Comment lutter pour nos valeurs sans mettre en cause nos libertés ? / n°164 (25 octobre 2020)

Comment lutter pour nos valeurs sans mettre en cause nos libertés ?

Introduction

Philippe Meyer :
Le 16 octobre, à Conflans-Sainte-Honorine, le professeur d’histoire-géographie Samuel Paty a été assassiné puis décapité par un homme de 18 ans d’origine tchétchène, pour avoir enseigné la liberté d’expression à ses élèves, en s’appuyant sur les dessins de Charlie Hebdo. Le meurtrier a été abattu par les forces de l’ordre.
Tandis que droite et extrême droite font pression sur l'exécutif en proposant notamment une modification de la Constitution, un moratoire sur l'immigration, l’évolution du droit d’asile, la levée de l'anonymat sur internet ou une épreuve sur la laïcité au brevet, le ministre de l'Intérieur multiplie les offensives contre la mouvance islamiste. Dès le 19 octobre, il a lancé une trentaine d'opérations policières, ciblé une cinquantaine d'associations islamiques, annoncé la dissolution du Collectif contre l'islamophobie en France et de l'organisation humanitaire Barakacity, demandé l’expulsion de 231 personnes inscrites au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste, fermé pour six mois la mosquée de Pantin en Seine-Saint-Denis - qui avait relayé sur sa page Facebook une vidéo devenue virale ciblant l'enseignant Samuel Paty.
Le ministre de l’Éducation nationale a demandé la levée de l'anonymat sur les réseaux sociaux. Le secrétaire d'État au numérique, Cédric O, tout en dénonçant « l’opacité des algorithmes et de la modération des contenus des réseaux sociaux » estime qu’« une obligation d'identification serait non seulement aisément contournable mais aussi juridiquement très incertaine ». « C’est pourquoi il est urgent que le législateur puisse assigner des obligations de moyens à ces plateformes qui leur imposent, sous la menace de sanctions extrêmement dissuasives et sous la supervision du régulateur, de mettre en place des dispositifs de modération à la hauteur de l’enjeu qu’elles représentent pour la société. »
Ces obligations de moyens formulées dans la loi Avia avaient été retoquées en juin, le Conseil constitutionnel qui avait également rejeté l’obligation faite aux réseaux sociaux de supprimer, dans les vingt-quatre heures, sous peine de lourdes amendes, les contenus « haineux ».
Les ministres de la Justice et de l’Intérieur sont tombés d’accord sur la nécessité de renforcer la plate-forme Pharos mise en en 2009 pour faciliter le signalement, par les internautes, de contenus illicites sur internet. Celle-ci compte 28 fonctionnaires pour plus de 200 000 signalements par an.
Un hommage national a été rendu mercredi à Samuel Paty dans la cour de la Sorbonne. Il laisse entières les questions qui se posent sur l’attitude de l’Administration de l’Éducation nationale vis-à-vis des enseignants confrontés à l’intolérance, voire à la violence de certains élèves et de certaines familles. Dès 2004, un inspecteur général de l'Éducation nationale Jean-Pierre Obin s’était inquiété des conséquences de l'islamisme sur l'école de la République. « Jusqu'à maintenant, précise-t-il aujourd’hui, 37 % des enseignants déclaraient s'être déjà autocensurés par peur d'incidents ». D'après une enquête, réalisée par l'Ifop et la fondation Jean-Jaurès, à la question « Faites-vous passer vos convictions religieuses avant les valeurs de la République ? », 40 % des Français musulmans répondent oui. Pour les moins de 25 ans, le taux est de 74 %.

Kontildondit ?

