Le vaccin ici et ailleurs / Elle s’en va : l’Allemagne sans Merkel / n°176 (17 janvier 2021)

Le vaccin ici et ailleurs

Introduction

Philippe Meyer :
Dans le monde, la stratégie de vaccination diffère entre campagne massive et prudence. Selon Our World In Data, au 12 janvier, plus de 15 millions de doses ont été administrées dans le monde. En tête, les États-Unis avec 5,31 millions de doses au 7 janvier. Viennent ensuite la Chine avec 4,5 millions, puis Israël avec 1,5 million. L’État hébreu détient le record du nombre de doses administrées pour 100 habitants, grâce à un réseau très dense de centres de vaccination. Une autre catégorie de pays, celle des émergents, n'a pas réellement démarré la vaccination.
Avec environ 1 million de doses administrées depuis le 8 décembre d’après Our World in Data, le Royaume-Uni a vacciné au 12 janvier plus de personnes que le reste de l’Europe réuni. En priorité sont ciblés les plus de 70 ans, les soignants qui se trouvent en première ligne et les personnes vulnérables grâce à sept mégacentres de vaccination qui s'ajoutent aux 223 hôpitaux, et aux plus de 1.000 cabinets de médecins généralistes et à certaines pharmacies qui ont commencé à vacciner dès lundi. Avec presque 720.000 doses administrées, la péninsule italienne fait figure de leader, en valeur absolue, dans la course à la vaccination au sein de l’Union européenne. Rome a décidé de concentrer les efforts de cette première phase de vaccination sur le personnel sanitaire, même si de nombreux hôtes d’Ehpad ont déjà reçu aussi leur première piqûre. En Espagne, la campagne de vaccination a commencé, le 27 décembre. Au 12 janvier, on en était à 700.000 doses distribuées sur tout le territoire et 139.000 administrées. Les personnes éligibles sont les mêmes qu’en Grande Bretagne : personnels et résidents des structures d’accueil pour personnes âgées, soignants potentiellement confrontés au virus. L’Allemagne obtient des résultats plutôt positifs 0,82% de la population vaccinée dans plus de 400 centres de vaccination et des équipes mobiles vaccinant dans les maisons de retraite. Aux États-Unis, la première phase cible les soignants en contact avec le virus, les résidents des maisons de retraite et des établissements de soins de longue durée. Le Canada a lancé sa campagne de vaccination dès le 14 décembre. Sa stratégie vise d’abord les structures accueillant des personnes âgées, les plus de 70 ans, les soignants et les adultes des communautés indigènes.
En France, la vaccination va être étendue aux soignants de plus de 50 ans, ce qui n'était initialement prévu que fin février. Quant aux plus de 75 ans, ils pourront accéder au vaccin dès le 18 janvier. Un processus de tirage au sort d'un comité citoyen de 35 personnes représentatives de la population française a été lancé. Il sera chargé de conseiller le gouvernement dans sa stratégie vaccinale. Au total 400 000 personnes ont reçu leur première dose à la fin de cette semaine. Après les personnes âgées, la vaccination sera proposée à tous les retraités de plus de 65 ans jusqu'au printemps, puis au reste de la population âgée de 16 ans et plus. L’'objectif étant de vacciner 15 millions de personnes d'ici à l'été. Toutefois, au 10 janvier, sur le million de doses de vaccin reçues par la France, seules 10 % ont été utilisées et 0,21 % de sa population a été vaccinée.

Kontildondit ?

