Élections sans conviction / Bruxelles : salto avant / n°143

Élections sans conviction

Introduction

Philippe Meyer (PM) :
Le Premier ministre a annoncé le 22 mai, que le second tour des élections municipales, qui concernera 4 922 communes, arrondissements ou secteurs et environ 16,5 millions d'électeurs, aura lieu le dimanche 28 juin. Cette décision, comme l'a précisé Édouard Philippe, est « réversible ». Le conseil scientifique sera appelé à réévaluer la situation épidémique dans les semaines précédant le scrutin et une « clause de revoyure » est prévue, « sans doute dans deux semaines ». Dans l'hypothèse où la situation sanitaire ne permettrait pas la tenue du second tour à la date envisagée, un projet de loi permet le report des municipales, en reprenant intégralement le processus, au plus tard en janvier 2021.
Le conseil scientifique, qui considère que la situation sanitaire s’est « nettement améliorée », juge « difficile d’anticiper ». Ni pour ni contre, il a laissé à l'autorité politique la responsabilité de la décision, tout en formulant plusieurs recommandations : il estime que « l'organisation de la campagne électorale devra être profondément modifiée » et qu'il est « possible et nécessaire de sécuriser les opérations électorales proprement dites afin de réduire les risques qui leur sont associés ». Le Premier ministre entend poursuivre la concertation avec les associations d'élus et les partis politiques « pour organiser en toute sûreté les opérations électorales proprement dites » et « pour adapter la campagne à la situation sanitaire ». « La sincérité du scrutin, donc le bon déroulement de la campagne, est une des conditions sine qua non au bon fonctionnement d'une démocratie », insiste M. Philippe.
Il s'est dit prêt à l'assouplissement des règles relatives aux procurations, pour en faciliter le recueil. Il ne s'est pas prononcé sur la possibilité de passer d'une à deux procurations établies en France par mandataire, ce qui supposerait une adaptation législative. En revanche, il s'est montré très réservé sur l'extension du vote par correspondance, rappelant que, si celui-ci avait été supprimé en 1975, c'était pour endiguer des fraudes électorales. Les maires sortants se sont félicités de la tenue du second tour en juin, notamment à droite et au Parti socialiste, cependant certains partis, notamment La France Insoumise et le Rassemblement National, s’inquiètent des conditions de la campagne.
A cette présentation factuelle, je vais, une fois n’est pas coutume, ajouter une opinion. Prétendre que le niveau municipal constitue le nec plus ultra d’une démocratie réellement participative et proche des citoyens est une blague, un artifice de communication -c’est à dire de propagande dont sont également bénéficiaire les maires encensés et le président de la République qui se donne ainsi les apparences de la proximité. C’est une blague, parce que le niveau municipal est celui où la corruption fait le plus de ravages, y compris dans de petites municipalités, parce qu’en choisissant l’intercommunalité plutôt que la fusion des communes, on a organisé l’irresponsabilité, préféré une fois de plus les dépenses de fonctionnement (notamment en personnel) aux dépenses d’investissement et introduit la bureaucratie au front de bœuf dans les rares endroits du pays où elle n’avait pas pu prospérer.

Kontildondit ?

Richard Werly (RW) :
Vous avez mis le doigt sur certains points que je m’apprêtais à évoquer. Il y a d’abord ce terme décisif : la sincérité du scrutin. Je pense qu’un second tour le 28 juin, en fin d’épidémie si les tendances actuelles se poursuivent, n’est pas sérieux. Parce que le premier tour du 15 mars a eu lieu dans des conditions très discutables, et aurait mérité à tous égards, y compris sur le plan sanitaire, de ne pas avoir lieu. Entre temps, les maires sortants ont été au front sanitaire, ce qui était normal, mais ce faisant, ils ont bénéficié d’un avantage électoral qu’on peut trouver discutable. Enfin, on voit aussi aujourd’hui des comportements d’entre deux tours (comme à Lyon où M. Collomb s’allie soudain à la droite) qui auraient été plus difficiles si les deux scrutins avaient eu lieu à une semaine d’intervalle.
J’ai écrit une chronique dans Le Temps où je préconisais un report des deux tours de ces élections. Pendant toute la période de confinement où j’ai sillonné la France, je n’ai entendu personne s’inquiéter de la pénurie démocratique que provoquerait la non-organisation du second tour. Je suis d’accord avec PM : il y a beaucoup d’esbroufe dans cette élection du 28 juin, présentée comme une réparation démocratique, alors qu’attendre, même plusieurs mois, aurait permis une élection plus pacifiée, et de ce fait plus sincère et plus démocratique.

