La responsabilité sociale et environnementale des entreprises après l’éviction du PDG de Danone / Élections chez les frugaux / n°185 (21 mars 2021)

La responsabilité sociale et environnementale des entreprises après l’éviction du PDG de Danone

Introduction

Philippe Meyer :
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Ils ne prennent pas leurs opinions pour des jugements, rejoignez-moi à l’écoute du Nouvel Esprit public

Le Nouvel Esprit Public est un podcast indépendant créé par Philippe Meyer et mis en ligne tous les dimanches à 11h directement sur votre application de podcasts favorite ou sur le site de l’émission.
Chaque semaine, les invités s’emploient à éclairer une question de politique intérieure et une question de politique internationale à travers une conversation préparée dont les quatre participants s’écoutent, se répondent, se respectent et partagent le souci d’éclairer leurs auditeurs plutôt que de reproduire l’un de ces débats de coqs qui prolifèrent sur les ondes et ne contribuent qu’à énerver auditeurs et téléspectateurs. « Après vous avoir écouté, on a l’impression d’être plus intelligent » est la phrase qui revient le plus souvent dans les messages d’un public qui apprécie également l’atmosphère amicale de ces rendez-vous.
Philippe Meyer propose les sujets de la semaine et invite à y participer quatre des membres de l’équipe prestigieuse du Nouvel Esprit public, composée d’une quinzaine d’hommes et de femmes d’horizons, d’âges, de nationalités et de formations diverses. Chaque enregistrement donne lieu à un compte-rendu analytique, dont la lecture permet de saisir l’essentiel de ce qui s’est dit ou d’y revenir.
En plus de ce socle hebdomadaire, le Nouvel Esprit Public produit des suppléments d'une demi-heure, les "Badas", diffusés le mercredi, qui suivent pendant quelques temps un thème particulier. Depuis novembre 2020, par exemple, Philippe Meyer tente de nous faire découvrir le monde de la culture avec ses métiers et ses personnages.
Enfin, une fois par mois, l'émission du dimanche est enregistrée en direct et en public (via Zoom en ces temps incertains) et les auditeurs sont invités à partager leurs questions et leurs réactions avec les invités durant une demi-heure après l'émission.

Intéressons-nous à présent à la question de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises.

Contesté par des administrateurs et des fonds activistes jugeant trop faible la rentabilité du groupe, le conseil d'administration de Danone a congédié le 14 mars son PDG Emmanuel Faber. Dans un communiqué, ce dernier s’est déclaré « convaincu de la nécessité d'allier un fort niveau de performance économique au respect du modèle unique d'entreprise à mission de Danone ». En juin 2020, Emmanuel Faber avait fait de Danone le premier groupe coté de taille mondiale à adopter le statut juridique d'entreprise à mission, c’est-à-dire portant un projet social et environnemental à côté de l'impératif économique de rentabilité. Cependant, face au recul de son cours de Bourse et à la chute des ventes d'eau en bouteille liée à la pandémie, l’amélioration de la compétitivité est redevenue la priorité de Danone et le 23 novembre, Emmanuel Faber a annoncé la suppression de 2 000 emplois. « Est-ce qu'une entreprise cotée en Bourse peut tenir des engagements sociétaux ? J'ai bien peur que non. », a commenté Hélène Deborde, secrétaire fédérale CFDT.
En instituant le nouveau cadre juridique de société à mission, la loi Pacte de 2019 a offert au monde entrepreneurial la possibilité d'affirmer un rééquilibrage entre l'intérêt général et la performance économique. Depuis, la responsabilité sociale et environnementale est devenue le nouveau mantra de la gouvernance des entreprises. Déjà les deux tiers des entreprises du CAC 40 ont défini leur « raison d'être », c’est-à-dire la façon dont elles entendent jouer un rôle dans la société au-delà de leur seule activité économique. Dans le reste du SBF 120 (un indice boursier regroupant les sociétés du CAC 40 et 80 autres sociétés), seules 16% l’ont fait selon une étude de Russell Reynolds. Pour les directeurs de ressources humaines, la responsabilité sociale et environnementale passe avant le développement du télétravail dans les priorités pour 2021, selon une enquête de l’Association nationale des directeurs des ressources humaines réalisée fin septembre, auprès de ses quelque 5 000 entreprises adhérentes (plutôt des grosses PME ) : 53 % des DRH interrogés prévoient de renforcer les actions dans ce domaine en 2021, contre 27 % en 2020.
Le baromètre Mazars publié le 2 octobre a indiqué que 98 % des entreprises ont aujourd’hui une stratégie de responsabilité sociale et environnementale, en insistant sur le volet environnemental. Edwige Rey, en charge de ce dossier chez Mazars a observé notamment qu’« Europcar mesure la part des véhicules lavés sans eau avec des chiffons spéciaux, L’Oréal, la part recyclable de ses emballages, et Total, la teneur en hydrocarbure des rejets d’eau dans les stations offshore ».