Béatrice Giblin :
Après ce tableau dressé en introduction, on se dit : « que fait la France ? » Être aussi en retard, par rapport à la Chine et aux Etats-Unis bien sûr, mais aussi aux autres pays européens paraît difficile à comprendre.
Il faut commencer par examiner la situation de ces différents pays. Au Royaume-Uni par exemple, c’est la panique générale, à cause de la flambée de contagions que provoque ce variant du coronavirus. Le maire de Londres a ainsi récemment déclaré que l’épidémie était hors de contrôle dans sa ville. Malgré un nouveau confinement, il n’y a pour le moment pas de signes d’améliorations sensibles. Le vaccin semble donc être le seul espoir des Britanniques, et politiquement, il bénéficie à Boris Johnson, puisque le Premier Ministre clame que c’est grâce à la sortie de l’Europe qu’il a pu commencer à vacciner plus tôt. Il omet évidemment de déclarer qu’il a commencé avant que le Royaume-Uni ne soit officiellement sorti, et qu’il avait tout à fait le droit de le faire ...
L’Allemagne est elle aussi dans une situation très sérieuse. Le pays s’était bien sorti de la première vague, mais la seconde est plus problématique, puisque le confinement vient d’être prolongé jusqu’au 31 janvier, et ira sans doute au delà.
D’une certaine façon, la France s’en sort plutôt bien en ce moment, du point de vue des décès au moins, et ce n’est pas rien. Le nombre de contaminations reste très élevé, mais là encore, il est moindre que chez nos voisins. On peut donc se dire que si la campagne de vaccination a connu des débuts si poussifs, c’est peut-être parce que l’épidémie était relativement contrôlée (même très relativement). Mais cela traduit aussi sans doute une grande préoccupation, et même une peur, de nos responsables, de ne pas tenir suffisamment compte du désir des Français d’être vaccinés ou non.
J’étais pour ma part très frappée par le discours d’un certain nombre de professeurs de médecine et d’épidémiologistes, faisant montre à l’égard des différents vaccins d’un enthousiasme très faible, voire de scepticisme. Pas étonnant dans ces conditions qu’à un moment donné, plus de la moitié des Français ne souhaitaient pas se faire vacciner. Mais la tendance semble s’être inversée, et désormais les reproches et les doutes concernent la lenteur de mise en place de ces vaccinations.
J’aimerais à présent regarder un peu le reste du monde. Aux Etats-Unis, l’erreur de Trump a été de sous-estimer la menace épidémique. C’est ce qui explique qu’ils vaccinent autant désormais, même si la situation est toujours très grave, avec des chiffres de morts quotidiens et de contaminés très élevés. Faire baisser ces chiffres de contamination s’avère bien plus difficile que prévu ; en Allemagne par exemple on voit que le confinement n’y suffit pas.
Il faut également dire un mot de la Chine. Le pays a su tirer son épingle du jeu de manière assez exceptionnelle. Non seulement la Chine a su concevoir son vaccin, mais elle sait aussi le produire. Et on constate que très peu de pays savent faire les deux. La Chine en est capable, et utilise cet avantage comme un outil diplomatique, tant en Asie du Sud-Est qu’au Brésil ou en Afrique. Elle a pu effectuer la dernière phase de tests sur les populations de l’Indonésie ou du Pakistan par exemple, et le discours officiel est de promettre des vaccins sans contrepartie, aux pays africains par exemple. La Chine a décidé de participer à l’opération Covax de l’OMS, et de redorer son blason, largement terni par son rôle dans l’origine de la pandémie.
Je n’en dirai pas autant de la Russie et de son vaccin Sputnik V. Elle n’est pas en mesure de le produire elle-même, et a confié cette tâche à l’Inde. Elle ne pourra donc pas s’en servir pour étendre son influence comme le fait la Chine.
Dans un pays comme l’Ukraine, les ramifications géopolitiques de ce vaccin sont très visibles. L’Ukraine ne veut pas du vaccin russe, puisqu’elle est en guerre avec ce pays pour l’annexion de la Crimée et l’invasion du Donbass. Mais elle ne peut pas accéder au vaccin américain, puisque les USA se le réservent pour eux-mêmes. Elle se tourne donc vers la Chine. Ces vaccins sont un révélateur des lignes de force géopolitiques, alors qu’ils auraient dû être au service du plus grand nombre.