Lionel Zinsou (LZ) :
Je vous trouve tous deux bien sévères. D’un point de vue politique, je trouve plutôt raisonnable qu’on ne s’éloigne pas trop du premier tour (c’est d’ailleurs la loi), qui n’est d’ailleurs pas si lointain qu’on ait oublié les débats ou les résultats. Il ne s’est certes pas passé une semaine entre les deux tours, mais il me semble qu’on peut tenir cette élection dans des conditions décentes. Du point de vue sanitaire c’est apparemment possible.
Mais j’aimerais aussi en parler en tant qu’économiste. Il est essentiel que les élus locaux, qui auront une importance considérable dans le déconfinement, soient complètement opérationnels. Il faut que nous puissions avoir une gestion plus décentralisée, un peu à l’allemande, et les maires en seront un élément crucial. Il sont l’échelon politique dans lequel les citoyens ont encore confiance, et leur rôle sera décisif.
Il y a aussi un coté plus technique. L’absence de décision véritable par les les élus municipaux paralyse beaucoup de choses, comme le traitement des sujets immobiliers, or ils sont fondamentaux. Si l’on veut que la construction reprenne, que les artisans puissent travailler, les permis de construire doivent pouvoir être accordés. En France, la construction est plus importante que l’industrie manufacturière en termes de PIB, d’emploi, et d’impact sur les territoires. Or dans le calendrier français, tous les projets immobiliers et la distribution des permis de construire sont freinés six mois avant les municipales, et trois mois après. Economiquement, on ne peut pas se permettre d’attendre.
D’autre part, le secteur de la construction est aussi très important en termes d’investissements, en formation de capital fixe. Seconde particularité du calendrier français : les permis de construire, les projets immobiliers, tout cela s’arrête également six mois avant les présidentielles. Si on avait jugé préférable d’attendre un an avant d’élire les maires, cela aurait paralysé une activité essentielle (la deuxième en France après les services) pratiquement jusqu’en 2022. Or on ne peut pas se le permettre.
Ce secteur n’a été qu’à peine ralenti en Allemagne, tandis qu’il s’est complètement arrêté en France, et cela influera considérablement sur la reprise et l’appauvrissement différentiel de la France parmi les pays européens.
Les considérations d’ordre démocratique ne me paraissent pas si gravement affectées dans leur sincérité, mais les réalités économiques sont très pressantes, et souvent ignorées car les gens connaissent mal les interactions entre politique locale et économie locale.

Lucile Schmid (LS) :
Ce qui me frappe dans cette histoire des élections municipales, c’est le décalage entre le pouvoir exécutif et les citoyens lambda à propos du terme de « démocratie ». Comme vient de l’expliquer LZ, les élus locaux ont de grandes responsabilités économiques. Mais je rappelle que la question démocratique, c’est le choix entre différents projets, entre différentes familles politiques, or dans cette élection, le choix est complètement biaisé.
J’ai moi-même participé à plusieurs campagnes municipales, je sais ce que c’est. On est lessivé, essayant de convaincre les gens pendant des semaines. On est aussi galvanisé, et persuadé qu’on va gagner. Tout le monde pense que cette grande dépense d’énergie mérite sa récompense, à savoir le vote. C’est une erreur, car la vérité, c’est qu’on est dans une bulle. En décidant que le premier tour aurait lieu, Emmanuel Macron a commis une faute politique. La réelle difficulté dans cette organisation du second tour, après un premier tour qui n’aurait jamais dû se tenir le 15 mars, c’est le sentiment que ceux qui sont élus sont dans cette bulle, déconnectés des citoyens.
Le mot « démocratie » ne concerne pas seulement le scrutin. Pour beaucoup de nos concitoyens, le choix démocratique consistera à s’abstenir, pour ne pas entrer dans un jeu où ils pensent que ceux qui souhaitent le second tour le font pour des raisons personnelles et politiciennes. La campagne électorale n’aura pas lieu, et cette insincérité du scrutin est déjà ressentie trois semaines à l’avance par les Français.
Il y a également un problème en ce qui concerne les intercommunalités. Ce sont des machines technocratiques à produire de la bureaucratie, qui désaisissent les maires des petites communes de leurs pouvoirs. On a de plus en plus en plus le sentiment que les politiques locales sont menées par ces agents bureaucratiques et non par les élus.
Dans le système français, il n’y avait que deux élections où l’abstention était faible : les municipales et les présidentielles. On voit bien que dans les deux cas, la vague abstentionniste progresse. Ce hiatus entre ce que les élus appellent démocratie et qu’elle est pour le simple citoyen ne cesse de croître. Comment faire en sorte que la démocratie institutionnelle et la démocratie réelle coïncident davantage ?