Marc-Olivier Padis :
Nous entamons cette discussion avec des sentiments mêlés. À l’horreur de l’évènement s’ajoute une sorte de saturation médiatique, avec énormément de commentaires, voire de bavardages, ne permettant pas le recul ou le recueillement qu’un attentat aussi atroce devrait provoquer. Constatons tout de même que l’hommage national rendu dans la cour de la Sorbonne a convenu, par son ton, sa retenue et sa solennité.
Nous avons tous en tête cette photographie de Samuel Paty dans sa classe, qui devrait imposer une forme de retenue, des pensées pour les proches de cet homme, mais aussi les enseignants inquiets, qui ne se sentent pas nécessairement soutenus, et pour une institution un peu dépassée par la situation. Rien ne saurait préparer à un évènement de ce type.
Le sentiment qui domine est que la réponse adéquate n’a pas été trouvée du point de vue politique. On sent un désarroi, voire une panique morale dans la société française. Une inquiétude authentique et légitime, et une peur tout aussi justifiée pour une autre partie de nos concitoyens d’être désignés comme boucs émissaires.
Pour commencer à répondre à ce problème, il faut d’abord le nommer, sans détour et sans hésitation : il existe une idéologie religieuse violente, à visée politique. Elle s’appelle djihadisme, ou radicalisme islamiste. Elle est en lutte contre les valeurs que représentent l’Occident, la République française, la démocratie. Les traits en sont bien connus et sont toujours les mêmes : la mysoginie, l’antisémitisme, l’homophobie, le refus de la liberté d’expression ... Tout cela est récurrent. Et cet obscurantisme fanatique fait pression jusqu’à l’école, et face à lui nos institutions ne sont pas forcément bien armées. Pour être combattu, il doit d’abord être dénoncé. Je pense qu’il l’est en grande partie, je ne dis pas que c’est unanime, mais les forces qui rejettent les normes démocratiques et modernes sont fermement condamnées et combattues.
Il faut ensuite rappeler que ce fanatisme pèse sur les musulmans eux-mêmes. Plusieurs responsables de mosquées ont fait valoir que certains fidèles tout à fait modérés subissaient des pressions. Une partie très radicalisée les accuse constamment de n’être pas assez obéissants, littéralistes ou orthodoxes.
On a entendu s’exprimer très clairement des imams, qui ont su trouver des termes assez justes, à la fois pour condamner cet attentat, et exprimer leur appartenance à la communauté nationale. Ils l’ont notamment fait par l’intermédiaire du Centre Français du Culte Musulman (CFCM), qui, s’il ne représente pas l’Islam, est un interlocuteur des pouvoirs publics.
La difficulté que nous avons avec ces actes terroristes, qui crée cette situation si pénible et tendue, c’est leur répétition. Accompagnée du sentiment que l’on ne parvient pas à trouver la réponse adéquate. Il faut reconnaître que le terrorisme est présent depuis longtemps, et qu’il risque de durer. On voit qu’il faut une réponse globale à un problème multiforme.
La difficulté politique est qu’il faut pouvoir donner une visibilité à la lutte contre le terrorisme. On ne peut pas se contenter de déclarer que les services de renseignement travaillent et déjouent des attentats. Il faut être capable de montrer une mobilisation et une détermination des autorités. D’où le symbole de la Sorbonne, des marches et des mobilisations, etc. Mais c’est très difficile. Et il est vrai que l’une des solutions simples est de mobiliser la rhétorique du sursaut, et de s’en prendre à la soi-disant passivité qui aurait prévalu jusqu’à maintenant. Elle peut conduire à trouver des boucs émissaires, voire des ennemis intérieurs, ce qui empêcherait la sérénité indispensable à une action continue et ferme.
L’autre tentation est de légiférer. Mais là non plus, on n’est pas restés les bras croisés : 35 lois antiterroristes ont été créées depuis 1986, dont 9 dans les 5 dernières années. Elles ont très largement mis à jour les possibilités d’action. La dernière date de 2017, au moment où nous sommes sortis de l’état d’urgence.
Nous n’avons donc pas été inactifs, même si d’un point de vue politique, il reste difficile de démontrer qu’on a trouvé une réponse satisfaisante.

