Le retour de la dépense publique / « La mer la plus dangereuse du monde » / n°159 (20 septembre 2020)

Le retour de la dépense publique

Introduction

Philippe Meyer :
Le Premier ministre a présenté le 3 septembre un plan de relance, de 100 milliards d’euros dont l’objectif est de retrouver dès 2022 le niveau d'avant-crise, soit l'équivalent de 4 points de croissance. Le plan vise également à préparer la France de 2030. « 100 milliards, c'est considérable, a déclaré Jean Castex, c'est presque quatre fois plus que le plan de relance de 2008 ». Le même jour, François Bayrou a été nommé Haut-commissaire au Plan. Une mesure qui marque la renaissance du Commissariat du Plan, effectif de 1946 à 2006.
Baptisé France Relance, le plan comporte trois piliers. La transition écologique avec 30 milliards d'euros ; la compétitivité et l'innovation pour 35 milliards ; et le dernier baptisé « cohésion sociale et territoriale » bénéficiera également de 35 milliards d'euros. L'exécutif espère, avec ce plan, créer 160 000 emplois supplémentaires en 2021, alors que 800 000 destructions de postes sont attendues en 2020. « Nous dépasserons largement les 10 % de taux de chômage dans les mois qui viennent. Nous voulons revenir en dessous à début 2022 », a précisé Bruno Le Maire.
Le plan sera financé par un recours massif à la dette. L'Europe doit y contribuer pour 40 milliards d’euros. Il ne sera pas financé par des augmentations d'impôts, assure le Premier ministre. Le choix assumé du gouvernement est donc de laisser filer la dette et de miser sur le retour de la croissance pour la résorber. « C’est le temps de la dépense publique », affirme-t-on désormais à Bercy. Le temps de remettre sur pied l'économie française, la dette publique devrait rester à 120% du PIB, un ratio que le ministère de l'Economie et des Finances souhaite ne voir baisser qu'à partir de 2025. Selon l'Insee, le coût de la crise a été porté à hauteur de 56 % par les administrations publiques, de 40 % par les entreprises et de seulement 4 % par les ménages. Un sondage de l'institut Odoxa-Dentsu Consulting pour Le Figaro et Franceinfo, indique que 71 % des Français jugent que c'est « un bon plan de relance ». Ils sont tout aussi favorables (70 %) à la répartition de la somme et sont également près de deux sur trois à penser que ce plan permettra de « protéger les entreprises » avec efficacité, et même de « favoriser l'insertion professionnelle et l'emploi des jeunes ». Ils sont néanmoins une courte majorité (52 %) à croire en sa capacité à favoriser la transition écologique. 68% de sondés ne croient pas à la promesse du gouvernement de ne pas augmenter les impôts et 51 % craignent le poids de la dette pour les générations futures.

Kontildondit ?

Marc-Olivier Padis :
La dépense publique franchit un nouveau cap ; elle a toujours été élevée en France, mais va désormais dépasser tous les seuils précédents. Le retour à l’activité qui a suivi le confinement a été plutôt rapide, puisqu’on estime qu’à la fin de l’année on reviendra à 95% du niveau que l’on avait avant le mois de mars. En revanche, les derniers 5% seront très difficiles à récupérer, il faudra vraisemblablement toute l’année 2021 pour les reconstituer. C’est l’une des deux raisons qui justifient cette intervention massive des pouvoirs publics. L’autre est que le rebond de l’activité est très différencié : tous les secteurs ne redémarrent pas de la même façon. Certains, comme la vente de biens de consommation des ménages, sont repartis très vite, mais d’autres souffrent durablement, comme la culture, où l’on sait que les mesures de protection sanitaire handicapent sérieusement l’accueil des publics.
Ce plan présente un double horizon : le retour de l’activité en 2022, et un autre plus large, visant à une profonde transformation de l’économie d’ici 2030. La pandémie a durement frappé tous les secteurs liés à la mobilité, et ceux-ci, particulièrement émetteurs de carbone, doivent changer de modèle. C’est le volet « vert » du plan de relance ; toute la filière aéronautique, très importante pour l’industrie française (en 2019, elle représentait 13% des exportations françaises) doit absolument être soutenue, sans quoi les conséquences économiques et territoriales (toute la région de Toulouse) seront très graves. L’automobile est concernée aussi, et tout ce qui contribuera à décarboner ce secteur est bienvenu. Mais cela suppose des investissements massifs. Cette transition environnementale suppose aussi l’entretien du réseau de voies ferrées, la rénovation énergétique des bâtiments ...
Mais les effets de tout cela se feront sentir à moyen et long terme. A court terme, on peut s’inquiéter sur les effets sociaux et politiques de l’augmentation du chômage dans les mois qui viennent. Pour le moment, le soutien (comme l’activité partielle dont on a beaucoup entendu parler) a limité le chômage : l’activité a baissé d’environ 10% sur l’année, tandis que l’emploi n’a perdu que 2,8%. Même si le plan donne des perspectives d’investissement aux entreprises, elles sont à moyen terme, or si on a des faillites en chaîne d’ici là, le chômage augmentera considérablement, entraînant inévitablement des conséquences politiques assez redoutables.

