Changement d’époque en Allemagne / Pourquoi la guerre ne paie plus ? / n°462 / 5 juillet 2026

CHANGEMENT D’ÉPOQUE EN ALLEMAGNE

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
En février 2022, après l'attaque russe en Ukraine, le chancelier social-démocrate de l'époque, Olaf Scholz, déclarait devant le Bundestag que « février 2022 marquait un changement d’époque (Zeitenwende) dans l'histoire de notre continent ». Quelques mois plus tard, les députés adoptaient la création d'un fonds spécial de 100 milliards d'euros pour moderniser la Bundeswehr. Cette dynamique s'est poursuivie et même accentuée avec l'arrivée au pouvoir du chrétien démocrate Friedrich Merz. En mars 2025, il a fait voter par le Bundestag l'exemption des dépenses sécuritaires du sacro-saint frein à la dette, puis, en décembre, une loi sur la modernisation du service militaire. Trente-cinq ans après la réunification, le réarmement pourrait faire du pays une puissance d’équilibre dans un espace européen sous haute tension, affirme le géographe Boris Grésillon, dans une tribune au Monde.
Si jusqu’à présent l’armée allemande s’en remettait aux recommandations de l’OTAN, le ministre de la Défense allemand, Boris Pistorius a présenté, le 22 avril dernier, un budget en hausse constante, qui s'élève à plus de 108 milliards en 2026, et, pour la Bundeswehr qui compte actuellement 185.000 soldats d'active, un plan en trois étapes, D'abord, un renforcement des effectifs « rapide et de grande envergure » jusqu'en 2029, notamment grâce à un nouveau service militaire « attractif et porteur de sens ». Puis une deuxième phase jusqu'en 2035, marquée par une augmentation « significative » des capacités dans tous les domaines (terrestre, aérien, maritime, cyber, espace), à l'issue de laquelle, assurent les autorités, « l'objectif de 460.000 soldats prêts au combat sera atteint, avec 260.000 militaires d'active et 200.000 réservistes ». Enfin, à l'horizon 2039 et au-delà, une projection vers une « Bundeswehr du futur », dans laquelle seront intégrées les « innovations militaires de demain ». Cette « conception générale de la défense militaire » traduit en actes la prise de conscience du changement d'époque née de l'attaque de l'Ukraine et concrétise la renonciation au pacifisme consubstantiel, depuis 1949, à la démocratie allemande. La Russie y est qualifiée de menace la plus importante et la plus immédiate pour la sécurité allemande, européenne et transatlantique ; elle prend acte du pivot américain vers l'Indopacifique et de la nécessaire montée en puissance des Européens au sein de l'Alliance atlantique ; elle tire les enseignements des transformations de la guerre constatées en Ukraine, au Proche et au Moyen-Orient.
Zeitenwende, donc, d’abord  militaire, puis budgétaire et maintenant social avec le soutien du gouvernement allemand aux travaux d’une commission prônant une hausse progressive de l’âge légal de départ  en retraite au-delà des 67 ans, indexée sur l’espérance de vie, dans un pays confronté au vieillissement démographique.

POURQUOI LA GUERRE NE PAIE PLUS ?

Introduction

Philippe Meyer :
La signature par le président américain le 17 juin au château de Versailles du protocole d'accord avec l'Iran soulage le commerce mondial, mais met à mal la puissance américaine. Pour la deuxième fois Donald Trump, de guerre lasse, décide d'arrêter les frais face à un adversaire déterminé. La première, c'était en février 2020, lorsque l'accord de Doha avec les Talibans acta le retrait des États-Unis d'Afghanistan. Un accord finalement mis en œuvre à l'été 2021 par l'administration Biden, dans un contexte de débâcle mémorable. Si on voit mal ce que l'Amérique gagne, en revanche les bénéfices de l’accord de Versailles pour Téhéran sont clairs : levée temporaire des sanctions sur l'exportation du pétrole, puis dégel de certains avoirs iraniens à hauteur de dizaines de milliards de dollars. À terme la perspective d'un « fonds de reconstruction et de développement » doté de 300 milliards, de l'argent dont on ne sait pas trop d'où il viendrait. À l'heure du mondial de football, le géopolitologue Dominique Moïsi résume l'épisode guerrier de près de 110 jours auquel les présidents américain et iranien ont mis fin (provisoirement ou non) en signant le mémorandum qui suspend les hostilités pour au moins soixante jours : « Téhéran 1, Washington 0 ».
Dans un conflit asymétrique, le fort perd en ne gagnant pas tandis que le faible gagne en ne perdant pas. La République d'Iran sort donc vainqueur, les États-Unis et Israël perdants. De même, la Russie de Vladimir Poutine se trouve dans une impasse stratégique et éprouve les limites de la force militaire quand elle est mal employée. En Ukraine, les forces russes ont perdu du terrain en mai, pour le deuxième mois de suite, d’après les analyses de l’Institute for the Study of War, un groupe de réflexion américain. Même les zélateurs du régime reconnaissent qu’il est peu probable que Moscou parvienne à percer les lignes. Vladimir Poutine a dû admettre, le 28 juin, de réels problèmes, comme la pénurie de carburant. On estime que deux tiers des Russes sont désormais favorables à des négociations de paix.
La guerre d'Iran et celle d'Ukraine témoignent des défis rencontrés par l'assaillant en ce XXIe siècle, à l'heure des drones et du combat asymétrique ultraconnecté. Malgré une supériorité aérienne et une puissance de feu sans rivale, États-Unis et Russie peinent à faire capituler l'adversaire. Ces enseignements sont scrutés à Taipei comme à Pékin. La Chine pourrait en déduire que décidément, l'aventurisme militaire ne paie pas face à un adversaire déterminé qui joue à domicile ... Cela pourrait l’encourager à poursuivre sa patiente stratégie de « strangulation » de l'île démocratique plutôt que de lancer une invasion militaire risquée.

