VGE le mal-aimé / n°171 (13 décembre 2020)

VGE le mal-aimé

Introduction

Philippe Meyer :
La mort de l'ancien président de la République, Valéry Giscard d'Estaing, décédé le 2 décembre, à l'âge de 94 ans, des suites de la Covid-19, a provoqué un concert de louanges. Anciens présidents et chefs de parti ont tour à tour salué sa conviction, ses grandes réformes et son amour pour l'Europe.
Elu président de la République en mai 1974, face au candidat François Mitterrand avec 50,81 % des électeurs, Valéry Giscard d’Estaing a été, à 48 ans, le plus jeune président de la Ve République (un record qui ne sera battu que par Emmanuel Macron, élu à 39 ans). Durant son unique septennat, il a réformé, vite et beaucoup : en six semaines, à l'été 1974, le Parlement a voté l'abaissement de la majorité à 18 ans (elle était jusque-là fixée à 21 ans), le remboursement de la pilule par la Sécurité sociale, le démantèlement de l'ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française). Puis ce seront la légalisation de l'avortement, l’instauration du divorce par consentement mutuel et la reconnaissance des droits des handicapés.
Pour la première fois de son histoire, Paris a eu un maire élu - et non désigné par les autorités de l'Etat. Le chef de l’Etat a lancé le chantier du TGV (le premier, entre Paris et Lyon). Les parlementaires, 60 députés ou 60 sénateurs, ont pu saisir le Conseil constitutionnel. Il a proposé l'élection du Parlement européen au suffrage universel, créée le Conseil européen, et impulsé, avec le chancelier allemand Helmut Schmidt, le Système monétaire européen, l'ancêtre de l'euro. Il a été également en pointe sur la coopération multilatérale avec la création du G7, qui réunit une fois l'an les principales puissances économiques mondiales.
Sur le plan économique, Giscard a hérité du double choc pétrolier. Il a lancé un plan de lutte contre l'inflation, préconisé des mesures d'économie d'énergie face au spectre de la pénurie de pétrole, augmenté les impôts des sociétés et des plus gros contribuables, supprimé le contrôle des prix. Mais, fin 1975, le cap du million de chômeurs a été franchi. Quand Valéry Giscard d'Estaing a décidé de briguer un second mandat, en 1981, l'inflation avait atteint 14 % et la France était confrontée à un chômage de masse inconnu sept ans plus tôt. Le 10 mai 1981, François Mitterrand l'a emporté contre lui avec 51,76% des voix.
En 2001, l'Union Européenne lui a confié la présidence de la Convention sur l'avenir de l'Europe, chargée de rédiger une constitution pour l'UE. Les Français la rejetèrent, en 2005, par 55% des suffrages exprimés, avec une participation de près de 70%. En 2006, l’institut CSA avait interrogé 952 Français. A la question : « Selon vous, quel a été le meilleur président de la Ve République ? », 5 % avaient cité Valéry Giscard d’Estaing, arrivé bon dernier.

Kontildondit ?