Kontildondit ?

David Djaïz :
Le point de départ de notre discussion est évidemment l’affaire Emmanuel Faber. Je ne connais pas assez Danone pour faire des remarques définitives sur ce cas, cependant comme Faber était un PDG emblématique d’une très grande entreprise du CAC 40, on peut tout de même se baser sur un certain nombre de signaux. D’autant plus qu’il s’était présenté comme un champion du capitalisme responsable, et qu’il avait fait de Danone la première entreprise à mission, comme le permet désormais la loi pacte du CAC 40.
Si l’on se base sur les signaux, après le départ précipité et mouvementé d’Isabelle Kocher qui était à la tête d’Engie, une autre figure du capitalisme responsable et écolo-compatible, il faut bien dire que dans le monde très feutré du capitalisme français, cela fait quand même mauvais genre. Derrière le départ de Faber, on sait qu’il y a des fonds de pension activistes particulièrement agressifs, qui ne supportent pas le positionnement responsable du PDG.
Bien sûr, le principe d’une entreprise du CAC 40, fut-elle à mission, reste tout de même de faire du profit. De ce point de vue, les résultats de Danone étaient en retrait ces derniers temps, avec un chiffre d’affaire et une marge opérationnelle qui ont reculé en 2020, une acquisition qui s’est avérée compliquée, et surtout un cours boursier qui décroche. A cela s’ajoute un management un peu mouvementé, puisque deux membres du comité exécutif viennent de quitter la tête de l’entreprise ces derniers mois.
Mais au fond, de quoi l’affaire Faber est-elle le nom ? Elle révèle des tensions entre la performance économique d’une entreprise (sa raison d’être d’une certaine façon) et la vocation sociétale et environnementale de plus en plus importante qu’on lui fait endosser. Et à juste titre, puisque sans entreprise impliquée dans l’intérêt général, il n’y a pas d’inclusion sociale, et sans participation des entreprises, la transition écologique n’adviendra jamais. Longtemps, la responsabilité sociale et environnementale des entreprises s’est cantonnée à ce qu’on appelle la « RSE », (Resposabilité Sociétale des Entreprises) plus ou moins prise au sérieux par les entreprises du CAC 40. Mais ces dernières années, il semble qu’il y a une vraie montée en puissance de cet aspect, avec la mise en place de comités RSE, pris très au sérieux par les dirigeants de ces groupes. De ce point de vue, la loi pacte a introduit des changements importants, puisqu’on a créé ce statut d’entreprise à mission, ainsi que la raison d’être.
Mais pour éviter que tout cela ne soit que du « green washing », il faudrait réfléchir à des changements structurels plus significatifs. D’abord, si on veut passer de la shareholder value à la stakeholder value, c’est à dire du capitalisme des actionnaires à celui des parties prenantes, il faut mieux associer les salariés dans les conseils de surveillance ou les conseils d’administration. C’est par exemple déjà le cas en Allemagne ou en Scandinavie, où le principe de cogestion est vraiment dans les mœurs. En France, on en est très loin. Il faut également renforcer le devoir de vigilance des entreprises, notamment vis-à-vis de leurs sous-traitants, parce qu’une entreprise ne peut pas s’exonérer de toute responsabilité dans ce domaine. Je pense notamment au textile et aux Ouïghours, ces travailleurs forcés. Enfin, la question de la finance est très importante. Et pas seulement les « fonds à impact », parce que leur encours au niveau français est tout de même assez négligeable par rapport à la finance mainstream. Il faut un vrai changement à l’intérieur même de cette dernière. François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France a dit récemment des choses très importantes à ce sujet.
Je crois que c’est par la finance, par la cogestion et la codétermination qu’on pourra vraiment faire endosser aux entreprises une responsabilité sociale et environnementale sans pour autant dégrader leur exigence de performance.
Cet irréversible mouvement de fond sera probablement accéléré par la nouvelle génération de consommateurs. On voit bien que les jeunes n’ont pas envie de laisser passer des pratiques douteuses. Ils questionnent bien davantage la provenance des produits, et peuvent se lancer grâce aux réseaux sociaux dans de l’interpellation qui touche ces entreprises au portefeuille. Ce qui est le meilleur moyen de les faire changer de comportement rapidement.

