Coronabonds : le tabou est fêlé / En Chine, beaucoup de soucis / n°142

Coronabonds : le tabou est fêlé

Introduction

Philippe Meyer (PM) :
Le18 mai, la chancelière allemande et le président français ont proposé que la Commission européenne emprunte 500 milliards d'euros sur les marchés. Ces fonds abonderaient le budget européen et seraient distribués aux États, régions et secteurs selon la sévérité des dommages occasionnés par la pandémie. Cet emprunt serait remboursé non pas individuellement par les États, mais par l'Union européenne. Il reste toutefois à préciser les critères d'attribution comme ceux de remboursement. Emmanuel Macron a insisté : il s'agirait de « transferts » aux États, puisque « les clefs de répartition pour le remboursement ne seront pas nationales. » Infranchissable jusqu'ici, le tabou de la mutualisation de la dette serait ainsi ébranlé. « Nous devons agir en Européens pour que l'Europe sorte renforcée par cette crise » a avancé Angela Merkel pour justifier le glissement de la position allemande.
Cette initiative représente une petite révolution potentielle pour l'Europe. Pour l'Allemagne, elle matérialise en effet la fin de deux tabous qui ont longtemps empêché une plus forte intégration économique européenne : une mutualisation des dettes et une hausse considérable des transferts c'est-à-dire de la redistribution entre les Vingt-Sept, puisque 500 milliards d'euros représentent trois fois et demie l’actuel budget annuel européen. C'est loin des 1 000 à 1 500 milliards espérés par Paris, mais c'est déjà plus que le plan Marshall américain de l'après-guerre. Désormais, la chancelière est d'accord pour que l’emprunt vienne abonder le budget communautaire et soit remboursé au niveau de l'Union européenne, et non pas en fonction de ce que les uns et les autres auront touché.
 Cependant, « un accord entre la France et l'Allemagne ne veut pas dire un accord à Vingt-Sept, a reconnu Emmanuel Macron. Mais il n'y a pas d'accord à Vingt-Sept sans accord franco-allemand », a-t-il ajouté. Rien n'est encore joué, puisque le camp dit des « frugaux » - qui réunit les Pays-Bas, l'Autriche et les pays scandinaves -, refuse encore le principe d'un mécanisme de subvention et souhaite que l'argent soit remboursé par ceux qui en auront bénéficié. Le ton est très différent à Rome et à Madrid, où quelques critiques étaient seulement entendues aux extrêmes de l'échiquier politique. Le Premier ministre portugais Antonio Costa a salué mardi le plan franco-allemand.
Mandatée par les États membres pour proposer un plan de relance, la Commission européenne doit le présenter le 27 mai prochain.

Kontildondit ?