François Bujon de l’Estang :
Va-t-on passer de la logique du « subissement » à celle du « sursaut » ? Je crois que c’est effectivement en ces termes que la question se pose. L’assassinat de Samuel Paty a été particulièrement choquant, mais marque-t-il vraiment un point de rupture ? On a beaucoup vu passer dans les commentaires l’expression : « c’est le crime de trop ». Je ne l’aime pas, car quel crime n’est pas de trop ? Ils le sont tous. Je ne vois pas pourquoi il y aurait une espèce de seuil de tolérance que nous aurions cette fois-ci atteint. On a d’ailleurs déjà employé cette expression à propos des autres attentats récents. Si un tel seuil existait, voilà déjà longtemps qu’il serait franchi.
Mais il est vrai que cet assassinat a tout de même quelques particularités. Outre sa méthode particulièrement barbare, c’est sa cible qui interroge beaucoup. La victime est un enseignant, dans l’exercice de sa mission. Le contexte général est donc celui d’une contestation de ce qui est transmis par la République. Cette collision entre l’enseignement, la barbarie et la discussion sur la liberté d’expression a une portée symbolique immense. On est bien au-delà du seul problème de la laïcité dont on discute partout. Cet horrible meurtre n’a absolument plus rien à voir avec « une entorse à la laïcité ».
Cela suffira-t-il à provoquer cet « électrochoc » ? Comme l’a dit Marc-Olivier Padis, le problème porte un nom, et ce n’est pas « laïcité » ou « séparatisme ». Il s’agit d’une idéologie totalitaire aggressive, à visée mondialiste : l’islamisme radical. Et il dure depuis longtemps ; la fatwa lancée contre l’écrivain Salman Rushdie date de 1989.
Les premiers éléments de l’enquête montrent le fonctionnement interne de cette mouvance islamiste. Cela commence avec le faux témoignage d’une élève, racontant ce qui s’était passé dans la classe alors qu’elle n’y était pas présente. Puis un père, militant lui-même, dont on ne cesse de découvrir des liens avec la mouvance islamiste, l’intervention d’un agitateur professionnel, islamiste lui aussi, la caisse de résonance des réseaux sociaux qui ont véhiculé des appels au meurtre ... Il existe une sphère du radicalisme islamiste, travaillant sans cesse à détruire nos valeurs et nos institutions.
L’énormité de cette tragédie fait prendre conscience de la profondeur du mal au sein de la société française. Vous avez cité en introduction le sondage selon lequel 40% des musulmans de France (74% chez les moins de 25 ans) font passer leurs valeurs religieuses avant celles de la République. C’est extraordinaire dans la mesure où il s’est passé plus de trente ans depuis le premier signal d’alerte, l’affaire du voile islamique à Creil, en 1989. Ces trente ans ont été perdus dans la déploration, dans les incantations, mais dans une forme de résignation. Le livre collectif sur les territoires perdus de la République date de 2002, le rapport de Jean-Pierre Obin de 2004.
Après ce temps de la déploration, passera-t-on à celui de l’action ? C’est un nouveau chapitre, sur lequel il y a beaucoup à dire. L’action, ce sont d’abord des mesures à court terme, dont M. Darmanin a déjà donné le signal, et que vous avez également rappelées en introduction. Mais c’est le long terme qui sera décisif. Les préconisations faites par Jérôme Fourquet dans l’entretien accordé au journal « le 1 » sont très intéressantes, car elles montrent que la stratégie qui nous permettra de vaincre cette gangrène doit être globale. Fiscalité, législation sociale, mesures policières ... Il nous faudra faire feu de tout bois.

