Demain, quoi d’autre ? / n°141

Demain, quoi d’autre ?

Introduction

Philippe Meyer (PM) :
Huit semaines après le confinement, on assiste à la multiplication des propositions pour la reprise. Beaucoup ont une tonalité écologiste et solidaire. 66 parlementaires à la fibre écologique et sociale issus de plusieurs groupes ont lancé une consultation citoyenne « Le Jour d’après », dont les résultats ont été publiés le 13 mai. Ils rejoignent ceux d’une étude de Viavoice pour Libération publiée le 31 mars : sont appelés de leurs vœux par 70 % à 85 % des sondés la « souveraineté collective », nationale et européenne, le « dépassement de la société de marché » et la défense des biens communs.
 Depuis le début de la pandémie, l’État, « joue un rôle d'amortisseur majeur », face à la crise constate le Gouverneur de la Banque de France : « L'intervention publique massive a absorbé au moins les deux tiers du choc, et réduit d'autant son impact pour les ménages et les entreprise ». Pour assurer la sauvegarde de l’emploi, le soutien public se monte à 26 milliards d’euros. Il a permis à près de 6 salariés du privé sur 10, soit plus de 12 millions de Français, de bénéficier de l’allocation d’activité partielle. Le patron du MEDEF demande à l'État la prolongation de ce dispositif. La CGT réclame une augmentation des rémunérations des professions « les plus modestes ». Le secrétaire général de la CFDT, estime qu’« il faudra redistribuer les richesses », et propose de créer « un impôt exceptionnel sur des entreprises liées à des secteurs qui n'ont pas été impactés par la crise, voire qui ont réalisé des bénéfices ».
 Ce rôle central de l’État est soumis à plusieurs questions. Sylvain Fort, l'ancienne plume du président, remarque qu’en Europe, l'effort allemand est largement venu de la société civile, c'est-à-dire des entreprises, des hôpitaux et des citoyens, qui n'ont pas attendu les consignes de l'État pour agir. L'Allemagne a en outre bénéficié de l'adaptabilité supérieure que lui donne son organisation fédérale, alors qu'en France, l'administration centrale a, pour lui, un peu trop gardé la main. C’est la pétrification de cette administration que d’autres voix mettent en cause et le président de la République, qui affirmait, le 13 avril, la nécessité de « sortir des sentiers battus, des idéologies» et se « réinventer », s’est entretenu jeudi avec les signataires prestigieux d’une tribune publiée par le Figaro sous le titre « Libérons l’hôpital du fléau bureaucratique ! »

Kontildondit ?