Lionel Zinsou :
Je suis frappé dans cette affaire par le déficit de gouvernance mondiale. Béatrice a rappelé l’initiative de l’OMS et de la fondation Gates pour faire en sorte que les pays les plus pauvres soient tout de même approvisionnés, mais la réalité n’en reste pas moins que l’Afrique risque de n’avoir des vaccins qu’à la fin de l’année 2021. Nous avons vraiment besoin de multilatéralisme ; il est vrai que l’OMS a été affaiblie par le départ des Etats-Unis et que c’est très préoccupant. Mais la mobilisation mondiale dont nous avons besoin est d’une tout autre ampleur que l’actuelle. Il s’agit de parvenir dans l’année à vacciner environ 4 milliards de gens dans 200 pays (en admettant que les plus jeunes puissent attendre). Comme la plupart des vaccins nécessitent deux doses, la mobilisation industrielle nécessaire est tout à fait extraordinaire. Tout le monde insiste sur la logistique, et c’est indéniablement très important, puisqu’il va bien falloir rapprocher ces doses des patients, et les conserver dans de bonnes conditions, mais le problème est d’abord industriel. Il s’agit d’un changement d’échelle comparable à un effort de guerre, où il faut soudain produire des milliers d’avions par mois alors qu’on n’en produisait que quelques dizaines. Cette métaphore de la guerre semblait un peu outrée au début de la pandémie, ce n’est plus le cas à présent. Il faut mobiliser industriellement le monde comme si nous étions en situation de guerre.
Et ce n’est pas fait. Cela se ressent énormément dans les pays en voie de développement, où un important basculement est en train de se produire, dont je ne suis pas sûr que la France ait conscience, focalisée sur ses problèmes internes. Le reste du monde a changé de regard sur les pays les plus avancés. Les usines qui vont produire les vaccins qui finiront par être distribués aux pays les plus pauvres sont en Chine et en Inde. C’est là que la mobilisation industrielle est possible. C’est l’Inde qui a aujourd’hui l’infrastructure la plus puissante en pharmacie, à cause son avance considérable sur les médicaments génériques. Quand vous êtes en Afrique, vous ne regardez plus l’Europe comme un exemple, ni dans la performance de mobilisation du système hospitalier, ni dans les résultats en termes de victimes, ni s’agissant de la capacité industrielle. C’est un changement très profond.
En Afrique, le Maroc est le pays qui vaccinera sa population le plus vite ; et il va le faire avec des vaccins chinois. Compte tenu des liens privilégiés du Maroc avec la France et l’Europe, c’est un grand changement. Toute l’Afrique regarde l’Occident comme en déclin sur cette pandémie. Il faut faire attention à ce genre de choses, je rappelle que la catastrophe de Tchernobyl a joué un grand rôle dans le déclin de l’URSS. Nous sommes à un tournant dont il semble que nous n’ayons même pas conscience. L’impuissance logistique et industrielle de nos pays va faire des milliers de morts dans les pays pauvres et peu industrialisés. Aujourd’hui le monde « avancé » est au contraire considéré comme en retard.
S’il n’y a pas davantage de multilatéralisme et de responsabilités confiées aux grandes fondations et aux organisations internationales, cela laissera des traces très profondes. Comme il se trouve que durant la première vague épidémique, le matériel respiratoire était venu de Chine par exemple, on a vraiment l’impression que le vaccin est le passage à la limite de l’impuissance occidentale.
Puisque nous discutions des aspects géopolitiques, on est en droit de se demander ce qu’il restera d’une certaine suprématie européenne dans les pays en développement. Il se trouve qu’ils font désormais, avec les pays émergents, plus de la moitié du Produit Mondial Brut. Ces pays ont besoin de partenaires pour leur croissance, et ils se tourneront de moins en moins vers les Occidentaux, car la confiance est rompue.
J’appartiens moi-même au Conseil d’une société française publique, qui fait de l’ingénierie hospitalière et des recommandations de santé publique dans le monde. Aujourd’hui, on nous demande : « mais êtes-vous bien qualifiés ? », et il est clair qu’on regarde ailleurs. C’est le monde d’après qui s’annonce, et il nous faut bien considérer les conséquences économiques et géopolitiques de ce basculement.

Lucile Schmid :
Il est vrai que la situation est très préoccupante dans les pays occidentaux, notamment aux Etats-Unis, mais c’est aussi largement dû au déni de Donald Trump, et Joe Biden, qui a fait de la crise sanitaire sa priorité numéro 1 (et qui lui doit en grande partie sa victoire dans les urnes) va sans doute changer cela. Pour ce qui est de l’Europe, la situation s’est tout de même améliorée. Rappelons qu’en mars dernier, le mot d’ordre semblait être le « chacun pour soi », mais l’Europe s’est reprise. La présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, a joué un rôle très positif, notamment pour coordonner les Etats, et relancer les questions de recherche. Il faut rappeler que dans l’élaboration des vaccins, le monde occidental a tout de même joué un rôle de premier plan.
En revanche, il est vrai que sur la question de la production, il en va tout autrement. Cela interroge sur notre dépendance industrielle à la Chine, et il est vrai qu’aujourd’hui, dans une situation pandémique sur laquelle nous n’avons à peu près aucune visibilité, cette question de la désindustrialisation européenne rebat les cartes géopolitiques. Je ne ferai cependant pas de pronostics aussi pessimistes, car il me semble que la prise de conscience est là.
Cet état de la vaccination dans le monde nous fait prendre conscience des liens entre les histoires nationales et les réalités logistiques. En France par exemple, on sait que le gouvernement ne voulait pas prononcer le mot de « vaccinodrome », à cause du traumatisme de 2009 et de l’image des gymnases vides (image fausse par ailleurs, les gymnases n’étaient pas remplis mais ils n’étaient pas vides, et beaucoup de gens ont été vaccinés). La responsabilité pénale des élus prend aussi beaucoup de place, le souvenir du sang contaminé est très présent ; il mène à un principe de précaution très actif, qui ralentit évidemment la cadence. En France, on semble ne plus très bien savoir ce que cette notion de santé publique recouvre. On voit que les acteurs de la santé ont du mal à coopérer, le débat sur « qui peut vacciner ? » en atteste. Les questions des relations entre l’Etat et les collectivités locales, entre l’Etat et les sociétés, entre le corps médical et les citoyens, sont posées. Cette pandémie est très éclairante sur la façon dont les pays vivent leur relation à leur Histoire et à leur société.

