Covid : le tour de vis / Une nouvelle donne au Moyen-Orient / n°160 (27 septembre 2020)

Covid : le tour de vis

Introduction

Philippe Meyer :
Le ministre de la santé, Olivier Véran, a annoncé le 23 septembre, une série de nouvelles mesures pour lutter contre la pandémie de Covid, faisant état d'une situation épidémique « globalement dégradée ». La France sera désormais divisée en plusieurs zones d'alerte dans lesquelles les restrictions, réévaluées tous les quinze jours, pourront être durcies. Soixante-neuf départements sur 101 sont en zone d'alerte. Aix-Marseille et la Guadeloupe ont été placées en « zone d'alerte maximale », l'échelon le plus haut avant le passage en état d'urgence sanitaire : les bars, les restaurants et tous les établissements recevant du public, sauf s'il existe un protocole sanitaire strict, y sont fermés depuis samedi. Onze métropoles – Paris, Lille, Toulouse, Saint-Etienne, Rennes, Rouen, Grenoble, Montpellier, plus Bordeaux, Lyon et Nice, qui s'y trouvaient déjà – ont été placées en « zone d'alerte renforcée ». Cela signifie à partir de lundi la fermeture des bars à 22 heures ; l’abaissement de la capacité d'accueil maximale des rassemblements à 1 000 personnes ; l’interdiction des grands événements déclarés ; l’interdiction des rassemblements de plus de dix personnes dans l'espace public ; la fermeture des salles de sport et des gymnases ; la fermeture de toutes les salles des fêtes et salles polyvalentes. Si la situation ne s'améliore pas, d'autres métropoles pourraient passer à ce niveau, a prévenu Olivier Véran, en citant « Tours, Strasbourg, Dijon et Clermont-Ferrand ». Et « si la situation se dégrade encore », de nouvelles villes pourraient être mises en alerte maximale. La Commissaire européenne à la Santé demande aux États-membres de durcir « immédiatement » leurs politiques de contrôle de l'épidémie de Covid-19 jugeant la situation « préoccupante ».
L'annonce des nouvelles mesures a suscité de vives réactions notamment chez les élus locaux qui reprochent d’abord au gouvernement un manque de concertation. L'Association des maires de France a déploré « un retour en arrière dans l'esprit de concertation » entre l'Etat et les maires. A Marseille, des élus et des habitants sont en colère et considèrent les nouvelles restrictions comme une « punition ». Ils réclament un délai de dix jours avant leur mise en œuvre. Les critiques sont également économiques. Dans le secteur de la restauration, tout cela sonne comme une « catastrophe économique », redoute la présidente de la métropole Aix-Marseille-Provence, Martine Vassal. La Chambre de commerce et d'industrie Aix-Marseille-Provence parle elle d'un « reconfinement économique ». A Paris, le premier adjoint de la mairie de Paris, Emmanuel Grégoire dénonce « un risque économique immense », tandis que la maire socialiste de Paris Anne Hidalgo a dit avoir protesté auprès du gouvernement et du préfet. Auditionné le 24 septembre au Sénat par la commission d'enquête sur la gestion de la crise du coronavirus, le ministre de la Santé s’est défendu de ces critiques en affirmant « à un moment, le principe de responsabilité doit primer ».

Kontildondit ?

Nicole Gnesotto :
Cette nouvelle phase de la Covid porte en elle deux tragédies. Celle de la crise sanitaire évidemment, avec un peu plus de 31 000 décès depuis mars en France, 200 000 en Europe et 971 000 dans le monde. Mais il y en a une autre, presque philosophique, qui se présente comme un dilemme pour nos dirigeants : choisir entre l’économie et la santé. Que faut-il protéger en priorité ? Les emplois et la vie économique ou la vie des citoyens ? Tous les gouvernements sont écartelés entre ces deux impératifs contradictoires, et l’angoisse face à ce choix est aussi forte que celle qui concerne la maladie. On l’a vu dans l’intervention récente d’Olivier Véran, très conscient des conséquences économiques des mesures sanitaires imposées, notamment à Marseille.
C’est la différence majeure avec la première phase de l’épidémie, où l’on avait pris des mesures radicales face aux terrifiants exemples de la Chine et de l’Italie. Un confinement total, une sorte « d’arrêt sur image » de la mondialisation. Aujourd’hui, nous avons un peu plus de recul sur l’épidémie, quelques chiffres notamment, et lorsqu’on fait le bilan entre le risque économique et le risque sanitaire, certains avancent que le confinement général était une mesure disproportionnée. Le PIB européen a chuté de 12% au deuxième trimestre, l’objectif d’aujourd’hui est d’éviter de perdre encore 12% d’ici la fin de l’année. Il s’agit donc de choisir entre deux mauvaises solutions.
Pour ce qui est de la France, en plus des risques sanitaires et économiques, on voit poindre un risque politique. Le président de la République a vu sa cote de popularité perdre 4 points dans la première quinzaine de septembre. D’abord, le complotisme ne cesse de croître. Ce n’est pas un phénomène spécifiquement français, l’Allemagne est par exemple elle aussi très touchée par cette idée qu’il y aurait derrière le virus une grande manipulation politique. On pointe des coupables (Bill Gates entre autres), on suppose que certaines entreprises profitent de la situation. On a vu cette manifestation du 30 août en Allemagne pour protester contre les masques et une « manipulation par la peur ». La France n’en est pas tout à fait là, mais le complotisme y progresse aussi, il suffit de regarder les audiences croissantes des théories ou conseils de personnalités comme Nicolas Bedos.
Ensuite, le risque de la révolte des élus. Marseille est le parfait exemple. Je trouve que l’attitude de la maire ou du président de la région sont aussi caricaturales que scandaleuses. En tant que représentants politiques, leurs déclarations sont à mon avis inacceptables, mais elles résonnent en fonction des futures élections (régionales au printemps prochain, et peut-être présidentielles). Les partis se mettent en ordre de bataille, et quand la maire de Marseille évoque une « punition », on a vraiment l’impression qu’elle pense que la classe politique parisienne n’a pas digéré l’élection d’une maire écologiste.
Enfin, le risque de révolte populaire. Le taux de chômage va grimper. Ce n’est pas encore très sensible, mais c’est inéluctable. Il suffit de se promener dans Paris pour constater qu’une boutique sur quatre est fermée. Le secteur du tourisme et plus largement toutes les activités relevant de l’hospitalité sont très touchés, jusqu’à quand supporteront-ils les restrictions ? Je crains une conjonction des révoltes cet hiver.

