Politique française / Politique étrangère de Biden / n°167 (15 novembre 2020)

Introduction

Philippe Meyer :
Le nouvel esprit public n’a pu voir le jour que grâce à vos contributions puis, lorsque Radio France a prétendu en vain obtenir des tribunaux qu’ils nous empêchent de poursuivre notre entreprise, grâce à la compagnie MMA dont le soutien financier nous a permis de faire face aux frais qu’entrainent un procès, puis un appel, même lorsque l’on gagne les deux. Ce soutien a pris ensuite la forme d’une convention triennale et il a été décisif. J’en remercie les initiateurs. Mais M. de La Palice dirait qu’une convention triennale s’achève au bout de trois ans. C’est le cas de celle que nous avons signée en 2017. Nous devons donc aujourd’hui retrouver 50.000 € pour assurer l’avenir de notre peau de caste et pour en maintenir la vitalité.
C’est pourquoi nous lançons donc une campagne de financement à laquelle vous pouvez souscrire en vous rendant sur notre site www.lenouvelespritpublic.fr Votre soutien sera défiscalisé à hauteur de 66%. Si 140 auditeurs nous soutiennent à hauteur de 30€ par mois, (ce qui ne leur en coûtera que 10€ après défiscalisation), nous récupérerons ces 50.000€ annuels. Si 210 d’entre vous nous font un don mensuel de 20€ (7€ après défiscalisation), le résultat sera atteint. Rien ne s’oppose à ce qu’il soit dépassé…Et, bien entendu, les dons ponctuels sont bienvenus.
Pendant le premier confinement, nous n’avons manqué qu’un seul rendez-vous du dimanche. Mieux, dès la fin mars, nous avons diffusé un « bada » hebdomadaire au cours duquel celles et ceux de nos auditeurs installé(e)s hors de France ont décrit la situation sanitaire, sociale, politique là où ils vivent.
Pour la saison 2020-2021, nous entreprenons une nouvelle série de suppléments consacrés, ceux-là au monde de la culture. C’est un univers fait d’une quantité de professions dont beaucoup sont méconnues, ignorées ou fantasmées. C’est aussi un univers qui subit la crise actuelle avec une rigueur toute particulière. Notre projet est d’interroger des protagonistes de l’un ou l’autre des métiers de la culture. Les protagonistes, mais aussi les seconds rôles, les petites mains, et, plus généralement, les artisans, si divers et si nombreux, qui font vivre cet univers. Nous leur demanderons de nous faire voir midi à leur porte, sans prétention à la sociologie, mais plutôt à une mise au pot commun de leur expérience. Pour que vive le cinéma, par exemple, il faut des producteurs, des distributeurs, des metteurs en scène, des stars, des acteurs, des ingénieurs du son, des directeurs de la photo, des accessoiristes, des monteurs, des scriptes, des régisseurs, des bénévoles qui animent les ciné-clubs ou assurent la programmation des salles isolées etc…Tous ont quelque chose à nous faire comprendre de leur métier ou de leur engagement. Vous pouvez d’ores et déjà écouter le premier de ces entretiens sous l’onglet Badas. Il y est question de l’opéra, de l’Opéra Comique, de l’évolution des goûts du public, du théâtre des Bouffes du Nord, de la mise en scène, du répertoire, de Peter Brook…et du public. Mon invité est Olivier Mantei, aux manettes de la salle Favart, mais aussi successeur adoubé par Peter Brook aux Bouffes du Nord.

***

POLITIQUE FRANÇAISE

Dans un contexte de crise sanitaire, économique et sociale, après une série d’actes terroristes, alors que les Français étaient confinés depuis huit jours, le 8 novembre au « 20 Heures » de TF1, Jean-Luc Mélenchon a annoncé qu’il allait se présenter pour la troisième fois à une élection présidentielle. Le Premier Secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure a déploré « l'ambition égoïste » de Mélenchon et observé que « la gauche et les écologistes, s’ils veulent gagner, ont besoin de se rassembler ». Le secrétaire national d’Europe Ecologie Les verts, Julien Bayou, a pris acte de cette candidature, sans bouger de sa stratégie nationale en remarquant : « Jean-Luc Mélenchon nous explique qu’il a un projet ; nous, nous avons le nôtre. Nous pensons que c’est un ou une écologiste qui pourra offrir l’alternative en 2022 ». Arnaud Montebourg, qui s’interroge sur sa propre candidature, s’est contenté de trouver « que ce n’est pas le moment ». Pour François Hollande, son ex-ministre ne représente « pas une ligne différente » de celle de Jean-Luc Mélenchon. Au Parti Communiste, le secrétaire national Fabien Roussel a rdéclaré : « Jean-Luc Mélenchon a fait son choix. Je le respecte. Les communistes feront le leur en temps voulu ».
A droite, les Républicains avancent en rangs dispersés face à l’exécutif. Après Christian Estrosi, le maire Les Républicains de Toulon, Hubert Falco, a prôné fin octobre le « rassemblement » derrière Emmanuel Macron. Un appel qui tombe très mal pour la droite, occupée à pilonner le chef de l'Etat sur les questions de sécurité ainsi qu’à critiquer son plan de relance de l’économie.
Parmi les sujets de débat qui marquent cette fin de quinquennat, outre les questions sanitaires, sécuritaires ou économiques, figure désormais également de nouveau la question migratoire. Pour faire face, le Premier ministre Jean Castex est à la peine et chute sévèrement dans les sondages En attendant, le calendrier parlementaire promet d'être serré : loi autonomie, sur le séparatisme, mesures de la convention citoyenne pour le climat, retour de la loi bioéthique, et réforme des retraites à l'automne 2021. L'exécutif ne veut pas renoncer à sa réforme-phare, et veut mener ce chantier avant 2022. Dans ce climat anxiogène, à dix-huit mois des présidentielles, le directeur général de la Fondation pour l'innovation politique Dominique Reynié publie une étude selon laquelle 59 % seulement de nos concitoyens disent leur préférence pour la démocratie représentative, contre 64 % en janvier.