Jean-Louis Bourlanges (JLB) :
L’ombre portée de la décision de maintien du premier tour le 15 mars obscurcit tout ce débat, mais elle mérite d’être recontextualisée. Je suis personnellement à l’aise pour le faire puisque, même si je ne suis pas personnellement un adepte frénétique du principe de précaution, j’avais fait savoir dans des termes clairs que maintenir le premier tour me paraissait être un erreur. Pas seulement pour des raisons de santé, mais aussi pour des raisons démocratiques : tenir un premier tour sachant qu’on serait incapables de tenir le second me paraissait être une grave erreur.
Cependant, je rappelle que le jeudi soir, trois jours avant le vote, Alain Duhamel déclarait sur BFM que ce serait « un manque de sang froid » que de renoncer au premier tour. Le lendemain vendredi, 58% des Français interrogés déclaraient que ne pas le maintenir serait un manquement à la démocratie. Quant à l’opposition, de LR à l’extrême gauche, tous dénonçaient quasiment un coup d’état permanent. Les mêmes aujourd’hui intentent à l’Etat des procès, lui reprochant d’avoir maintenu ce premier tour. A mon avis, c’est le samedi que l’exécutif a commis une erreur. A partir du moment où les nouvelles sanitaires étaient clairement très mauvaises, il était évident qu’on ne serait pas en mesure de faire le second tour. Dès lors, on n’aurait pas dû maintenir le premier.
Il y eut ensuite une certaine schizophrénie entre l’alarmiste du Premier ministre le samedi soir et le maintien du premier tour le lendemain. Tout le monde a pris sa part de responsabilité dans cette affaire, y compris le corps médical.
Pour reprendre Churchill, il me semble que les élections en juin sont la pire des solutions, à l’exception de toutes les autres. Le Conseil d’Etat a trouvé nécessaire de dire que le premier tour serait valable pendant trois mois. Il aurait mieux fait de préconiser de recommencer toute l’élection si on ne pouvait pas faire le second tour 7 jours après le premier. Puisque la situation sanitaire s’est suffisamment stabilisée, le gouvernement n’a pas d’autre choix que d’organiser ce vote en juin. S’il décidait de recommencer les deux tours, on l’accuserait aussitôt de profiter de la pandémie pour effacer ses mauvais résultats électoraux.
On se retrouve donc dans cette situation confinant à l’absurde : certaines intercommunalités fonctionnent avec des maires qui ont été battus, par exemple. Autrement dit politiquement, rien ne va dans cette affaire, et il s’agit désormais d’en finir avec cette situation intenable, pour partir sur de nouvelles bases.