David Djaïz :
Au printemps dernier, j’avais écrit un article dans lequel je décrivais la crise du coronavirus comme « une crise-monde », c’est à dire quelque chose se déployant immédiatement dans nos interdépendances. En effet, cette crise est tout à fait symptomatique de la façon dont la mondialisation a progressé ces 40 dernières années. D’abord, le virus ne connaît pas de frontières, mais surtout il s’est propagé à une vitesse inouïe si on le compare à la grippe espagnole d’il y a 100 ans où à la grande peste du 14ème siècle qui avait mis 15 ans à arriver de Chine. Nous avons également vu à quel point nos chaînes de valeur étaient exposées, la façon dont la production mondiale s’était recomposée, et avons constaté que nos groupes industriels étaient particulièrement dépendants de sous-traitants chinois ou indiens. Nous nous sommes donc retrouvés dans cette crise-monde de nos interdépendances, dont nous ne soupçonnions pas l’ampleur jusqu’à ce que nous soyons au milieu de ce chaos. Dans le même temps, des états-nations, parfois des collectivités locales, annonçaient leurs mesures respectives, en fonction de leurs moyens, un peu « chacun dans son coin », avec une très faible coordination sanitaire internationale, et un rôle de l’OMS sur lequel on peut s’interroger.
Un exemple très simple, pour donner une idée du niveau de bazar que nous avons atteint. Je dois participer le mois prochain à un festival des idées à Amsterdam. Je reçois tous les jours des messages contradictoires à propos de cet évènement. Un jour je peux y aller, le lendemain je ne peux plus, selon que Paris passe de zone orange à rouge, mais aussi parce qu’il faut tenir compte d’une dérogation accordée aux festivals organisés par des établissements culturels, bref c’est un imbroglio indémêlable. Cela crée une incertitude et un désordre considérables. Je pense que tant que nous ne disposerons pas d’un vaccin ou d’un traitement, nous serons condamnés à ce tâtonnement.
Je pense que les bons gouvernements sont ceux qui parviendront à gérer les flux et les reflux de cette crise, selon quelques principes.
Eviter le reconfinement d’abord, car le confinement total s’est avéré catastrophique pour l’économie mais aussi pour la vie sociale et le bien-être psychique de la population. Nous n’avons pas encore d’évaluation précise des dégâts psychologiques du confinement, en particulier sur les enfants qui ont été privés d’école, mais ils sont indéniables. Il faut essayer de granulariser géographiquement la réponse. Par exemple, avait-on besoin de confiner la Creuse ? Il faut essayer d’être proportionné et graduel, il me semble que c’est ce à quoi le gouvernement s’efforce désormais, avec ces codes-couleurs par exemple. Il faut enfin de la concertation. On a beaucoup parlé du couple maire-préfet en France, mais il est temps de passer aux actes et les collectivités doivent travailler ensemble.
Un dernier mot sur le délicat équilibre entre la santé publique, l’économie, et les libertés publiques. Il est plus difficile de faire face à cette crise dans un pays attaché aux libertés publiques et à la démocratie que dans d’autres, comme la Chine où il suffit de mettre des puces, d’installer des caméras, d’effectuer des prises de température, d’interdire, et de jeter en prison les récalcitrants. Cet équilibre est très délicat, certains secteurs sont au bord de l’effondrement, il faudra beaucoup de tact pour préserver à la fois santé, économie et libertés.