Kontildondit ?

Jean-Louis Bourlanges :
C’est assez fascinant que cette déclaration de candidature de M. Mélenchon, parce que nous avons tous l’impression d’être sortis du jeu politique habituel. Non seulement le jeu droite-gauche ne se présente plus comme il le faisait jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron, mais toutes les échéances et même l’attitude des partis apparaissent comme totalement éloignés des préoccupations des Français. Dans l’étude citée en introduction, nos concitoyens expriment simplement une très grande distance par rapport aux enjeux politiciens. Ils ont envie soit de voter pour des partis révolutionnaires, soit de s’abstenir, soit pour l’extrême-droite, mais d’une façon générale, les partis de gouvernement représentent quelque chose de très minoritaire.
En outre, les Français ont le sentiment qu’on se fiche d’eux quand on leur parle de l’élection présidentielle ou législative. Confrontés à la pandémie, aux difficultés de leur activité ou à l’actualité internationale, ces échéances électorales paraissent lointaines. Dans un contexte pareil, les Français se soucient des échéances politiques traditionnelles comme d’une guigne, or ici nous avons un leader politique tout à fait traditionnel, puisque c’est sa troisième tentative présidentielle. Cette espèce de retour au business as usual paraît étrange. Pourquoi cette stratégie ? Quand on l’écoute, deux raisons émergent, pas franchement à son honneur. La première, dit-il, est qu’il n’a pas fait tout ça pour laisser la clef à un autre. La seconde est la volonté de prendre de vitesse tout le reste de l’échiquier politique ; il entend ainsi incarner la protestation qu’il pense que les Français désirent.
Mais on ne voit pas du tout sur quoi cette dynamique se fonde, et le projet de Mélenchon se voit contrarié de trois manières. Il l’est d’abord parce qu’il s’oppose à d’autres partis politiques qui sont certes mal en point, mais qui existent. Le PCF n’a pas envie de se rallier à Mélenchon, le Parti socialiste est peut-être prêt à renoncer à une candidature, mais seulement au profit d’une candidature d’union, or Mélenchon est tout sauf un candidat d’union. Quant aux Verts, même s’ils ont montré ces dernières semaines qu’ils étaient incapables d’échapper à leurs traditionnels démons suicidaires, ils ont tout de même réalisé aux européennes et aux municipales des scores qui les mettent en position de force dans le champ de la gauche. Mélenchon ne fait pas, et ne pourra pas faire l’unité.
Ensuite, son projet politique est traversé de bout en bout de problèmes concernant la laïcité. Il est adossé à deux gauches dont il professe les valeurs de façon assez extrémiste, mais qui sont pourtant incompatibles. D’un côté une hyper-laïcité, dont il nous a toujours rebattu les oreilles (au point de sortir quelques énormités, comme de dire que le traitement des moines tibétains par les Chinois était très bien car très favorable à la laïcité). De l’autre, une complaisance permanente à l’égard de l’islamo-gauchisme.
Enfin, sur le plan économique et social, il incarne une protestation anticapitaliste qui certes, séduit idéologiquement les Français, mais aussi les inquiète parce qu’ils sont très conscients que les économies occidentales d’aujourd’hui sont profondément maillées, et que ce système si décrié est tout de même celui qui permet tant bien que mal de résister, à la Covid, à la ruine économique, ou de faire face aux dépenses sociales. On y réfléchit à deux fois avant de bazarder tout cela.
Face à cette candidature, on a un Emmanuel Macron dans une situation très difficile mais parfaitement positionné, et une extrême-droite traversée de contradictions (sur le plan européen notamment) mais pourtant plus en phase que l’extrême-gauche sur deux points : la lutte contre l’islamo-gauchisme et l’islamisme d’une part, mais surtout la défiance croissante des Français à l’égard des mécanismes de la démocratie libérale, dont ils ont le sentiment qu’ils ne leur apportent pas la sécurité ou l’efficacité qu’ils souhaitent.
Pour ce qui est des deux protagonistes des partis d’extrême, il me semble que même si Marine Le Pen est en situation difficile, l’extrême-droite me paraît mieux positionnée qu’un Jean-Luc Mélenchon à la fois trop tardif et trop précoce.