Les brèves

Le design selon Pierre Paulin (1927-2009)

Philippe Meyer

"L’exposition que le Musée Fabre consacre à Pierre Paulin est une excellente occasion de redécouvrir un créateur majeur du design français. Ses meubles témoignent d’une inventivité et d’une élégance exceptionnelles. Son travail a parfois été injustement éclipsé par des considérations politiques, notamment après sa collaboration avec le président Pompidou, qui ont abouti à classer Pierre Paulin « à droite », au point que certains de ses projets ont été écartés pour des raisons étrangères à leur qualité artistique. Le Musée Fabre, qui est l’un des plus beaux musées de France en dehors de Paris, offre ici une belle occasion de mesurer l’ampleur du talent de cet artiste et de cet inventeur remarquable."

La puissance au XXIe siècle : la nouvelle grammaire de l’influence

Marc-Olivier Padis

"L’ouvrage de Pierre Buhler est devenu une référence pour comprendre la nouvelle grammaire de l’influence et les transformations de la puissance au XXIe siècle. Cette édition, entièrement refondue et actualisée, arrive à un moment où les équilibres internationaux sont profondément bouleversés. Les débats que nous venons d’avoir montrent combien il est nécessaire de réfléchir à cette notion de puissance, y compris aux limites et aux formes d’impuissance auxquelles les grandes puissances sont aujourd’hui confrontées. C’est un travail d’une grande ampleur, solidement argumenté et particulièrement éclairant."

De Profundis

Philippe Meyer

"Je ne résiste pas au plaisir de vous citer passage du De Profundis d’Oscar Wilde : « Most people are other people. Their thoughts are someone else's opinions, their lives a mimicry, their passions a quotation. » : « la plupart des gens sont d’autres gens. Leurs pensées sont les opinions de quelqu’un d’autre, leurs vies une imitation, leurs passions des citations. » C’est une réflexion salutaire à l’heure où tant de personnes prennent leurs opinions pour des jugements. J’ai retrouvé ce texte grâce à Simon Leys, dont les lectures réservent toujours de précieuses découvertes."

Le Grand Continent au Panthéon

Michaela Wiegel

"J’ai été particulièrement impressionnée par cette initiative de la revue Le Grand Continent, qui consiste à inviter un intellectuel européen à évoquer l’une des grandes figures honorées au Panthéon. La leçon de Giuliano da Empoli consacrée à Jean Monnet m’a paru remarquablement enrichissante, parce qu’elle dépassait le regard strictement français pour replacer son parcours dans une perspective véritablement européenne. D’après les échos que j’ai eus d’autres conférences, comme celle de Peter Sloterdijk sur Victor Hugo, cette démarche contribue aussi à européaniser le Panthéon. Les Leçons reprendront à la rentrée et méritent vraiment d’être découvertes."

Washington : le premier des Américains

Nicolas Baverez

"À l’approche du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, la biographie que Yves-Marie Péréon consacre à George Washington permet de redécouvrir une figure fondatrice de la démocratie américaine. Ce qui me frappe le plus est son choix de renoncer volontairement à un troisième mandat alors qu’il pouvait le conserver, puis son adresse d’adieu dans laquelle il appelle ses concitoyens à préserver l’unité du pays, à se méfier de l’esprit de parti, à respecter la Constitution et à éviter de se laisser entraîner dans les conflits extérieurs. Ces principes résonnent avec une force particulière dans l’Amérique d’aujourd’hui."

La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre

Nicolas Baverez

"Je voudrais également rendre hommage à Yves Lacoste, disparu le 20 juin 2026, qui a profondément renouvelé la géopolitique en France en réhabilitant le rôle de la cartographie. Son ouvrage La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, qui avait suscité de vives controverses à sa parution, demeure d’une étonnante actualité. Les événements récents montrent à quel point son analyse de la géographie comme instrument de puissance conserve toute sa pertinence."

Quand les dieux rôdaient sur la Terre

Antoine Foucher

"L’été est le moment idéal pour se plonger dans un podcast au long cours. Avec plus d’une centaine d’épisodes, Pierre Judet de La Combe parvient à rendre les mythes, les dieux et les héros grecs étonnamment présents, sans jamais céder à l’anachronisme. À travers eux, il parle de nous, de nos passions les plus contemporaines, avec un talent de conteur exceptionnel. Les chansons contemporaines qui ponctuent les épisodes sont remarquablement choisies et entrent en résonance avec cet héritage grec vieux de vingt-cinq siècles. Je conseille tout particulièrement les trois épisodes consacrés à Antigone ainsi que ceux dédiés aux comédies d’Aristophane : on y apprend énormément sur la nature humaine, donc sur soi-même, tout en riant beaucoup."