David Djaïz :
Je vais revenir à la campagne de vaccination française. Son démarrage fut poussif et a nourri de nombreux commentaires acerbes. Comme toujours en France, on aime reagit à chaud, sans aucun recul. Mais je comprends l’émotion qu’a pu susciter ce démarrage difficile. Nous vivons depuis presque un an un véritable cauchemar sanitaire, économique, social, psychologique et culturel. Rappelons que nous connaissons très mal la maladie, pour laquelle il n’existe encore aucun traitement probant. Tous ces problèmes soulignent à quel point la mise en place de vaccins fut un exploit. En neuf mois ont été développés cinq vaccins probants, et il faut saluer cette extraordinaire mobilisation scientifique, fruit d’une coopération transfrontalière, non seulement entre Etats, mais aussi entre acteurs privés. On peut regretter que Sanofi, notre champion français, ait pris autant de retard, puisque son vaccin ne devrait pas voir le jour avant la fin de l’année.
Qu’est-ce qui fonctionne en termes de campagne vaccinale ? Le premier exemple qui vient à l’esprit est Israël. L’état hébreu a déjà vacciné un quart de sa population. Ce délai record a trois raisons, dont nous devrions nous inspirer.
D’abord, l’incroyable performance logistique. Le succès d’une campagne de vaccinations ne repose en rien sur des critères scientifiques, mais sur une organisation concrète. L’expérience israélienne, très liée à la situation géopolitique du pays, a fait merveille dans ce domaine. En France nous avons un peu cette culture de « l’intendance suivra », selon le mot fameux du général de Gaulle, mais la logistique ne doit pas être une variable d’ajustement.
Ensuite, la mobilisation de l’ensemble des acteurs. Car il ne suffit pas d’acheminer chaque dose vers son patient, il faut aussi les bras qualifiés pour les inoculer. Et il est certain que si l’on confie cet acte aux seuls médecins généralistes, on est débordé. En Israël, on a ouvert cette compétence à de nombreux professionnels, nous devrions faire de même en France. On parle des pharmaciens, nous pourrions aussi envisager d’autres professionnels de santé, car l’acte lui-même ne nécessite pas une expertise particulière.
Enfin, la simplicité de la procédure. En Israël, elle est très fluide et peu bureaucratique. Il est certain qu’en France le contexte est un peu différent, mais on a sans doute accordé trop de considération aux mauvaises enquêtes d’opinion et aux anti-vaccins. A force de précautions, on risque d’obtenir l’effet inverse, et de renforcer la méfiance.
Je suis frappé de constater à quel point la crise de la Covid constitue un immense cours de politique comparée à ciel ouvert. Tous les jours on compare le nombre de décès, d’hospitalisations, de vaccins, de masques, de tests ... et l’on construit une sorte de classement des nations à partir de là. C’est un phénomène assez nouveau, qui correspond probablement à ce que Marcel Gauchet appelle « la mondialisation de l’Etat-nation ». Désormais l’Etat-nation est pris dans un réseau d’interdépendances, et la qualité de l’action de l’Etat est jugée par comparaison avec les autres, a fortiori pendant les crises. L’étalon de la puissance des nations ne sera plus leurs capacités guerrières (pendant la guerre froide, on comparait les pays à leur nombre de têtes nucléaires). Aujourd’hui, la variable-clef est la logistique, cette capacité à répondre aux crises (pas seulement sanitaires). Xi Jinping a récemment déclaré qu’il y avait au fond deux types de nations dans cette crise sanitaire : celles qui ont passé l’examen, et les autres.