Béatrice Giblin :
J’ai pour ma part été frappée par le nombre de spectateurs qui ont regardé cette déclaration de candidature : 8 millions et demi. C’est beaucoup, même pour un journal de 20h de TF1. Cela dénote tout de même un réel intérêt des Français pour les idées ou la personnalité de M. Mélenchon.
Je note que M. Mélenchon a d’abord changé de look, troquant sa veste d’artisan pour un costume, tout en gardant son éternelle cravate rouge. A sa boutonnière un pin’s rouge, qu’on pourrait prendre de loin pour la rosette de la légion d’honneur. Je l’ai trouvé patelin ; il ne s’est jamais énervé, endossant le rôle du vieux sage, du protecteur. C’est sous l’angle « paternel » qu’il semble avoir choisi de se présenter aux Français, celui d’un accompagnateur vers des lendemains qui chantent, ou de la lumière au bout du tunnel, car son ego est toujours bien là.
Ce qui m’interpelle également, c’est la reprise directe de son programme de 2017, sur le mode « puisque le programme était bon, pourquoi le changer ? ». Quelques modifications marginales ça et là, mais elles sont plutôt cosmétiques, il s’agit de se servir des difficultés actuelles pour dire : « les faits m’ont donné raison. Je m’évertuais à dire que la mondialisation libérale était mauvaise, on le voit bien en ce moment ; l’avenir est au souverainisme et à l’Europe non libérale ».
Le personnage auquel on ne s’attendait pas, ou peu, c’est Arnaud Montebourg, qui visiblement a retrouvé son appétit pour la politique. Adrien Quatennens s’est empressé de lui tendre la main, déclarant que leurs position semblaient proches et qu’il y avait peut-être quelque chose à faire ensemble.
Il me semble que la stratégie de Mélenchon par rapport à la gauche relève d’un pari. Il estime que le Parti socialiste n’aura pas de candidat d’envergure, et que les Verts cèderont à leurs pulsions autodestructrices habituelles. En se mettant sur la ligne de départ si tôt, il s’offre une visibilité indéniable et parie qu’un peu par défaut, tous à gauche devront se rallier à lui. Ce pari est risqué car il n’a pas beaucoup de réseaux. Le PCF présentera sans doute un candidat, échaudés par les alliances précédentes avec La France Insoumise. Et je doute que le PS ou les écologistes se couchent face à Mélenchon. Quand Olivier Faure déclare que la candidature de Mélenchon a réjoui le président de la République, il n’a sans doute pas tort. On risque effectivement d’avoir une gauche très éclatée. Mélenchon pense que son programme séduira les Français. En revanche, il commet à mon avis une erreur lorsqu’il pense pouvoir attirer des voix de gauche aujourd’hui passées au Rassemblement National.
Ceci étant dit, s’il parvient à tenir cette image du sage protecteur, il a sans doute une carte à jouer. Mais les élections sont très loin, l’année qui vient de s’écouler nous a montré à quel point tout peut changer rapidement et profondément. Il est crucial de savoir s’adapter, et je ne suis pas sûre que ce soit son point fort.

David Djaïz :
Je pense qu’il est risqué de se livrer à des pronostics pour 2022 tant la situation politique est fluide. On a le sentiment d’une vie politique française en apesanteur. Les élections municipales ont été fractionnées, avec plusieurs mois entre les deux tours et un taux d’abstention record. Il est d’ailleurs difficile de démêler la part structurelle de la part conjoncturelle : s’agit-il d’un désenchantement démocratique qui croît et finit par contaminer les élus de proximité, ordinairement les plus populaires ? Ou les gens ont-ils plus simplement eu peur du coronavirus ? Difficile à dire.
A ce stade, les plus susceptibles d’accéder au second tour de l’élection présidentielle sont Emmanuel Macron et Marine Le Pen, c’est à dire les mêmes qu’en 2017, tous deux à la tête de formations politiques très mal implantées dans les territoires. LREM a fait de très mauvais scores aux municipales, et le RN aussi, même si cela a été moins commenté. Le parti de Mme Le Pen avait fait une bonne performance aux municipales de 2014, mais en 2020 il a plutôt reculé. A côté de cela, les partis traditionnels (LR et PS) ont consolidé leur ancrage local, tout en étant parfaitement inaudibles au niveau national.
Dans ces partis, aucun candidat ne s’impose, et il est intéressant de constater que les challengers potentiels (Arnaud Montebourg à gauche ou Xavier Bertrand à droite) n’appartiennent plus aux partis qui les ont fait émerger. C’est une rupture majeure, car on a longtemps cru qu’avoir un parti était un tremplin indispensable pour devenir président de la République, à cause des capacités organisationnelles, du vivier de candidats, de l’espace de réflexion intellectuelle, etc. Il semble désormais qu’un parti soit un obstacle. Il faut à présent montrer qu’on en sort, et qu’on construit son chemin seul.
Cette apesanteur risque de continuer longtemps. La commission Debré va certainement proposer un report des élections régionales, et le débat public est tout à fait calamiteux. Cela a commencé me semble-t-il avec la Covid, où l’échange de paroles raisonnables dans l’espace public est devenu redoutablement difficile, en particulier du fait d’experts qu’on a davantage vu sur les plateaux télévisés que dans les services d’urgences. Je trouve par ailleurs que le professeur Raoult, qui a asséné des choses comme « il n’y aura pas de deuxième vague » ou « la deuxième vague sera inoffensive » a profondément déstabilisée le débat, car sa position d’autorité scientifique lui a donné un grand crédit, mais aussi parce que les médias s’en gargarisent et sont dans une course à l’audience. Cette dégradation du débat public s’est poursuivie après l’horrible assassinat du professeur Samuel Paty. Le climat intellectuel est épouvantable. Sommes-nous capables d’autre chose que de nous jeter des invectives à la figure ? Après cet attentat, il m’a semblé que le pays se partageait entre « islamophobes » et « islamo-gauchistes », des mots dans lesquels les Français ne se reconnaissent pas. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce qu’ils se désintéressent de la chose politique. Il y a un besoin immense et urgent de délibération collective dans ce pays, a fortiori compte tenu des défis actuels.