Lionel Zinsou :
Il y a une autre explication au choix du 28 juin. Le troisième trimestre sera très important en terme social et économique. Il faut absolument réussir cette reprise, avoir une loi de finances qui organise la relance, et purger le risque social considérable. La montée du chômage sera très importante, les gens y réagiront très mal quand les chiffres arriveront début juillet. Le PIB va subir une contraction de 20 à 25% par rapport à l’an dernier, autrement dit sur l’année on va perdre entre 7 et 10%. C’est quelque chose qui n’a pas de précédent historique, il faut donc absolument limiter les dégâts.
La transition énergétique va sûrement peser lourd dans ce second tour, on a déjà vu qu’au premier, la préoccupation écologique des Français était forte. Cette transition sera sans doute le thème central de la reprise, et probablement des efforts financiers. Nous avons tout intérêt à ce qu’il y ait des élus écologistes, notamment dans les grandes agglomérations, parce qu’on peut vraiment faire bouger les lignes au niveau des territoires. La victoire des écologistes peut se confirmer, et pelle peut peser dans la reprise économique. Ne la retardons donc pas !
Je comprends les arguments politiques qui vous font dire que ce second tour le 28 juin est une erreur, mais n’oublions pas qu’en dehors des partis politiques, c’est aussi l’association des maires de France qui a convaincu le président de la République de tenir ces élections maintenant et pas dans un an. Quand le président n’écoute personne on le lui reproche, quand il le fait, on le lui reproche tout autant ...

Lucile Schmid :
Je pense moi aussi que l’écologie est en conquête, même si personnellement, je n’assimile pas totalement le projet écologique aux élus verts. Je pense que la priorité est d’avoir des élus porteurs de projets, et en capacité de les réaliser. J’espère que ce sera le cas après ce second tour, même si je suis contre ce calendrier.
Du côté de LREM et du gouvernement, il y a évidemment l’idée d’en finir avec ces élections qui sont de toutes façons « perdues » pour leur camp. Mais je ne crois pas que c’est en faisant ce second tour qu’on va solder un mouvement de fond qui traverse la majorité. Vous avez vu que deux nouveaux groupes parlementaires viennent de se créer, composé d’anciens LREM. Ceux qui composent la majorité présidentielle sont en ce moment dans une phase de doute sur la manière dont les choses vont se faire, sur la façon de se donner un avenir, et je pense que ces municipales joueront un rôle fondamental à ce sujet. Sans être voyante, je ne crois pas que LREM en sorte renforcée. Les arrangements qui sont en train de se faire (Collomb et LR à Lyon, Villani et Anne Hidalgo à Paris) laissent présager des jours difficiles pour LREM. Ces municipales joueront un rôle important dans la façon dont l‘échiquier politique va se recomposer.

Bruxelles : salto avant

Introduction

Philippe Meyer :
Le 27 mai, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté au Parlement européen un plan de relance de 750 milliards d'euros pour aider le continent à sortir d'une récession sans précédent. Cette mesure s'ajoute aux 540 milliards d'euros de prêts d'urgences déjà consentis par l'UE et aux 1.000 milliards d'euros que la Banque centrale européenne (BCE) s'est engagée à injecter dans le système financier. Pour financer son plan, la Commission européenne empruntera sur les marchés 750 milliards d'euros, qui viendront abonder le budget européen, dont certains programmes seront renforcés et d'autres créés pour faire face à la situation.
Sur cette somme, 500 milliards d'euros seront transférés, par le canal du budget européen, aux Etats membres qui ont été les plus affectés par le Covid-19, comme l'avaient imaginé Paris et Berlin. Pour en bénéficier, les pays devront présenter un plan d'investissements et de réformes, qui devra être compatible avec les priorités politiques de la Commission européenne, à savoir le « green deal », la transition écologique et une plus grande souveraineté européenne. Ils devront également tenir compte des recommandations que fait une fois par an la Commission à chacun des Vingt-Sept.
Pour l'heure, la Commission a réservé une enveloppe à laquelle pourra prétendre chacun des Vingt-Sept. Ainsi l'Italie pourra-t-elle se voir accorder jusqu'à près de 82 milliards d'euros de subventions, l'Espagne jusqu'à 77 milliards, la France 39 milliards, la Pologne 38 milliards, l'Allemagne 29 milliards… Ursula von der Leyen a également prévu un volant de prêts, de 250 milliards d'euros, dont elle a également prévu une préallocation – soit 91 milliards pour l'Italie, 63 milliards pour l'Espagne, 26 milliards pour la Pologne, rien pour la France ou l'Allemagne. A terme, donc, la Commission se verra rembourser ces 250 milliards.
La Commission devra trouver les moyens de rembourser les 500 milliards de subventions qu'elle aura accordés. Elle prévoit de commencer à payer ses dettes à partir de 2028, et jusqu'en 2058.
Le projet de la Commission de mutualiser la dette nécessite l’accord des Vingt-Sept. Cela suppose un revirement de l’attitude des pays dits « frugaux » - Pays-Bas, Suède, Danemark, Autriche - qui se sont jusqu'à présent opposés à une telle idée.