Marc-Olivier Padis (MOP) :
Cette initiative franco-allemande doit encore être confirmée lors d’un prochain sommet européen, elle est cependant d’une importance capitale. Il ne s’agit pas seulement de trouver de l’argent pour faire face à l’urgence, même si les montants sont très importants. C’est la manière dont on mobilise cet argent qui touche à des tabous, ou du moins à des blocages, en particulier entre la France et l’Allemagne, et en particulier sur la manière de gérer la zone euro. La décision que l’Union puisse emprunter a donc une portée plus large que le seul mode de financement.
Il y a là l’idée qu’on ne fonctionne pas seulement grâce à la discipline de chaque pays, une doctrine qui avait prévalu jusqu’à présent, et que l’Allemagne défendait. Dans l’économie européenne, il n’y a pas eu de convergence des économies et l’Allemagne le sait très bien, puisqu’elle est en excédent commercial par rapport au reste de la zone euro, à cause de ses fortes exportations. Elle participe donc à ce déséquilibre général de la zone. Comment rééquilibrer autrement que par le transfert ? C’est à cette question que l’Allemagne refusait jusqu’à présent de répondre.
Nous avons donc affaire ici à un mouvement politique et doctrinal important de la part de la chancelière. Contrairement à la crise financière précédente, on ne saurait ici reprocher aux pays du Sud un manque de discipline. Par exemple, la Grèce a très bien géré la crise du coronavirus et subira pourtant des difficultés économiques énormes à cause de sa saison touristique perdue (qui représente un tiers de ses revenus annuels).
La Commission a joué un rôle intéressant dans cette proposition franco-allemande, puisqu’elle a montré qu’il était possible de faire un emprunt dans le cadre du budget européen. Cela signifie qu’elle devra faire des propositions pour utiliser cet argent de façon cohérente avec les objectifs annoncés par Mme von der Leyen (écologiques notamment). D’autre part, c’est le Parlement européen qui contrôle le budget, il se verra donc doté d’un rôle important. Jusqu’à présent c’est l’idée du juste retour qui prévalait dans le budget, chaque pays en voulait pour son argent, il y avait des clefs de répartitions contraignantes, qui faisaient que la BCE ne pouvait pas prêter beaucoup plus à un Etat qu’à un autre. Cette proposition tranche avec cet état d’esprit jusqu’alors prégnant, puisque l’argent serait alloué en fonction des besoins.
Cette évolution importante s’accompagne d’autres mouvements. Par exemple, dans la conférence de presse de lundi dernier, Angela Merkel a parlé de l’idée de défendre des « champions européens », une expression surprenante dans une bouche allemande, qui semblait relever d’une lubie du colbertisme français et qui faisait jusqu’ici sursauter la commissaire à la concurrence. Le regard sur l’économie internationalisée a changé.
Il y a évidemment encore des incertitudes, des réticences notamment de la part des quatre pays dits « frugaux », mais le premier ministre des Pays-Bas, qui veut être une figure européenne qui compte, ne voudra sans doute pas se marginaliser face à l’Allemagne et à la France. L’Autriche a certainement été prise de court par le changement d’attitude des Allemands, mais le Danemark et la Suède resteront difficiles à convaincre, et on peut craindre d’autres oppositions de pays comme la Hongrie ou la Pologne. Dernière incertitude importante : on a dit que ce serait les régions et les secteurs les plus touchés qui bénéficieraient des aides européennes, mais sur quels critères évalue-t-on les dommages ? Sanitaires ? Économiques ? On n’a par exemple pas de statistiques unifiées pour décrire les dégâts sanitaires du virus selon les pays, de nombreuses questions restent encore ouvertes.

Matthias Fekl (MF) :
Il faut saluer une étape importante, dans l’histoire franco-allemande et dans l’histoire européenne. L’Union Européenne a été une réponse à la barbarie du siècle passé, et c’est dans les crises qu’elle avance le mieux. Il est vrai que celle-ci est majeure, mais elle pousse l’Allemagne à évoluer, et il faut prendre conscience à quel point le changement est fondamental. Par rapport au dogme en vigueur jusqu’à présent, mais aussi, plus profondément encore par rapport à l’histoire du pays.
Si l’Allemagne s’est toujours montrée réticente envers la mutualisation de dettes, c’est bien sûr pour des raisons d’intérêt économique, mais c’est aussi pour des raisons historiques. Dans les années 1920, l’Allemagne a connu une crise économique sans précédent, l’hyper-inflation, l’appauvrissement, et ces facteurs furent une raison majeure de la montée du nazisme. Dans la mémoire collective allemande, c’est un marqueur très profond. Que les choses bougent de ce côté là est donc extrêmement important. Cela fait d’ailleurs les gros titres des quotidiens et des journaux télévisés outre-Rhin.
Cette proposition répond à plusieurs points fondamentaux. On sait que depuis la mise en place de l’euro, la viabilité de l’union monétaire est compliquée du fait des limitations des transferts budgétaires au sein de la zone euro, et de la faiblesse du budget européen par rapport au PIB européen global. Il y a là une amorce d’intégration budgétaire croissante, et elle doit être suivie d’une intégration politique croissante. A ce sujet, MOP a rappelé à quel point le rôle du parlement était important.
Pourquoi la chancelière bouge-t-elle maintenant ? À mon avis pour deux raisons. L’une est personnelle et concerne la place qu’elle souhaite laisser dans l’Histoire, comme bâtisseuse européenne ; l’autre est que les décideurs publics et privés allemands ont pris conscience du caractère fragile de la construction européenne, et même de son arrêt possible. Les réactions de l’UE au début de cette crise ont été absolument pathétiques : sourde oreille à la détresse italienne, égoïsme affiché par de nombreux pays, toutes ces choses peuvent être fatales à un projet politique qui ne cesse de proclamer la solidarité comme une de ses valeurs cardinales.
Je souhaite pour ma part que France et Allemagne puissent convaincre le reste de l’Union, car l’Europe avance lorsque ces deux pays sont d’accord sur l’essentiel.