Jean-Louis Bourlanges :
C’est un problème d’autant plus difficile qu’il est « gigogne ». Il y a en cause différents enjeux, qui ne mobilisent pas les mêmes acteurs, les mêmes majorités, les mêmes nombres et les mêmes moyens. Le premier problème auquel nous sommes confrontés est celui de la lutte contre le terrorisme. C’est à dire contre des gens dont les actions visent à combattre non seulement nos valeurs mais l’ordre juridique et légal lui-même. Et ce problème, s’il est extrêmement difficile à résoudre, est en revanche très facile à poser. En France, les musulmans qui se déclarent radicaux sont très peu nombreux, quelques dizaines de milliers tout au plus. D’autre part, nos services de police et de renseignements sont plutôt efficaces. Ce qui n’empêche pas qu’ils ne pourront parer à tout, des choses leur échapperont nécessairement tôt ou tard, nous venons d’en avoir un triste exemple. Dans une affaire de cet ordre, le terroriste n’était pas un loup solitaire, il était manipulé, mais il n’en reste pas moins que son acte était imprévisible. Les défis de cet ordre se poseront donc toujours, et ils seront toujours un choc effroyable.
Face à cela, je trouve un peu dérisoires les rodomontades. « La peur va changer de camp ». Charles Pasqua disait déjà en son temps « il faut terroriser le terrorisme », or on le subit encore. Tous ces propos belliqueux sont vains. En réalité, nous faisons le travail. Il faut évidemment le faire mieux, mais nous le faisons. On peut sans doute modifier certains points, mais en revanche on ne saurait toucher à certains autres sans modifier complètement l’état de droit. Je m’étonne toujours par exemple qu’on veuille chasser les gens fichés « S ». Ce fichier est constitué par la police sur la base d’informations recueillies, mais si on juge les gens sans faits établis, sur la base de seules informations de police, on se met dans une situation terrifiante. Ou alors il faut poser que l’Etat juge en opportunité de qui doit être sur le territoire et qui ne le doit pas. Dans cette affaire, il s’agit d’un Tchétchène, mais dans la plupart des cas, on a affaire à des Français.
La question des réseaux sociaux est plus nette. Je n’ai personnellement pas voté pour la loi Avia, ni contre. Je considérais qu’elle devait être réécrite. Je trouve que cette loi posait un objectif louable : lutter contre la propagation de la haine par internet, mais que la solution qu’elle proposait était mauvaise : confier aux acteurs privés du secteur la responsabilité d’interdire. Or en tant que citoyen français, je ne suis pas disposé à accorder à Google ou Facebook le droit de décider qui peut publier quoi. Je trouve que l’on pourrait bâtir une institution judiciaire ad hoc, pouvant agir très rapidement, en référé, et donner des instructions de censure aux acteurs en question. On le sait, le problème majeur de la justice c’est sa lenteur. Il faut donc simplement une juridiction spécialisée et une procédure accélérée.
Mais ne croyons pas, même si c’est le plus spectaculaire, que c’est l’essentiel de notre affaire. Celui-ci se joue ailleurs, dans la conception même que nous avons de notre nation. Pouvons-nous facilement accepter une communauté multiculturelle ? On a répondu « oui », là où d’autres,comme Orbán, ont répondu « non ». Une société multiculturelle implique d’accepter dans nos murs des gens qui ont un ensemble de valeurs et de pratiques ne s’accordant pas forcément avec les nôtres. Les autorités constituées, politiques et spirituelles, sont totalement acquises à cette idée. Dans les trente dernières années, on a assisté à une permissivité croissante, qui a découlé de l’idée qu’il était illégitime pour un Etat de contrôler ses frontières. Deux autorités me paraissent aller dans ce sens : la Commission Européenne d’abord, pour des raisons économiques, en disant : « nous avons besoin de travailleurs économiques », et ensuite le pape, qui vient de publier une encyclique dans laquelle il explique que les Etats ne sont pas fondés à empêcher la circulation d’un Etat à un autre. C’est une mise en cause de la souveraineté des Etats absolument massive. Sa position peut se justifier, mais le pape s’est prononcé pour une société démographiquement fluide. Il y a là quelque chose de très important à considérer. Il faut décider si c’est ce que nous voulons ou pas.
Concrètement, il y a plusieurs niveaux à cela. Jean-Eric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil Constitutionnel, pointe deux exemples : le regroupement familial, et le droit d’asile.
Sur le regroupement familial, Schoettl déplore qu’on le laisse faire. Je trouve qu’il a tort. Pour moi, pouvoir vivre avec sa famille est un droit, et il me paraît anormal qu’on sépare des familles. Dans l’ancien système esclavagiste américain, le mariage des esclaves était temporaire, et on le dissolvait si la femme et l’homme étaient vendus à deux propriétaires différents. Je ne pense pas que ce soit un bon modèle. On peut refuser des travailleurs chez nous, mais si on les accepte, je pense qu’ils doivent pouvoir vivre en famille.
Sur le droit d’asile, en revanche, on est forcé de constater qu’il est inopérant. Par la volonté juridictions notamment, puisqu’on ne peut pas traiter un demandeur d’asile correctement. On ne peut pas le mettre en rétention, ce qui serait bien trop dur, mais du coup, s’il est débouté du droit d’asile, on ne le retrouve pas, il a déjà disparu. On ne contrôle pas, et c’est inadmissible, car on ne saurait avoir à la fois une disposition juridique et l’impossibilité de la mettre en œuvre. Or, même s’il n’a pas disparu, on ne peut souvent pas le renvoyer chez lui (s’il vient d’un pays qui n’en veut pas, ou qui lui causerait du tort). On est donc pieds et poings liés. Il y a là une réflexion à mener qui est très difficile.
Mais l’essentiel est de savoir comment gérer deux communautés humaines dont les valeurs ne sont pas compatibles. On utilise toujours deux lieux communs. D’abord : « on n’attaque pas l’Islam mais l’islamisme », ce qui suppose que les musulmans ne posent aucun problème au regard de la communauté nationale, et que seule cette mince frange de radicalisée le font. Il me semble que c’est faux ; le bagage culturel n’est pas le même. Je m’empresse de préciser que je sais bien que l’Islam recouvre une grande variétés de pratiques et de courants ; je n’ignore pas non plus que les religions évoluent elles aussi. Je sais qu’on Islam libéral existe, et je crois beaucoup à la possibilité d’un Islam parfaitement intégré. Mais pour l’instant, il y a un Islam libéral relativement minoritaire, un Islam radical très minoritaire, et au milieu un ventre mou dont les valeurs s’opposent cependant à celles de la République.
Le second lieu commun, tout aussi difficile à mettre en œuvre, est celui de la hiérarchisation des valeurs : obtenir que les valeurs religieuses passent en second face aux républicaines. Cela implique un combat nécessitant l’ensemble des forces sociales, et pas seulement la police et la justice. A commencer par l’Education Nationale, qui n’est manifestement pas assez soutenue politiquement pour accomplir cette lourde tâche.