Kontildondit ?

Lionel Zinsou :
Il y a en ce moment un certain tourbillon des chiffres, tant de milliards sont annocés et dépensés qu’il devient difficile de prendre conscience de ce que ces montants représentent. 750 milliards, c’est tout de même trois fois le PIB du Portugal. C’est déverser en investissements la richesse de toute la Belgique, additionnée à toute celle de l’Irlande. Ces montants sont vraiment considérables, d’autant plus que les pays auxquels ils sont destinés les recevront pour les deux tiers sous forme de subventions.
Cela fait partie de ce que l’Union Européenne fait de mieux. On insiste rarement là-dessus, mais les allocations entre pays liés aux fonds structurels (pour qu’il y ait une convergence et un rattrapage des plus pauvres) ont été un grand succès. Ainsi l’Irlande, qui était avant-dernière de l’Union en termes de richesse par tête est parvenue à dépasser l’Allemagne. C’est l’un des succès de l’UE : faire converger les pays en ayant des apports différentiels dans les économies.
Cette décision n’est à mon sens rien de moins qu’une révolution. Elle a été précédée de changements majeurs de l’Allemagne dans la proposition franco-allemande (qui était moindre puisque dimensionnée à 500 milliards). Sur les marchés financiers, nous avons les moyens de financer de pareils montants, puisque les taux d’intérêt sont très bas (on ne sait pas encore à quel point, mais probablement entre 0% et un taux négatif). La période que nous traversons permet également de profiter de la liquidité internationale, qui est disponible. Pour ne pas accroître le service de la dette, il fallait saisir cette possibilité.
Mais le plus extraordinaire reste évidemment cette idée de mutualisation d’une partie de la dette, puisqu’il s’agira bien de rembourser collectivement, non pas à proportion de ce qu’on aura reçu, mais en fonction des besoins de chaque pays. Cette idée, qui a eu beaucoup de mal à passer, a encore quelques étapes à franchir au conseil européen, au Parlement européen et dans les parlements nationaux. Mais croisons les doigts : si l’on parvient à franchir tous ces « obstacles », on parviendra enfin à cette solidarité dont on a tant rêvé en Europe.
Du point de vue du financement, c’est opportun et peu coûteux, mais c’est surtout un changement de paradigme qui va dans le sens d’une intégration forte et solidaire. Quant au déploiement de ce projet, il s’agit là des premiers moyens vraiment conséquents mis au service du Green Deal, et donc de la transition énergétique. Il faut absolument financer celle-ci, et avec les urgences sociales qui s’annoncent, il serait facile de la mettre de côté une fois de plus, c’est là encore une opportunité inespérée. Ce sont les régions et les secteurs industriels dans le besoin qui vont être soutenus, alors qu’ils n’auraient ordinairement pas accès au marché. Le Portugal ou l’Italie, s’ils étaient seuls, seraient incapables d’emprunter suffisamment sur les marchés pour venir en aide à des secteurs ou à des régions plus vulnérables que la moyenne des pays concernés. Il s’agit donc aussi d’un élément social de cohésion territoriale très important.
Enfin, il faut également considérer ce projet avec un peu de distance internationale. Les Etats-Unis ont mis sur la table des moyens considérables, on ne peut pas se permettre un important décalage compétitif par rapport à eux ou à la Chine. L’Europe, deuxième puissance économique du monde, se devait de réagir en conséquence.