Béatrice Giblin :
Tout ce que vous venez de dire est encore plus vrai dans la mesure où l’on connaît très mal cette maladie. On en ignore encore les conséquences à long terme. On sait que certaines personnes ressentent certains effets six mois après, et pour le moment, on ne sait pas comment les choses vont évoluer. Il faut toujours garder à l’esprit qu’il y a moins d’un an, on ignorait tout de ce virus. Sa propagation a été absolument foudroyante et a pris de court le monde entier. Comme il occupe l’actualité de façon continue depuis des mois, on s’y est habitués, mais il ne faut pas oublier que nous sommes toujours en train de nous ajuster à ce que l’on découvre. Vous dites que confiner la Creuse n’était sans doute pas nécessaire, mais c’est un point de vue rétrospectif, dans la sidération du mois de mars dernier, il n’en allait pas de même. Ce confinement total a permis que chacun prenne conscience de la gravité et de l’ampleur de la crise.
Une réaction possible à cette crise est de dire « au fond, ce sont les vieux qui en meurent, et leur vie est de toutes façons derrière eux ». C’est un peu le cas du professeur Raoult qui argue que leur espérance de vie est de toutes façons très courte ... Une société qui raisonne de cette façon donne beaucoup de sujets d’inquiétude.
Après la sidération, il est bon que nous travaillions aujourd’hui de manière plus ciblée, selon les diagnostics territoriaux. A une condition cependant : que ces diagnostics soient fiables et précis. Le cas de Marseille est exemplaire. On y entend que c’est une « punition » puisque les chiffres de la santé n’y sont pas si mauvais. Sauf que les statistiques en question sont à l’échelle de la région PACA, et pas à celle de la ville de Marseille. La question qui préoccupe tout le monde est celle du nombre de places dans les services de réanimation. Or à Marseille il en reste très peu. Et on ne peut plus refaire ce que nous avons fait au printemps, à savoir suspendre tous les autres actes médicaux nécessitant un lit en service de réanimation. Il est donc tout à fait légitime de tirer la sonnette d’alarme à cet endroit. Je m’étonne donc beaucoup quand un président de région, qui est médecin urgentiste de surcroît, et une maire de Marseille, médecin elle aussi, tiennent ces discours. Que la parole politique soit contestée n’est pas un fait nouveau. En revanche, que la parole scientifique le soit, que les médecins des hôpitaux marseillais qui s’alarment de la situation ne soient pas entendus est tout à fait inquiétant. La raison perd du terrain.

Lionel Zinsou :
Il est très important de prendre des mesures où c’est la santé publique qui a la priorité, absolue et incontestable. Comme vous venez de le rappeler, on en sait encore très peu sur le virus, alors qu’on sait très bien comment réparer l’économie. Ce qui doit prévaloir, c’est la santé. Quand une étude récente montre que les gens qui vont régulièrement au restaurant sont quatre fois plus touchés par le virus que ceux qui n’y vont pas ou peu, la réponse adaptée est claire.
En revanche, d’un point de vue économique, il ne faut pas faire de pathos. La situation est certes tout à fait regrettable pour les établissements touchés par les restrictions, mais on a les moyens financiers de compenser et d’indemniser, il existe d’autres instruments que le chômage partiel. Grosso modo, il faut payer les charges fixes, et on peut très bien subventionner cela. Par conséquent, ce ne sont pas deux tiers des restaurants qui vont mettre la clef sous la porte.
La reprise économique du troisième trimestre a été remarquable, au point qu’on pense qu’elle compensera peut-être la perte du deuxième trimestre. En termes d’emplois, on est surpris de voir que les embauches de juillet et août ont retrouvé le niveau de février. La reconstitution des effectifs d’intérimaires dans les entreprises est elle aussi spectaculaire. La reprise est très vigoureuse, les indicateurs avancés du mois de septembre prévoient une accélération de la croissance. En ce qui concerne l’environnement des affaires, tel que décrit par les chefs d’entreprise, c’est certes un peu moins optimiste en septembre que cela ne l’était en juillet, mais c’est encore très bon. Dans la construction, la vente de biens durables et l’industrie, la reprise est exceptionnelle, et il faut le dire. L’économie tourne à 95% de ce qu’elle était juste avant la Covid, et l’ensemble des secteurs sinistrés peuvent tout à fait être soutenus.
S’il devait y avoir un reconfinement, il ne serait plus national, mais local, à l’allemande. On aurait probablement de meilleurs résultats en matière de santé publique et d’économie. Si reconfinements il devait y avoir, il faut qu’ils soient les plus partiels possible, mais déclarer, comme l’a fait le président de la région PACA, que fermer les bars et les restaurants équivaut à reconfiner est extraordinairement excessif. C’est même purement démagogique.
Personne ne le dit, mais les chiffres sont là, la Banque de France a récemment expliqué que l’on ne serait pas du tout à -11% à la fin de l’année, mais plutôt autour de -7,8%, voire davantage. On sait bien mieux réparer l’économie que les êtres humains, c’est pourquoi il faut donner la priorité aux mesures de santé publique.