Akram Belkaïd :
Il est effectivement très important de relever que ce problème est bien plus large que le seul cas de Danone. Ceux qui suivent cette entreprise depuis plusieurs décennies feront remarquer qu’elle provoque régulièrement des interrogations, par ses choix stratégiques, ses orientations, et sa manière de se renouveler. Le Danone d’il y a trente ans n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui : le positionnement d’entreprise à mission et les les préoccupations quant à la santé sont en réalité très récentes.
De manière plus générale, il y a effectivement une vraie contradiction, qui n’est pas résolue, et ne le sera pas par la recherche théorique. Qu’est-ce qu’une entreprise ? Sert-elle à autre chose qu’à faire du profit, surtout si elle doit rémunérer ses actionnaires ? Si on fait un tour dans les universités françaises et qu’on écoute ce qui se passe dans les cours d’économie et de finance, la réponse est « non ». Certes, l’air du temps atténuera cette réponse, mais globlament, on est encore dans la vision des années 1990 de la seule création de valeur. In fine, la parole est aux actionnaires. Ce qui vient de se passer peut donc sembler logique : les actionnaires mécontents de la direction ont évincé le directeur.
Cela nous amène à nous interroger sur la compatibilité entre des entreprises cotées en bourse et des entreprises qui demain s’orienteraient vers des missions hybrides et s’efforceront de concilier profit et responsabilité. Danone était certes une entreprise à mission, mais il faut noter que la fronde est venue d’actionnaires qui n’étaient pas au capital de l’entreprise il y a 18 mois, ou de façon très marginale. Et ils ont clairement identifié l’entreprise comme déstabilisable. Ces fonds activistes se sont fait une spécialité de repérer les entreprises pas assez performantes. Cela signifie que si demain on veut concilier entreprise à mission et succès financier, il faudra changer les règles du jeu. Et c’est très difficile dans des secteurs où les exigences de liquidités sont si importantes. Il faut réfléchir sur la manière de défendre ces entreprises à mission contre des actionnaires récents, qui se trouvent là par effet d’opportunisme. Peut-être que pour ces entreprises, il faudrait réévaluer les seuils légaux de participation au capital, afin de leur permettre de voir venir ces fonds très agressifs.
Je ne suis pas encore convaincu qu’il soit possible de faire cohabiter les exigences d’un capitalisme entièrement dominé par la finance, et les ambitions de responsabilité sociale et environnementale. Même Danone est engagé dans des plans sociaux, même s’ils sont menés avec l’accord des syndicats. Les 40 entreprises du CAC communiquent sur la RSE, mais cela paraît dérisoire face aux immenses gaspillages que l’on peut trouver dans certains secteurs. Il est important et nécessaire d’être mobilisé sur ces questions, mais soyons aussi réalistes sur l’impact des mesures proposées jusqu’à présent.
Le rôle du consommateur est de plus en plus grand, c’est vrai, mais il y a tout de même des secteurs qui devraient poser problème, et qui n’offusquent à peu près personne. Les batteries pour véhicules électriques, par exemple, qui nécessitent des métaux minés dans des conditions particulièrement discutables. Pour moi l’affaire Danone est un révélateur des ambiguïtés et des limites de nos sociétés, et de notre incapacité à concilier profit et responsabilité.

