertés publiques : la valse-hésitation / Poutine aux défis / n°170 (6 décembre 2020)

Libertés publiques : la valse-hésitation

Introduction

Philippe Meyer :
Pour la deuxième fois en seulement huit mois, le Premier ministre a décidé, le 27 octobre, de réactiver l'état d'urgence sanitaire qui autorise l'exécutif par simple décret à restreindre ou supprimer des libertés, à mettre en place des mesures de quarantaine ou d'isolement, à réquisitionner tous biens et services, à contrôler les prix. Aux interrogations, aux protestations, aux oppositions provoquées par ce recours s’ajoutent d’autres contestations. Contre un amendement voté par le Sénat le 28 octobre qui conditionne l'exercice des libertés académiques au « respect des valeurs de la République », des universités sont occupées. Le vote par l’Assemblée nationale le 24 novembre du projet de loi « pour une sécurité globale » a soulevé une levée de boucliers contre son article 24 prévoyant de réprimer la diffusion du visage ou de « tout autre élément d'identification » d'un policier ou d'un gendarme, hors numéro de matricule, quand elle a pour but de porter « atteinte à son intégrité physique ou psychique ». Juristes, journalistes, réalisateurs, militants politiques ou associatifs dénoncent un critère d'intentionnalité flou, exposant les médias, et plus encore les observateurs associatifs et les citoyens « ordinaires », à des poursuites, et visant à imposer, dans les faits sinon dans la lettre, le floutage comme norme sur les réseaux sociaux.
Devant cette fronde, Jean Castex, a annoncé, le 26 novembre, le lancement d'une commission indépendante chargée de réécrire l'article incriminé. La conjonction de la proposition de loi sur la « sécurité globale » et le tabassage par des policiers d'un producteur de musique noir, Michel Zecler, a créé une fronde inédite dans la majorité où la colère a grondé contre un comité vu comme un court-circuitage éhonté du Parlement. « L'insulte faite au Parlement et à la majorité est dévastatrice », s'est exclamé la présidente de la commission des Lois, Yaël Braun-Pivet (LRM des Yvelines).
Le Président de la République devait déjà faire face à des crises sanitaire, terroriste, économique, sociale... il se retrouve désormais confronté à une crise politique. Pour tenter de la déminer, Jean Castex a assuré le 27 novembre qu’« il n'entrera pas dans le périmètre de cette commission le soin de proposer une réécriture d'une disposition législative ».
Cependant, de nombreux défilés dans toute la France ont rassemblé le lendemain 500 000 personnes selon les organisateurs (146 000 selon la police) pour la défense des « libertés » et contre les violences policières. Après une réunion à l'Elysée, les présidents de groupe de la majorité ont annoncé lundi une « nouvelle écriture complète » de l'article 24. Le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti a plaidé pour que l'objectif de protection des policiers figure dans l’article 25 du projet de loi contre le séparatisme, dont l'examen au conseil des ministres est prévu le 9 décembre. Inspiré de l'assassinat de Samuel Paty, il crée « un délit de mise en danger de la vie d'autrui par diffusion d'informations relatives à la vie privée », sans toucher à la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Matignon et le ministre de l’Intérieur n’y seraient pas défavorables.

Kontildondit ?