David Djaïz :
Je commencerai par une anecdote. Il se trouve que la mairie de ma ville natale, Agen, a installé à l’occasion du décès de Valéry Giscard d’Estaing (VGE), un registre de condoléances ouvert à la population. Et la semaine dernière, le maire se plaignait qu’il n’y avait dans ce registre qu’un seul mot. Au-delà de la méditation métaphysique que cela devrait nous inspirer sur le fait que décidément, nul n’est irremplaçable et que le temps efface tout, il me semble que cette anecdote symbolise bien la relation assez contrariée de VGE avec les Français.
A l’évidence, l’homme avait tout pour rencontrer la France : pourvu d’une intelligence flamboyante, ayant réussi tous les concours de toutes les écoles, élu député à 30 ans, ministre à 36 ans, il forçait déjà l’admiration de ses collègues ; je pense aux mots élogieux que lui consacre Peyrefitte dans C’était de Gaulle. Sa vitesse d’exécution, ainsi que sa lucidité d’analyse surprenaient tout le monde. Ses différences avec de Gaulle et le système gaulliste se faisaient déjà d’ailleurs sentir au début des années 1960.
A son actif, on peut dire de lui qu’il état probablement plus libéral que de Gaulle, comprenant mieux le phénomène de mai 68 par exemple. Il était à l’évidence plus moderne, mais aussi plus européen. En revanche, il était également plus technocratique, et aussi moins pénétré de l’Histoire de France que pouvait l’être le général de Gaulle. Son septennat a vu advenir plusieurs grandes réformes, et cela confère à VGE un bilan, ce qui n’est pas le cas de tous ses successeurs. Il a instauré le droit de vote à 18 ans, l’Interruption Volontaire de Grossesse, le droit de saisine du Conseil constitutionnel, bref il a œuvré à la modernisation et à la démocratisation du pays.
Ce qui a contrarié son destin est sans doute dû en grande partie au contexte économique mondial : la crise pétrolière, la dégradation des marges des entreprises, l’accélération de la mondialisation et le million de chômeurs. Cela a sans doute expliqué la fin de son septennat, plus autoritaire et crépusculaire que le début ne le laissait présager. Le tandem avec Raymond Barre notamment, très libéral et technocratique avec la première politique de rigueur n’a pas laissés de bons souvenirs aux Français.
Après son unique septennat, cet ancien président encore jeune a eu du mal à s’occuper. Il a cherché à relancer sa carrière politique en repartant du bas, sans grand succès. On peut néanmoins saluer son inlassable engagement en faveur de l’Europe, même si sur ce train aussi, le malentendu avec les Français s’est prolongé, puisqu’il fut l’architecte de la consultation sur l’avenir de l’Europe, qui aboutit au désastre que l’on sait : le rejet franc et massif en 2005 du referendum sur le traité constitutionnel européen.
A mon sens, le malentendu fut constant entre Giscard et les Français. Son expression de « puissance moyenne » n’y est sans doute pas pour rien : il commit un crime de « lèse-grandeur ». Je comprends tout à fait qu’il l’ait employée, je lui reprocherais plutôt d’avoir insuffisamment indiqué quel pouvait être le destin de la France dans le monde. Il laissera donc un souvenir contrasté.

Matthias Fekl :
Nous parlons d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, et malgré le deuil, c’est ce qui fait l’un des côtés presque charmants des commémorations de ces derniers jours. Lorsqu’on revoit le film « Partie de campagne » de Raymond Depardon sur la campagne présidentielle de VGE, on est d’abord frappé par cela : cette époque pourtant pas si lointaine semble pourtant complètement étrangère.
Personnellement, je retiendrai une présidence qui a modernisé la France, et je trouve rassurant que les hommages n’omettent pas cela. Je pense qu’en termes de libertés publiques, de contrôles de constitutionnalité, de démocratie européenne, de droits des femmes, il y a eu de très grandes avancées durant son septennat. Je retiens égalent le président viscéralement européen, jusqu’à la fin de sa vie. Chaque fois que j’ai eu l’occasion d’échanger avec lui, j’ai été frappé de la force avec laquelle il portait cette conviction, en particulier sur la réconciliation franco-allemande et le moteur franco-allemand. Il avait pourtant tout pour se méfier de l’Allemagne ; le souvenir de Paris occupé l’avait beaucoup marqué (il avait été un jeune résistant). Malgré ou peut-être grâce à cela, il était convaincu de l’importance d’une réconciliation et d’un partenariat sans faille entre la France et l’Allemagne. Lui et son ami Helmut Schmidt ont fait avancer la cause européenne à de nombreuses reprises. Pendant son septennat avec la création du fonds de développement régional, l’élection des parlementaires européens au suffrage direct, ou les fondations de la monnaie unique.
Après la réunification allemande, il a toujours considéré qu’il était nécessaire de maintenir et renforcer le lien entre les deux pays. Il me semble que ce sont là les choses qu’on retiendra de lui.