Lionel Zinsou :
Pour ce qui est de l’annonce de candidature de Jean-Luc Mélenchon, je serai moins sévère que vous quant à son choix de moment. Comme l’a dit Béatrice, sa déclaration a été très écoutée, et elle est beaucoup discutée dans le pays. Nous savons d’ores et déjà que Marine Le Pen et Emmanuel Macron seront candidats eux aussi, donc se cacher pendant longtemps avant de dire qu’on l’est soi-même n’a pas grand sens. Il y a dans beaucoup d’actions du président de la République (célébrations mémorielles, poursuites des réformes, importance du plan de relance) des postures qui sont clairement pré-électorales. Dans ces conditions, il n’est pas déraisonnable de se placer sur le même terrain. M. Mélenchon a tout de même fait 19% au premier tour des présidentielles, c’est davantage que MM. Balladur ou Jospin avant lui, on ne peut donc pas le considérer comme un candidat anodin, ni inexpérimenté. D’autre part, le fait de s’y reprendre à trois fois a très bien réussi à François Mitterrand, par exemple. Le fait de se présenter dès aujourd’hui est donc à mon avis parfaitement rationnel.
On dit qu’il a perdu de la crédibilté avec de l’agressivité ou des formules comme « la République c’est moi », mais je me demande si ce n’est pas une tendance assez forte. On peut y voir un peu de Bolsonaro ou de Trump, mais les opinions publiques ne seraient-elles pas friandes de quelque chose qui ressemble à de l’arrogance ou de l’hubris ? Peut-être est-ce là ce que les gens veulent, au fond. Cette situation que vous avez décrite comme très polarisée libère cette forme de parole du type : « l’histoire m’a donné raison sur tout mon programme ». M. Mélenchon sait adopter des positions solidaires (face à la pandémie par exemple) tout en sachant incarner la colère de ceux dont il espère le vote. Je pense que la colère a une certaine bonne fortune électorale. Certes, elle a ses mauvais côtés, il suffit de regarder quelques-unes des indécences de M. Trump, mais ce dernier, même s’il a perdu l’élection, a tout de même récolté plus de voix qu’en 2016, on peut donc dire que les accents populistes sont payants électoralement.
Je minimiserai d’autant moins les chances de Mélenchon que la fragmentation de la gauche et des écologistes font de lui, qu’on le veuille ou non, le candidat le plus crédible. Le PS est prêt à passer son tour, les écologistes n’ont pas fait la poussée espérée aux municipales (quelques grandes villes ont dissimulé le fait qu’à l’échelle nationale, ils n’ont pas eu tant de voix que cela). Jean-Luc Mélenchon pourrait être le vote utile à gauche. Et comme Emmanuel Macron s’est considérablement éloigné de l’électorat de gauche qui l’a porté au pouvoir, il peut y avoir une radicalisation des électeurs de gauche déçus par le macronisme. Vous disiez que Mélenchon aurait besoin de prendre voix au RN, ce n’est pas nécessairement vrai s’il en prend à LREM.
Son principal problème est le manque de vrais relais sociaux. Il a beaucoup plaidé pour la convergence des luttes, mais cela n’a pas fonctionné. Le mouvement des Gilets Jaunes lui a été complètement étranger, et on ne peut pas dire qu’il ait brillé au moment des manifestations contre la réforme des retraites. Il a du travail pour retrouver les tendances du mouvement social et répondre à ce que les travailleurs souhaitent. Ce travail demandera du temps, et il est par conséquent raisonnable de s’être présenté tôt. Le président de la République peut-il y voir une menace ? Comme l’a dit Jean-Louis Bourlanges, il est assez bien positionné. A ce stade du quinquennat, il a plus de popularité que ses deux prédécesseurs. En outre, je pense que la conjecture du 2ème semestre 2021 et du premier semestre 2022 ne seront pas si mauvaises pour lui. Mécaniquement, nous devrions avoir (si les candidats vaccins fonctionnent, si les rebonds économiques sont comparables au déconfinement, et si l’épargne forcée se dépense) des chiffres de croissance historiques, le tout au moment clef pour l’opinion. Si bien que, préemptant un certain nombre de sujets comme la transition énergétique, et faisant bouger l’Europe dans des domaines significatifs, le président « ratisse » à gauche et à droite (à droite avec le personnel, comme Darmanin ou Castex, à gauche avec l’écologie). Les chiffres actuellement peu favorables reflètent une situation temporaire et exceptionnelle. Tout porte à croire que début 2022, cela devrait aller nettement mieux.