Michaela Wiegel :
Vous avez sans doute tous remarqué lors de la présentation de ce plan « France Relance », qu’au cœur du logo figure le drapeau européen. D’une part parce qu’une grande partie du financement de ce plan viendra de l’UE, mais aussi, et on en parle moins, parce que ce plan s’insère dans un projet européen. La France doit également participer à la relance des économies européennes les plus fortement touchées par la pandémie.
Ce plan constitue un test grandeur nature pour la pensée économique française dominante, la relance économique par l’endettement, traditionnellement opposée à l’approche allemande. Pendant des années, l’Allemagne a pris un chemin beaucoup plus prudent. Cette fois-ci, l’attitude a changé, le plan allemand est d’ailleurs considérablement plus important que le plan français. Il est également très différent si l’on y regarde de plus près. En Allemagne, on baisse la TVA, et on soutient les familles proportionnellement à leur nombre d’enfants. Il y a également un soutien massif aux auto-entrepreneurs, sans grand examen de leurs droits (beaucoup se sont même étonnés de toucher les aides si rapidement). Pour le dire plus vite, l’Allemagne aide également les personnes privées, et pas seulement les entreprises. Je dirais que la dénomination de « plan de relance » convient à l’Allemagne, tandis que pour la France, je parlerais plutôt de « plan de transformation », comme l’analysait Marc-Olivier Padis. J’ai même l’impression que le président Macron essaie grâce à ce plan de mener à bien les réformes jusqu’à présent émpêchées par les Gilets Jaunes ou les diverses manifestations.
Cela peut-il fonctionner dans le contexte européen actuel ? J’ai quelques doutes. D’abord pour les raisons évoquées plus haut : les effets de ces transformations seront bien plus longs à se faire sentir que ne le seraient des mesures de pure relance. Et l’élection présidentielle est tout de même proche. Ne va-t-on pas assister à un regain des tensions sociales ? Ensuite, quelque chose d’autre m’a frappé dans le plan français. En Allemagne, le mot « corona » est omniprésent, tout est mis en perspective avec la lutte contre le virus, dans une stratégie cohérente. En France, il n’en va malheureusement pas de même, et il semble que l’on se dirige vers une deuxième vague de contaminations massives. On ne parvient pas à contrôler l’épidémie en France et dans ces conditions, j’ai très peur que même le meilleur plan de relance du monde ne puisse fonctionner.