Marc-Olivier Padis :
A propos de cette question des valeurs, je crains que nous n’ayons pas aujourd’hui d’éléments qui nous permettent de savoir exactement quelle est la répartition des sensibilités différentes parmi les Français (et les résidents) musulmans. Ce sondage que vous avez cité en introduction me paraît assez problématique, car la question est mal posée. Elle confond morale et politique, ou plutôt on ne sait pas si la question posée est morale ou politique. D’abord, un catholique, un protestant ou un juif ne pourrait pas répondre autre chose : il est évident qu’aux yeux d’un croyant, les valeurs de la foi sont supérieures aux lois de la République ; cela ne signifie pas pour autant qu’il désobéit à ces lois. Mettre des valeurs morales sur le même plan que la législation, c’est mal poser la question : est-ce que respecter un taux de TVA est supérieur au décalogue ? Je ne le crois pas, évidemment. On ne peut rien comprendre des convictions ou des valeurs morales de quelqu’un à partir d’une telle question, si ambiguë dans sa formulation. La question aurait dû être : « respectez-vous les lois de la République ? ». On peut parfaitement respecter les lois et considérer qu’il y a des idéaux moraux qui les dépassent, l’un n’empêche pas l’autre.
J’aimerais également dissiper une ambiguïté à propos du terme « multiculturel » qu’a employé Jean-Louis Bourlanges. Personnellment, je ne l’utilise pas car pour beaucoup de gens, à tort ou à raison, le multiculturalisme renvoie à une situation où des communautés différentes ont des droits différents, un peu à la manière anglo-saxonne. Mais ce n’est absolument pas le cas en France. C’est pourquoi je préfère parler de pluralisme. Je pense que nous sommes dans une société pluraliste, et depuis longtemps. Pas seulement du fait de l’Islam, il y a un pluralisme religieux en France, que la loi de 1905 a organisé.
Un mot également à propos de l’OFPRA et du droit d’asile. Jean-Louis a parlé des difficultés dans lesquelles nous nous trouvons face aux gens déboutés du droit d’asile. Elles sont réelles. Mais il faut aussi parler de ceux qui l’obtiennent. Cela nécessite un examen très rigoureux, avec une procédure d’enquête, un questionnaire, voire un interrogatoire, très poussé, une commission d’appel, des juges indépendants. L’Etat français fait très attention à qui il accorde la nationalité, prenons garde à ne pas donner l’impression d’un laxisme généralisé. Nous n’avons pas perdu le contrôle de nos frontières, et l’Europe ne nous le fait pas perdre. Elle nous donne au contraire des instruments pour mieux négocier avec nos voisins. Nous ne sommes absolument pas dans une anomie généralisée, dans laquelle personne ne partagerait les mêmes valeurs. Il y a une adhésion très forte au modèle français.