Lionel Zinsou :
Je ne crois pas avoir fait un tableau pessimiste, j’ai simplement dit que nous étions en train de creuser les inégalités mondiales. Nous prenons Israël en exemple, mais connaissons-nous les chiffres de la vaccination dans la population palestinienne ? Il s’agit pourtant du même territoire, mais les chiffres n’ont rien à voir en termes de financement, et ces derniers dépendent entièrement de l’Union Européenne. C’est cette confrontation terrible des inégalités mondiales que je tentais de souligner. Dans les pays en développement avec lesquels je travaille, ce constat est criant, et il me semble important d’en prendre conscience dans les pays européens.
Lucile pense que la prise de conscience a eu lieu, et que l’Europe va se réindustrialiser. Il me semble que c’est une vision eurocentrée. Je reprends l’exemple du Maroc. Qu’y a fait la Chine ? Elle est arrivée avec les doses du vaccin, mais aussi avec un plan pour aider à créer à Tanger une industrie pharmaceutique susceptible de répondre aux demandes domestiques. C’est ce que la Chine et l’Inde comptent faire partout où elles le peuvent. Ce sont donc les pays émergents qui vont s’industrialiser, plutôt que l’Europe qui va se réindustrialiser.
Pfizer et Sanofi sont les deux principaux acteurs mondiaux de l’industrie pharmaceutique, ils s’honoreraient de mobiliser leurs usines en Afrique pour fabriquer des doses localement, et faciliter la logistique. On a tendance à croire que l’Afrique est épargnée par la pandémie, ce n’est plus vrai, la deuxième vague y fait de gros dégâts, et le variant sud-africain est très inquiétant. Enfin, j’aimerais dissiper un malentendu : Sanofi n’a rien d’un « champion français ». La firme le résultat de la fusion entre Rhône-Poulenc (français) et Hoechst (allemand). Mais Hoechst domine largement dans ce partenariat. Tâchons de décaler un peu nos regards trop eurocentrés.

Lucile Schmid :
Je comprends ce constat de Lionel. Je suis pour ma part préoccupée par ce « monde d’après » dont on nous parlait sans cesse il y a quelques mois, par notre relation à la Chine. Ces questions sont toujours très importantes, et il est nécessaire de donner à nos réponses des traductions concrètes en termes de politiques publiques. Lionel juge mon regard trop eurocentré. Je le reconnais volontiers, car il me semble que l’Europe a pour responsabilité de porter un projet différent. La solidarité dont nous manquons beaucoup à l’échelle mondiale pourrait venir de là. Il nous faut par exemple regarder du côté de l’Afrique, pour apporter ce que ces pays vont pour le moment chercher en Russie ou en Chine. J’ai par exemple été marquée par le fait que l’Algérie, où j’ai vécu des années, utilise le vaccin russe. Je n’en suis pas surprises car les liens entre les deux pays sont forts, mais c’est en effet significatif sur notre influence européenne.

Béatrice Giblin :
Je rappelle que l’UE est très active dans l’opération Covax de l’OMS, qui vise à faire parvenir des vaccins aux pays en développement.

Elle s’en va : l’Allemagne sans Merkel

Introduction

Philippe Meyer :
Alors qu’elle était contestée au sein de son parti, l’Union chrétienne-démocrate, la chancelière allemande a décidé il y a deux ans de renoncer à être de nouveau candidate à la présidence de la CDU et de ne pas se représenter en 2021. Un règne de seize ans, s’achèvera le 26 septembre prochain, lors de l'élection de son successeur à la tête du pays. Un temps adoubée dauphine, Annegret Kramp-Karrenbauer, a démissionné le 10 février dernier, laissant derrière elle un poste vacant qui n'a toujours pas été pourvu pour cause de pandémie. Après avoir été incarnée pendant vingt ans par une protestante sans enfant, ayant grandi en Allemagne de l’Est, la CDU pourrrait élire à sa tête un père de famille catholique, originaire de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, ce qui est le cas des trois candidats en lice, Armin Laschet, Friedrich Merz et Norbert Röttgen.. Les sondages donnent la droite vainqueur avec environ 36 % des voix, soit 10 points de plus qu’il y a un an.
Sous la direction de la chancelière, après l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, l’Allemagne est sortie du nucléaire, mais pas du charbon. En 2015, Angela Merkel a ouvert les frontières à près d'un million de migrants syriens et afghans en prononçant sa célèbre phrase : « Wir schaffen das, Nous réussirons ». Les faits lui ont donné en partie raison, notamment grâce à une forte mobilisation de la société civile, des municipalités et des églises : près de 400 000 de ces réfugiés ont trouvé un emploi dans une Allemagne en quête de main-d’œuvre. Cependant après de violents incidents et la montée d’un courant hostile, la chancelière est revenue à une politique plus restrictive de l’asile et certaines routes des Balkans ont été fermées.
Sur le front européen, Angela Merkel a également opéré un tournant. Au cours des six mois de sa présidence européenne qui s'est achevée le 31 décembre, elle a accepté la mutualisation d'une partie des dettes nationales nées de la pandémie de coronavirus via la création d'un fonds de relance de 750 milliards d'euros, adopté le cadre financier pluriannuel 2021-2027 de 1 090 milliards d'euros, revu à la hausse les objectifs climatiques, permit d’assujettir le versement des subventions européennes au respect de l'Etat de droit, en dépit de l’opposition de la Pologne et de la Hongrie, accompagné la conclusion du Brexit et signé un accord d'investissement entre l’Union européenne et la Chine. Toutefois, dans un pays qui avait fait sa devise du zéro dettes, 63% des Allemands se déclarent inquiets de savoir qui va payer les centaines de milliards d'euros du plan de relance.
Dernier combat d’Angela Merkel pour 2021 : protéger son peuple du virus. En octobre, alors que la deuxième vague de la Covid 19 déferlait sur le pays et provoquait la mise en place d’un confinement partiel, 85 % des Allemands pensaient qu'elle gérait bien la crise sanitaire.