François Bujon de l’Estang :
Je commencerai par une remarque sémantique : je doute moi aussi que le terme de « plan de relance » convienne au projet français. Il est davantage qu’un plan de relance. La relance traditionnelle et keynésienne passe par une baisse de la TVA, et d’autres mesures pouvant s’apparenter à ce que l’on avait fait en 2008. Ici, il est clair que le gouvernement veut autre chose. Il considère que toute crise est une opportunité, et que le plan ne doit pas se contenter de relancer l’économie, il doit également préparer l’avenir.
Dans la démarche, il est la suite logique du plan d’urgence, qui avait consisté à recourir massivement à l’activité partielle, pour éviter une explosion du chômage. En revanche, on est désormais à une toute autre échelle. L’ampleur du plan est sans précédent, puisque ces 100 milliards d’euros représentent 4 points de PIB. La dimension européenne est elle aussi nouvelle. Mais la principale spécificité est dans l’ambition, puisqu’il s’agit davantage de moderniser que de relancer.
D’une manière générale, il vise à améliorer la compétitivité des entreprises. Pour ce faire, c’est la baisse des impôts de production qui sera déterminante. Elle sera considérable (10 milliards de moins en trois ans sur un total de 109 milliards). Mais le plan concerne également la transition énergétique, la transition numérique, et l’emploi des jeunes (à qui l’on consacre près de 7 milliards). On peut avoir des réserves et des inquiétudes quant à ce plan, mais on est forcé de saluer son ambition. Il est d’ailleurs frappant de constater que c’est ce que tout le monde fait. L’accueil des Français a été très positif, ainsi que celui du corps politique. Les formations politiques opposées à ce plan sont toujours les mêmes : le Parti Communiste, la France Insoumise, le Rassemblement National ... Mis à part ces irréductibles, l’ensemble du corps politique est pour, même Les Républicains ont décidé de voter son approbation, malgré quelques réserves d’Eric Woerth sur l’alourdissement de la dette publique. D’une manière générale, les critiques que l’on fait à ce plan sont à peu près toutes du même ordre, elles concernent les contreparties que l’on devrait exiger des entreprises en échange des « cadeaux » qui leurs sont faits. C’est la vieille réthorique paléo-marxisante à laquelle M. Martinez et la CGT nous ont habitués. Mais ce que les syndicats demandent vraiment, c’est l’abandon d’un certain nombre de réformes qui étaient en chantier, comme celle des retraites ou de l’allocation chômage.
En revanche, un certain nombre de questions pratiques se posent, quant à la mise en œuvre de ce plan. En ce qui concerne son financement, on va recycler un certain nombre de crédits anciens sur des projets déjà lancés. Dans quelles proportions ? La question reste ouverte. Il s’agit ensuite de savoir à quel rythme vont s’étaler ces nouveaux crédits sur les trois prochaines années. Comment s’articuleront les crédits européens par rapport aux crédits nationaux ? Enfin, quel sera le suivi de la part de l’exécutif ? On voit déjà poindre un nouveau mille-feuilles administratif : un comité de pilotage présidé par Bruno Le Maire se réunira toutes les semaines, un autre comité de la relance, présidé par le Premier Ministre se réunira tous les mois, et des sous-préfets à la relance viennent d’être créés pour assurer le relais dans les collectivités territoriales. L’Etat colbertiste triomphe avec ce plan, et il n’a jamais été aussi fort. Espérons que ce soit pour le bien commun.