François Bujon de l’Estang :
Je trouve votre analyse de ce sondage trop subtile. On a posé aux gens interrogés une autre question, parfaitement claire celle-là : « condamnez-vous les attentats de 2015 ? » 18% des musulmans interrogés n’exprimaient pas de condamnation (26% chez les jeunes). Il ne faut pas nier le fait qu’il y a un noyau dur qui n’accepte pas les lois de la République, et pour qui la charia est supérieure.
Nous avons entendu cette semaine, dans le flot de commentaires, cette professeure des écoles, qui avait posé à l’un de ses élèves de 7-8 ans la question : « es-tu Français ? », et qui s’est entendue répondre : « non, je suis musulman ». Cela montre bien la confusion complète qui règne dans la communauté musulmane entre les notions de nationalité, de culture, de religion ...
A propos du multiculturalisme et de son acception anglo-saxonne, je voudrais partager une expérience personnelle. J’ai vécu des années au Canada, et là bas le multiculturalisme est une attitude permettant d’amodier autant que nécessaire le corpus des lois pour accommoder des conceptions religieuses. Par exemple, j’ai vécu une querelle qui m’a beaucoup marqué à propos des uniformes de la police montée. Il se trouve qu’il y a une grande communauté sikhe au Canada, et que les sikhs de la police montée refusaient de porter le chapeau de Baden-Powell, incompatible avec leur chignon. La législation canadienne a été amodiée, le règlement intérieur de la police montée a été changé, et la Cour Suprême du Canada a donné raison aux sikhs. Le multiculturalisme anglo-saxon signifie le renoncement à une partie de vos structures législatives (et certainement des vos valeurs) pour accommoder les revendications de tel ou tel. Il est incompatible avec l’héritage culturel français.
A propos du séparatisme ensuite. Je comprends ce terme quand on évoque le séparatisme corse, breton, ou québécois. Mais il me paraît inapproprié pour la loi dont on s’apprête à débattre. Il s’agit plutôt de communautarisme, dans le sens où chaque communauté s’organiserait dans sa bulle, de plus en plus étanche aux autres.
Enfin, à propos des multiples obstacles à la politique du « sursaut », j’aimerais évoquer ceux qui sont de nature diplomatique. Vous avez évoqué le droit d’asile, mais il y en a d’autres. Par exemple, expulser quelqu’un signifie l’envoyer quelque part. Cela suppose donc que le pays d’accueil a donné son accord. M. Darmanin disait qu’il allait voir son homologue moscovite ce week-end. Je ne suis pas sûr que ce dernier soit ravi que les Français veuillent leur envoyer des Tchétchènes radicalisés ... Chaque fois que vous avez un fiché « S » à expulser, il vous faut l’accord du pays de destination, et on imagine bien que cela ne va pas de soi. Les aspects européens sont également très importants en matière d’expulsion. Sans parler de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, obstacle supplémentaire.
Mais plus fondamentalement, il faut aussi tenir compte de l’incompréhension généralisée du reste du monde à l’égard des conceptions françaises en matière de laïcité. J’ai par exemple passé 20 ans de ma vie aux Etats-Unis, où je m’évertuais à expliquer aux Américains « notre » laïcité, en vain. C’est entièrement étranger à leur logiciel de pensée.