Kontildondit ?

Lionel Zinsou :
Il faut bien reconnaître que ce bilan d’Angela Merkel est remarquable. J’y ajouterai deux points, économiques. D’abord, l’Allemagne est sortie de la crise économiques de 2008-2009 par le plein emploi. Il n’y a pas eu de bouffée de chômage très significative. Le pays est passé de 8% de chômeurs avant la crise à 10% au pire de celle-ci, mais à partir de 2009, la proportion de chômeurs n’a cessé de diminuer, pour arriver à 3%. Ce n’est arrivé à aucun autre pays européen.
Ensuite, on pourra dire de Mme Merkel qu’elle a été la chancelière des excédents : budgétaires, commerciaux, de tous les régimes sociaux ... On ne le remarque pas toujours, mais ils sont les sont les plus élevés de l’Histoire mondiale, pulvérisant même ceux de la Chine du début des années 2000.
Quant à la cote de popularité de Mme Merkel, elle atteint des sommets à peine concevables en France. Aujourd’hui elle est à environ 80% d’opinions favorables, mais pendant ses seize ans en exercice elle a atteint 88%. Au pire de la crise économique, elle n’est jamais descendue en dessous de 52%. Pour donner une idée, pendant la même période, les cotes de popularité des présidents français évoluaient entre 14% et 60%.
Quant à sa succession, nous nous demandons en France ce que les trois candidats à la présidence de la CDU (dont le vainqueur a de grandes chances d’être le prochain chancelier) pensent de la relation franco-allemande. Celle-ci s’est révélée très féconde et essentielle à l’Europe récemment. Et l’on sait qu’elle sera déterminante pour l’avenir. Cela ne semble pas occuper une grande part du débat public allemand.
Je suis pour ma part un peu inquiet du profil si homogène des trois successeurs potentiels. Ils sont tous trois catholiques, rhénans, et pères de famille. Cela contraste évidemment avec une chancelière luthérienne venue d’Allemagne de l’Est. Je les trouve tous trois peu charismatiques, mais c’était aussi le cas de Mme Merkel, et cela ne l’a jamais gênée dans sa tâche. J’ai personnellement fait sa connaissance à Davos deux ans avant qu’elle ne devienne chancelière? Elle était un peu différente de la chancelière que nous connaissons maintenant : très mince, extrêmement tonique et déjà très impressionnante. Il est vrai que le charisme lui a servi à accéder à la chancellerie, et qu’elle n’en a plus joué une fois aux affaires. Je me désole qu’Ursula von der Leyen ne soit plus disponible, elle me semblait être une digne successeure à Mme Merkel. Mais ce que le résultat de ces élections législatives signifiera pour l’Europe reste une énigme.