Richard Werly :
Vu de l’étranger, on reproche souvent à la France de légiférer sur tout et son contraire, et de voter des lois avant d’avoir vérifié si les textes déjà existants sont bien appliqués. Ici, nous sommes en présence d’un « tamponnage » de projets législatifs, puisqu’il est non seulement question de la réécriture de cet article 24, mais aussi de la loi sur le séparatisme. Quiconque veut savoir ce qu’est la doctrine du gouvernement français en matière de sécurité a toutes les peines du monde à s’y retrouver.
J’observe également qu’il y a un problème de posture de la part d’Emmanuel Macron. Le président français a pris un virage absolument sécuritaire, ce qui n’a rien d’étonnant après l’assassinat de Samuel Paty, mais qui donne tout de même l’impression d’être un dérapage très peu contrôlé. On a vu qu’un certain nombre de perquisitions ont été annoncées envers 76 mosquées qualifiées de radicales, par exemple. Veut-on seulement proposer des réponses à des problèmes conjoncturels (comme l’islamisme violent), ou ne s’agit-il que de rassurer l’aile droite de l’électorat du président ? On n’y voit pas clair. D’autant qu’en même temps, il annonce la création d’une plateforme de lutte contre les discriminations. Comme toujours, le brouillard est propice aux accidents, et c’est ce qui s’est produit avec l’article 24, écrit trop vite, et mal, dont le propos est beaucoup trop flou pour être utilisable. Quant à la réécriture annoncée, elle a elle aussi des allures de cacophonie.
Bref, l’impression générale est que la méthode Castex (c’est à dire la remise en ordre d’une administration qui cafouille) ne semble pas fonctionner. Le désordre est ce qu’il y a de pire dans les problématiques sécuritaires, car il favorise les accidents et les bavures. L’enquête dira si ce fut le cas pour M. Zecler, mais pour l’instant, vu de l’étranger, on a l’impression que la France ne sait pas où elle va en matière sécuritaire, et c’est inquiétant.

Lucile Schmid :
Nous avons vécu cette année 2020 au rythme de la pandémie, et à cause d’elle, avons accepté une restriction très importante de nos libertés, tout en ne sachant pas si ce serait efficace, puisque tout fut mis en place dans un sentiment d’urgence absolue, et de question de vie ou de mort. Avec quelques mois de recul, on a le sentiment qu’Emmanuel Macron cherche ses marques. Je rappelle qu’il n’avait pas été élu sur un programme de restriction des libertés mais parce qu’il semblait incarner une remise en mouvement du monde politique et de la société française, précisément une espèce de vent de liberté. Ce sentiment que l’autoritarisme va croissant est donc en décalage complet avec la promesse de 2017.
Mais surtout, la conflagration de ces dernières semaines entre crise sanitaire et crise terroriste nous ramène brusquement en arrière, aux attentats de 1995. Henri Leclerc, le président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme, le rappelait récemment : en 25 ans, la France a fait passer 30 lois restreignant les libertés, soit plus d’une par an. Le sentiment de malaise va croissant à propos de l’équilibre entre sécurité et liberté, sans compter que cette prolifération législative ne semble pas très efficace. En outre, elle donne l’impression que le Parlement n’est qu’accessoire, et ne fait pas son office de contre-pouvoir. Tout cela nourrit la crise d’image que vit actuellement le gouvernement.
Tous ces nouveaux textes de loi ne permettent pas un meilleur respect de l’Etat de droit. Selon Nicolas Baverez, un des intervenants réguliers de cette émission, ils créent même une espèce de « coin » dans l’Etat de droit. C’est le paradoxe français d’aujourd’hui : l’accumulation des lois sécuritaires donne l’impression que l’avenir est à la violence et au chaos.
Il s’agit de faire l’inventaire des dispositifs existants, et de revenir au principe de proportionnalité entre les mesures adoptées et le respect des principes constitutionnels. Je me rappelle qu’en mars dernier, au moment du vote de la loi de l’état d’urgence sanitaire, une bonne dizaine d’articles attentaient aux libertés. Si l’on compare la gestion de la crise sanitaire avec l’Allemagne par exemple, c’est très décevant : le nombre de morts est bien moindre outre-Rhin, les résultats économiques sont meilleurs, alors même qu’on a le sentiment que l’atteinte aux libertés publiques est bien plus grande en France.
Le spécialiste des questions de sécurité Sébastian Roché a récemment comparé (dans un article de la revue Esprit) les différents types d’état d’urgence en Europe. Il insiste sur le fait que c’est en France que l’autoritarisme est le plus fort, sans pour autant que les résultats soient meilleurs.
Il y a, au cœur des mouvements de protestation récents, des déceptions : quant à la promesse non tenue de mise en mouvement de la vie politique, et quant à la gestion de la crise sanitaire. Il y a également une angoisse devant l’inefficacité de cette prolifération législative face à la menace terroriste. Ce malaise se cristallise dans une période pré-électorale dans laquelle Emmanuel Macron apparaît coincé : ses électeurs de gauche de 2017 lui demandent de remettre des libertés, tandis que sa droite veut davantage de propositions sécuritaires.
Enfin, ce qui s’est récemment passé à l’Assemblée Nationale est pathétique. Quand la présidente de la commission des lois déclare qu’il ne faut pas bafouer le Parlement, et que c’est bien à l’Assemblée Nationale que revient la tâche de réécrire l’article 24, alors même que sa rédaction précédente avait été entérinée à la demande du ministre de l’Intérieur, c’est assez navrant. Le vrai sujet me semble être : faut-il retirer l’article 24 ? Si le réécrire consiste à le vider de son sens, à quoi bon ? On sait que c’est désormais au Sénat de reprendre le texte au début de l’année 2021, et que celui-ci étant clairement à droite, il est peu probable que l’article soit réécrit dans une optique plus libérale.