Lionel Zinsou :
J’ai envie de faire comme les Romains de l’Antiquité, qui cherchaient des qualificatifs à apposer à leurs dirigeants, comme « Scipion l’Africain ». Pour Giscard, il semble en effet que « l’européen » convienne. Cet engagement en faveur de l’Europe et de l’amitié franco-allemande sont d’autant plus à mettre à son crédit qu’il s’était engagé dans la résistance à 18 ans (et aurait même rejoint Londres à 16 ans si son père l’avait laissé faire). Cet engagement pro-européen s’est en effet poursuivi jusqu’à la fin de sa vie, la dernière grande étape étant effectivement cette tentative de constitution, qui n’a pas abouti, mais pour laquelle il s’était beaucoup donné.
J’aimerais pour ma part évoquer aussi « Giscard l’éloquent ». Il était un orateur exceptionnel, j’ai des souvenirs d’enfance de VGE, alors ministre des Finances, détaillant sans aucune note la loi de finance, chiffres à l’appui. Je me souviens également des campagnes électorales, des deux débats étonnants face à François Mitterrand. Tout le monde se souvient du fameux « vous n’avez pas le monopole du cœur ». VGE était l’un des plus grands orateurs de la 5ème République, et il était assez fascinant à cet égard.
J’ajouterais aussi « Giscard l’écrivain ». Il a beaucoup écrit, et s’efforçait d’être aussi flamboyant dans ses ouvrages qu’il pouvait l’être oralement. Cela lui a valu quelques moqueries, surtout vers la fin de sa vie, avec des livres comme « la princesse et le président », ou « La Victoire de la Grande Armée » dans lequel il imagine Napoléon victorieux en Russie. Je me souviens par exemple d’un dialogue sur un plateau de télévision où Eric Zemmour demandait à VGE s’il n’avait pas des émotions sensuelles d’adolescent de 14 ans, ce à quoi le président avait rétorqué « mais peut-être avez-vous vous-même vieilli prématurément ? » Il avait alors 84 ans, et en effet il semblait qu’il venait en réalité de fêter le 70ème anniversaire de ses 14 ans. Mais il n’y avait pas que cette littérature un peu légère, il avait également signé des best-sellers comme « Le pouvoir et la vie » ou « Deux Français sur trois ». Au moment de sa réception à l’Académie Française, il avait commencé son discours par un moment de modestie, demandant l’indulgence et feignant d’être un piètre orateur.
Je pourrais également évoquer « Giscard l’humoriste ». Il était doté d’un sens de l’humour acéré, un peu britannique, qui adoucissait et humanisait un peu cette personnalité plutôt hautaine. On trouve par exemple dans « Le pouvoir et la vie » des pages qui sont de petits bijoux d’humour français. Je pense notamment aux descriptions (qui ne passeraient plus aujourd’hui) des qualités ... esthétiques de certaines femmes de son gouvernement, par exemple un moment de rêverie sur les jambes d’Alice Saunier-Seïté. Je recommande aussi la lecture du jour où il décide d’inviter les éboueurs au petit-déjeuner à l’Elysée le 1er janvier. Ce fut un fiasco à peu près complet, puisqu’on offrait les meilleurs alcools aux malheureux éboueurs qui, musulmans, n’avaient que faire d’un tel cadeau ; le tout est d’une drôlerie extraordinaire.
Mais le qualificatif qui me paraît convenir le mieux est « Giscard le glorieux ». C’est vraiment un homme des Trente glorieuses. Cela n’évoque plus grand chose aux gens d’aujourd’hui, mais comme secrétaire d’Etat à 32 ans, en ayant passé 15 ans à la tête de l’économie et des finances, il reste l’homme du plan calcul, de la renaissance de l’aérospatiale, du programme nucléaire ; il symbolise une période de croissance , même si celle-ci fut obscurcie par les chocs pétroliers.

Philippe Meyer :
Nous avons presque fait le tour de toutes les qualités qu’on se plaît à prêter à VGE, et de tous les domaines où il a indéniablement brillé. Giscard a montré que l’action publique était possible, et rapidement, et même sur des sujets très controversés. L’IVG bien sûr, mais aussi le droit de vote à 18 ans. Dans le contexte post-mai 68, on lui reprochait de « lâcher tous les chevelus dans les urnes ».
Mais personnellement, je me demande pourquoi il n’a pas toujours le crédit de toutes ces avancées. Est-ce parce qu’au fond, nous n’avons aucune envie de savoir que cette société est réformable, ou bien est-ce que cela tient à sa personnalité ? Parce qu’au fond, on ne peut jamais oublier, chaque fois qu’on l’entendait parler, ou qu’on s’entretenait avec lui, qu’il donnait l’impression de ne pas comprendre pourquoi les jeunes beurs du 9-3 ne se mariaient pas en jaquette et chapeau haut-de-forme ...