Lucile Schmid :
Les chiffres du bilan sont en effet étonnants, surtout quand on se rappelle qu’en 2019, avec cette grande coalition entre la CDU et les socialistes du SPD, la popularité de la chancelière avait considérablement chuté. A l’époque, les Verts allemands pensaient même qu’ils allaient facilement devenir le deuxième parti d’Allemagne, voire le premier. Mais l’arrivée de la pandémie a changé tout cela. La personnalité particulière de Mme Merkel a fait merveille dans cette situation. Elle a donné aux Allemands des conseils précis, sans emphase (contrairement au vocabulaire guerrier d’Emmanuel Macron), quasiment un discours de médecin de famille, sérieux et concret. Elle a ainsi retrouvé sa popularité et écrasé les oppositions, y compris au sein de son parti.
Dès 2015, Angela Merkel, qui a toujours défendu une couverture maladie universelle, avait pris position à Genève pour renforcer l’OMS. C’est l’une des rares dirigeantes à considérer depuis longtemps que la santé est un domaine qui concerne le monde entier et pas seulement son pays.
Quant à sa succession, il est en effet tout à fait étonnant qu’elle ne l’ait pas préparée. Une biographie de Mme Merkel (Angela Merkel, l’OVNI politique, de Marion van Renterghem, 2017) la qualifie d’OVNI politique. Elle l’est, et même au sein de son propre parti. Ses trois successeurs potentiels ont tous des raisons de lui en vouloir et mettent en scène leur distance avec elle.
On sait que la décision d’accueillir en Allemagne un million de migrants en 2015 fut un séisme politique. Certains vont même jusqu’à dire que c’est ce qui déclencha les peurs dans le reste de l’Europe et provoqua le Brexit. C’est sans doute exagéré, mais il est vrai que cette décision a eu des répercussions européennes. Cette présidence allemande du Conseil européen, qui vient de s’achever, l’a aussi vu faire volte-face sur tous les préceptes économiques défendus inflexiblement au moment de la crise grecque.
Politiquement parlant, Mme Merkel n’est donc pas seulement un OVNI, mais un caméléon. Elle sait saisir les opportunités. Pour autant, sa succession reste très floue. Les perspectives politiques allemandes peuvent donc changer profondément dans les mois qui viennent, même si pour le moment la CDU est créditée d’un fort score.

David Djaïz :
Mme Merkel quittera la chancellerie après quatre mandats, et une popularité inoxydable. Barack Obama en parle dans ses mémoires comme de la dirigeante étrangère qui l’impressionna le plus.
En examinant son bilan, je la qualifierais plus volontiers d’équilibriste que de réformiste, contrairement à son prédécesseur Gerhard Schröder. Elle a hérité en 2005 d’une Allemagne en pleine santé économique, au faîte de sa puissance. Au fond, toute l’action de Mme Merkel a consisté à gérer cette puissance. Elle l’a fait de manière prudente, « en bonne mère de famille ». Elle n’a pas manqué de courage politique, à propos de l’accueil des réfugiés syriens ou de la défense des liberté publiques (elle l’a encore montré il y a quelques jours en critiquant la décision de Twitter de bloquer le compte de Donald Trump).
Mais il y a aussi dans son parcours quelques erreurs. Lors de la crise financière, devenue crise des dettes souveraines, l’Allemagne, pourtant en pleine santé économique, a préféré obéir au dogme qu’elle s’était elle-même imposée, quitte à créer des cassures dont des populations entières ont payé le prix. On se souviendra de son intransigeance macro-économiquement absurde, vis-à-vis de la Grèce ou du Portugal. Cela restera comme une tache sur son bilan, d’autant qu’avec un peu de recul, les économistes reconnaissent que l’austérité s’est avérée contre-productive et n’a fait que creuser les inégalités entre le Nord et le Sud.
Des défis considérables attendent l’Allemagne et le nouveau chancelier (qui sera un homme s’il est issu de la CDU/CSU). Ils n’ont pas été traités par Mme Merkel. Quels sont-ils ?
D’abord, confrontée à une démographie faible, l’Allemagne va devoir faire venir une immigration croissante, ce qui ne manquera pas de créer des problèmes de société, notamment des réactions xénophobes.
Ensuite, le prix du logement et de l’immobilier, qui était relativement faible, est en train d’exploser dans les grandes villes. Enfin, la pérennité du modèle macro-économique allemand, extraverti, mercantiliste, est elle aussi remise en question. Il y a eu des chocs conjoncturels (le protectionnisme de Donald Trump, la Chine qui cesse d’importer d’Allemagne ses machines-outils et les produit elle-même, la transition écologique, qui menace le type de voitures que produit l’Allemagne). Nous verrons si le pays parvient à adapter son modèle économique. Il a commencé à le faire avec l’accord franco-allemand sur la mutualisation des dettes, souhaitons que cela continue. Souhaitons également que les liens entre nos deux pays se renforcent, notamment autour de l’augmentation des salaires, de la prochaine révolution industrielle, de la transition écologique. La France et l’Allemagne ont des défis convergents, et le successeur de Mme Merkel devra être un réformiste plus qu’un équilibriste.