Jean-Louis Bourlanges :
Le problème qu’a posé Michaela Wiegel sur l’économie de ce plan me paraît tout à fait central. S’agit-il d’un plan de relance, de soutien face à la conjoncture, ou bien de modernisation ? Il me semble qu’il s’agit des deux à la fois. Il a beau s’appeler « France Relance » il mêle des éléments de relance à des éléments de modernisation. Mais je ne crois pas que ce soit un défaut en soi, car on est bien obligés d’admettre que l’économie française a besoin de transformations structurelles, bien davantage que l’économie allemande par exemple. Face à une crise qui attaque très durement les joyaux de l’économie française (le tourisme, l’automobile, l’aéronautique, les activités culturelles), il est normal qu’on agisse ainsi. Je trouve d’ailleurs que l’un des défauts de ce plan (que globalement, je trouve satisfaisant) est l’absence d’une réflexion approfondie sur les transformations sectorielles. Certes, on a mené des actions particulières ça et là, mais il n’y a pas à mon avis de prise en compte suffisante des difficultés ; on aurait très bien pu imaginer un traitement fiscal différentiel pour les restaurateurs qui voient leur chiffre d’affaires amputé par les mesures de distanciation sociale, par exemple.
Dans l’exécution de ce plan cependant, on aurait gagné à distinguer davantage les choses. Qu’est-ce qui sera fait dans les trois prochains mois, dans les deux prochaines années, et dans les 10 prochaines ? Pour tout ce qui concerne l’écologie, je crains des phénomènes de blocages, de suivi insuffisant. Ainsi, si je reconnais que les mesures d’isolation des bâtiments sont utiles, il me semble que la réduction des émissions de carbone demandait quelque chose de bien plus vaste, un diagnostic global, assorti d’un certain nombre de leviers, et mis au service d’un objectif chiffré. C’est quelque chose qui ne peut pas se faire instantanément.
Je trouve donc qu’il y a un problème d’échelonnement des mesures. D’autant plus que l’Etat (pas le gouvernement), donne l’impression d’être très empoté depuis ces six derniers mois : lent, rigide et uniforme là où on l’espérait rapide, agile et diversifié.
Une remarque sur les orientations de ce plan. S’agissant de l’écologie, il y a à mon avis quelque chose d’un peu étrange dans la priorité qu’on lui donne, qui ne me paraît pas aller de soi. Il ne s’agit évidemment pas de nier que l’action écologique est essentielle, mais elle s’inscrit dans une temporalité très longue : c’est un travail sur 5, 10 ou 20 ans. Or un plan de relance a pour but de remédier le plus vite possible à une détresse morale, sociale et économique. Alors pourquoi insiste-t-on tellement sur l’écologie ? J’ai pour ma part une explication un peu magique : je crois qu’il y a un sentiment global que l’on s’est mis à dos la divinité, et que celle-ci nous a frappés en envoyant ce virus. Il s’agit donc de se « rattraper » auprès d’elle par quelques sacrifices. Je reconnais d’ailleurs volontiers les liens entre la pandémie et les grands choix écologiques de ces dernières décennies, mais là encore, les temporalités ne sont pas les mêmes. Cet angle « spirituel » de l’action écologique explique à mon avis les aspects sacrificiels de certaines mesures : il s’agit au fond d’expier. Tout cela me paraît un peu excessif.
J’aurais pour ma part préféré que le troisième volet de ce plan, le social, soit dirigé autrement. Le traitement de la jeunesse dans ce pays est absolument incroyable. Les conditions dans lesquelles les étudiants sont logés sont par exemple absolument navrantes. Que les universités « lâchent » les jeunes diplômés en pleine nature sans les orienter davantage vers des possibilités d’embauche, que le permis de conduire soit si difficile et coûteux ... Les occasions d’agir de façon très tangible sont nombreuses, et il est regrettable qu’on ne fasse rien pour ces cohortes qui arrivent sur le marché de l’emploi aujourd’hui, et qui sont dans une situation de détresse particulière par rapport aux précédentes.
Sur les impôts de production, j’approuve l’idée mais là aussi, il me semble qu’on aurait dû se concentrer sur les vrais coûts de production. Ici on attaque la valeur ajoutée, et les collectivités territoriales, puisque ce sont elles qui seront amputées de cette ressource.
D’autre part, j’aimerais qu’on cesse le discours sur les contreparties, qui est une véritable ineptie de la CGT. Dire que l’on fait un cadeau aux entreprises est faux. L’Etat ne fait pas un cadeau, il a simplement le devoir de fixer un prélèvement fiscal optimal pour la production, la croissance et l’emploi, adapté à la réalité de la situation. Ensuite, les chefs d’entreprise font leur travail, mais on ne va pas leur demander de s’engager collectivement face à une ajustement général de notre politique fiscale et sociale. Il faut sortir de cette idée même de contrepartie, elle ne conduit qu’à des absurdités.
Enfin, sur le financement. Je crois qu’il est justifié par la nature de l’épreuve que nous traversons, qui est exceptionnelle, et a lieu dans une conjoncture très particulière. Elle touche des populations très précise, ces cohortes dont je parlais plus haut. Dans ces conditions, il est normal d’étaler la prise en charge sur plusieurs années. Bien sûr, il s’agit de rembourser ses dettes, et on le fera, mais l’étalement est justifié. A ceci près que le gouvernement devrait là aussi distinguer plus clairement ce qui relève des actions de relance immédiates, de ce qui relève des transformations politiques à long terme. MM. Castex et Le Maire nous doivent à ce sujet des explications plus sérieuses et détaillées, même si le principe est le bon.