Nicolas Baverez (NB) :
Il me semble que nous n’avons toujours pas réellement pris la mesure de cette crise. On continue à faire comme si elle était temporaire, et qu’on allait très vite retrouver l’avant-coronavirus, fin 2020 ou début 2021. Je crois qu’on se trompe tout à fait. Nous avons eu trois grands chocs depuis le début du XXIème siècle : 2001 et les guerres qui ont suivi, 2008 et le krach financier, et 2020 et le Covid-19. Cette dernière a des effets considérables, l’Asie s’en sort plutôt renforcée et l’Occident est très affaibli. L’Europe est en très mauvaise position, du point de vue du nombre de victimes, mais aussi économiquement, puisque la zone euro va voir sa production diminuer de 8%, le chômage remonter fortement ; la France est particulièrement vulnérable, le recul du PIB va atteindre 11 ou 12%, le chômage sera entre 10,5 et 12% d’ici à la fin de l’année, et la dette publique autour de 125% du PIB.
Il y a vraiment une heure de vérité pour la France et pour l’Europe. Le pays est en risque de déclassement après les quatre décennies de décrochage lent. Nous risquons de devenir un pays démergent. Quant à la zone euro, elle peut exploser, avec d’un côté la dérive économique et financière des pays d’Europe du Sud (Italie - France - Espagne) et par ailleurs le raidissement des pays d’Europe du Nord, avec ce grand évènement du 5 mai 2020, à savoir la décision de la cour constitutionnelle de Karlsruhe, très rude puisqu’elle remet en cause les compétences de la Banque Centrale Européenne, ainsi que la primauté des droits européens sur les droits nationaux. La période qui s’ouvre sera donc cruciale.
On est davantage devant un problème de reconstruction que de relance, en tous cas en France. Nous n’avons cette fois-ci vraiment plus droit à l’erreur, en 2008 on avait fait comme d’habitude, à savoir augmenté les dépenses publiques, la dette et les impôts, ce qui nous a fait passer à côté de la reprise et a aggravé nos problèmes structurels. Aujourd’hui, le diagnostic est clair : nous n’avons pas de problème de consommation pour le moment, puisque nous avons 60 à 80 milliards d’euros d’épargne forcée. Mais il faut que les Français cessent d’avoir peur, et notamment du chômage. Le problème se situe du côté des entreprises, parce que l’investissement va tomber de 35 à 40% et que nous sommes menacés par un emballement des faillites et du chômage. C’est donc là que l’effort doit se concentrer. Il nous faut éviter les erreurs du passé : protectionnisme, étatisme, course aux dépenses et aux impôts. Cela ne signifie pas qu’on ne peut pas réorienter un certain nombre de filières, mais il faut être clair : la priorité absolue est de retrouver un niveau de production et d’emploi suffisant. Dans ce semestre, la production a diminué de 25% et l’investissement de 50%, donc il faudra plusieurs années pour que la France retrouve son niveau de 2019, à moins qu’on n’accepte de faire bouger un certain nombre de choses. Le travail d’abord, en améliorant la flexibilité ; il faudra des mesures sur l’investissement car notre stock de capital diminue. Et si l’on veut relocaliser, il faudra déserrer le carcan fiscal et réglementaire.
Au delà de tout cela, il faudra une réflexion plus vaste sur l’Etat, car la situation est très ambiguë. L’Etat a rassuré l’économie et la société, mais il a gravement failli dans la crise sanitaire. Il n’a rien anticipé, on n’a toujours pas de tests, d’application de traçage, ni un niveau de lits de réanimation permettant de faire face à une éventuelle deuxième vague. Cette crise a aussi révélé la défiance maximale des Français vis-à-vis des dirigeants. L’Etat doit donc se réformer, se recentrer sur ses missions, et il doit accepter de se décentraliser, puisque c’est cela qui a fonctionné. Au niveau européen, il faudra monétiser les dettes, obtenir des prêts et des aides pour l’Europe du Sud, en échange de quoi ces pays devront mettre en ordre leurs finances publiques.
On n’est pas dans la configuration d’un choc dont on finira par se remettre. La situation est davantage comparable à celle de 1945, où il s’agit de reconstruire un Etat, une économie et une société ravagés. On n’y arrivera qu’en associant une politique économique énergique à une refondation de la nation. La défiance des citoyens résulte d’abord du mensonge (sur les masques et les tests par exemple). Cette reconstruction politique et morale passera par un discours de vérité.

Philippe Meyer :
J’aimerais vous citer une phrase de François Mauriac, que j’ai extraite d’un article du Figaro de janvier 1946 : « nous avons une fiscalité meurtrière, toute tournée contre le travail et contre la création, à laquelle échapperont d’ailleurs la foule immense des intermédiaires et des habiles. Une fiscalité de catoblépas, animal si stupide qu’il dévorait ses propres pattes ».