Jean-Louis Bourlanges :
C’est en effet une question assez fondamentale. J’aimerais commencer par une remarque à propos des présidents de la 5ème République. Il me paraît assez clair que les trois premiers se distinguent assez nettement des quatre suivants (je mets Macron à part). De Gaulle, Pompidou et Giscard sont des gens qui abordent le pouvoir avec l’idée de faire ce qu’ils veulent faire. Ils ont une idée pour le pays, puis font des concessions selon les circonstances (plus ou moins habiles et réussies). A partir de Mitterrand, et jusqu’à Hollande, ce rapport s’inverse. Le but est d’arriver au pouvoir. Et pour ce faire, dire tout ce qu’il faudra pour se faire élire. Ensuite, quand on y est, il faut faire son possible pour que ce ne soit pas une catastrophe : on prend des engagements inconsidérés, puis on corrige. Cette inversion du rapport explique en partie l’impopularité de ces dirigeants. Macron ne semble pas dans cette même dynamique, même s’il est lui aussi impopulaire.
Ensuite, je crois qu’il y a deux façons de penser la chronologie de la 5ème République. Soit on la pense en termes politiques (c’est ce qu’aiment les Français), et on voit dans ce cas émerger deux figures : le général de Gaulle qui l’a fondée, et François Mitterrand, qui l’a faite passer à gauche. Soit on la pense en termes sociaux, et l’on s’aperçoit que de Gaulle et Pompidou sont la génération de la reconstruction, et qu’il y a ensuite la génération de l’émancipation, après la césure de mai 68. C’est celle des baby-boomers, qui vont liquider le communisme sous toutes ses formes, jusqu’à la disparition du bloc soviétique. Ces valeurs d’émancipation sont celles du giscardisme triomphant des débuts. VGE est l’homme qui porte ces changements, sur lesquels nous vivons encore. Le paradoxe est qu’il ne sera jamais reconnu par ceux qu’il installe au pouvoir.
Cet homme, élu avec 300 000 voix donne immédiatement le droit de vote aux gens ayant entre 18 et 21 ans, et ce faisant il sait que si ces jeunes avaient voté en 1974, ils l’auraient fait perdre. Il prend donc le risque de faire confiance à cette génération, et engage des réformes courageuses. Mais il est oublié, un peu « écrasé » historiquement entre les deux mastodontes politiques que sont de Gaulle et Mitterrand.
D’autre part, la fin de son septennat a contredit les débuts. Les réformes se poursuivent jusqu’en 1979, et cela lui permet de gagner les élections de 1978. La France est alors majoritairement de gauche, mais ces réformes, conjuguées à la peur qu’inspire encore le Parti Communiste, lui permettent de l’emporter. Il s’illusionne et croit alors avoir vaincu la gauche. Un an plus tard il s’illusionne à nouveau en croyant avoir viancu Chirac pour de bon (qui fut en effet défait aux élections européennes). Il arrive donc en roue libre aux élections présidentielles de 1981, aveugle aux vrais dangers : le million de chômeurs, et la poussée générationnelle sans précédent. Je pense que, même si Jacques Chirac a tout fait pour que Giscard soit battu, sa défaite doit majoritairement à l’avancée de la gauche. En 1978, la France de gauche votait à droite, en 1981 elle a voté à gauche.
VGE a voulu incarner la France de mai 68 mais s’est retrouvé, au bout de son septennat, à devoir assumer l’ensemble de la droite et du centre, à un moment où les Français voulaient voir autre chose.