Marc-Olivier Padis :
Je partage tout à fait cette inquiétude et cette sollicitude à l’égard des jeunes générations qui arrivent sur le marché du travail, mais il faut aller jusqu’au bout, et également prendre en compte leurs inquiétudes environnementales. Je ne crois pas que nous ayons basculé dans l’irrationnel à propos de l’environnement, que nous soyons mus par la peur de Gaïa. L’écologie que l’on met en avant, notamment celle qui est promue par la convention citoyenne, n’est pas punitive, elle vise aussi à la qualité de vie. Quand on isole les logements par exemple, ce n’est pas seulement pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, c’est aussi pour améliorer la vie des ménages en augmentant le confort et en réduisant les dépenses. Les mesures environnementales ne sont pas les ennemies de la qualité de vie.

Philippe Meyer :
A propos de l’isolation, j’aimerais que des organes de presse se penchent sur la réalité. Il me semble qu’on promet beaucoup dans ce domaine, mais que bon nombre des réalisations concrètes sont effectuées avec une légèreté qui confine à l’escroquerie. Des renseignements plus approfondis seraient bienvenus.

Marc-Olivier Padis :
Il existe des labels de qualité sur ces questions.

Michaela Wiegel :
Nous assistons à un rapprochement assez spectaculaire entre la France et l’Allemagne du point de vue des conceptions économiques. Je crains que cette idée d’une économie planifiée qui prendrait mieux en charge les défis du futur risque d’éloigner les deux pays durablement.

« La mer la plus dangereuse du monde »

Introduction

Philippe Meyer :
Le 10 août, la Turquie a envoyé un navire de prospection sismique, escorté de navires de guerre, pour sonder les fonds marins d’une zone qu’elle dispute à la Grèce, à la recherche d’hydrocarbures. En réponse, Athènes a déclenché des manœuvres navales, auxquelles ont répondu des exercices militaires turcs, accompagnés d’une surenchère de menaces entre la Turquie, la Grèce, Chypre, mais aussi la France qui a dépêché dès le 13 août à Chypre deux Rafale et deux bâtiments de la marine nationale, en soutien à la Grèce.
Ce bras de fer n’est que le dernier acte d’un conflit latent depuis des décennies entre la Grèce et la Turquie au sujet du partage des eaux en mer Egée et en Méditerranée orientale. Il porte notamment sur la notion de zone économique exclusive instaurée en 1982 par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, dite de Montego Bay, qui n’a jamais été signée par la Turquie. La Grèce la revendique, la Turquie la rejette. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan a déclaré début septembre : « Ils vont comprendre que la Turquie est assez forte politiquement, économiquement et militairement pour déchirer les cartes et les documents immoraux ».
Le conflit gréco-turc a pris une tout autre dimension avec la découverte, ces dix dernières années, d’importantes réserves de gaz naturel en Méditerranée orientale. Réserves dont la Turquie n’a pas bénéficié, faute, estime-t-elle, d’une reconnaissance de ses droits sur certaines zones disputées. Elle revendique le droit d'exploiter des gisements d'hydrocarbures dans une zone maritime qu'Athènes estime relever de sa souveraineté.
Le 10 septembre, Emmanuel Macron a réuni en Corse six de ses homologues des pays européens riverains de la Méditerranée – l’Italie, l’Espagne, le Portugal, Malte, la Grèce et Chypre - pour tenter de constituer un front commun européen face à une Turquie dont il déplore qu'elle ne soit « plus un partenaire dans cette région ». Paris et Athènes entendent porter ces tensions au cœur de l'agenda de l'Union, lors du prochain sommet européen des 24 et 25 septembre, avec à la clé la menace de sanctions contre la Turquie. D'ici le sommet, les Européens espèrent pousser la Turquie, qui dispose du levier migratoire pour faire pression sur l'UE, à discuter les termes d'un accord avec la Grèce sous médiation allemande.
Début septembre, la Méditerranée orientale, a été qualifiée de « mer la plus dangereuse du monde » par l'agence Bloomberg. Une position partagée par le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, selon qui « la moindre étincelle pourrait conduire à une catastrophe ». Le soutien diplomatique et militaire de Paris à Athènes ne se démentant pas, les deux pays ont finalisé le 12 septembre un accord prévoyant notamment la livraison à la Grèce de 18 avions de combat Rafale.