Nicole Gnesotto :
Il faut évidemment avoir des principes qui guident nos prises de décision, j’en suis bien d’accord. Mais devant une situation inouïe, le plus ambitieux que l’on puisse faire, c’est de l’improvisation raisonnée. C’est ce à quoi tous les gouvernements sont confrontés, et le sort électoral des dirigeants actuels repose aussi sur leurs résultats face à la Covid. Ainsi, on a vu qu’en Italie le premier ministre a été conforté par des résultats électoraux il y a quelques jours. Nous le verrons aussi aux Etats-Unis en novembre prochain, et en France dans un an et demi.
D’autre part, je me réjouis d’apprendre que les prévisions économiques ne sont pas aussi catastrophiques qu’on le craignait, mais quand Mme Von der Leyen parle de -12% au deuxième trimestre, je pense que c’est réel, de même que quand le ministre français de l’économie prévoit des centaines de milliers de nouveaux chômeurs. Cela m’amène à une question plus personnelle, que je vous soumets ici. Quand on nous dit qu’il faut désormais s’habituer à vivre avec le virus, qu’est-ce que cela signifie ? J’imagine qu’il y a des contraintes matérielles, certes pénibles, mais après tout un milliard d’asiatiques portent le masque depuis très longtemps et s’en accommodent. Mais il y a aussi cette interrogation plus spirituelle : qu’est-ce qu’une vie dans laquelle le principe de notre sécurité repose sur la méfiance envers autrui ? Cette question me paraît tout aussi pressante que les autres.

David Djaïz :
Le virus est en effet là pour longtemps, et à ce stade, nous n’avons encore aucune garantie en matière de vaccin ou de traitement. On peut d’ailleurs déplorer la faible mutualisation des moyens de la recherche médicale, où la concurrence est navrante à propos d’un bien public mondial. Encore une occasion perdue de remettre sur ses pieds l’architecture de la mondialisation, qui a bien trop libéré les flux financiers. Nous avions là une occasion inespérée de bifurcation, mais il semble que c’est une fois de plus la compétition qui prévaut.
Quant aux interrogations qui découlent de cette vie avec le virus, je suis d’accord avec Nicole Gnesotto. Il va falloir que l’on s’interroge sur ce que nous voulons vraiment.

Béatrice Giblin :
Une question reste posée en France : celle de la santé publique. La France n’est pas un pays de prévention et d’éducation sur ces questions. C’est un pays où l’on soigne, mais c’est à peu près là que s’arrête la conception nationale de la santé publique. On peut par exemple pointer la faiblesse de nos dispensaires, de la médecine préventive, de la médecine scolaire ... Nous n’avons pas pris la mesure de cette question. Notre pays, celui de Louis Pasteur, est celui où la méfiance à l’égard des vaccins est colossale. Ainsi, la deuxième adjointe à la maire de Marseille déclarait qu’elle refuserait de vacciner ses enfants contre la Covid ... L’irresponsabilité politique et citoyenne est proprement scandaleuse. Le complotisme a fait des ravages en France, il suffit de constater le nombre de personnel médical qui ne se vaccine pas contre la grippe. Si cette crise doit servir à quelque chose, c’est bien à nous faire penser à la santé publique.

Philippe Meyer :
Avant de faire ce podcast, j’ai été employé 36 ans par une société nationale. On ne m’y a jamais demandé de passer la moindre visite médicale ...

Lionel Zinsou :
Saluons cependant l’effort gigantesque fourni par le personnel médical français, y compris par ceux qui n’étaient pas directement exposés au coronavirus et sont tout de même venus à la rescousse. Je ne sais pas si notre système hospitalier est le meilleur du monde, mais il mérite un coup de chapeau. D’autre part, il faut distinguer le personnel soignant de l’administration de la santé. Ainsi, il a fallu un temps fou pour pouvoir mobiliser les installations privées, ce qui paraît aujourd’hui aberrant. Heureusement, cela n’arrivera plus. Une question se pose donc quant à l’appareil de gestion de la santé publique. Il se peut que son organisation soit insuffisante, et que les vieux clivages aient provoqué de nombreuses paralysies, heureusement surmontées.
Pour revenir un instant à la mondialisation financière, il faut tout de même reconnaître qu’elle nous rend en ce moment un grand service : c’est grâce à elle que l’on répare les dégâts économiques de cette crise, en se servant de liquidités internationales mises à la disposition de la France. Notre pays s’endette à des taux négatifs, ne soyons donc pas trop prompts à accuser la mondialisation financière de tous les maux. Elle est malheureusement moins favorable aux pays émergents, mais pour ce qui est des pays riches, la finance mondiale, on est bien content de l’avoir.

Philippe Meyer :
Je vais clore ce sujet en citant Baudelaire : « c’est la nature qui pousse l’homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer. Car sitôt que nous sortons de l’ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C’est cette infaillible nature qui a créé le parricide et l’anthropophagie et mille autres abominations, c’est la philosophie (je parle de la bonne) c’est la religion qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature (qui n’est pas autre chose que la voix de notre intérêt) nous commande de les assommer ».