Lucile Schmid :
Je partage tout à fait l’analyse de LZ sur ce sujet, et j’aimerais pour ma part saluer les différents acteurs. On se rappelle du rôle fondamental de Jean Monnet dans la construction d’une Europe unie après la guerre, et je trouve qu’il y a aujourd’hui quelque chose de comparable.
Rappelons-nous : lorsque Mme von der Leyen devient présidente de la Commission européenne, elle est très mal élue par le Parlement européen, son nom est sorti du chapeau, elle est là un peu par défaut, parce qu’on n’a pas réussi à se mettre d’accord sur d’autres noms. Elle fait donc un peu figure d’outsider, et ce statut lui a peut-être conféré une certaine audace, tout à fait bienvenue dans ces circonstances. Elle a porté cette question du Green deal, dotant l’Union d’un projet, elle qui n’en avait plus (il n’y avait plus que des projets nationaux, pouvant se résumer à « I want my money back »). Elle a d’autre part immédiatement eu la préoccupation de dire : « nous travaillons pour les générations futures ». Ce talent de communication doit être salué.
Mme von der Leyen, en présentant ce projet de relance au Parlement européen, lui donne la priorité, et remet en scène une démocratie européenne, entre Commission et Parlement, ce qui permet de « tenir » les Etats membres. D’autre part, elle a associé la relance aux investissements structurels du Green Deal, alors que ces deux éléments auraient pu être dissociés chronologiquement.
La question de l’affectation concrète de ces montants ( dont les montants donnent effectivement le tournis) sera d’une importance cruciale. Comment fera-t-on pour assurer à la fois une relance dans les pays du Sud de l’Europe, tout en continuant à soutenir les pays de l’Est de l’Union, qui ont le plus à faire en termes de conversion écologique ? Ce ne sera pas une mince affaire que cet équilibre entre Sud et Est. Il y aura également une question territoriale : comment fera-t-on en sorte que cette vision macro-économique se traduise à l’échelle « micro » des PME, des personnes, des territoires ?
Enfin, il ne faudrait pas se réjouir trop vite, car les Etats « frugaux » ne vont pas être faciles à convaincre lors du prochain Conseil européen des 18-19 juin. Le basculement de l’Allemagne est évidemment le point intéressant. Il y a encore quelques semaines, on disait qu’elle était le « leader » de ces pays frugaux ; d’où vient un revirement pareil ? La décision de la cour constitutionnelle de Karlsruhe a évidemment joué un rôle important : en disant que la BCE n’avait pas à intervenir sur les marchés financiers pour soutenir l’euro, elle a au fond obligé Angela Merkel à changer son fusil d’épaule, et à devenir une autre femme politique. Mme Merkel, ne briguant pas de réélection, n’a rien à perdre, et ce virage à 180° est tout à fait hétérodoxe par rapport à la doctrine allemande.

Richard Werly :
Il ne faut effectivement pas minimiser le « bravo », il est bien mérité, et il doit être à la mesure du geste, qui arrive à temps. Au moment de la crise financière de 2010, on avait beaucoup critiqué l’UE car elle arrivait toujours « trop peu et trop tard ». Cette fois-ci, ce n’est ni l’un ni l’autre.
En revanche, et comme toujours avec les mécanismes européens, il y a un important risque de délai. Ce qui est supposé être disponible maintenant pour des secteurs qui ne peuvent pas attendre pourrait bien se voir retardé et ralenti considérablement. La tuyauterie européenne sera-t-elle à la hauteur de la quantité d’eau à acheminer ? Si l’on veut que le réservoir qu’on se propose de créer se remplisse, il va falloir être attentifs, car si les tuyaux ne sont pas adaptés, l’écoulement posera problème. D’autre part, les Etats frugaux vont essayer de fermer les robinets ...
Une deuxième observation à propos des pays qui vont recevoir ces aides. J’en singulariserai un : l’Italie. Jouera-t-elle le jeu, politiquement ? Des conditions sont imposées par l’UE pour cette manne budgétaire, on peut craindre que certains pays se contentent de tendre la main et d’exiger ... La situation politique intérieure des pays en question est évidemment déterminante, mais il me semble qu’on va ainsi tester la limite de ces emprunts communautaires. En théorie, nous les soutenons tous, mais il se pourrait bien que dans la pratique, on aboutisse également à la mutualisation des responsabilités.
Angela Merkel, une fois encore, a répondu présente à sa manière, lors de ce grand rendez-vous européen. Elle l’a fait cette fois de manière plus flamboyante qu’à son habitude, mais une difficulté se pose : son mandat touche à sa fin, et pour que ce plan ait une chance, il faut que ces 750 milliards soient en place rapidement. Elle doit imposer cette proposition, la défendre au Bundestag, et il faudra aussi que l’Europe sache se montrer reconnaissante vis-à-vis de l’Allemagne. Rien ne serait pire que d’accepter ce mécanisme de solidarité budgétaire et de ne pas reconnaître qu’il a été obtenu grâce à l’Allemagne et au gouvernement de Mme Merkel. On a souvent accusé le pays d’égoïsme face à l’Europe, le gouvernement allemand vient de prouver le contraire.