Béatrice Giblin (BG) :
On entend quelques esprits chagrins commencer à dire « c’est une proposition franco-allemande qui ne tient pas compte des autres, et qui va encore servir ces deux pays-là ». Je crois qu’il faut dépasser cela et en effet saluer l’avancée symbolique, sur une possible mutualisation des dettes. Je ne crois pas que les pays « frugaux » (ou les radins, si on veut le dire autrement) puissent vraiment s’y opposer. D’une part parce que ce sont des pays de coalition, et que des membres de ces coalitions sont favorables à cette avancée, je pense par exemple aux Verts d’Autriche, ou au parti centriste et pro-européen des Pays-Bas. Rien n’est encore fait, c’est vrai, mais l’association franco-allemande est déjà un grand pas. Elle n’est certes pas suffisante, mais elle est indispensable.
Tout le budget doit cependant être discuté, et ce sera compliqué. La crise du coronavirus a un peu occulté tout cela, mais les tensions étaient fortes, entre pays du Nord et du Sud, mais aussi entre pays de l’Est et de l’Ouest. Les pays de l’Est peuvent craindre que toutes les aides qu’ils recevaient au titre de « rattrapage » économique ne soient reconsidérées.
Encore une fois, c’est au moment où l’on se dit que l’Europe est très fragile et qu’elle pourrait éclater que cette idée émerge. La récente décision de la cour constitutionnelle de Karlsruhe, jugeant inacceptable que la BCE dépasse son mandat, a permis à Mme Merkel de dire « puisqu’on ne peut pas jouer avec la monnaie, il va bien falloir trouver autre chose ». Il ne faut pas oublier que même si l’Allemagne met énormément d’argent dans sa relance économique, son industrie automobile, cruciale dans son économie, a pris un certain retard (dans le secteur de l’électrique par exemple), et devra être fortement subventionnée. L’Allemagne exporte beaucoup en Europe, et a donc tout intérêt à ce que les autres pays de l’Union se portent bien pour pouvoir acheter ses produits. Beaucoup de chefs d’entreprises allemands l’ont compris.