Une nouvelle donne au Moyen-Orient

Introduction

Philippe Meyer :
Moins d'un mois après la normalisation des relations entre Israël et les Émirats Arabes Unis (EAU), officialisée le 13 août, une deuxième monarchie du golfe Persique, Bahreïn, saute le pas de la reconnaissance diplomatique de l'État hébreu. L'annonce a été faite le 11 septembre, dans un communiqué conjoint de la présidence américaine, de la Couronne bahreïnie et du gouvernement israélien. Le petit archipel devient le quatrième État arabe à établir des relations officielles avec Israël, après les Émirats arabes unis, la Jordanie en 1994 et l'Égypte en 1979. Ces accords appelés par Washington « Accords d'Abraham », du nom du patriarche des trois religions monothéistes, ont été rédigés par Jared Kushner, le gendre du président américain. Donald Trump les a signés en tant que médiateur. Ils ne mettent pas fin à un conflit puisque les Émirats arabes unis et Bahreïn n'ont jamais été en guerre contre Israël. Les deux pays du Golfe ont obtenu leur indépendance tous deux en 1971, bien après la guerre des Six Jours de 1967. Les traités officialisent une normalisation avec l'État hébreu et une coopération qui était effective mais niée depuis plusieurs années.
Lors de la signature, le Président américain a évoqué l'avènement d'un « nouveau Moyen-Orient » tandis que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a de son côté qualifié ces accords de « tournant de l'histoire » estimant qu'ils pouvaient « mettre fin au conflit israélo-arabe une fois pour toutes ». Pour sa part, Bahreïn a appelé à une solution à deux États entre Israéliens et Palestiniens. Quant aux Émirats arabes unis, ils ont remercié Netanyahu « d'avoir stoppé l'annexion des Territoires palestiniens ». L'Autorité palestinienne considère ces accords comme des « coups de poignard dans le dos ». Un membre du Comité exécutif de l'Organisation de libération de la Palestine Ahmed Majdalani a déclaré : « Selon nos estimations, quatre ou cinq pays arabes pourraient être prêts, après Bahreïn et les Émirats arabes unis, à aller de l'avant pour instaurer une paix imaginaire. » S’il n’a pas précisé les noms de ces pays, des sources palestiniennes ont fait référence à Oman, au Soudan, à la Mauritanie et au Maroc. L’Iran et la Turquie ont également condamné ces accords. Le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, a accusé les Émirats arabes unis d’avoir « trahi » les pays arabes, tandis que le ministre des Affaires étrangères iranien a estimé que « les dirigeants de Bahreïn seront désormais complices des crimes » d’Israël. Pour la première fois depuis 1948, la Ligue arabe, convoquée à la demande des Palestiniens, n'a pas condamné les initiatives des Émirats arabes unis et de Bahreïn. L'Arabie Saoudite, elle, n'a toujours pas réagi.
En revanche, alors même que la cérémonie était toujours en cours à la Maison-Blanche, les sirènes ont retenti dans le sud d'Israël où deux roquettes ont été tirées depuis la bande de Gaza.

Kontildondit ?

Béatrice Giblin :
S’agit-il d’un moment historique pour cette région ? C’est en tous cas un coup de maître de la part de Netanyahou, et d’une certaine façon pour Donald Trump également, quoi qu’on en pense. Que les EAUet Bahreïn instaurent des relations officielles avec l’état hébreu n’allait pas de soi. C’est un moment important, car ces accords n’ont pu être conclus sans l’accord de l’Arabie Soudite, puisque Bahreïn est totalement vassale de ce pays. L’Arabie Saoudite ouvre désormais sont espace aérien à la compagnie aérienne israélienne, et cela n’a rien d’anodin. Riyad ne peut pas se permettre d’instaurer des relations normalisées avec Israël du jour au lendemain, mais c’est un premier pas, et un signe qu’à terme (sans doute avec le successeur du roi actuel), ces relations existeront. Ce jour là sera pour le coup un changement historique majeur, et ces accords en tracent les linéaments.
Pourquoi les EAU et Bahreïn ont-ils passé ces accords avec Israël ? L’un des arguments qu’on avance toujours est la rivalité avec l’Iran. Passer une alliance avec Israël, c’est peut-être s’assurer un certain soutien. On connaît les performances militaires de l’état hébreu, l’excellence de ses services de renseignements, et cela semble être un atout de poids face à un Iran qui inquiète beaucoup. Je suis pour ma part un peu dubitative quant à cette hypothèse. D’abord parce que la présence iranienne est très ancienne aux EAU. Au moment de l’arrivée du grand-père du Shah, une population d’Iraniens arabophones a quitté le sud de l’Iran pour s’installer dans les EAU. La grande réussite économique de Dubaï est largement due à des capitaux iraniens. Il y a une forte présence iranienne à Dubaï, dans les services, dans le secteur bancaire également. Assurément, les sanctions américaines se sont durcies à l’égard de Dubaï depuis l’administration Trump, mais ce n’est pas Dubaï qui contrôle la politique étrangère des émirats, c’est Abu Dhabi. Il est vrai qu’on assiste à un départ d’Iraniens (pour la Géorgie, pour la Turquie) sentant que le climat des affaires devient très difficile aux EAU. Mais il est possible qu’on assiste à leur retour dans un futur proche. J’ai du mal à prendre le discours anti-Iran (« l’Iran veut rayer Israël de la carte ») totalement au sérieux.
La question qui se pose dans le monde arabe aujourd’hui est sa faiblesse dans cette configuration de la mondialisation. Si les cours du pétrole restent bas (et rien ne semble indiquer qu’ils vont remonter bientôt ou beaucoup), ces pays sont dans des situations très difficiles, au point que certains envisagent de changer de modèle économique. Dans ces conditions, « calmer le jeu » dans la région devient une nécessité. Quand on dit qu’Israël est très hostile à l’Iran, c’est vrai. Mais il ne faut pas oublier que pendant la guerre Iran-Irak, seuls les Israéliens ont donné du matériel militaire à l’Iran, quand tout l’Occident soutenait l’Irak. En géopolitique, les alliances et les contre-alliances peuvent toujours surprendre.