Philippe Meyer :
Nous avons eu droit à une grande quantité de rodomontades ces derniers jours. Ceux qui veulent une nouvelle loi, ceux qui veulent une nouvelle Constitution, ceux qui veulent des expulsions sans jugement, ceux qui réclament des jugements sans juges, ceux qui tournent casaque et qui, après avoir appelé à des manifestations autour d’islamistes radicaux, cherchent à se dédouaner en se montrant particulièrement sévères à l’égard des Tchétchènes, puis s’en excusent (je fais évidemment allusion dans ce dernier cas à M. Mélenchon). Mais il y a tout de même deux points qui sont apparus clairement ces derniers jours : l’Ecole, et les réseaux sociaux.
Pour ce qui est de l’Ecole, il y a besoin d’actes rapides, et faciles à prendre car peu onéreux. D’abord afficher un soutien clair à tous les enseignants, qu’il n’y ait aucun doute sur le fait qu’ils ne soient pas sanctionnés quand ils s’opposent à une violence intellectuelle ou physique des parents ou des élèves, ou qu’ils exercent normalement leur métier. Cela ne nécessite aucun moyen particulier, et par conséquent n’a aucune raison de ne pas être fait sur-le-champ. A la lecture du livre de Jean-Pierre Obin, il semble bien que cette attitude de soutien aux professeurs ne soit pas la règle.
A propos des réseaux sociaux, il y a une loi, et même un organisme permettant de signaler les contenus haineux : « Pharos » (Plateforme d'Harmonisation, d'Analyse, de Recoupement et d'Orientation des Signalements). Évidemment, il n’y a que 28 fonctionnaires pour plus de 200 000 signalements. Là, en effet, augmenter les effectifs prendra du temps et coûtera de l’argent. Mais la décision de le faire peut en revanche être prise tout de suite. Ce serait un signal clair que le problème est pris au sérieux, bien davantage que les rodomontades, en tous cas.

Jean-Louis Bourlanges :
Il faut effectivement se poser le problème de la hiérarchisation des valeurs. Je suis d’accord avec Marc-Olivier Padis, pour un croyant, il va de soi que la loi de Dieu est supérieure à toute autre. Elle n’est considérée comme compatible avec la loi de l’Etat que dans deux cas.
Soit parce que vous êtes tiède (ce qui est globalement le cas de la communauté chrétienne en France aujourd’hui, pour qui la vie religieuse se résume à quelques cérémonies permettant des fêtes en famille), mais ce n’est pas le cas de la communauté musulmane qui est très dynamique dans la pratique de sa foi, beaucoup plus convaincue (et on sait que la conviction est un ingrédient important de l’intolérance).
Soit parce que ces valeurs sont compatibles. Pour le christianisme, ce fut très long et mouvementé. Je ne ne désespère pas du tout que l’Islam en arrivera là un jour, mais quand je le regarde aujourd’hui, je ne peux que constater qu’il y a peu de démocraties musulmanes, et beaucoup de résistances très fortes, tous les témoignages des professeurs ou des élus locaux en attestent, les deux principales étant le respect de l’autorité scientifique, et la question de la place de la femme.
La question de l’Ecole est en effet déterminante, et le soutien de la République est en effet indispensable. Je crois d’ailleurs que Jean-Michel Blanquer a fait un effort énorme de ce côté, même s’il est insuffisant. Mais le soutien affiché ne suffira pas. Il faut également savoir quoi répondre concrètement, quand on veut soustraire les filles à l’éducation physique, aux cours de biologie sur la reproduction, quand on ne veut pas entendre les cours d’histoire sur la Shoah ... Et ces questions là ne concernent pas 40 000 salafistes durs, c’est un problème bien plus profond.
Je suis optimiste sur le long terme, je crois qu’on peut y arriver. En revanche sur le court terme, si on aborde ce problème frontalement, qu’on « fonce dans le tas », on peut organiser la sécession de millions de personnes. Je pense que les salafistes y sont prêts, que le Rassemblement National aussi, mais pas la société française dans son ensemble.
J’ai toujours pensé qu’Emmanuel Macron est en quête d’une politique sociale. Je crois qu’il tenait le filon en nommant Blanquer. Le ministre de l’Education Nationale me paraît être l’homme pouvant donner au quinquennat sa dimension sociale. Tout passe par l’Education Nationale et par la formation permanente. Mais cela implique que l’on reprenne en main le corps enseignant, qui est actuellement méprisé, mal payé, mal encadré, et pas assez soutenu. Il faut reconstituer un corps de combat (pas au sens militaire du terme), qui dispose du respect des gens, du soutien matériel, moral et civique. C’est un travail colossal, mais c’est cela le vrai défi qui nous attend.