François Bujon de l’Estang (FBE) :
Je ne peux que souligner à mon tour l’importance du revirement allemand. Voici que les Allemands acceptent le principe d’un endettement commun, ainsi que la fin du « juste retour ». Un certain nombre de ses défenseurs (comme Mme Thatcher) doivent se retourner dans leurs tombes à cette idée.
Cette avancée considérable est largement à mettre au crédit d’Angela Merkel. J’ai personnellement toujours considéré qu’elle était l’un des dirigeants les moins pro-européens qu’ait eu l’Allemagne. Elle n’a au fond jamais pris d’initiative en faveur de la construction européenne, se contentant de gérer les affaires plutôt que de les faire avancer. Elle vient de changer d’une façon qui peut se révéler décisive, si les Vingt-Sept se mettent d’accord au conseil européen du 18 juin. C’est intéressant que ce soit à son crépuscule politique, après 14 années de chancellerie, qu’elle effectue ce revirement.
Tous les dirigeants mesurent bien qu’on ne saurait tenir les différents Etats pour responsables de la façon dont le virus les a touchés. Mais il est vrai que l’arrêté de la cour de Karlsruhe a été déterminant : il a clairement stipulé que dans de telles crises, on ne pouvait pas se contenter d’intervenir par le seul biais monétaire. Mme Merkel a bien compris cela et envisage des solutions budgétaires et pas seulement monétaires.
Il y a donc à présent une convergence entre le budgétaire et le monétaire, et c’est le produit d’une volonté politique. Il faut en remercier la chancelière allemande, ainsi que la cour de Karlsruhe, même si cette dernière n’avait sans doute pas prévu cela.
Les tractations seront difficiles, et rien n’est encore fait. Les « frugaux » feront tout leur possible pour l’empêcher, notamment en privilégiant les prêts plutôt que les subventions. Cependant quelque chose de fondamental a bougé, et le mot de « solidarité » semble enfin avoir trouvé une manifestation concrète, alors qu’il semblait bien vain jusqu’à présent.
Enfin, on a beaucoup constaté et commenté la fragmentation de l’Union, les divisions nord-sud ou est-ouest. Le moteur franco-allemand est au cœur du système européen, et il est en effet indispensable. Cette charnière entre Nord et Sud, c’est bien la France, tandis que celle entre Est et Ouest, c’est l’Allemagne. Il était d’ailleurs significatif de voir que Mme Merkel a commencé à discuter cette semaine avec les pays du groupe de Visegrád. Ce moteur franco-allemand a donc non seulement une importance mécanique, mais il est aussi doté d’une cohérence géographique : il est bien le nœud de la construction européenne.

Béatrice Giblin :
Pour ma part, je me pose une question, dont je n’ai pas la réponse, et que j’aimerais donc vous soumettre. C’est l’UE qui va accorder les subventions en fonction d’un certain nombre de critères. J’imagine donc que les Etats vont proposer des projets selon ces critères, et c’est le Parlement qui tranchera. C’est tout de même un changement énorme, car si cela venait à se prolonger, le pouvoir accordé au Parlement européen dépasserait celui des Etats. Ne va-t-on pas là vers un éloignement de la doctrine défendue jusqu’à présent ? Les pouvoirs nationaux n’en seraient-ils pas affaiblis ?

Marc-Olivier Padis :
Je n’ai pas toute la réponse mais je peux donner quelques éléments. Il y a déjà eu des discussions entre la France et l’Allemagne sur l’utilisation de garde-fous quant à l’utilisation de cet argent. La France a par exemple tendance à envisager des participations au capital d’entreprises en difficulté, ce qui ne plaît guère à l’Allemagne. Les oppositions sont là, mais tout cela sera sans doute cadré par le Green Deal. Mme von der Leyen doit d’ailleurs présenter d’ici à la fin du mois la manière dont elle va orchestrer tout cela.