Lionel Zinsou :
Je ne sais pas pourquoi Jean-Louis Bourlanges exclut le président Macron des comparaisons. Pour ma part, je le crois très proche de Giscard. Il y a ce thème du « prince de la jeunesse », qui a bien réussi à l’actuel président, l’éloquence, la capacité à retourner les foules que l’on harangue, l’humour, la distance, l’Europe, le côté modernisateur ... Il y aurait presque de quoi parler de réincarnation ! Pour le moment, il n’y manque que les Trente glorieuses. Mais peut-être la reconstruction viendra-t-elle suite à la pandémie ?
Les similitudes sont frappantes. Gouverner avec deux Français sur trois, emprunter tant à la gauche qu’à la droite, réformer même quand cela va à l’encontre des intérêts électoraux immédiats. Le parallèle est étonnant, et M. Macron ferait bien d’y prendre garde s’il ne veut pas subir la même indifférence ou le même oubli qu’ont les Français à l’égard de VGE.
J’aimerais régler son compte à une expression française très employée à propos des gens battus aux élection présidentielles : on parle de « candidat malheureux ». « Malheureux » est un terme très subjectif, on peut tout à fait être battu sans être malheureux pour autant. Je crois que VGE est resté heureux après son mandat présidentiel. Le fait qu’il a redémarré une vie politique (comme conseiller général, maire, député ou président de région) après avoir été président n’a rien de déshonorant. Oui, il n’a pas été réélu, mais c’est le cas de la majorité des présidents de la 5ème République.
Pourquoi cette relative indifférence à son égard, alors ? D’abord, il n’a peut-être pas laissé suffisamment de monuments derrière lui. On va probablement lui rendre justice en rebaptisant le musée d’Orsay « musée Giscard d’Estaing ». Ensuite, il y a sans doute un problème d’identification. VGE projetait une image aristocratique, contre laquelle il s’efforçait de lutter (dîner avec une famille moyenne, jouer de l’accordéon, prendre le métro, jouer au foot ...), mais sans grand succès, car cela donnait toujours l’impression d’être fabriqué et artificiel. J’ai eu la chance d’aller au château de l’Etoile, (la demeure de son épouse dans le Loir-et-Cher). Dans ce canton, tous les châteaux appartiennent à ses cousins ou à sa belle famille ... Cela détonne évidemment avec la condition moyenne des Français. Il avait obtenu des voix populaires, mais au fond : était-il des nôtres ?

Jean-Louis Bourlanges :
Mon vieux maître Jean Charbonnel me disait toujours : « en France, il y a un peuple bonapartiste, il y a un peuple légitimiste, et il y a un peuple républicain. Mais il n’y a pas de peuple orléaniste ». Je ne crois pas que VGE ait été à côté de l’Histoire de France, mais simplement, il en représentait le parti le plus impopulaire, à savoir celui de la sagesse contre celui de la grandeur. Le parti de Louis-Philippe contre celui des deux Napoléon, en quelque sorte. On trouvera toujours des gens pour trouver les Napoléon formidables, n’empêche que l’un finit à Waterloo et l’autre à Sedan ... On retrouve le même type d’opposition entre Jules Ferry, impopulaire, et Clémenceau, très aimé. Ou entre les architectes de l’Europe de la 4ème République (comme Robert Schuman) et le général de Gaulle.
Pourquoi VGE s’est-il donc retrouvé dans ce parti impopulaire ? Je pense qu’il a toujours refusé le mensonge de la France à propos de sa propre grandeur. Il voit les Français tels qu’ils sont, et non tels qu’ils voudraient être. C’est tout à son honneur, mais il est vrai que cela ne fait pas rêver. Cette lucidité lui a beaucoup coûté en termes de popularité, mais c’est également à elle que VGE doit son engagement européen. Je me souviens qu’il avait déclaré « la France représentera dans 30 ans un centième de la population mondiale » et que cela avait provoqué un véritable tollé dans les rangs gaullistes. C’était la réalité, mais elle faisait scandale, c’est un autre point commun avec l’époque actuelle. Giscard a refusé ce déni de réalité, et a estimé que la seule chance du pays passait par l’Europe. Et lui qui était né en Allemagne et y avait combattu, fut l’un des principaux artisans de l’amitié franco-allemande.
J’aimerais enfin exprimer un désaccord avec ce qu’a déclaré David Djaïz plus haut, quand il parlait de « rejet franc et massif » des Français lors du referendum de 2005. Le rejet a été massif, mais il n’avait rien de franc. Si le « non » avait été franc, il aurait provoqué dans le pays l’équivalent du Brexit. En réalité toute cette campagne du « non » de 2005 a été faite contre les traités de Rome et de Maastricht, et non contre l’idée d’une constitution européenne (même s’il est vrai que le mot lui-même ne passait pas et fut éliminé). Toutes les critiques qu’on entendait à l’époque visaient des traités qui ne pouvaient pas être modifiés sur la base de ce referendum. Dans cette affaire, les partisans du « non » ont obtenu une victoire politique énorme, mais dont les fondamentaux étaient tout à fait malhonnêtes intellectuellement. VGE n’était pas responsable de cette situation. Ce n’est pas son traité qui était mis en cause mais toute la construction européenne à un niveau plus profond.