Nicole Gnesotto :
Je ne fais pas partie de ceux qui s’inquiètent de l’évolution de notre pays vers une gouvernement illibéral ou autoritaire. Nous sommes dans une période doublement extraordinaire, due à la conjonction entre le terrorisme et la pandémie. Et à circonstances extraordinaires, mesures extraordinaires, justifiant les privations des libertés publiques. Je ne veux pas dire par là que tout est fait au mieux, mais il me semble que l’inquiétude est largement exagérée.
Ceci étant dit, la France a connu trois états d’urgence dans les cinq dernières années. L’un sur le terrorisme entre 2015 et 2017, et deux états d’urgence sanitaire. Ceux-ci sont d’ailleurs bien plus restrictifs, puisqu’ils remettent en question le droit constitutionnel d’aller et venir librement. L’état d’urgence sanitaire est donc très restrictif, mais on se dit qu’il finira avec la pandémie, tandis que l’état d’urgence terroriste est au contraire passé dans la loi normale. La fameuse loi « SILT » d’octobre 2017 a intégré dans la loi des mesures d’exception. Elle a en particulier conféré à l’autorité administrative des pouvoirs qui relevaient auparavant du pouvoir judiciaire.
Deux observations à propos de ces restrictions des libertés. D’abord, le diable est comme toujours dans les détails. Le gouvernement semble piégé entre la logique restrictive de la situation, et l’hystérie administrative caractéristique de la fonction publique française. Sur le confinement par exemple, les exemples de décisions surréalistes abondent : on n’a pas le droit d’être assis sur un banc, on ne peut pas faire un sport nautique solitaire, on peut se promener avec un membre de sa famille mais pas un(e) ami(e), etc. Dans la loi de sécurité globale actuellement débattue au Parlement, une disposition prévoit la surveillance des foules au moyen de drones, sans floutage, tandis que l’on veut flouter le visage des policiers ... Les contradictions sont partout, cette concentration administrative sur les détails donne au citoyen l’impression d’être contrôlé sans cesse. Il suffit de voir le nombre de blagues que nous nous échangeons au quotidien pour s’apercevoir à quel point la situation est aussi angoissante qu’absurde.
Ensuite, si l’on regarde cette évolution des états d’urgence, il semble que dans notre République, l’administratif gagne du terrain sur le politique, et c’est très préoccupant. Dans la loi SILT par exemple, une simple autorisation administrative peut permettre une assignation à résidence, contournant le pouvoir judiciaire. A propos de l’article 24, le gouvernement tente de confier sa réécriture à une commission spéciale, espérant court-circuiter le Parlement. Sur la pandémie, le Conseil de Défense se réunit toutes les semaines, et les échanges sont tenus secrets, ce qui empêche l’ouverture à d’autres relais, comme les élus locaux ou les responsables sanitaires. C’est cela qui m’inquiète le plus : ce glissement du pouvoir politique vers l’administratif. C’est très différent de ce qui a pu se passer aux Etats-Unis sous la présidence de Donald Trump. Les excès du président américain étaient contrebalancés par la solidité des institutions américaines. Ce n’est pas le cas en France, ou le système de la 5ème République n’est pas un rempart solide aux dérives administratives.