Nicole Gnesotto :
L’affaire Danone est symbolique de la difficulté du passage d’un capitalisme traditionnel, presque familial, à un capitalisme mondialisé. On voit bien qu’il y a une contradiction entre trois objectifs : premièrement une exigence de profit, portée par des actionnaires qui ne connaissent en rien l’entreprise, deuxièmement une exigence sociale et environnementale qui monte, et devient parfois une norme contraignante, aussi bien à l’OCDE qu’à l’Union Européenne, et troisièmement l’exigence salariale, car il faut bien qu’un patron achète la paix sociale. Concilier ces trois exigences devient très difficiles et le cas d’Emmanuel Faber l’a montré.
Il n’est pas le premier, cependant. Nos avons cité Engie mais nous pourrions aussi mentionner le patron d’Unilever, remercié il y a deux ans parce pour ses positions RSE et parce qu’il contestait le niveau de rémunération dont il était lui-même bénéficiaire, refusant d’augmenter son salaire et ses stock-options. Faber avait exactement la même attitude et il est parti en 24 heures, alors qu’il y a un an à peine, il avait obtenu 99% des voix pour transformer Danone en société à mission. On voit par là que la force des acteurs financiers pèse bien plus lourd que la force politique des conseils d’administration. La question de la rémunération des grands dirigeants d’entreprises privées est toujours très polémique. On sait que le patron de Dassault a obtenu en 2018-2019 une augmentation de 34% de sa rémunération, alors que celle-ci était déjà de 33 millions d’Euros. Ces chiffres sont si spectaculaires qu’ils portent ombrage à l’image des entreprises.
L’appétence pour la RSE est aussi une forme de capitalisme bien comprise. Plus l’image de l’entreprise est vertueuse, meilleures seront ses chances de gagner des marchés. Il y a donc à mon avis dans cette éviction d’Emmanuel Faber un aveuglement de la part des fonds de pension.
Il est certain qu’il y a aujourd’hui une lutte entre le capitalisme de profit et le capitalisme de responsabilité, et la Covid va intensifier ce combat. On peut voir les choses de deux façons. Soit on considère que la pandémie va affaiblir la part de financement RSE des entreprises, d’une part parce qu’un certain nombre d’entreprises « non durables » ont paradoxalement vu leur activité augmenter, comme les plastiques par exemple, et d’autre part, parce que les plans d’urgence des Etats se préoccupent peu de savoir si celles qui sont sauvées sont vertueuses. Et surtout, la Covid fait baisser les bénéfices des entreprises, or les actionnaires exigent les performances et l’argent qui va avec. On peut donc dire que la crise sanitaire va marginaliser encore davantage les PDG orientés vers la responsabilité sociétale.
Ou bien on peut tenir le point de vue inverse, et considérer que ce sont les entreprises « vertueuses » qui sortiront victorieuses de la crise. Les institutions, et en particulier l’UE, qui financent d’énormes plans de relance, ont posé des conditions très strictes, car ces subventions doivent être investies au moins à 30% dans des activités durables et socialement responsables. Autrement dit, si les institutions se mettent à exiger un retour sur investissement, non en termes de profit, mais de RSE, alors la tendance deviendra pratiquement obligatoire, et les fonds de pension auront fait leur chant du cygne. Enfin, le consommateur va effectivement tout changer. Yves Rocher a sévèrement pâti de l’affaire Navalny, ou Zara de l’affaire des Ouïghours.
Je crois que l’affaire Danone marque plutôt la fin d’une ère, celle d’un capitalisme financier sans règle ni vergogne, qui a parfaitement fonctionné sur des modèles de très court terme (tous les trimestres).