Jean-Louis Bourlanges :
Je suis moi aussi sensible au « nouveau look »de Mélenchon, et je rappelle qu’il est extraordinairement doué. Je l’ai vu faire à l’Assemblée des numéros absolument spectaculaires de défense des gendarmes par exemple, vraiment admirables par ailleurs. Mais il y a en même temps chez lui un côté « Mr Hyde » à ce « Dr Jekyll » patelin et protecteur. Il y a une violence fondamentale qui est inquiétante, mais qui est également à la base de ses succès. Faire cohabiter ces deux faces de sa personnalité sera probablement sa tâche la plus difficile.
Enfin, je crois qu’il n’est pas tout à fait en phase avec le point d’équilibre de la gauche, à savoir aujourd’hui l’Etat providence de la social-démocratie. Or Mélenchon incarne la contestation. La gauche, c’est aussi l’écologie. Il a réussi à faire siens bon nombre de thèmes écologistes, mais il n’en a pas pour autant le monopole à gauche. Quant à l’immigration et la laïcité, il est contredit dans sa laïcité par ses sympathies islamo-gauchistes. Je crois que ce point d’équilibre à gauche serait plutôt à chercher chez des gens comme Mme Hidalgo. Le principal avantage de Mélenchon est d’être bon et d’avoir du métier (bien plus que le reste des personnalités de la gauche). Mais il me semble que c’est autre chose dont les Français ont envie, et qu’ils préfèreraient un(e) candidat(e) incarnant un avenir plutôt qu’un passé.

Politique étrangère de Biden

Introduction

Philippe Meyer :
Joe Biden n’a pas eu beaucoup d’occasions de développer ses intentions en matière de politique étrangère. Toutefois, certaines de ses prises de positions récentes et surtout ses initiatives comme sénateur, puis président de la commission des affaires étrangères du Sénat ou vice-président de Barack Obama, éclairent sur ses orientations diplomatiques.
Dans un article de Foreign Affairs, Joe Biden a annoncé qu'il prendra, une fois élu, « des mesures immédiates pour renouveler la démocratie et les alliances » des Etats-Unis. Il reviendra dans l'accord de Paris sur le climat, ainsi qu’au sein de l’Organisation mondiale de la santé quittée par Donald Trump au début de l’année. Le démocrate rejoindra les Européens sur le nucléaire iranien. « Si l'Iran revient à une application stricte de l'accord nucléaire, les États-Unis retourneront à cet accord, comme point de départ à des négociations » avec Téhéran. Sur Israël, il ne reviendra pas sur le déménagement de l'ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. Tout en répétant sa volonté d'œuvrer pour une solution à deux États. Il a également estimé que les États-Unis devaient faire davantage pression sur la Turquie pour réduire les tensions avec la Grèce.
Dans les années 1990, alors sénateur, Joe Biden a soutenu l’intervention militaire des États-Unis en ex-Yougoslavie, et il a voté en 2003 en faveur de l'intervention en Irak. Alors qu’il était vice-président de Barack Obama, il a appuyé en 2011 l'intervention occidentale en Libye, de même qu’il a soutenu la non-intervention en Syrie après les bombardements chimiques de Bachar al-Assad qui constituaient pourtant officiellement une ligne rouge à ne pas franchir. Aux côtés d’Obama, il a participé activement à la politique dite du « pivot », ce basculement stratégique du déploiement de la puissance américaine, en se détournant de l’Europe et du Moyen-Orient pour se porter vers l'Extrême-Orient, visant explicitement à « contenir » la puissance chinoise ascendante.

Kontildondit ?