Lionel Zinsou :
Quelques mots-clés à propos de cette région. Tout d’abord, on ne peut plus vraiment parler de « Golfe Persique », il vaudrait mieux se contenter de dire « le Golfe » car cette qualification de persique est très contestée.
Vous avez cité en introduction le Maroc comme l’un des pays susceptibles de reconnaître Israël. C’est une idée que l’on avait il y a une dizaine de jours, mais le Maroc a pris position depuis et a déclaré qu’il ne reconnaîtrait jamais Israël s’il n’y avait pas le retour à la doctrine du roi Abdallah, à savoir la restitution au peuple palestinien de toute la Jordanie, de toute la bande de Gaza et le double Etat. Il est vrai que la communauté juive est importante, très respectée et représentée au Maroc, mais le pays n’en a pas moins une position très ferme à l’égard d’Israël.
Un mot du Qatar ensuite. On ne peut pas avoir de réaction qatarie, car la ligne de survie de Qatar, c’est l’alliance avec la Turquie, le rapprochement avec la Russie, et le fait de garder des relations à peu près équilibrées avec l’Iran. La première fois que je me suis rendu à Doha il y a 20 ans, un monsieur s’est présenté à moi, m’a tendu sa carte, où j’ai lu « Israel trade representative ». Il y avait un représentant commercial d’Israël au vu et au su de tous. En dessous figurait son nom, et encore en dessous, son titre : ambassadeur. Il s’agissait d’un diplomate détaché par Israël comme représentant commercial. Qatar a aussi des relations fortes avec Israël, mais est paralysé par sa situation particulière et le blocus. J’étais il y a quelques jours dans un avion de Qatar Airways. Je revenais d’Afrique et il faut contourner toute la péninsule, car les avions Qataris ne peuvent plus traverser l’espace aérien saoudien. Qatar constitue l’un des enjeux les plus intéressants de cette nouvelle donne géopolitique dans la région ; va-t-il faire la paix avec les EAU et l’Arabie Saoudite ? C’est aujourd’hui Qatar qui abrite la plus grande base américaine à l’étranger. Qatar a toujours joué sur tous les fronts pour maintenir un équilibre fragile, que va-t-il advenir de cet Etat dans cette nouvelle configuration ?
Quant à la Turquie, elle a stigmatisé l’accord entre les pays du Golfe et Israël. C’est extraordinaire, dans la mesure où la Turquie est l’un des pays qui entretient avec Israël des relations complexes, certes, mais très anciennes. La reconnaissance de l’état hébreu a toujours constitué l’un des piliers de la diplomatie turque, cette stigmatisation est donc très surprenante.
S’agit-il d’un moment historique ? Je le crois. Si vous regardez les accords précédents, les différents acteurs prennent des risques politiques importants. Camp David a produit un traité de paix entre Israël et l’Egypte, mais cela s’est aussi traduit par l’assassinat de Sadate. Les accords d’Oslo ont mené à l’assassinat d’Yitzhak Rabin. Quand un responsable prend une position de cette importance, il prend en même temps un risque considérable, car on ne sait pas comment l’opinion publique va réagir. Pourquoi l’Arabie Saoudite fait-elle savoir qu’elle approuve cet accord en laissant Bahreïn, son vassal, le conclure ? Parce qu’elle ne peut elle-même signer ces accords à cause de l’opinion publique de sa population, qui compte des chiites assez hostiles à la monarchie. Certains pays peuvent se permettre de prendre ce risque, comme le sultanat d’Oman. Le Soudan est plus problématique, mais pas impossible. Mais il y a d’autres pays où l’opinion publique ne permet pas une telle prise de risques.

Nicole Gnesotto :
Je ne suis pas si sûre que ce soit historique, dans la mesure où c’était déjà connu. Nous avons eu l’occasion à plusieurs reprises dans cette émission, à propos de la guerre en Irak en en Syrie, d’évoquer ce réalignement au Moyen-Orient entre les EAU, Israël et les Etats-Unis d’une part, L’Iran, la Turquie la Russie et le Qatar de l’autre. Ce qui est nouveau, c’est la publication faite autour de ces accords. Pourquoi maintenant ?
Du côté des Américains, c’est assez clair : Trump veut en faire un argument électoral, en rassurant à la fois les Juifs américains et les évangélistes sur sa capacité à défendre la sécurité d’Israël (et peut-être rafler au passage le prix Nobel de la paix, en rattrapant ses ratés avec la Corée du Nord). Du côté des pays arabes, j’ai l’impression que les deux signataires ont conscience que la place des Etats-Unis au Moyen-Orient ne va aller qu’en s’amenuisant, et qu’il leur faut amorcer une transition de sécurité, en montrant à l’Iran que même sans les Américains, ils ne seront pas seuls. Je ne suis donc pas d’accord avec Béatrice Giblin : l’Iran reste une menace concrète pour ces pays. Côté israélien enfin, c’est là aussi très clair : il s’agit d’une victoire éclatante pour Netanyahou. Toutes les horreurs que peut faire l’homme privé sont effacées par la grandeur de l’homme d’Etat, qui a réussi l’impensable.
On peut également se demander : quid des Palestiniens ? Ce sont eux les dindons de la farce. Ces accords sont basés sur l’abandon de deux principes. D’abord : « terre contre paix ». Or ici, Israël ne cède pas un centimètre carré de territoire. L’annexion de la Cisjordanie est suspendue, mais en aucun cas annulée. Ensuite, l’autre principe, que seul le roi d’Arabie Saoudite maintient : il faut des négociations pour aboutir à la constitution d’un Etat palestinien ayant Jerusalem pour capitale. Tout cela est abandonné, et il faut reconnaître que la question palestinienne n’est plus le centre de gravité géopolitique du Moyen-Orient.
Un mot sur la France, qui se trouve placée dans une situation délicate. Nous avons avec les EAU une relation privilégiée depuis 1995 et surtout 2007 où nous avons signé un traité d’alliance stratégique impliquant deux choses. Premièrement, la France dispose d’une base permanente dans les EAU, avec 700 hommes affectés en permanence. Deuxièmement, un accord de défense très contraignant, qui oblige la France à participer à la sécurité et à l’indépendance territoriale des EAU. Les Français se retrouvent donc indirectement très impliqués dans ces accords, alors qu’ils défendent le traité avec l’Iran. C’est une position délicate. Peut-être sera-t-elle l’occasion de servir de médiateur dans cette région ?