Philippe Meyer :
Tant mieux si cela profite aux Ouïghours, et pourvu que cela dure et s’étende, mais il s’agit à mon avis beaucoup plus pour les entreprises d’avoir des responsabilités environnementales, c’est à dire de devancer les exigences du marché. Pour ce qui est du salariat et du précariat en revanche, je n’ai pas le sentiment qu’on voie beaucoup d’initiatives sous l’égide de cette loi pacte et de ces sociétés à mission.

David Djaïz :
Je crains de ne pas partager l’optimisme de Nicole quant à l’après-Covid. D’abord, les deux évictions d’Isabelle Kocher et d’Emmanuel Faber nous rappellent à quel point le CAC 40 reste dominé par des logiques financières de court terme (ce qui n’est pas rassurant, car ces fleurons français ne paraissent pas très en phase avec les exigences des marchés de demain).
Et puis il y a une abondance de liquidités dans l’économie mondiale, et des taux d’intérêt très bas. Il y a donc une tentation de la part des acteurs financiers de se reporter sur les marchés « action », dans une période où les taux d’intérêt « services » sont faibles. Cela ne favorise pas vraiment le capitalisme responsable et solidaire.
Personnellement, je vois pour l’après-Covid deux capitalismes émerger. Le premier est à l’œuvre depuis la fin des années 1990, il s’agit d’un capitalisme de plateformes transnationales, comme les GAFAM, dont les trésoreries sont spectaculaires, et qui se lancent dans des domaines très divers. Ce capitalisme là sera concurrencé par le retour d’un capitalisme d’impulsion étatique, c’est à dire des Etats-nations aux abois qui vont énormément subventionner des industries stratégiques (défense, aéronautique, automobile). Au fond le capitalisme de plateforme est plutôt américain, et le capitalisme étatique est plutôt chinois. Quel sera le capitalisme européen ? Aujourd’hui, nous sommes sous la dominance des modèles américains, qui ne fonctionnent pas sur le pan sociétal et environnemental. L’Europe va-t-elle enfin se doter d’un cadre collectif à la hauteur de ce qu’elle pense avoir à dire au monde du 21ème siècle ? Pour le moment nous n’y sommes pas. Il va falloir des investissements énormes. Et il faut qu’ils soient publics, car ils devront être axés sur le long terme, sans pour autant être averses au risque.

Akram Belkaïd :
Il est vrai que le monde est gorgé de liquidité et que les fonds d’investissement font aujourd’hui la pluie et le beau temps. Mais la cartographie est toujours à peu près la même. Par exemple un fonds gérant les retraites des californiens n’a rien à voir avec un fonds de la City londonienne, dont le but est le court terme. Dans tout cela, les plus engagés dans la responsabilité environnementale et sociale sont quelques fonds souverains, comme le fonds norvégien, qui n’investit plus dans les domaines douteux. En revanche les grands acteurs boursiers sont encore très réticents par rapport à tout cela. La RSE a le beau rôle dans les brochures et les notes d’intention bien sûr, mais dans les faits, le diktat des chiffres trimestriels est toujours là, et personne n’envisage d’abandonner leur publication.