Béatrice Giblin :
Les succès de la chancelière pendant ses seize ans au pouvoir sont en effet nombreux, mais ils ne doivent pas occulter les problèmes actuels de l’Allemagne, en particulier ceux de la pandémie. La prolongation du confinement pourrait laisser des traces économiquement parlant.
J’aimerais aussi rappeler que Mme Merkel a également réussi la réunification. Celle-ci a eu lieu il y a trente ans. Seize ans sur trente, ce n’est pas rien. Il y a encore des différences de revenus, mais elles se sont nettement atténuées pendant ses mandats. La situation des infrastructures de l’ex-RDA s’est elle aussi considérablement améliorée, les paysages urbains se ressemblent désormais des deux côtés.
Dans les difficultés à venir figurera l’approfondissement de l’Europe. Mme Merkel a bougé sur certains principes, mais qu’en est-il de la défense par exemple ? L’Allemagne souhaitera-t-elle une Europe plus autonome, moins dépendante de l’OTAN ? Ou l’arrivée de Biden remettra-t-elle les Allemands dans le giron américain ? Cette embellie européenne pourrait bien ne pas durer.
En ce qui concerne la politique intérieure, comment les choses vont-elles se passer pour l’AFD ? Il faut toujours le rappeler, l’AFD fut créée par des professeurs d’économie conservateurs, et le nom même du parti (Alternative für Deutschland) est une réaction directe à une phrase de Mme Merkel, qui avait déclaré qu’il n’y avait « pas d’alternative » économique à la politique qu’elle mettait en œuvre. Le parti a ensuite dérivé vers le populisme d’extrême droite. Il est très présent dans les Länder de l’Est, mais il gagne également du terrain à l’Ouest. Il tourne pour le moment autour de 10% d’intentions de vote, il va donc devenir important dans d’éventuelles coalitions politiques.
La CDU gardera-t-elle son orientation centriste, voire de centre-gauche, pour retourner vers un conservatisme social et politique, pour tenter de saper les bases de l’AFD ? Les incertitudes sont nombreuses quant à la relation franco-allemande et au devenir de l‘Europe. Le talent de négociatrice d’Angela Merkel est reconnu, il a notamment servi pour convaincre les Polonais et les Hongrois. Son successeur aura-t-il les mêmes qualités ?
Enfin, quid des relations avec la Turquie ? C’est là aussi un domaine décisif pour l’avenir de l’Europe.

Les brèves

Hommage à Marielle de Sarnez

Philippe Meyer

"J’aimerais rendre hommage à Marielle de Sarnez, ou plutôt braquer un projecteur sur les hommages qui lui ont été rendus à la nouvelle de sa mort. S’ils vont de l’extrême droite à l’extrême gauche, c’est sans doute parce que comme présidente de la Commission des Affaires Européennes, elle a eu à cœur de faire en sorte que le Parlement joue son rôle, et que la démocratie soit respectée. Tous ont reconnu et salué cette volonté, cette énergie, cette capacité de travail, qui sont allé dans le sens d’un respect actif, et même proactif de la démocratie parlementaire."

Le siècle vert

Lionel Zinsou

"J’aimerais recommander le dernier livre de Régis Debray, comme d’habitude l’œuvre d’un grand styliste. On y trouve un éloge vibrant de la féminisation de la civilisation, mais aussi une hostilité à une espèce de mystique de l’écologie. Il n’aime par exemple pas beaucoup le terme « d’environnement », auquel il préfère « milieu naturel ». Il y développe également une réflexion sur les erreurs d’un monde qui avait cru que l’homme, cet animal pas comme les autres, était au-dessus de la nature et pensait que l’Histoire pouvait plier la Nature ; il met en garde contre un mouvement inverse qu’il voit poindre aujourd’hui. "

Les sentiers de la victoire

Lucile Schmid

"Je recommande ce livre de Gaïdz Minassian, dont le sous-titre est : « Peut-on encore gagner une guerre ? ». C’est un essai qui s’intéresse à la notion de victoire, avec l’idée qu’au fond, aujourd’hui, la victoire n’existe plus, et que la guerre est sans fin. C’est un pavé, mais qui fait écho à nos discussions sur l’inexistence d’un système international organisé. L’auteur y explique des choses assez passionnantes, notamment sur la Libye ou sur notre engagement au Sahel. "

Les œuvres intégrales de Paul Bénichou

David Djaïz

"Paul Bénichou n’est pas forcément très connu au-delà des amateurs de littérature et des khâgneux, mais c’est dommage. Fils d’un commerçant juif de Tlemcen, normalien, agrégé des lettres, chercheur et enseignant à Harvard, notamment. Il a consacré toute sa vie à l’étude comparative de la littérature et des systèmes linguistiques. Dans ces oeuvres intégrales, il y a à la fois ces classiques que sont ses Morales du Grand Siècle et puis ses travaux sur le magistère spirituel des écrivains romantiques. C’est magnifique."