En Chine, beaucoup de soucis

Introduction

La Chine n’a pas pu éviter que l'assemblée annuelle de l'Organisation mondiale de la santé, les 18 et 19 mai, ne débatte de la place à rendre à Taïwan dans l’organisation, ni que l’OMS ne lance une enquête indépendante sur la gestion par l'agence de l'ONU de la crise du Covid-19. Face aux critiques internationales sur le manque de transparence dont son pays a fait preuve, le président chinois, Xi Jinping a parlé de l’avenir en promettant notamment de partager un éventuel vaccin avec le reste du monde et de consacrer, sur deux ans, 2 milliards de dollars à la lutte contre le coronavirus, en particulier dans les pays en voie de développement. Les États-Unis, ont dénoncé un artifice de communication et souligné la « responsabilité particulière de la Chine ». Fortement invité par les États-Unis, la plupart des pays européens et une quinzaine d’autres nations à réintégrer Taïwan comme observateur contre l’avis de Pékin, le directeur général de l'OMS, le docteur Tedros, a botté en touche et renvoyé la question à une prochaine session.
Taïwan est un souci pour la Chine, non seulement à l’OMS, mais également en tant que modèle. La pandémie a en effet donné à Taïwan une occasion unique de briller sur la scène internationale, au grand dam de Pékin. Les habitants de l'île attribuent leur victoire sur la pandémie à ce qui fait leur force : transparence, liberté de la presse et mise à distance de la Chine. Les médias internationaux plébiscitent le « modèle » taïwanais et critiquent le chinois. Ulcéré par l'aura qui entoure actuellement Taïwan, Pékin a accentué sa pression sur l’ancienne Formose. Ses manœuvres militaires à proximité de l'île, dont la fréquence a augmenté depuis l'élection de la nouvelle présidente en janvier, ont continué ces derniers mois. « Le signal envoyé à Taïwan, comme aux Etats-Unis, qui la soutiennent, est clair : "Ne profitez pas de l'épidémie pour avancer vers l'indépendance" », analyse Kharis Templeman, consultant pour l'institut Hoover, de l'université Stanford.
Le sommet de l’OMS s’est déroulé sur fond de poursuite de la pandémie en Chine : Pékin s’inquiète de nouveaux foyers de contamination concentrés depuis le début du mois dans la région du Nord-Est proche de la Russie, où les 600 000 habitants de la ville de Shulan sont en confinement strict chez eux depuis le début de la semaine.
La Chine doit se batte sur un troisième front : celui de Hong Kong toujours en rébellion contre Pékin. La Chine entend rendre effectives des dispositions interdisant « la trahison, la sécession, la sédition » et la « subversion » dans le territoire semi-autonome. Des appels à des rassemblements contre ce projet ont commencé à émerger sur les réseaux sociaux à Hong Kong.

Kontildondit ?

Béatrice Giblin :
Tout d’abord, je précise que quand on dit « la Chine », on parle en réalité de Xi Jinping. Il était en situation de toute-puissance avant cette crise, il est désormais forcé de soigner son image. C’est ce qui explique sa déclaration à l’OMS (programme d’aide en faveur des pays les plus pauvres, et don du vaccin dès que celui-ci sera au point).
Épine supplémentaire dans le pied de la Chine (en plus des situations de l’OMS, de Taïwan et d’Hong Kong) : la méfiance de la communauté internationale vis-à-vis du pays. Xi Jinping exerce de nouveau une gestion dictatoriale de son pays, et de ce fait, une réelle inquiétude a surgi dans les pays occidentaux, même en Europe où l’on est traditionnellement très prudent à l’égard de la Chine. Ainsi la présidente de la Commission européenne a admis que l’Union avait fait preuve de naïveté dans ses rapports à la Chine, une parole inimaginable il y a encore deux ans.
Si la Chine veut continuer sa montée en puissance, elle devra régler ces problèmes. C’est le cas à Hong Kong ; l’attention du monde étant focalisée sur le coronavirus, les manifestations de l’an dernier n’ont pu se poursuivre, et Pékin fait son possible pour qu’elles ne reprennent pas. Depuis le mouvement des parapluies de 2014 et les manifestations du printemps dernier, la méfiance de Taïwan à l’égard de la Chine s’est encore accrue. J’ai été frappée par le résultat d’un sondage : seulement 2,7% des Taïwanais se disent d’abord Chinois. 25% se disent à la fois Chinois et Taïwanais, tous les autres (72,3% donc) se disent exclusivement Taïwanais. La langue parlée à Taïwan n’est d’ailleurs pas le mandarin, (même si c’en est une variante proche), et elle est affirmée comme étant la langue d’une nation. La cote de popularité de la présidente (réélue brillamment il y a peu) est elle aussi significative. Il y a une prise de conscience d’appartenance à une nation autonome chez les Taïwanais, et la réunification souhaitée par Xi Jinping va se heurter de plein fouet à ce sentiment.
En janvier, les Chinois ont fait plusieurs incursions dans les espaces aériens et maritimes de Taïwan, pour montrer leurs forces. En termes de défense, Taïwan ne fait évidemment pas le poids face à la Chine, seuls les Etats-Unis seraient en mesure de les protéger. Cette situation géopolitique est donc très préoccupante, d’autant que beaucoup de Taïwanais ont investi en Chine, ou y travaillent.