Élections chez les frugaux

Introduction

Philippe Meyer :
Les Néerlandais ont voté massivement du 15 au 17 mars. Malgré la pandémie, 82 % des inscrits se sont rendus aux urnes pour élire leurs 150 députés. Avec ses 35 sièges – 2 de plus que dans l’assemblée sortante- le Premier ministre libéral-conservateur Mark Rutte est en position d’exercer un quatrième mandat, en dépit d’un maigre bilan social après dix ans de pouvoir. Les coupes budgétaires ont réduit le nombre de lits d'hôpitaux. Le niveau scolaire a baissé. Les bénéficiaires de l'aide alimentaire sont passés de 50 000 en 2010 à 151 000 en 2019, alors que les millionnaires, 94 000 il y a 10 ans, sont aujourd’hui 223 000. La surprise a été créée par la deuxième position conquise par le parti centriste, libéral et social, Démocrates 66 emmené par la ministre du commerce et de la coopération, Sigrid Kaag. D66 se caractérise par son fort attachement au projet européen. En revanche, deux importantes formations de gauche, les écologistes de GroenLinks et du Parti socialiste (SP, gauche radicale) ont enregistré un net recul. Le petit parti paneuropéen et progressiste Volt, membre du groupe des Verts à Strasbourg a remporté ses trois premiers sièges. A droite, le Forum pour la démocratie anti-establishment (FvD) obtiendrait 8 sièges, tandis qu’à l’extrême droite, le parti populiste de la Liberté (PVV) de Geert Wilders a perdu 3 sièges.
Mi-janvier, le gouvernement dirigé par Mark Rutte avait dû démissionner car son administration des impôts avait accusé à tort de fraude aux allocations familiales des milliers de familles de travailleurs - souvent étrangers - qui se sont trouvées forcées de rembourser ce qu’elles avaient légitimement perçu. Le 23 janvier, de violentes émeutes ont éclaté dans une demi-douzaine de villes, dont Amsterdam, La Haye et Rotterdam, pour protester contre l'instauration d’un couvre-feu, de 21h à 4h30, mesures pourtant soutenues par 70% de la population néerlandaise. La pandémie a fait 15 800 morts aux Pays-Bas, soit 95,2 morts pour 100 000 habitants, taux comparable à celui de l’Allemagne, le taux français étant de 136.
Deux débats ont dominé la campagne électorale : faut-il construire une nouvelle centrale nucléaire pour faciliter la transition climatique et comment financer la « dette Covid ». Pour faire face à la pandémie, le gouvernement a déployé un plan massif de soutien à l'économie, équivalent à 4,2 % du PIB, sans compter les garanties et moratoires sur les impôts. Grâce à cette intervention, la récession a été limitée à un recul de 3,8 % du PIB en 2020. En revanche, en raison d'une seconde vague de l'épidémie beaucoup plus sévère que la première et d’une campagne de vaccination très lente, la croissance devrait rester négative au premier trimestre 2021, puis atteindre le plus faible niveau de l'Union européenne sur l'année, à 1,8 %. La dette publique, inférieure à 50 % du PIB avant la crise, est repassée au-dessus de 60 %. À comparer à une moyenne de 100 % dans la zone euro, et près de 120 % en France ou 160 % en Italie. Ces divergences pèseront lors des discussions houleuses à venir sur la réforme des critères de déficit et d'endettement de la zone euro.

Kontildondit ?