François Bujon de l‘Estang :
Le sujet est difficile car il amalgame plusieurs choses, et le climat ambiant est à l’hystérie. Aux questions sécuritaires déjà délicates s’ajoute cette pandémie particulièrement anxiogène, et des attaques terroristes particulièrement atroces, qui ne seront de toute évidence pas les dernières. Le tout sur un fond de montée de la violence et de l’incivisme.
A la base de cet enchevêtrement, il y a la pandémie. C’est elle qui crée le fond sur lequel tous les autres problèmes sont envisagés. Elle a amené l’opinion à sacrifier très volontiers des quantités de libertés fondamentales en faveur d’un peu plus de sécurité. La loi d’urgence sanitaire du 23 mars 2020, reconduite plusieurs fois et qui risque de s’établir durablement, met en place des mesures décidées par l’exécutif seul. Celui-ci a donné libre cours à ses pires penchants : aucune consultation des élus, aucune prise en compte des pouvoirs intermédiaires ou des contre-pouvoirs. C’est ce qui donne l’impression d’une dérive autocratique, régulièrement renforcée par les maladresses de l’exécutif et le comportement du président de la République. Nicole Gnesotto évoquait l’hystérie administrative, je parlerais plutôt de folie bureaucratique. Nous en avons eu de tristes exemples, comme l’interdiction de dépasser trente personnes dans les églises (qu’il s’agisse d’une cathédrale ou d’une petite église de village), la décision de fermer les librairies quand la Fnac restait ouverte, l’installation d’une grande roue à Lille sans qu’on n’ait le droit d’y monter, ou l’ouverture des stations de ski mais pas des remontées mécaniques.
Le ridicule l’a souvent disputé à l’absurde, et ce délire bureaucratique est amplifié par le fait que tout est décidé par un Conseil de Défense, restreint et secret. Si l’on ajoute à cela tous les problèmes de sécurité, on atteint une masse critique. Les inquiétudes du pays s’expriment dans les grandes manifestations telles que celles du samedi 28 novembre, et elles donnent lieu à des dérapages, qu’il s’agisse des brutalités policières ou des forces de l’ordre elles-mêmes brutalisées.
Cette inquiétude est ressentie par beaucoup de gens qui ne sont pas forcément aussi politisés que peuvent l’être un Jean-Luc Mélenchon, mais les a priori idéologiques et les arrière-pensées politiques pullulent sur toutes ces questions.

Lucile Schmid :
Il me semble aussi que nous cherchons où est la société française dans tout cela. On parle d’Emmanuel Macron, du gouvernement, mais sans doute pas assez des médias. La façon dont fonctionne une démocratie en temps de crise, et le fait que les termes du débat doivent être connus de tous sont essentiels pour que les choses ne dégénèrent pas. Et pas seulement dans une forme de folie administrative, on a le sentiment que nous sommes aujourd’hui dans une bataille rangée. Il faut avoir choisi son camp, entre ceux que l’on accuse d’islamo-gauchisme et ceux que l’on soupçonne de vouloir détruire toutes les libertés. Comment empêcher cette polarisation hystérisante des débats ?
Le fait que Jean-Michel Blanquer ait parlé de complicité intellectuelle avec le terrorisme lorsqu’il s’agissait de défendre les questions de liberté religieuse est significatif, cela traduit quelque chose sur la liberté de penser, la question de l’organisation d’un débat public en France, où se joue le contrat social. J’insiste sur la question du calendrier : Après un an de pandémie, si nous sommes vaccinés en début d’année prochaine, nous serons en période pré-électorale, et un certain nombre d’inquiétudes sont aussi liées à la manière dont pourront se passer les élections présidentielles ou régionales, la montée de l’extrême-droite, ou les dérives populistes de M. Mélenchon (encore que je trouve que les accusations d’islamo-gauchisme à son encontre sont injustes).
L’accumulation d’anathèmes empêche une structuration du débat public, et l’accumulation de lois fait qu’aujourd’hui personne ne sait très bien, confronté à un policier dans la rue, quel est l’état du droit. Il semble d’ailleurs que les policiers eux-mêmes ne le sachent pas non plus.