François Bujon de l’Estang :
Il faut garder à l’esprit que pour la Chine, le bilan de la crise de la Covid-19 est mitigé. D’un côté, le pays a crié victoire et continue de le faire en vantant les succès de son confinement totalitaire. Xi Jinping a proclamé la victoire populaire face au virus au Parlement chinois, qui vient enfin de se réunir. Mais l’image de la Chine dans le monde a été considérablement écornée. Manque de transparence, chiffres manifestement faux, grande perte de temps (quasiment tout le mois de janvier), tout cela a été très dommageable pour la réputation du pays.
Les trois banderilles plantées dans le garrot du taureau chinois sont de nature très différentes. La première d’entre elles est l’OMS. L’organisation a démontré dans cette crise qu’elle n’était que le porte-voix de Pékin. Dans la proclamation de l’état d’urgence sanitaire, dans la déclaration de pandémie, le calendrier a de toute évidence été dicté par la Chine. Il ne fait par ailleurs aucun doute que le directeur de l’organisation, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, est une marionnette de Pékin, pour reprendre l’expression du Secrétaire d’Etat américain.
A propos de l’OMS, les Américains sont dans une contradiction complète. Ils menacent de geler leur contribution, mais c’est en se retirant des diverses organisations des Nations-Unies qu’ils laissent le champ libre à la Chine pour s’y installer. D’autre part, l’assemblée générale de l’organisation, très risquée pour la Chine, lui a tout compte fait été plutôt favorable. Elle a réussi à éviter une commission d’enquête internationale et indépendante sur les origines de la pandémie. Il y aura bien une enquête, mais sur les réponses à la crise, ce qui présente nettement moins de risques pour Pékin. En outre, la Chine a réussi à repousser la présence de Taïwan en tant qu’observateur. En ce qui concerne l’OMS, la Chine s’en est donc plutôt bien sortie.
Pour ce qui est d’Hong Kong, c’est tout à fait différent. Les Chinois ont profité de la diversion créée par la pandémie pour commencer une sérieuse répression, une fois l’attention internationale détournée. Il y eut d’abord une grande vague d’arrestations (15 leaders de la contestation ont été arrêtés le 14 avril, leur procès est en cours), mais surtout le gouvernement chinois va soumettre un projet de loi lui permettant de réprimer toute tentative de contestation future. Pékin craint beaucoup les échéances prochaines : l’anniversaire de l’écrasement de la révolte de la place Tian’anmen, ou les élections législatives de septembre prochain. Le pays prend un virage assez clair vers la répression, pour en finir avec les protestations hongkongaises. Ce faisant, elle va en finir avec le modèle « un pays, deux systèmes » en vigueur depuis la rétrocession de 1997.
Le message de la répression hongkongaise est bien évidemment destiné à Taïwan, la troisième banderille dans l’échine de Pékin. C’est le problème le plus important pour la Chine aujourd’hui, car Taïwan est une success story, sur laquelle tous les yeux du monde sont braqués. L’île a brillamment fait face à la crise du coronavirus, (seulement 440 cas et 7 morts pour 23 millions d’habitants) mais elle est aussi un succès économique et politique. Ce pays s’est démocratisé au fil des années, et sa présidente a été largement réélue (57% des voix) après quatre ans de mandat. Aujourd’hui sa cote de popularité est grande, puisque 73% des Taïwanais en sont satisfaits. C’est absolument intolérable pour les Chinois, qui continuent de considérer Taïwan comme une province rebelle et non comme un pays indépendant. La question de l’indépendance est d’ailleurs une ligne rouge que la présidente Tsai Ing-wen se garde bien de franchir. En revanche, elle s’efforce de consolider le statu quo de l’autonomie face à Pékin.