Nicole Gnesotto :
Les Pays-Bas sont généralement mal connus en France, mais c’est un pays très intéressant, parce que ses évolutions interrogent sur celles de l’UE. Il y en a trois récentes.
D’abord, c’est l’un des pays fondateurs de la CEE, et il était dans les débuts très européen, très intégrateur, très fédéraliste Aujourd’hui il est devenu hostile à l’intégration, et réticent à toute solidarité, intra ou extra européenne. En 2005, ils avaient eux aussi voté non au référendum, et ils ont à présent pris la tête du clan des « frugaux », qui se sont opposés au plan de relance franco-allemand. Ils disaient ne pas vouloir que les pays riches (eux-mêmes) paient pour les pauvres (ceux du Sud, accusés de mauvaise gestion).
Ils n’ont finalement accepté le plan de relance que parce qu’une ristourne de près de deux milliards leur a été consentie sur leur contribution au projet européen. Ce sont des marchands, il ne faut pas l’oublier.
Deuxième évolution : ce pays riche, dont la prospérité repose sur le commerce et la culture, est aujourd’hui devenu le champion du libéralisme le plus dérégulé en Europe. Le Premier ministre Mark Rutte, élu très spectaculairement malgré un bilan peu reluisant, est une sorte de nouveau Thatcher. Il a dérégulé les services publics, le nombre de SDF a doublé en dix ans, et sa gestion du Covid a été calamiteuse, puisqu’il n’a absolument rien fait dans les débuts, puis a confiné d’une façon qui a conduit à des protestations jamais vues aux Pays-Bas depuis 40 ans.
Enfin, ce pays jusque là discret revendique à présent un leadership. C’est le pays qui profite le plus du Brexit, et est devenu le leader de l’opposition à la vision française du projet européen. Les Pays-Bas veulent aujourd’hui représenter l’alternative au renforcement de la zone euro, à l’Europe politique, à l’Europe de la Défense, et à l’autonomie européenne.
Ces trois évolutions sont aussi d’une certaine façon celles de l’Europe : moins de solidarité, plus de marché, moins de régulations et d’interventions de la Commission, et une Europe où chacun a la prétention de dire sa règle.
Le bilan économique des Pays-Bas durant la période Covid est incontestablement positif. Mais la question est de savoir si ce bilan en fait pour autant un modèle. Pour moi, la réponse est très clairement « non ». Certes, ce bilan justifie la réticence des Néerlandais à « payer pour les pauvres » et les atouts économiques du pays sont nombreux. Ils est devenu la cinquième puissance économique de l’Union, a remplacé Londres comme première place boursière d’Europe, a récupéré l’agence des médicaments, la réussite est donc indiscutable. Mais elle n’est pas pour autant un exemple, et pas davantage un modèle. Il faut tout de même dire que la réussite des Pays-Bas est fondée sur une véritable escroquerie. Ce pays fait partie d’un des grands paradis fiscaux de l’UE, dénoncé dans un rapport du Parlement européen sur la criminalité financière et l’évasion fiscale, paru le 26 mars 2019, qui pointe Chypre, l’Irlande, le Luxembourg, Malte et les Pays-Bas. Ce pays le plus « vertueux » est en réalité le plus cynique et le plus tricheur. On a évalué qu’il coûte à la seule France 3 milliards à cause de la défiscalisation dont les entreprises bénéficient.

Akram Belkaïd :
Il existe un consensus au sein de la classe politique néerlandaise, visant à maintenir ce statu quo sur ce régime fiscal particulier. « Pas touche » est le mot d’ordre. Nous avons ainsi de grandes entreprises se disant françaises dont le siège fiscal est aux Pays-Bas. Et cela n’est possible que parce que les Pays-Bas font partie de l’UE. La situation ressemble donc à ce que nous avons pu subir avec le Royaume-Uni au cours des 20 dernières années. Une situation comprenant des « empêcheurs d’intégration », et des captations de rentes de situation. S’il est encore trop tôt pour évaluer les effets du Brexit, on constate cependant qu’aux Pays-Bas, malgré un euroscepticisme assez fort (à droite comme à gauche) et un net recul de l’idée social-démocrate, on ne remet pourtant jamais en cause la place du pays au sein de l’UE. Précisément parce qu’il y aurait trop à perdre en la quittant.