Kontildondit ?

François Bujon de l’Estang :
Ce titre de « mer la plus dangereuse du monde » pourrait également échoir à la mer de Chine du Sud ; il y a un parallèle entre les deux, dont personne ne parle, et qui me paraît pourtant criant. Dans les deux cas, une puissance dominante (la Chine dans un cas, la Turquie dans l’autre) réclame des prérogatives qui vont à l’encontre du droit de la mer. Les Turcs estiment que le droit de la mer n’est pas applicable à cause de l’imbrication des îles du Dodécanèse dans la géographie de l’Anatolie et de la mer Égée. Quant à la Chine, elle estime que des traditions millénaires prévalent sur les Nations-Unies et le droit international. C’est un parallèle qui me paraît important, car à la prochaine crise dans le détroit de Formose, c’est la mer de Chine qu’on qualifiera de plus dangereuse du monde.
Mais revenons à la Turquie. Les facteurs de dangers sont multiples : les études sismiques, les face-à-face maritimes entre la Turquie et la France, entre la Turquie et la Grèce, l’attitude menaçante de M. Erdogan et sa réthorique belliciste. Quant à l’imbroglio gréco-turc, il est très ancien ; le 100ème anniversaire du traité de Sèvres (qui date de 1920) et de celui de Lausanne (qui date de 1923) approchent, et tout cela est très chaud dans l’actualité politique turque. La situation est donc explosive, elle est encore exacerbée par ces découvertes de gisements de gaz naturel au large de Chypre, qui semblent très importants.
Tout ceci remet au premier plan la crise de Chypre, qui date de 1974, de laquelle personne ne parle plus tant tout le monde s’y est habitué. La république de Chypre n’est pas reconnue par la Turquie, et la République turque de Chypre du Nord n’est reconnue que par la Turquie. Cette crise est une espèce d’abcès au cœur des tensions actuelles.
Si l’on prend un peu de recul, on voit une politique turque clairement expansionniste, qui peut s’analyser comme un révisionnisme nationaliste dont M. Erdogan s’est fait le champion. Ce dernier nourrit un rêve impérial, il veut faire de son pays la puissance dominante en Méditerranée orientale, il est nostalgique de l’époque ottomane (il avait même accepté à un certain moment que l’on qualifie sa politique étrangère de néo-ottomane), et il est mû par une attitude revancharde à l’écart de l’Occident, qui se manifeste en Syrie, en Libye ou en mer Égée. Il semble riposter à l’affront que l’Europe a infligé à la Turquie en gelant les négociations quant à l’entrée du pays au sein de l’UE.
Enfin, Erdogan cherche une autonomie stratégique, en s’affranchissant de tous les tutelles. La Turquie est certes membre de l’OTAN, mais elle achète des défenses antiaériennes S-400 aux Russes. Le rôle que joue Erdogan en Syrie contre les Kurdes, en Libye aux côtés du gouvernement de Tripoli, les intelligences qu’il nourrit avec les Frères Musulmans, tout ceci alimente une politique qui ne peut qu’inquiéter ses voisins, l’Union Européenne et l’OTAN.
Le contentieux avec la France se creuse mais il n’est pas nouveau. C’est M. Macron que M. Erdogan traite aujourd’hui de tous les noms, mais hier c’était M. Sarkozy. Cela fait en réalité une dizaine d’années que l’influence turque croît en Méditerranée Orientale et au Proche-Orient, symétriquement à la perte d’influence française.
Tout ceci est évidemment dangereux. Quand on en arrive à déplacer des vaisseaux de guerre et des avions dans un milieu aussi inflammable, le risque est tout à fait réel. Le conflit actuel ne trouvera pas une solution militaire, c’est certain. La diplomatie allemande se déploie pour essayer de réunir tout le monde autour de la table, et il faut saluer cette initiative, mais il semble que la distribution des rôles au sein du tandem franco-allemand se fasse selon le schéma « good cop / bad cop ».