Marc-Olivier Padis :
Quand on regarde ces trois dossiers à la fois, la stratégie chinoise paraît difficile à lire. Que veut vraiment Xi Jinping ? Pour ce qui est de Taïwan, c’est assez clair, la politique chinoise a son égard n’a pas changé, ces dernières semaines ont seulement augmenté l’irritation chinoise envers l’ancienne Formose.
Pour ce qui est d’Hong Kong, c’est moins clair. Comme l’a dit FBE, on a bien affaire à un virage. On y voit les éléments d’opportunité liés à la conjoncture, le calcul politique et le choix de la répression. On peine en revanche à voir comment cela va s’articuler avec l’atout économique indispensable que représente Hong Kong pour la Chine. Le système bancaire d’Hong Kong en particulier est un élément clef pour l’insertion de la Chine dans la mondialisation. La Chine a besoin de Hong Kong, d’autant plus que la situation économique n’est pas bonne en Chine, même le régime a dû reconnaître que ses prévisions de croissance étaient mauvaises. Comme le disent souvent les sinologues, le régime chinois est comme un vélo : il doit avancer pour tenir debout. C’est la très forte croissance chinoise qui a permis d’étouffer les contradictions internes liées à la modernisation, et de faire taire les mécontentements. Comment Pékin fera-t-il donc face à ce fort ralentissement, tout en réprimant un territoire dont il a besoin ?
Enfin, l’attitude vis-à-vis du multilatéralisme est encore moins lisible. On a l’impression d’observer une offensive chinoise dans les institutions, à mesure que les USA s’en retirent. La Chine présente des candidats à tous les postes, mais on voit bien qu’on est très loin du soft power (l’influence culturelle et diplomatique « douce » par opposition au hard power, militaire et économique). La raideur et l’aggressivité chinoises du moment sont tout sauf soft.
Xi Jinping a ré-idéologisé le pouvoir chinois, il redéveloppe le culte de la personnalité, l’autoritarisme, le recours à la force. On peine à voir les débouchés positifs possibles pour le pays.

Matthias Fekl :
La Chine défend ses intérêts, dans une stratégie de très forte expansion économique. Ce qui semble nouveau dans la période est la conjugaison d’éléments de déstabilisation, internes et externes. La pérennité du pouvoir politique en Chine dépend aujourd’hui de la capacité de ce pouvoir à assurer le bien-être économique de la population (et ces dernières années, des dizaines de millions de Chinois sont sortis de la misère grâce à la croissance très forte), ainsi que sa sécurité sanitaire.
Cela est remis en cause aujourd’hui, et des contestations peuvent surgir dès lors que le pouvoir ne répond plus à cette exigence première d’amélioration. À cela s’ajoutent des éléments externes, puisque les Etats-Unis, et l’Europe très récemment, ont changé d’attitude à l’égard de la Chine. Depuis que celle-ci a fait son entrée à l’Organisation Mondiale du Commerce en 2001, l’attitude qui prévalait était qu’en intégrant toujours plus la Chine dans les échanges mondiaux, cela favoriserait son développement économique, mais aussi l’épanouissement de la démocratie. Côté économique, cela a incontestablement fonctionné. Côté démocratique, en revanche, on ne peut pas dire ce soit réussi.
Le fait qu’il puisse y avoir aujourd’hui une contestation interne doublée d’une méfiance externe doit fortement interpeller les décideurs en Chine. En Europe, c’est avec la question de l’acier en 2015-2016 que la relation s’est tendue.
Il me semble que la situation d’Hong Kong comme celle de Taïwan doivent s’analyser dans ce contexte. Il est inconcevable pour le pouvoir chinois de tolérer en son sein ou à ses portes des modèles alternatifs. La brillante gestion de crise des Taïwanais semble donc particulièrement insolente à l’égard de Pékin, quant à Hong Kong, le risque de contagion de la protestation est trop grand pour que le gouvernement chinois ne tente pas de l’étouffer dans l’œuf. D’où cette réaction brutale, et cette intransigeance complète. La situation hongkongaise commence d’ailleurs à provoquer des réactions européennes, au Royaume-Uni par exemple où d’importantes voix, comme celle de Tom Tugendhat, président de la commission des affaires étrangères, ou de Chris Patten, dernier gouverneur britannique de Hong Kong, ont exigé une réaction diplomatique forte et proposé que la citoyenneté britannique soit octroyée à tous les citoyens de Hong Kong en faisant la demande.