David Djaïz :
La victoire de Mark Rutte aux dernières législatives néerlandaises en fera, après le départ d’Angela Merkel, le plus ancien dirigeant européen en exercice. Il a d’ailleurs hérité du surnom de « Premier ministre Téflon », tant tout semble glisser sur lui. C’est très important sur le continent européen, où les démocraties semblent ces temps-ci très instables et toujours en crise. Il sera à la tête d’une coalition de libéraux et de chrétiens-démocrates très solide, puisqu’aujourd’hui aux Pays-Bas il y a ce camp d’un côté, une très forte extrême-droite populiste et anti-musulmane de l’autre, et enfin une gauche qui, comme dans de nombreux autres pays européens, est devenue presque insignifiante.
Pour préparer l’émission, j’ai relu un discours que Mark Rutte a prononcé en Suisse en 2019. Il est très intéressant, puisqu’il y précise sa vision de l’Europe. Pour ma part, je ne crois pas que les Pays-Bas soient devenus (comme on l’entend parfois) un pays nationaliste ou anti-européen. C’est simplement qu’ils affirment une vision substantielle de l’Europe qui est très différente de celle dont nous avons l’habitude. Dans le discours en question, Rutte explique que l’Europe pour les Néerlandais, c’est au fond quatre choses : un marché unique (le commerce), un attachement indéfectible à l’Etat de droit et à la démocratie (c’est ce qui explique que les Néerlandais sont souvent parmi les plus durs à l’égard de la Hongrie d’Orbán), un attachement aux règles, qui passent avant les décisions politiques ou les conjonctures, et enfin un attachement à l’indépendance énergétique de l’Europe, et même à la transition écologique.
Il me semble donc qu’aujourd’hui, l’Europe est dans une position inquiétante, parce que trois visions concurrentes s’y affrontent. D’un côté, les pays d’Europe centrale et orientale, attachés au libéralisme économique mais rejetant le libéralisme politique, de l’autre le couple-franco-allemand et une partie des pays du sud, intégrationnistes sur le plan économique et politique, et d’un troisième côté un groupe de pays, qui s’est solidifié pendant la crise sanitaire, autour des Pays-Bas et de l’Autriche, qui considèrent que l’Europe est avant tout un marché régi par des règles.
Cela pose des questions très importantes pour la suite. On s’est bruyamment réjoui d’avoir obtenu un accord à l’arrachée, mais cela ne répond absolument pas aux questions plus structurelles de l’identité européenne, car nos visions substantielles de l’avenir diffèrent radicalement d’un pays à l’autre. Des pays comme les Pays-Bas ou l’Irlande sont petits et ont besoin du marché européen, sans pour autant vouloir ses contraintes. Ils posent donc en creux des questions intéressantes pour l’avenir.

Les brèves

Joseph Kessel Reportages, romans

Philippe Meyer

"Me promenant dans ma bibliothèque, comme on fait beaucoup en ces temps de confinement, j’en ai sorti ce volume de Quarto chez Gallimard. Je l’ai ouvert par curiosité rétrospective, ne me souvenant plus très bien de ce que j’en avais pensé autrefois, et me disant que tout cela devait sans doute être bien dépassé. Ce n’est pas vrai. Ces reportages sont un genre littéraire, comprenant un peu d’invention, beaucoup d’observation, ainsi qu’un savoir-faire et un homme à l’intérieur duquel ce savoir-faire couve."

La pyramide inversée

Akram Belkaïd

"Je vais peut-être vous décevoir, car je sais que ce sujet n’est pas toujours très bien perçu, mais je lis en ce moment cet ouvrage d’un journaliste anglais, véritable star dans son pays, Jonathan Wilson, dont le livre vient d’être traduit par Hachette Sport. C’est un pavé sur l’évolution de la tactique dans le football. Comment on est passé du chaos de l’époque victorienne à la science d’aujourd’hui, bourrée de statistiques. Même ce sport souvent conspué est touché par le fléau des algorithmes. "

Le jour où la Chine va gagner

David Djaïz

"J’avais lu ce livre dans sa version anglaise il y a un an ou deux, et il vient d’être traduit. Le titre anglais était « Has China won ? ». Il est signé de Kishore Mahbubani, un diplomate singapourien. En français, c’est devenu « le jour où la Chine va gagner ». L’auteur est tout à fait pro-chinois, mais il défend une thèse intéressante : la Chine va véritablement remplacer les Etats-Unis dans l’hyper-puissance, et au fond, cette trajectoire de la Chine n’est que la reconnexion avec son histoire profonde ; son passage au second plan n’était qu’une parenthèse de 300 ans, qui est en train de se refermer. Un livre qui à n’en pas douter provoquera des débats."

L’Arménie et les Arméniens en 100 questions

Nicole Gnesotto

"Je vous conseille cet ouvrage de Michel Marian, véritable référence sur l’Arménie. La méthode « en 100 questions » est très agréable, car elle permet de piocher, ou d’alterner entre questions graves et légères, mais elle offre aussi une vision très synthétique. On y trouve aussi bien des sujets un peu anecdotiques (pourquoi les noms arméniens finissent-ils tous en « ian », quelle est la populatrité de Kim Kardashian en Arménie) que des sujets bien plus intéressants et sérieux, comme les relations avec l’Iran. C’est une somme, à la fois très documentée et très actuelle."