Richard Werly :
Il y a quelqu’un dont nous n’avons pas ou très peu parlé, c’est Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur. Une partie de la polémique vient de son positionnement personnel. N’oublions pas les conditions de sa nomination : il a été nommé à ce poste pour réconcilier l’Etat avec les syndicats policiers. On a beaucoup dit qu’il allait se caler dans les pas de son mentor Nicolas Sarkozy, et c’est largement ce qu’il a fait. On ne peut pas se cacher que politiquement, Darmanin est là pour contenter un électorat de droite.
Je partage l’avis de Nicole Gnesotto, le gouvernement français n’est pas illibéral, et comparer Emmanuel Macron à Viktor Orbán serait tout à fait déplacé. En revanche, il y a bel et bien en France une crise d’autorité. La meilleure preuve en est le succès des livres du général de Villiers, tous sur ce thème. A mes yeux, il n’y dit que des platitudes, mais on ne peut nier qu’il a un crédit, et qu’il parvient à incarner ce besoin d’autorité dans un moment où le gouvernement semble être autoritaire. C’est à mon avis sur cette question que se positionnera le débat électoral des mois à venir : être autoritaire confère-t-il de l’autorité ?

Poutine aux défis

Introduction

Philippe Meyer :
En Arménie, en Biélorussie, en Moldavie ou au Kirghizstan, Poutine est défié dans son étranger proche. Après plus d'un mois de combats meurtriers dans le Haut-Karabakh sans que l’armée russe n’intervienne, Moscou a finalement repris la main : Erevan et Bakou ont conclu le 9 novembre une trêve, sous son patronage. Le plan prévoit l'arrivée de 2 000 soldats russes dans la zone du Haut-Karabakh restée sous contrôle arménien et amputée par l'avancée des forces azéries. Moscou se porte garant du cessez-le-feu, tout comme Ankara. Une ombre de taille plane toutefois sur le « succès » russe : la Turquie, dont l'implication - avec des armes modernes, des mercenaires djihadistes...- et les ambitions régionales ont été soulignées de façon inédite, lors de cette nouvelle crise.
Même prudence du président russe quant à la révolte populaire qui secoue la Biélorussie depuis l'élection présidentielle truquée du 9 août 2020 et l’annonce officielle de la réélection de Loukachenko par 80,1 % des électeurs. Au pouvoir depuis 26 ans, le dirigeant biélorusse ne trouve qu'une parade face aux manifestations monstres qui se déroulent dans tout le pays : la répression avec l’arrestation de 17 000 personnes parmi lesquelles des candidats de l'opposition privés dès le départ de campagne électorale. Au moins quatre personnes sont mortes et des dizaines d'autres ont dénoncé les tortures et les violences subies durant leur détention. La figure de proue de l'opposition, Svetlana Tikhanovskaïa, a été contrainte à l'exil en Lituanie. Moscou s'inquiète de la montée d'un sentiment antirusse dans le pays. Selon un récent sondage, 60 % de la population biélorusse se montre désormais hostile à une alliance avec la Russie, contre 49 % deux mois plus tôt.
Un revers sur les marches de l'empire russe qui s'ajouterait à ceux essuyés en Géorgie, en Ukraine, ou en Arménie et tout récemment en Moldavie, un pays décidé à se tourner vers l'Union Européenne avec l'élection le 16 novembre dernier de sa présidente Maia Sandu, 48 ans, première femme à occuper ce poste, et surtout la première dont la probité personnelle fait l'objet d'un quasi-consensus. Son élection représente un revers pour Moscou, qui espérait maintenir l'ex-république soviétique dans son giron. Vladimir Poutine est également confronté à des mouvements de protestation au Kirghizistan où règne le chaos politique depuis les élections législatives d’octobre dernier, dont les partis d'opposition refusent de reconnaitre les résultats en raison d'irrégularités. Le Kremlin est aussi concurrencé par l'avancée des puissances autoritaires dans son arrière-cour. La Chine, qui pousse son influence en Asie centrale, mais avec qui Moscou entretient une alliance informelle. Et la Turquie déjà citée, qui, avec le conflit du Haut-Karabakh, a mis un pied armé, des drones, des bombardiers F-16 et des mercenaires syriens dans le Caucase, provoquant l'hégémonie régionale russe. A ce contexte s’ajoutent les problèmes à l'intérieur de la Russie : manifestations dans l'Extrême-Orient russe à Khabarovsk, affaire Navalny...

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Kontildondit ?