Michaela Wiegel :
Vous avez expliqué que l’influence turque dans la région a cru à mesure que l’influence française diminuait, mais il faut aussi évoquer l’absence des Américains.
Nous sommes entrés dans une nouvelle phase où se construit une politique étrangère de l’UE, même si elle est encore balbutiante. On voit effectivement un partage de rôles s’établir. Après les dernières insultes d’Erdogan envers Macron, Angela Merkel, en tant que présidente du Conseil de l’UE, s’est entretenue avec Erdogan pour tenter de calmer les choses. Ce dernier a pour le moment promis de suspendre ses activités d’exploration.
Ce qui peut menacer ce partage de rôle dans la politique étrangère de l’Union, c’est que la politique française est tout de même largement conditionnée par la vente d’armes. La récente vente d’avions Rafale à la Grèce montre qu’il ne s’agit pas complètement d’une démarche désintéressée. Il va donc falloir trouver un équilibre entre sanctions et affaires, puisque de son côté l’Allemagne vend aussi beaucoup d’armes à la Turquie.

Marc-Olivier Padis :
Je n’ai que deux brèves remarques, car l’essentiel a été dit. D’abord, sur le partage des rôles entre France et Allemagne, il renvoie aux cultures politiques nationales et aux organisations institutionnelles. Sur ce dossier, on touche du doigt les limites du « domaine réservé ». Il n’y a pas de réel débat interne en France sur notre stratégie dans la région, et l’on est même un peu gêné de lire dans la presse les parallèles entre Macron et Erdogan, comme s’il s’agissait d’une question de personnes. Je ne néglige pas les avantages d’une certaine marge de manœuvre laissée au président de la République en France, mais tout de même, cette absence complète de débat sur ces questions, le silence total du ministre des Affaires Étrangères, tout cela devient réellement gênant, on n’y comprend plus rien. Par exemple nous sommes opposés à la Russie sur tous les dossiers sauf sur celui-ci. Nous sommes plus ou moins alliés avec les Émirats Arabes Unis sur cette question, mais on ne comprend pas bien pourquoi. Quelle est la convergence de vues entre la diplomatie française et l’Egypte ? Tout cela est très brumeux. Alors on explique qu’on lutte contre le terrorisme et que l’on soutient nos alliés grecs. Mais on sent bien que tout cela est un peu court, pour des dossiers dont la complexité est redoutable, et à propos desquels le jeu des puissances est en train de se redessiner entièrement.
Ensuite, je rappellerai qu’aux débuts de l’Europe, à l’époque de la communauté du charbon et de l’acier, il s’agissait de faire cesser les rivalités à propos des ressources fondamentales. C’est exactement ce qui se passe ici. On a ces gisements de gaz naturels, dont tout le monde a besoin (et dont il faudra pourtant maîtriser l’exploitation, car il s’agit encore d’énergie fossile). Nous devrions réfléchir aujourd’hui à une communauté méditerranéenne du gaz et de la protection marine, qui pacifie un peu cette région explosive.

Jean-Louis Bourlanges :
Il ne faut pas sous-estimer le fait que M. Erdogan a globalement échoué dans tout ce qu’il a entrepris sur le plan international ces dernières années. Il est brouillé avec tout le monde. La Syrie et l’Arabie Saoudite évidemment, mais aussi la Russie, Israël, l’Egypte ... Cela commence à faire beaucoup pour une stratégie ottomane ! En outre, la situation économique turque est difficile, et politiquement, son parti a été battu aux élections municipales à Istanbul, qui sont cruciales dans la vie politique turque. Par conséquent, que faire face à tant de difficultés ? Revenir aux vieilles tactiques éprouvées : s’en prendre aux Grecs. Sa désolante violence verbale est plutôt un signe de faiblesse.
Face à tout cela, notre réponse me paraît tout de même très faible. N’oublions pas que l’Allemagne était alliée de la Turquie pendant la première guerre mondiale, tandis que nous l’étions de la Grèce. Il y a des traces de tout cela. Mme Merkel est consciente du fait que le torrent migratoire est entièrement à la merci d’Erdogan. J’étais en Bulgarie récemment, et j’y entendais que si Erdogan le veut, le pays n’existe plus demain. Ce qu’a fait Mme Merkel en payant la Turquie pour qu’elle garde les réfugiés syriens, était donc tout à fait légitime même si c’était douteux vis-à-vis de l’UE sur un plan procédural. Nous ne pouvons pas nous permettre de trop jouer les matamores dans cette affaire. Notre pays ne peut pas se permettre un conflit avec la Turquie, or l’inverse n’est pas vrai ... Je partage entièrement l’inquiétude de François Bujon de l’Estang, il y a là une asymétrie vraiment dangereuse.