Lionel Zinsou :
Je suis pour ma part surpris par les réactions françaises ou européennes sur la politique étrangère américaine. Elles reflètent deux tendances. L’une consiste à dire « peu de choses vont changer par rapport à Trump, car les Etats-Unis s’étaient déjà éloignés de l’Europe ». L’autre présume que Biden continuera à faire ce qu’il faisait déjà en tant que vice-président de Barack Obama.
Une chose est sûre : Joe Biden est le président des Etats-Unis le plus compétent en matière de politique étrangère depuis bien longtemps. Son rôle de sénateur à la commission des affaires étrangères a été rappelé en introduction, il faudrait aussi mentionner les très nombreuses missions diplomatiques qu’il a conduites à la demande d’Obama, comme en Ukraine par exemple. Biden est également d’origine irlandaise, il a des attaches françaises, son regard le porte donc au-delà du seul territoire américain. Il a une grande expérience, et il sait très bien qu’on ne reviendra pas à la politique d’Obama, parce qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Le monde a profondément changé ces quatre dernières années : la puissance chinoise s’est affirmée dans de nombreux domaines, la Turquie s’est hissée à un rang de grande puissance plus que régionale, bref l’administration de Biden sera à la fois différente de celle d’Obama, et sans aucun doute très différente de celle de Trump.
Revenons sur quelques idées reçues. Celle que l’attitude de Biden à l’égard d’Israël est une déception, d’abord. Il n’en est rien. Il n’y a de déception que de la part de M. Netanyahou, mais celui-ci n’est pas un représentant très clair de la majorité israélienne : il a quelques problèmes de cohabitation, ainsi que quelques problèmes judiciaires ... Par ailleurs, si le vote de la communauté juive américaine est légèrement plus faible qu’à certains moments de l’Histoire, il s’élève tout de même à 80% pour les Démocrates aux élections de 2018 et à 70% pour Joe Biden en 2020. Avec de tels chiffres, on ne peut pas franchement parler de défiance. La communauté israélienne pèse lourd aux Etats-Unis (Netanyahou lui-même a été citoyen américain), notamment à Wall Street, qui a majoritairement soutenu Joe Biden. Il faut se défaire de l’emprise psychologique de Donald Trump, qualifié de « roi d’Israël ». Les Démocrates sont parfaitement capables d’être proches d’Israël tout en souhaitant une forte évolution sur la question palestinienne, très mal traitée par Trump.
Autre idée reçue : « les pays du Golfe sont très inquiets, puisque c’est un retour à Obama qui préférait la paix avec l’Iran ». Il y aura très certainement un changement dans la politique à l’égard de l’Iran, mais les choses sont plus complexes que cela. Il y a aujourd’hui des conversations directes entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, les Émirats Arabes Unis essaient de se désengager de la guerre au Yémen (ce qui suppose là aussi un dialogue avec l’Iran). D’autre part des monarchies (comme Dubaï) sont profondément iraniennes et parlent farsi en famille ... Tous les pays du Golfe ne sont donc pas inquiets « en bloc » quant à l’équilibre des forces. Bon nombre d’entre eux sont touchés par des facteurs de crise (notamment à cause du prix du pétrole), l’Iran est à genoux économiquement parlant, il y a donc des raisons de penser que les nombreuses conversations secrètes qui sont en cours pourraient aboutir à des éléments de détente, et que le bellicisme permanent n’est qu’une façade.
Au premier rang des choses qui vont changer figure évidemment le multilatéralisme. Les Etats-Unis reviennent à l’OMS. D’autre part l’OEA (Organisation des Etats Américains) va rejouer son rôle à plein, et elle est très importante économiquement. L’administration Trump avait réussi à bloquer l’OMC, organisme essentiel à la régulation de la mondialisation, là aussi les choses devraient changer considérablement. Il en va de même partout dans le monde. En Afrique par exemple, on se réjouit du départ de Trump, qui avait essayé de dynamiter le principal bailleur de fonds du continent, la Banque Africaine de Développement au nom de la destruction systématique du multilatéralisme. Quant aux relations avec la Chine, il est évident qu’elles vont changer, et sans doute s’apaiser, même si la volonté américaine de containment est bipartisane. Notons que les mesures de guerre commerciale de Trump (notamment les droits de douane prohibitifs) sont un échec total puisqu’elles ont creusé le déficit commercial des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine.
Évacuons ces idées reçues : Biden ne fera pas du Obama, mais il sera profondément différent de Trump, et tous les pays (à l’exception probable du Brésil) s’en réjouissent.

Béatrice Giblin :
Je souscris à ce qu’a dit Lionel Zinsou, notamment s’agissant du Moyen-Orient, à propos duquel les commentaires sont généralement très simplistes. Israël ne perd absolument pas un allié avec le départ de Trump. Le fait que Joe Biden a déclaré qu’il laisserait l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem n’est pas seulement un signe vers l’électorat juif, mais aussi vers les évangélistes qui pèsent très lourd politiquement et ont massivement soutenu Trump.
La relation avec l’Europe devrait également s’apaiser. Les manières de Trump envers l’UE et notamment l’Allemagne ont obligé les Européens à moins se reposer sur l’Oncle Sam. Biden devrait être bien plus respectueux que Trump envers l’Europe. Il a par exemple pris des positions très claires quant à la question irlandaise dans le Brexit : il n’est pas question pour lui que les Britanniques remettent en cause le traité qu’ils ont accepté, nécessaire à la paix civile irlandaise. Pour Boris Johnson, l’arrivée de Joe Biden est sans doute une mauvaise nouvelle, car tout porte à croire que le nouveau président américain choisira plutôt l’UE que le Royaume-Uni.
Cela dit, il ne faudrait pas non plus s’imaginer que désormais, tout se fera facilement. Biden va défendre les intérêts américains, dans l’aéronautique par exemple.
A propos de l’accord avec l’Iran, Biden a déjà dit que les sanctions sévères à l’égard de Téhéran n’était pas une politique fructueuse. L’Iran, dont la situation intérieure est effectivement catastrophique, a désespérément besoin d’une amélioration et il y a donc là une perspective favorable. D’autre part les relations entre l’Iran et les Émirats n’attendent qu’une chose : repartir.
Mais à un niveau plus profond, le changement est là aussi. C’en est fini du vocabulaire méprisant de Trump. Il est de nouveau question de dignité, d’humanisme, les positions que Biden a prises sur Hong Kong ou les Ouïghours sont par exemple significatives. Rien ne dit qu’il aura gain de cause évidemment, mais les Etats-Unis vont peut-être reconstruire leur soft power fracassé par Trump. Quant à la gestion de la crise sanitaire, on peut là aussi espérer mieux de la nouvelle administration.