François Bujon de l’Estang :
Quand il s’agit de Vladimir Poutine, les questions de liberté et de sécurité sont plus claires ! Depuis la fin de l’ère Eltsine, qui fut une brève parenthèse démocratique en Russie, Poutine est aux commandes et la Russie vit une situation très inconfortable. Il lui faut à la fois faire face au chaos qu’a engendré l’écroulement du bloc soviétique, mais aussi aux indépendances, aux avancées de l’Occident ... Avec Poutine nous avons à la fois la nostalgie d’empire et les vélléités de restauration de celui-ci, sur un mode autoritaire.
Mais Vladimir Poutine est avant tout dans une position défensive. D’abord parce qu’il a vu l’Occident s’avancer de ses frontières plus loin que jamais auparavant, sous la forme de l’OTAN, et ensuite parce qu’il lui faut préserver l’influence russe dans tout l’ancien empire soviétique (ce que les Russes appellent « l’étranger proche »), contenir les avancées occidentales, tout en veillant à ne pas mettre en danger la sécurité de la Russie par des initiatives trop menaçantes. Il lui faut donc trouver une réaction adaptée à chaque fois que l’un des pays satellites vit une poussée démocratique, pour limiter les dégâts et contrôler les choses du mieux possible. Mais le pouvoir russe est indéniablement en retrait.
Moscou se sent assiégé, et chaque fois que se produit « une révolution de couleur » (par allusion à la Révolution orange ukrainienne), la Russie y voit avant tout la main de l’Occident, et ne s’interroge sur la question de l’autodétermination des peuples que plus tard, une fois que la situation est « traitée ». Le traitement en question peut prendre la forme d’initiatives violentes, comme l’annexion de la Crimée pour punir l’Ukraine, l’envoi de troupes (même déguisées) au Donbass ou récemment en Arménie pour imposer un cessez-le-feu. Dans tous les cas, il s’agit à la fois de limiter les dégâts tout en donnant une leçon aux gouvernements locaux : on ne gagne rien à choisir l’Occident, bien au contraire.
C’est la ligne directrice de Poutine. D’une façon plus générale, on peut d’ailleurs dire que sa politique étrangère est largement similaire à ce qu’était celle du tsar Alexandre III : la méfiance à l’égard de l’Occident, la volonté d’agir au sein d’une zone d’influence, la préservation d’un glacis sécuritaire aux frontières, et une relation ambiguë avec la Turquie, avec qui les conflits ne dégénèrent pas tant que la Russie garde un accès à la Méditerranée.
Dans cette périlleuse navigation, Poutine a cependant des ennemis très clairs, au premier rang desquels l’Occident et les pays démocratiques. Les Etats-Unis bien sûr, mais aussi l’Union Européenne, perçue comme une antichambre de l’OTAN. On pourrait penser que l’Islam radical constitue une menace pour la Russie, étant donnée l’importance de la population musulmane au sein des pays fédérés, ce n’est pas vraiment le cas. C’est une carte dont M. Poutine use périodiquement, mais c’est une illusion occidentale que de croire que tôt ou tard, l’Islam djihadiste deviendra le nouvel ennemi numéro 1 de la Russie. En réalité, Poutine s’en accommode fort bien, il n’y a qu’à regarder la façon dont il a « sous-traité » le problème tchétchène à des islamistes purs et durs.
Enfin, il y a pour Poutine une perpétuelle méfiance à l’égard de ses alliés. La Chine évidemment, dont les appétences sont gigantesques pour ce qui est de l’énergie et des matières premières, qui jouxte une Sibérie vide, et la Turquie, qui est pour le moment la principale partenaire de la Russie en Syrie, en Libye et l’a été en Azerbaïdjan et en Arménie, mais reste un adversaire potentiel, M. Erdogan étant à la fois ambitieux et imprévisible. De plus, Russie et Turquie ont été en guerre 24 fois au cours de leur Histoire ...