Jean-Louis Bourlanges :
Il faut en effet revoir profondément nos analyses à propos du logiciel allemand. Je suis d’accord avec vous tous pour souligner l’importance du changement de paradigme. L’Allemagne n’avait jamais été anti-européenne, en revanche elle était attachée à l’Europe telle qu’elle était, estimant qu’il n’y fallait rien changer, et que le but de l’Union européenne pouvait se résumer à « pacta sunt servanda » (les traités doivent être respectés de bonne foi par tous). Emmanuel Macron, dont il ne fait pas sous-estimer les capacités d’anticipation, a dit dès son élection que l’Europe devait subir une mutation très importante. Outre-Rhin, les réactions étaient pour le moins froides.
Ce qui vient de se passer est aussi essentiel que nouveau. D’abord cela montre que l’Allemagne évolue, contrairement à ce que l’on entend dire. Je suis agacé par les thèses (d’Emmanuel Todd par exemple) consistant à dire que l’Allemagne ne fait qu’imposer sa logique. Regardez les évolutions du pays depuis la signature du traité de Maastricht ! Celui-ci stipulait qu’il ne fallait pas du tout de politique budgétaire commune (hormis le pacte de stabilité), pas d’aide aux pays déficitaires, pas de bail out ... C’est Angela Merkel qui a accepté, au moment de l’affaire grecque, une mutation en profondeur du rôle de la BCE (incarnée par Mario Draghi, et adroitement négociée par Nicolas Sarkozy). Mme Merkel a senti que les choix fondamentaux de l’Allemagne depuis la fin de la guerre (à savoir identifier la renaissance, l’identité et les performances allemandes à l’insertion dans une Europe solidaire) étaient dangereusement mis en cause par l’ampleur de la crise. Il faut rendre hommage à l’anticipation d’Emmanuel Macron, mais c’est d’abord le choix de Merkel qui doit être salué. La chancelière a reconnu que pour que tout continue, il fallait que tout change. Elle a réassumé ce dont elle s’était en apparence éloignée : il n’y a pas d’identité et d’avenir pour l’Allemagne sans une solidarité profonde avec l’Europe.
La profondeur de la crise est telle que cette solidarité s’est imposée. L’Allemagne évolue, elle a fait un choix qui n’est pas celui de la domination. N’en déplaise aux contempteurs habituels, ce sont les choix conceptuels français qui ont été adoptés outre-Rhin. Il y a également des raisons géopolitiques : l’Allemagne s’est toujours pensée comme une dépendance de la communauté atlantique, or elle s’est aperçue que l’Europe est seule. Enfin d’un point de vue de politique intérieure, face au populisme, à la remontée des fascismes, Mme Merkel envoie un message politique clair : l’alliance politique de demain passera par un accord entre les Chrétiens-démocrates et les Verts. Il y a sans doute aussi derrière ces préoccupations écologiques la préfiguration d’un néo-centrisme en Allemagne.
Nous avons affaire à un tournant allemand, comparable à celui de la réunification.