Les brèves

La plaque honorant la mémoire d’Arnaud Beltrame

Philippe Meyer

"Je voudrais dire un mot de l’affaire de la plaque déposée à Paris à la mémoire du Colonel Beltrame. Cette plaque dit « Jardin Arnaud Beltrame 1973-2018 Colonel de Gendarmerie Assassiné lors de l’attentat du 23 mars 2018 à Trèbes (Aude) Victime de son héroïsme ». Il y a plusieurs interprétations , mais la plus probable me paraît être la faute de français : dans cette formulation, l’héroïsme est une maladie. Arnaud Beltrame est victime de ses assassins. Mais ce n’est pas ce qui m’interpelle le plus. Quand il s’agit d’honorer quelqu’un, il faut le faire de manière plus explicite. On aurait dû je crois dire que le colonel Beltrame s’est porté volontaire pour remplacer une otage, et qu’il a par la suite été assassiné par un terroriste. Qu’on sache la nature de son acte héroïque. J’en appelle aux municipalités, pour que les héros soient honorés explicitement, et non pas pour que nous-mêmes nous donnions l’air d’avoir fait notre devoir."

Lettres d’Amérique

François Bujon de L’Estang

"Je change de terrain et traverse l’Atlantique pour attirer votre attention sur la publication des Lettres d’Amérique de Georges Clémenceau. Le jeune Clémenceau âgé de 24 ans s’est rendu aux Etats-Unis en 1865. Il y est resté jusqu’en 1869, et il a observé la vie politique américaine, en correspondant pour le journal Le Temps. Les lettres publiées font état de la reconstruction au lendemain de la guerre civile, une période particulièrement difficile, et de la lutte entre Andrew Johnson, le président qui succéda à Lincoln et était pour une réintégration rapide des États sudistes dans l’Union, et les radicaux, favorables à des sanctions bien plus dures (qui accèderaient ensuite à la Maison Blanche avec Ulysses Grant). Les sympathies de Clémenceau allaient aux radicaux. Il a assisté à tout cela, à la tentative d’impeachment contre Johnson, qui échoua de justesse. A propos de l’élection présidentielle américaine, Clémenceau écrit : « ce carnaval américain, ce dévergondage général des esprits qu’est l’élection présidentielle, durant laquelle prévaut la liberté absolue de parler et d’écrire, de se moquer, d’insulter, de médire, d’inciter à la haine et au mépris de qui et de quoi que ce soit ». Et Trump n’était pas encore né."

Penser comme un iceberg

Marc-Olivier Padis

"Quand on traverse l’Atlantique, on peut croiser un iceberg ... Admirez ma transition vers ma recommandation de cette semaine, un livre de philosophie signé d’Olivier Remaud. L’objet peut paraître surprenant pour un philosophe, mais l’iceberg est ici une image de la solitude, de la désolation. Il y a également beaucoup de réflexions aujourd’hui sur le réchauffement et la fonte de cette glace, notre rapport à la nature, aux paysages, sur cet objet un peu insaisissable, compact, entouré de brume, avec une partie sous-marine énorme et en réalité pleine de vie ... C’est une très belle réflexion sur un paysage qui disparaît sous nos yeux."

Trump ou Biden

Jean-Louis Bourlanges

"Je voudrais recommander l’étude de Michel Duclos publiée par l’Institut Montaigne en début de semaine. A quelques jours de l’élection américaine, cet état des lieux des possibilités de la relation transatlantique est très intéressant. L’étude est très fine et nuancée, elle montre qu’il ne faut pas se faire d’illusion sur un « coup de rein » de l’Europe si Trump est réélu. Si c’était le cas, plus aucune des mauvaises tendances de Trump ne serait contenue. Quant à Biden, il ne représenterait pas un changement si drastique (à part dans la forme, évidemment) ; globalement les intérêts du parti Démocrate ne conduiront pas à des relations très faciles. Michel Duclos propose quelques solutions pour donner au débat euro-Atlantique une dimension nouvelle et des enjeux différents. "