Nicole Gnesotto :
Un commentaire d’abord, à propos de l’analyse de François Bujon de l’Estang : Poutine est-il vraiment sur la défensive ? Il me semble que nous avons aujourd’hui une grande ambivalence de la puissance russe, qui est effectivement légèrement empêtrée sur sa frontière occidentale, mais qui au contraire est renforcée au Moyen-Orient et dans le Caucase.
C’est cette double caractéristique qui me paraît définir la position russe actuelle. Au Moyen-Orient, le retour de Poutine est extraordinaire depuis 2015. Quant au Caucase, 2 000 soldats russes stationnent désormais en Arménie. A l’inverse, sur la frontière occidentale, cela se passe moins bien. La Moldavie a élue comme présidente une économiste de la Banque mondiale ; la Biélorussie, le dernier allié des Russes à l’Ouest de l’Oural, est en train de basculer dans l’instabilité ; et en Ukraine l’image de Poutine est désastreuse, ce qui lui vaut des sanctions européennes, à un moment où sa situation économique est particulièrement mauvaise. Le bilan est donc très contrasté.
Quelle est la stratégie de Poutine ? Il est vrai que ses ennemis sont hiérarchisés, et que la démocratie à l’occidentale est en tête de liste. Pour ma part, je ne crois pas beaucoup à une thèse que l’on entend souvent, particulièrement de la part de l’OTAN, selon laquelle Poutine est vise à reconquérir des territoires. L’Océtie ou l’Abhkazie sont bien peu de choses comparées à l’ancien empire. Je crois qu’il cumule au contraire trois stratégies.
D’abord il prend des gages en Europe. Il ne veut pas que ses pays satellites évoluent sans que la Russie ait son mot à dire. Et en effet, on voit mal comment la Georgie ou l’Ukraine entreraient dans l’OTAN alors même qu’une partie de leur territoire est contrôlée par des troupes russes. C’est son objectif prioritaire : geler l’évolution politique de ces pays.
Il y a ensuite une stratégie du coucou : profiter de la place laissée libre par les Américains. Quand les Etats-Unis ont refusé d’intervenir en Syrie en 2013, ce fut un signal très clair pour les Russes : ils auraient les mains libres. D’où l’annexion de la Crimée en 2014, et les interventions dans le Caucase. Poutine sait que personne ne bougera.
Troisième stratégie : la diversion. C’est classique de la part des dictateurs. La situation économique russe est catastrophique, la situation sanitaire est pire encore. Les interventions extérieures détournent l’attention et permettent d’esquiver la crise sociale.

Richard Werly :
J’aimerais tirer quelques leçons pour l’Europe de la situation actuelle. Je suis très frappé du fait que l’Union n’a toujours pas adoptée de stratégie adéquate aux agissements russes. On ne sait pas comment réagir. Et la stratégie russe de prise de gages qu’analysait Nicole Gnesotto semble parfaitement fonctionner. La Russie marque des points, et l’Europe est comme pétrifiée. L’exemple le plus récent est celui du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. On a vu à quel point l’UE n’était pas préparée à voir la Turquie intervenir avec ces drones qui ont fait la différence. L’Europe est dépassée sur le champ de bataille.
C’est un signal d’alerte important. Tout porte à croire que les services de renseignement des européens ont été pris de court.
Toute la question pour les Européens est de savoir jusqu’où la Russie est prête à aller. Peut-elle être une partenaire fiable ? Son rôle a été décisif dans le cessez-le-feu, mais a-t-elle agi dans l’intérêt de la paix, ou seulement dans le sien propre ? Plus que jamais la question de confiance se pose entre les puissances de l’UE et la Russie. Il existe un dialogue, mais on voit bien qu’on ne parvient pas à travailler ensemble, et que dès qu’elle le peut, la Russie profite de la moindre occasion pour se positionner. Les Européens sont pour le moment moins rapides et agiles que l’ours russe.