David Djaïz :
Un élément de cette annonce est très peu évoqué alors qu’il me paraît crucial : la cause palestinienne n’est plus l’instrument de mobilisation des opinions et de la diplomatie des pays arabes. C’est la fin d’une époque dominée par le nationalisme arabe et le panarabisme. La cause palestinienne était la blessure fondatrice, l’étendard auquel tous se ralliaient, et parfois l’excuse pour justifier l’autoritarisme. Il est vrai que cette région a été le théâtre de très importants bouleversements depuis 30 ans. Deux mots ont en quelque sorte remplacé le panarabisme. « Islamisme » d’abord, « printemps arabe » ensuite. Les bouleversements récents finissent par remonter à la surface, et les états qui sont moins soumis à la pression de leur opinion publique sont les premiers à pouvoir se permettre de reconnaître Israël.
C’est une victoire diplomatique absolument éclatante pour Donald Trump, qui a construit sa politique étrangère sur un système d’alliances entre Riyad et Tel-Aviv. Il termine son mandat par un succès considérable. Il est fort peu probable que ce tournant diplomatique soit remis en cause par son éventuel successeur. C’est aussi une victoire pour Netanyahou, qui signe la fin du rêve des deux Etats. Le système « terre contre paix » permettait d’espérer une solution à deux Etats. Or ici, on a en première étape un statu quo maintenu, mais la perspective d’un Etat palestinien est mise au placard. Il y a fort à parier que d’ici 10 ou 20 ans, on ait une poussée très forte pour obtenir un seul Etat, avec deux pays. Personnellement, je trouve cela absolument terrible pour le peuple palestinien.

Béatrice Giblin :
C’est indéniablement une défaite palestinienne, mais elle est actée depuis déjà fort longtemps. La question palestinienne, c’est : comment se fait-il qu’un peuple aussi menacé ne parvienne pas à s’unir et à s’entendre face à un ennemi commun ? Cette faiblesse est ancienne, et elle atteint peut-être sa dernière étape avec cet accord.
Je ne suis pas persuadée que l’hypothèse des deux Etats soit complètement enterrée, ni convaincue qu’Israël veuille un Etat binational. L’état hébreu a déjà renoncé à des colonies à Gaza et dans le Sinaï. Un Etat binational poserait bien plus de problèmes à Israël que deux Etats.

Lionel Zinsou :
Le mot « Palestine » devrait évidemment figurer au premier rang des mots-clés à propos de cette région. Mais qu’est-ce que la Palestine aujourd’hui ? Cela n’a plus rien à voir avec les générations de 1948 ou de 1967. Il s’agit désormais d’une réalité qui, comme vient de le rappeler Béatrice Giblin, est extrêmement divisée sur le plan intérieur, au point qu’on ne peut pas faire d’élection en Cisjordanie, et que le Hamas est clairement en opposition complète à l’OLP. Et même au sein de chacun de ces deux camps, les divisions sont nombreuses et profondes.
Que sont les Palestiniens d’aujourd’hui ? Ce sont des cadres d’un nouveau très élevé, comprenant évidemment de nombreux musulmans mais aussi beaucoup de chrétiens, qui forment un encadrement décisif des pays du Golfe. Ce sont des gens formés à tres haut niveau, ayant de grands revenus par tête, et qui détiennent beaucoup des leviers économiques des pays du Golfe. Cette Palestine là existe elle aussi, et elle est sensiblement différente des cadres actuels de l’OLP et du Hamas.
Un dernier élément qu’il convient de rappeler : Israël est la puissance nucléaire de la région, et pas l’Iran ; pas à ce jour en tous cas. Il ne faut donc pas se leurrer. Si les Américains se retirent de la région, la seule puissance nucléaire qui reste, c’est Israël.