David Djaïz :
Je serai pour ma part un peu plus circonspect. D’abord, la contestation électorale de Trump est loin d’être terminée, et même si la victoire de Biden ne fait aucun doute, elle risque d’être compliquée par une majorité républicaine au Sénat (on attend les résultats de la Géorgie en janvier prochain). M. Biden risque de devoir négocier constamment, soit avec Mitch McConnell (chef de la majorité républicaine du Sénat), soit avec les quelques sénateurs républicains hostiles à Trump (comme Mitt Romney). Rappelons aussi que la composition de la Cour Suprême est désormais largement conservatrice. Trump a augmenté son nombre de voix dans cette élection, et on n’a pas eu la vague bleue que de nombreux commentateurs nous prédisaient. M. Biden n’est pas si bien élu, et il aura fort à faire pour s’affirmer dans cet équilibre institutionnel difficile.
Pour autant, son élection est tout de même porteuses d’opportunités. Tout d’abord, comme l’ont dit Béatrice et Lionel, la foi renouvelée dans le multilatéralisme est une véritable bouffée d’oxygène. Joe Biden va réintégrer l’accord de Paris, une annonce qui a coïncidé avec la déclaration d’intention des Chinois d’atteindre le « zéro émission carbone » en 2060. La décarbonation sera-t-elle l’enjeu de la nouvelle guerre froide que vont se livrer les USA et la Chine ? On ne saurait le dire, mais en tous cas il est probable que la cause écologique a plus à gagner dans cette rivalité des puissances que dans le wishful thinking des écologistes ces 30 dernières années. C’est sans doute ironique et même un peu amer, mais après tout une course à la décarbonation est tout de même préférable à une course aux armements.
Que les Etats-Unis reprennent leur place dans les organisations internationales est sans aucun doute une bonne nouvelle, mais je ne crois pas pour autant que l’on reviendra à un business as usual pré-Trump. Ni même que ce soit souhaitable. Espérons donc que Biden a tiré des leçons de la période Trump, en particulier de ce qui se joue dans la classe moyenne occidentale vis-à-vis de la mondialisation.
Sur la relation à l’Europe, je pense que Biden sera en rupture à la fois avec Trump, mais aussi avec Obama. Obama était d’origine hawaïenne, avec des attaches au Kenya. Il s’intéressait bien plus à l’Asie et à l’Afrique qu’à l’Europe (même s’il n’a pas fait grand chose pour l’Afrique). Biden est un homme de 78 ans qui a grandi dans la tradition transatlantique, a des origines européennes, et a été congressman pendant 50 ans. Il a donc l’habitude de centaines des délégations parlementaires, celles qu’il a reçues, et celles auxquelles il a participé. De ce point de vue, il ressemble à John Kerry : il a des attaches et des amis en Europe, et cela facilite beaucoup le dialogue stratégique. Mais c’est justement là qu’il y a peut-être une ambiguïté. Car un rapprochement avec l’Europe signifie un rapprochement avec l’Allemagne. Or ce sont précisément les difficiles relations germano-américaines qui ont mis l’Europe dans une dynamique intéressante d’autonomisation vis-à-vis des USA. C’est la double déflagration de Trump et de la Covid qui a fait évoluer l’Allemagne, la forçant à reconsidérer son modèle mercantile extraverti. La classe dirigeante allemande a pris conscience de la nécessité de s’impliquer davantage dans la bonne santé de toute l’UE. Il ne faudrait donc pas que le réchauffement entre les Etats-Unis et l’Allemagne ramène l’Europe à son fonctionnement pré-Trump. L’Europe doit continuer à travailler sur son autonomie stratégique.