David Djaïz :
J’aimerais revenir sur l’effet de contraste important entre la « génération de Gaulle », issue de la Résistance et la « génération Giscard ». Au delà de mai 68, il faut rappeler que Giscard est élu en 1974, après la plus haute période de croissance française (autour de 5% annuels), de progrès technologiques, au point qu’un certain nombre d’économistes prévoyaient que la France serait la 3ème puissance mondiale en l’an 2000. Le contraste entre ce « très haut historique » et les propos de VGE sur la puissance moyenne ou le 1% de la population mondiale est donc saisissant. Je pense qu’une partie des Français ne lui a pas pardonné cela, et c’est à mon avis un peu mérité, car il faut à un pays aussi passionnément politique que la France des rêves et des récits.
Certes, ceux-ci ne doivent pas devenir des illusions qui mènent au désastre, mais face à cette mondialisation qui se dessinait de plus en plus clairement dans les années 1970, il aurait fallu forger des principes d’actions collectives, ce qu’a par exemple su faire un général de Gaulle. Je ne le reproche pas tant à Giscard d’avoir parlé de puissance moyenne que de n’avoir pas négocié le virage de la mondialisation en forgeant un consensus social sur les orientations que le pays prendrait. Ce que l’Allemagne a en partie su faire, par exemple.
Être du parti de la réalité plutôt que de la grandeur ne dispense pas de ce travail de coalition, indispensable pour aborder la nouvelle donne mondiale.

Matthias Fekl :
Je trouve Jean-Louis Bourlanges particulièrement sévère à l’égard des successeurs de VGE, et en particulier avec Mitterrand, dont les premières années au pouvoir ont été marquées par des réformes sociétales majeures, dont beaucoup étaient courageusement affichées pendant la campagne électorale, alors que très largement impopulaires (je pense évidemment à l’abolition de la peine de mort).
Je trouve le débat sur la « réincarnation » assez saisissant ; il est pour moi symptomatique de ce qu’est la 5ème République. Savoir si l’actuel président est le nouveau dalaï-lama ou pas ne me paraît pas être un débat à la hauteur des difficultés que traverse le pays, or il prend beaucoup de place. C’est une espèce de maladie infantile de la 5ème République, qui à chaque nouveau président, se pose exclusivement la question de l’incarnation, comme si la question du projet et des coalitions pour le mettre en œuvre étaient secondaires. Et je ne parle pas de coalitions seulement politiciennes, j’entends par là les consensus sociaux au sens large. Si notre pays a pris du tant de retard dans certains domaines, c’est aussi je crois à cause de cette difficulté : l’idée qu’un(e) dirigeant(e) puisse « octroyer » des réformes, qui me paraît obsolète.
Un mot sur VGE au plan international. Il avait très bien compris qu’un des rôles de la France serait de devenir une importante diplomatie d’influence, qui n’a plus les moyens des grandes puissances, même si elle en a les attributs (l’arme nucléaire, le siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, une diplomatie très influente). Son rôle est d’influer sur le cours des choses, en créant des formats tels que le G6 (qui évoluera en G7, G8, etc.) par exemple, qui permettent aux chefs d’Etat de se parler directement, avec le moins de filtres possible, et en confiance.

Jean-Louis Bourlanges :
Je ne voulais pas être désobligeant à l’égard de Mitterrand, je crois que ses réformes sont importantes, tant l’abolition de la peine de mort qu’en matière de décentralisation ou de construction européenne. J’entendais simplement qu’il avait été élu sur autre chose. A savoir un socialisme assez radical, auquel il ne croyait pas, et qu’il a d’ailleurs abandonné par la suite.
Par rapport au point que soulevait David Djaïz entre illusions et lucidité, je crois que la seule manière de dépasser cette tension est de faire une synthèse entre cette tradition étatique française et le libéralisme. Et quand on regarde VGE, il a su la faire, puisqu’il fut à la fois partisan de la libération et de l’émancipation, partisan de l’industrialisation saint-simonienne de la France, partisan de la réconciliation entre la République gaullienne et la République libérale, et partisan de la réconciliation entre une ambition française et la construction européenne.