Les brèves

Les lumières de Lhomme

Philippe Meyer

"Je recommande cette semaine à la fois un livre et un film. Le livre est sur un homme qui fut décisif pour beaucoup de films : Pierre Lhomme. Il est signé de Luc Béraud, dont j’avais déjà recommandé le livre sur Jean Eustache. Pierre Lhomme a été le chef opérateur de William Klein, d’Alain Cavalier, de Claude Miller, de Jacques Doillon, James Ivory, et j’en passe ... Ce livre est d’abord une occasion de montrer ce qu’est un directeur de la photographie, mais aussi une façon une façon de faire voir comment se fait la fabrication d’un film."

Honeyland

Philippe Meyer

"Le film se passe en Macédoine. Il s’agit du résultat d’un tournage documentaire de quatre ans, qui est monté avec un grand sens du rythme et de l’ellipse. L’héroïne est une macédono-turque, apicultrice, qui vit de la vente du miel des abeilles sauvages, qu’elle va régulièrement vendre en ville. Tout à coup arrive dans son village déserté une famille de Turcs, très nombreuse (huit enfants si j’en crois le générique), qui veulent aussi produire du miel , mais ne savent malheureusement pas le faire. Leurs abeilles maltraitées deviennent agressives et attaquent les abeilles de la voisine, et finalement ... Je vous laisse voir le film. Nous n’étions que cinq à la séance où je suis allé, c’est bien dommage car le travail est absolument remarquable, le film est d’une grande beauté, il est une façon de nous rapprocher de gens qui mènent d’autres vies que les nôtres."

Yoga

Nicole Gnesotto

"J’ai pour ma part lu « yoga » d’Emmanuel Carrère. Je ne sais pas s’il s’agit d’un roman ou d’un témoignage, mais c’est en tous cas passionnant. Il y a trois histoires en réalité dans Yoga. L’histoire de sa méditation, celle de ses dépressions et de ses stages d’électrochocs, enfin celle de son engagement auprès de jeunes réfugiés dans une île grecque. Je suis un peu réservé sur la dernière histoire mais les deux premières sont extraordinaires. Et bizarrement, particulièrement la première sur le yoga et les médiations, dont je suis pourtant très éloignée a priori. Il y a une virtuosité dans l’écriture, qui arrive à nous faire sentir le passage de l’air dans les narines pendant la méditation. Un bel exploit littéraire."

Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école

Béatrice Giblin

"Un livre qui me paraît très utile, j’espère qu’il le sera davantage que son rapport qui a été enterré. Jean-Pierre Obin est un inspecteur général (aujourd’hui en retraite) très préoccupé par cette question. En 1996, alors qu’il visite un collège à Lyon, un proviseur lui dit que les deux derniers élèves juifs de l’établissement viennent de partir, parce qu’il ne pouvait pas les protéger en dehors de l’établissement. Pour Jean-Pierre Obin, ce fut un coup de tonnerre, il obtient de Luc Ferry, ministre de l’éducation nationale en 2004, l’autorisation de faire un rapport. Ce rapport a été enterré. Il s’agit d’une question taboue dont personne ne veut parler, à cause des affaires en cours : otages français, création d’un Islam français ... Les « bonnes raisons » n’ont cessé de se succéder, mais la situation s’est considérablement dégradée. Aujourd’hui la haine a gagné du terrain dans les collèges et même les écoles primaires ; il est plus que temps de tirer la sonnette d’alarme. Espérons que ce livre sera lu."

Le magazine « Time »

Lionel Zinsou

"Je conseille une lecture plus courte : « Time » fait un portrait des 100 personne les plus influentes du monde cette semaine. Si vous êtes comme moi, vous allez en découvrir au moins 80, dont l’influence vous avait jusque là échappé ... Vous en apprendrez beaucoup sur les rappeurs, les joueurs de football américain, les basketteurs ... La vision est donc un peu orientée à l’américaine ... Certains pays ou continents sont parcimonieusement représentés. L’Afrique compte tout de même quatre membres, dont Tomi Adeyemi, une Nigériane / Américaine de 27 ans, écrivaine incroyable. Il y a également une française, et puisque ce sont les anciens titulaires qui réalisent les portraits des nouveaux, celui-ci est signé de Christine Lagarde. Et il s’agit d’Anne Hidalgo. C’est intéressant que ce portrait arrive maintenant, au moment où la maire de Paris laisse entendre qu’elle souhaite peut-être étendre sa gouvernance à d’autres horizons ... "

Bouleversement

David Djaïz

"Tout le monde connaît le livre de Jared Diamond « collapse » dans lequel il décrit la façon dont certaines civilisation périssent corps et biens. La traduction d’un autre de ses livres vient de paraître. Ce dernier est très intéressant, Diamond y rapproche les crises nationales des crises personnelles et affectives. Pour l’auteur, les nations sont des corps collectifs, et il identifie une douzaine de facteurs qui permettent aussi bien à un individu qu’à une nation de surmonter ces crises. C’est une étude qualitative, c’est à dire qu’il examine un certain nombre de situations historiques liées à des crises nationales qu’il a connues de près. Ce livre est le prélude à un second ouvrage de méthodes quantitatives dans lequel il éprouvera ses hypothèses avec force données. Un travail fort intéressant, surtout en temps de crise. "