Lucile Schmid :
Angela Merkel a en effet réussi à conjuguer ses engagements européens à la vie politique intérieure allemande. C’est une différence forte avec Emmanuel Macron, qui de toute évidence est plus à l’aise sur les enjeux européens que dans les affaires intérieures. On peut faire crédit au président français d’avoir toujours prôné un projet européen, un volontarisme tenace face à une grande inertie de ses partenaires. Il n’est pas crédité de tout cela, en tous cas cela ne se traduit pas dans sa cote de confiance auprès des Français. Comment pourrait-il faire pour que son engagement européen lui « rapporte » politiquement en France ?

Richard Werly :
LZ parlait de la nécessité d’investissements rapides dans des secteurs prioritaires, il a également prononcé les mots « d’urgence sociale ». C’est un autre aspect qu’il va falloir surveiller de près. Comment fera-t-on pour que l’explosion du taux de chômage n’aboutisse pas à un rebond dramatique de la colère sociale ? Personnellement je n’ai pas de recette miracle, mais il faudrait que dans ces 750 milliards d’euros proposés par la Commission figurent des lignes budgétaires sociales, ou qu’on réfléchisse à cette fameuse assurance chômage européenne. Derrière les questions de compétitivité et de concurrence au sein de l’Europe, il y a matière à réflexion sociale. C’est tout aussi urgent que la manne financière que la Commission européenne propose de développer.

Lionel Zinsou :
Cette relance porposée par la Commission sera mise en oeuvre en 2021, et nous en verrons les effets en 2022. D’ici là, nous aurons vraiment besoin d’un relais des efforts budgétaires de chaque pays. C’est très bien que le budget fédéral (puisqu’il faut appeler un chat un chat, c’est de cela dont il s’agit) puisse prendre le relais. Boucler les lois de finances pour 2021 sera très compliqué, on aura beaucoup dépensé en soutien et en travail partiel, ce relais budgétaire viendra à point nommé.

Les brèves

Présence des morts

Philippe Meyer

"Emmanuel Berl est à la veille d’une opération à laquelle il pourrait ne pas survivre. La pensée de sa mort le conduit à penser à ses disparus et les souvenirs qui remontent à sa mémoire sont déconcertants. Il écrit : « Les morts à la fois m’assaillent et me fuient Ils me ressemblent trop, ils se ressemblent trop peu les uns aux autres. Il y en a trop qui sont trop misérables. La mort leur prend plus que la vie ne leur avait donné. (…) Il me semble que, moi-même j’appelle ceux qui ne peuvent me joindre, comme je suis appelé par eux, et non moins vainement. »"

La part sauvage du monde

Lucile Schmid

"Je recommande la lecture de cet ouvrage de la philosophe Virginie Maris, paru en 2018. Pendant le confinement, la Nature a été elle, déconfinée, puisque libre de notre présence. Ce livre développe une conception de l’altérité de la Nature, en montrant sa part de sauvagerie irréductible. Il aide à penser la question de l’écologie différemment. On pense surtout « climat », pense-t-on suffisamment « Nature » ? Ce livre est absolument passionnant et d’une clarté remarquable."

Disparition de Guy Bedos et Jean-Loup Dabadie

Lionel Zinsou

"Je voudrais dire mon émotion alors que viennent de nous quitter Jean-Loup Dabadie et Guy Bedos. Pour ma génération, c’est une blessure, on a l’impression que l’humour rebelle, l’impertinence, la liberté de ton ont beaucoup perdu avec ces deux-là. Réécouter les sketches de Guy Bedos bien sûr, mais je voudrais aussi recommander aux gens de lire le discours de réception à l’Académie Française de Xavier Darcos par Jean-Loup Dabadie. C’est un bijou d’humour et de légèreté, avec un soupçon de cruauté et énormément de bienveillance. "

Les Français de l’an 40

Richard Werly

"En temps normal, c'est à dire si le Covid n'avait pas bouleversé nos vies, la presse et les librairies focaliseraient sans doute sur le 80mème anniversaire de la débâcle française de 1940. Une suggestion de lecture parmi tant d'autres sur ces jours historiques : «1940, de l'abîme à l'espérance» de Max Gallo et surtout les deux tomes de Jean Louis Crémieux-Brilhac, désormais disponibles en poche sur «les francais de l'an 40». Avec ce slogan francais de la drôle de guerre qui démarre son chapitre premier : «Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts....» Sans commentaire ..."