Lionel Zinsou :
La question de l’incarnation ou de la réincarnation est peut-être problématique, mais comment ne pas se la poser dans une République dont les institutions mêmes font du chef de l’Etat une espèce de monarque, comptable des grandes orientations à long terme du pays ? Ceci étant dit, VGE a dû créer de vrais compromis politiques. Et vouloir gouverner avec deux Français sur trois n’est tout de même pas très différent de la question d’aujourd’hui. Giscard a pris des mesures de gauche, dont certaines à son détriment électoral. Faire des ouvertures à gauche en étant élu par la droite, n’est-ce pas au fond perdre sur les deux fronts ? On voit que cette tentative de gouverner au centre pose les mêmes problèmes aujourd’hui : il court le risque de perdre les électeurs les plus radicalisés des deux bords et de se retrouver avec une base électorale centriste trop étroite. Il ne s’agit donc pas que d’incarnation, mais d’équilibre. Comment rassemble-t-on des sensibilités et des traditions différentes au bénéfice du pays ?
Il y a quelque chose d’un peu titanesque dans ce qu’a accompli VGE, dans la mesure où il s’agissait de trois après-guerre. Les jeunes générations n’en sont pas forcément conscientes, mais quand il devient secrétaire d’Etat en 1959, il faut encore réparer les dégâts de la guerre mondiale. Il s’agira ensuite de faire le deuil de l’Indochine et de l’Algérie. Ces trois après-guerre sont bien menés par cette génération des années 1960 et 1970, et c’est quelque chose d’important dans le destin de VGE.

Les brèves

Nos campagnes suspendues

David Djaïz

"J’ai deux brèves cette semaine. Je recommande d’abord ce livre signé de Salomé Berlioux, une talentueuse responsable associative, qui s’occupe notamment de la mobilité des élèves en zone rurale. Dans ce livre, elle donne la parole à des personnalités variées : des hôteliers en Lozère, des ouvriers ruraux dans l’Ardèche, des petits patrons d’Ille-et-Villaine ou des fonctionnaires de préfecture dans l’Allier pour qu’ils racontent comment ils ont vécu cette année 2020 si particulière. Passionnant."

Bloc-notes 1952-1962

David Djaïz

"Ensuite, je vous recommande le bloc-notes de François Mauriac, que les éditions Bouquins viennent de publier. Inutile de rappeler à quel point les éditoriaux de Mauriac dans Le Figaro étaient attendus et redoutés par tout ce que la France comptait de dirigeants politiques ou d’intellectuels. Je me sens en grande sympathie avec ce gaulliste de gauche, cette grande conscience de la décolonisation qui nous rappelle qu’il y avait, il n’y a pas si longtemps, de grands écrivains qui commettaient des éditoriaux dans la presse."

Le palais d’Orsay

Matthias Fekl

"Je vous conseille ce livre d’Hélène Lewandowski. C’est une histoire de ce qui est aujourd’hui le musée d’Orsay, à travers sa naissance, puisqu’il avait été conçu comme un ministère destiné aux Affaires étrangères. Le bâtiment deviendra ensuite le siège du Conseil d’Etat, de la Cour des comptes ; il sera en partie incendié pendant la Commune, avant de devenir la Gare d’Orsay. Le livre est magnifique, il est aussi une traversée du XIXème siècle."

Et après ?

Lionel Zinsou

"Pour le couvre-feu qui s’annonce mardi prochain, je vous recommande les 137 pages du petit livre d’Hubert Védrine. Il est sorti en juin, mais sa diffusion n’a véritablement commencé qu’il y a quelques semaines. Ce texte très dépouillé et synthétique se lit en une soirée de couvre-feu, il décrit les rendez-vous à ne pas manquer pour reconstruire l’économie, la société, et une position internationale face aux changements de la mondialisation. C’est extrêmement clair, pratique, et tout à fait lumineux. "

Exception française

Jean-Louis Bourlanges

"Je vous recommande ce livre, dont le sous-titre donne le ton : « histoire d’une société bloquée de l’Ancien Régime à Emmanuel Macron ». Il est signé de Jean-Philippe Feldman. L’ouvrage est très documenté, il s’appuie sur une très grande culture, dans la grande tradition tocquevillienne de ceux qui aiment leur pays mais n’en aiment pas l’histoire, lui reprochant d’être jacobine, protectionniste et insuffisamment libérale. Je lui ferais néanmoins deux reproches : Emmanuel Macron est abordé trop brièvement. Il n’y consacre que quatre pages et c’est très insuffisant. Ensuite, il me semble que la seule façon de dépasser ce blocage français est de faire une synthèse entre une tradition étatique et une tradition libérale. "