Lucile Schmid :
J’aimerais revenir à un point que soulevait Français Bujon de l’Estang : on ne sait pas vraiment au fond si Vladimir Poutine est en train de gagner ou de perdre. Avec ces conflits « gelés », ces rébellions séparatistes figées, Poutine s’efforce d’assurer la plus grande stabilité possible dans toute cet espace post-soviétique. Par ailleurs, il mène clairement une stratégie anti-occidentale, c’est très clair en Syrie par exemple.
Ne fait-il que réagir à ces sociétés voulant se libérer du joug russe, ou est-il en train de reconquérir du terrain par une politique de puissance ? Ce qui s’est passé au Haut-Karabakh est révélateur. L’accord de cessez-le-feu doit tout à la Russie, et la victoire militaire de l’Azerbaïdjan, due à l’intervention turque, s’est faite avec la bénédiction russe. Le tout en évinçant le groupe de Minsk, et plus généralement les puissances occidentales. La résolution de ce conflit a été entièrement gérée par Vladimir Poutine. Nous sommes donc dans une situation où nous ne savons pas vraiment si Poutine est seulement un excellent tacticien, ou s’il va au-delà et exerce une véritable stratégie de puissance.
Je pense que la question peut rester ouverte, parce que ce qui se passe dans le bloc regroupant l’Ukraine, la Moldavie et la Biélorussie ne va pas forcément de pair avec ce qui se passe dans le bloc Azerbaïdjan-Arménie-Géorgie. Des forces contradictoires sont à l’œuvre. En Ukraine par exemple, le résultat des dernières élections régionales semble favorable aux partis pro-russes (ce qui s’explique sans doute par le manque d’une position claire de la part de l’UE). En Arménie, le Premier Ministre Nikol Pashinyan, qui voulait combattre la corruption et prendre ses distances avec Moscou, est dans une situation très difficile, on se demande même s’il parviendra à garder le pouvoir.
Ces mouvements contradictoires dépendent de plusieurs facteurs. De l’état des sociétés bien sûr, mais aussi de la position des autres puissances. L’Union Européenne parviendra-t-elle à définir une ligne politique ? Nous verrons celle qu’adoptera l’administration Biden, mais cela prendra encore plusieurs semaines. Par ailleurs, comment évoluera la relation ambivalente entre Russie et Turquie ? Les deux pays sont à la fois alliés et adversaires. Vladimir Poutine doit surveiller Erdogan de près, car la situation intérieure de ce dernier est elle aussi très difficile, et l’incite à de grandes ambitions extérieures.

Les brèves

Carnet d’adresses de quelques personnages fictifs de la littérature

Philippe Meyer

"Les grands prix littéraires cachent les petits, j’ai découvert cette semaine qu’il existe un prix Hennessy du livre dont la littérature est l’héroïne. Le livre qui l’a remporté est signé de Didier Blonde, il regroupe les adresses, les numéros de téléphone et autres renseignements à propos des personnages de romans que Didier Blonde a croisés au fil de ses lectures. C’est également une jolie réflexion sur les adresses en littérature et sur la rêverie qu’elles suscitent. On y trouve également un passage un peu plus personnel dans lequel Didier Blonde raconte que le numéro de téléphone de l’appartement où il vécut une enfance heureuse est toujours valide. Il hésite à appeler, puis se décide et ... je vous laisse découvrir la suite."

Journal de l’année de la Peste

François Bujon de L’Estang

"Puisque nous sommes dans une atmosphère anxiogène, restons-y. Je sais que depuis le début de l’épidémie, tout le monde a relu La Peste ou Le Hussard sur le toit, mais je vous recommande une troisième lecture de ce genre. Il s’agit du journal de l’année de la peste, de Daniel Defoe (l’auteur de Robinson Crusoé). Il a composé un journal frictionnel à propos de la grande peste qui ravagea Londres en 1665-1666 et y fit 70 000 morts. La narration est très méticuleuse, et vous trouverez beaucoup d’échos à la pandémie actuelle, que ce soit dans toutes les mesures de confinement, dans les réactions de la population ou les menaces ressenties par les uns et pour les autres."

Revue « Politique étrangère »

Nicole Gnesotto

"C’est la revue « politique étrangère » que je vous recommanderai cette semaine, éditée par l’institut Français des Relations Internationales. Je trouve que la qualité de cette publication n’a cessé de s’améliorer, en particulier depuis le coronavirus, où sont parus deux numéros posant des questions particulièrement intéressantes, sur la réforme de la mondialisation, sur la revanche de l’Europe (long entretien avec Clément Beaune), sur les conséquences du virus en Afrique ... Le dernier numéro, qui vient de paraître, s’intitule « Brexit, le malheur de rompre », un titre qui synthétise parfaitement le problème. "