Jean-Louis Bourlanges :
Tout comme Lionel Zinsou, je suis frappé par l’absurdité des commentaires qui fleurissent ici et là, consistant à dire qu’en fait rien ne va changer, et que Biden est prisonnier des choix de Trump. Nous sentons là cette vieille tradition de la bourgeoisie française, consistant à faire passer le cynisme pour une marque d’intelligence. La lucidité consisterait à croire qu’il n’y a jamais rien de nouveau sous le soleil, et toute forme d’idéalisme relèverait de l’imbécillité.
Il faut examiner cette affaire à trois niveaux. D’abord, y aura-t-il une continuité avec Trump ? Oui, et elle existera avant tout parce qu’il existait déjà une continuité entre Trump et Obama. On voit bien que les tendances fondamentales ont profondément changé. Certes, comme l’a dit David Djaïz, Biden est incontestablement plus ouvert que son prédécesseur à la grande tradition transatlantique, pour autant, le « pivot » est fondamental, et l’Europe a cessé d’être un enjeu pour les Américains. Les choses importantes se passent en Extrême-Orient. Le Moyen-Orient est certes préoccupant, mais personne ne veut se charger de pareils problèmes, et on laisse donc les plus proches s’en occuper. D’autre part, la compétition commerciale va se faire sentir. Lionel Zinsou nous dit que les tensions avec la Chine vont s’apaiser. Je l’espère, mais je doute que Biden cesse complètement ce que Trump a commencé. De même sur le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem, il était impensable que Biden revienne en arrière. Il y a des continuités nécessaires et il n’y a là rien d’anormal.
Deuxième niveau : le changement de style. Le multilatéralisme est l’approche rationnelle des problèmes diplomatiques. On sort de cette politique chaotique, émotionnelle et brutale, sur laquelle on ne pouvait rien bâtir de sérieux. Nous allons de nouveau avoir une administration compétente, qui hiérarchise ses priorités et négocie en fonction de cette hiérarchie, qui essaie d’établir des relations civilisées avec ses interlocuteurs. Tout cela va nous changer, et c’est très précieux pour les Européens habitués à procéder sur ce mode. C’est effectivement une épine dans le pied de Boris Johnson, plutôt partisan de la brutalité chaotique de Trump. La relation transatlantique ne sera sans doute pas facile, mais elle devrait au moins être rationnelle. Le retrait des USA des organismes multilatéraux s’est mécaniquement traduit par une montée en puissance de la Chine, dans tous les postes laissés vacants.
Troisième niveau : Biden a néanmoins un problème. Il appartient à un monde civilisé, qui semble révolu. Il est confronté à des interlocuteurs qui en quelques années ont perdu le sens de la courtoisie, de la rationalité, de la négociation, du dialogue, voire de l’humanisme. Le Brésil de Bolsonaro ne sera pas facile à traiter, pas plus que l’Arabie Saoudite d’Abdelaziz Ben Salmane, ou la Chine de Xin Jinping. Dans tous les cas, il aura affaire à des gens dont le seul logiciel est l’affrontement. Il est tout à fait possible que ce problème conduise à un resserrement des relations euro-atlantiques. Peut-être serons-nous les derniers Mohicans du multilatéralisme et de la politique extérieure telle qu’on a aimé la faire depuis 1945.

Les brèves

Une prière pour l’école

Philippe Meyer

"Dans cette période de confinement, on parcourt sa bibliothèque, et on y retrouve des livres qu’on a déjà lus, voire déjà recommandés. C’est le cas de celui-ci, signé de Frédéric Béghin. C’est l’histoire de quelqu’un qui pendant un an, parcourt la France à la rencontre des professeurs, des instituteurs, des responsables de cantine, des infirmiers, etc. Le livre est paru en 2018, et tout ce qu’on y lit enrichit extraordinairement nos réflexions d’aujourd’hui, après l’assassinat de Samuel Paty. Je recommande notamment de lire à la page 116 ce qui est arrivé à un professeur d’arts plastiques du collège François Villon de Mulhouse qui, le 8 janvier 2015, au lendemain de l’attaque contre Charlie Hebdo, avait décidé de consacrer son cours à la caricature. Il a été suspendu pour quatre mois. "

Kamala Harris

Lionel Zinsou

"Je vais subvertir un peu la règle car ma recommandation de cette semaine n’est pas pour un ouvrage précis, mais pour la nouvelle vice-présidente des Etats-Unis, que je vous recommande de suivre de près. Elle est un incroyable capital international des Etats-Unis ; la réaction à son élection a par exemple été dithyrambique en Inde. Le fait qu’elle soit jamaïcaine, californienne, qu’elle se revendique comme black ... Tout cela me fait vous enjoindre de vous y intéresser attentivement."

Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?

Béatrice Giblin

"Je vous recommande ce livre de la jeune historienne Raphaëlle Branche. C’est une enquête sur ce qu’elle appelle « un silence familial ». On sait qu’il y a un silence de la part des 1,5 millions d’appelés qui ont fait leur service militaire en Algérie. Ici, l’auteure interroge les raisons pour lesquelles on n’arrivait pas à en parler compte tenu de la sociologie de la France des années 1950, et comment cette société française a évolué après leur retour. L’enquête décrit comment ce silence s’est métamorphosé jusqu’à nos jours."

Jean-Jacques Rousseau

Jean-Louis Bourlanges

"J’ai passé ma semaine sur Le Contrat social de Rousseau. Je suis assez critique sur certains concepts comme la volonté générale, mais je tenais à dire à quel point j’ai été émerveillé de retrouver ce penseur. Rousseau est très mal connu. Ce n’est pas un utopiste, il est très lucide. Ses conclusions sont peut-être contestables, mais son honnêteté intellectuelle est indéniable. On ne sait pas très bien quelles conclusions il faut tirer de la lecture de Rousseau, mais on sait qu’elle a profondément modifié notre façon de voir. C’est un peu comme la lecture de Pascal, c’est un auteur dont la profondeur est immense. Il n’est pas suffisamment lu. Lisez Jean-Jacques Rousseau !"