François Bujon de l’Estang :
Il faut en effet relativiser les succès de la politique turque. En effet, le principe de la politique ottomane était de n’avoir aucun problème avec ses voisins, c’est loin d’être le cas ici. J’aimerais cependant préciser un point à propos des relations turco-russes. Les deux pays partagent un même souci d’évacuer l’influence occidentale au Proche et au Moyen-Orient. Et ils ont beau avoir des positions opposées sur certains dossiers, ou s’affronter dans telle ou telle escarmouche, il me semble que ce qui les rapproche est plus grand que ce qui les sépare.
Vous avez raison de rappeler qu’Erdogan a beaucoup échoué, mais il fait aussi dire que plus il échoue, plus son nationalisme expansionniste en sort renforcé. C’est là le vrai danger.

Les brèves

Le projet d’hommage aux héros en Normandie

Philippe Meyer

"Je m’interroge sur ce projet normand d’hommage aux héros. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas très clair. S’agit-il d’un vrai exercice d’hommage et de mémoire à propos du débarquement, ou bien, comme la presse le laisse entendre, d’un « D-dayland » ou d’un Puy-du-Fou normand ? Veut-on réellement rendre hommage aux combattants français, américains, allemands, canadiens ... ou seulement trouver une nouvelle façon de faire du merchandising, comme c’est le cas pour beaucoup de ces nouvelles manifestations mémorielles ? Le Monde a publié une tribune qui pointe du doigt des dérives qui seraient écœurantes. "

Le pont de Bezons

Marc-Olivier Padis

"J’ai lu le dernier ouvrage de Jean Rolin, qui nous offre régulièrement de grandes promenades, pas toujours exotiques, mais qu’il raconte avec un grand sens du détail. Il avait ainsi arpenté les boulevards de ceinture à Paris ou le détroit d’Ormuz. Il a cette fois-ci choisi de marche le long de la Seine, entre Melun et Mantes. Cette lecture offre un double décalage. Un décalage de rythme d’abord, puisqu’il fait à pied ce qu’on traverse habituellement très rapidement. Et un décalage d’échelle, puisque la Seine est censée structurer toute l’Ile-de_France, tandis que l’auteur la regarde de très près, depuis les rives, en essayant de franchir tous les obstacles, très nombreux. Il est aussi un peu naturaliste et parvient à observer la faune de ce paysage pourtant très urbain, et nous offre un retour de mémoire un peu inattendu, qui fait de ce récit de voyage une esquisse autobiographique."

J’ai tant vu le soleil

François Bujon de L’Estang

"Je voulais vous dire le plaisir que j’ai eu à lire le dernier petit livre d’Emmanuel de Waresquiel, consacré à Stendhal. C’est un petit livre, écrit au fil de la plume, mais quand celle-ci est aussi élégante et incisive, on ne boude pas son plaisir. Il retrace l’itinéraire personnel et littéraire de Stendhal, et si l’un de nos auditeurs le lit et résiste à la tentation d’une sixième relecture de la Chartreuse de Parme, c’est que son cas est vraiment désespéré. "

Les émotions

Jean-Louis Bourlanges

"Je me suis remis à une activité que j’ai délaissée depuis longtemps : lire un roman. Je viens de commencer ce livre de Jean-Philippe Toussaint. C’est sur la communauté européenne, sur le Brexit, et cela s’appelle pourtant les émotions ! Si ce n’est pas oxymorique, d’avoir des émotions dans ce système européen si technique ...! Tout repose sur cette mise en parallèle de deux destins : celui d’un homme dont le couple se brise, et le Brexit. Il y a une trame d’aventure romanesque sur un fond de structure technocratique européenne."