Les brèves

Le vieux qui lisait des romans d’amour

Béatrice Giblin

"J’ai relu ce livre de Luis Sepulveda, publié en 1992 dans une très belle traduction de François Maspero. C’est un conte plein d’humour et de tendresse, qui nous incite à repenser notre rapport à la nature, et compte tenu de ce qui se passe actuellement au Brésil, et particulièrement en Amazonie où la déforestation s’accélère, j’invite nos auditeurs à relire ce petit ouvrage. D’autant qu’on y apprend que la lecture peut être un antidote contre le venin de la vieillesse."

Articles sur le site de l’Opéra Comique

Marc-Olivier Padis

"En cette période où nous ne pouvons pas assister à des spectacles, j’aimerais vous recommander de vous rendre sur le site de l’Opéra Comique, où l’on peut voir de très bonnes captations, mais aussi lire des articles historiques. Je vous en recommande deux, à propos du choléra de 1832 et de la grippe de 1918, et de la manière dont les salles de spectacle à Paris ont continué à fonctionner pendant ces deux épidémies. Deux grands arguments à l’époque pour garder les théâtres ouverts : d’abord, un dixième des recettes était consacré aux droits des indigents, et d’autre part, le soutien du moral de la population. Ces deux études sont passionnantes, on y découvre une certaine continuité de l’esprit parisien confronté aux épidémies. "

Le jardin des Finzi-Contini

Matthias Fekl

"Je conseille un livre paru il y a bientôt 60 ans, de Giorgio Bassani. Il a donné lieu au film, non moins magnifique, de Vittorio De Sicca, dont une version restaurée aurait dû ressortir au mois d’avril. C’est une histoire de la jeunesse dans la bourgeoisie juive de la ville de Ferrare, sur fond de montée du fascisme et des lois anti-juives. Malgré ce contexte tragique, cette jeunesse sonde ses âmes et ses cœurs, a des conversations littéraires élevées et fines, mais tout cela finira tragiquement. C’est un livre bouleversant, poétique et beau, qui j’espère donnera envie d’aller voir le film dès qu’il pourra ressortir. "

Notes from New York

François Bujon de L’Estang

"Je voulais vous dire un mot de jazz, qui peut être un réconfort dans ces périodes de souci. Je vous recommande un pianiste, véritable figure de la vie new-yorkaise depuis déjà une bonne vingtaine d’années. Il s’appelle Bill Charlap, est très peu connu en France. Son jeu est assez traditionnel, il joue beaucoup les standards sans chercher à innover de façon spectaculaire. Il cultive le bon répertoire, et joue beaucoup en trio, avec ses deux complices, le bassiste Peter Washington, et le batteur Kenny Washington (sans liens de parenté). Bill Charlap a sorti bon nombre d’excellents disques, celui que je vous recommande date d’il y a environ deux ans. Au moment où la grosse pomme est très durement touchée, voilà une façon d’être avec nos amis new-yorkais. "