David Djaïz (DD) :
Je crois moi aussi que nous sommes face à un véritable défi de civilisation. Comme Spinoza qui disait « on n’a qu’un corps », je pense qu’on n’a qu’un monde. Il n’y a pas d’arrière-monde, c’est pourquoi tous ces discours sur le monde d’après me laissent un peu perplexe. Tout l’enjeu consiste à relever ce défi de civilisation « alors que le moteur est allumé » (c’est Michel Rocard qui disait que la difficulté de la social-démocratie consistait à introduire des réformes dans une société et une économie qui sont des corps vivants comme le moteur d’une voiture est allumé). C’est incroyablement difficile, c’est pourquoi je ne suis pas de ceux qui critiquent chaque initiative.
Il va falloir des changements majeurs, et pour les mettre en place, nous devrons retrouver le goût de la planification et du long terme. Dans un monde d’incertitude, redoutant une deuxième vague épidémique, c’est d’autant plus difficile. Quelle forme prendra cette planification ? Certainement pas celle de l’Etat surplombant les territoires dans toute sa majesté, il faudra un effort partagé, approprié, et dans la confiance.
Un certain nombre d’opportunités s’ouvrent. Les nombreux plans de soutien sont autant d’occasions de réorganisations et de changements de braquet. C’est le cas du tourisme, secteur hélas très durement touché, et sans doute l’un des derniers à rouvrir. Le plan de soutien concernant ce secteur comporte des réorientations, pensées par la Caisse des dépôts avec le soutien du ministère des finances : montée en puissance de l’écotourisme, des circuits courts. Toutes les mesures introduites par ces plans de relance auront un effet cliquet et à long terme les conséquences seront grandes. C’est un moyen d’introduire du long terme.
Nous faisons face à un autre problème, encore plus grave, c’est le niveau de défiance envers le pouvoir au sein des démocraties occidentales. En France elle est absolument considérable. Non seulement des citoyens envers les dirigeants, mais aussi entre les secteurs public et privé, entre l’Etat et les collectivités territoriales, entre la société civile et les associations.
L’enjeu est donc celui d’une refondation de notre compromis fondamental. J’ai en tête les pages que Michel Foucault avait consacrées à la Commission Erhard. Ludwig Erhard avait été ministre des finances et chancelier allemand, chargé de définir les éléments du compromis fondamental de l’Allemagne de l’après-guerre. Cette commission rassemblait des gens venus de tous les horizons, et ils ont ensemble défini la forme fédérale du gouvernement, l’état de droit, la cogestion et la codétermination dans les entreprises, l’attachement à la stabilité de la monnaie, etc. Sans un travail d’élaboration analogue, compte tenu de la crise que nous traversons, nous resterons dans un brouillard qui nous empêchera de faire de grandes choses. Je ne sais pas aujourd’hui vous dire quels seront ces quelques grands principes fondamentaux qui sauront réunir la nation française. Il faudra pourtant faire ce travail, d’autant que nous entrons dans un monde où nous aurons « plus de contraintes, et moins de moyens », pour paraphraser Jean-Marc Jancovici. Nous devons non seulement sauver les démocraties libérales qui nous sont chères, mais aussi réaliser la transition écologique, tout en ayant tiré un trait sur la croissance forte, victime des excès du capitalisme débridé et des inégalités qu’il a engendrées.

Lucile Schmid (LS) :
La caractéristique principale de la situation actuelle, c’est l’incertitude. Elle est si grande qu’elle rend tous les paris sur l’avenir très compliqués. NB nous explique qu’au fond, l’alternative est simple : changer radicalement, ou mourir. Les députés qui ont lancé la plateforme du « jour d’après » nous expliquent quant à eux que le coronavirus est une chance, puisqu’il va enfin permettre un modèle de société qui soit résilient, démocratique et écologique. Nous ne savons plus très bien où donner de la tête, ni si ce qui nous attend est la mort ou la renaissance. C’est un point essentiel, parce que certes, les données économiques sont têtues et nous allons vivre un moment de récession, mais la question de la confiance sera essentielle dans cette reconstruction.
C’est là que se situe le plus gros dysfonctionnement à mon avis. J’ai personnellement vécu ce confinement comme le dévoilement d’un modèle français extrêmement autoritaire, contre lequel peu de voix se sont élevées, contrairement au Royaume-Uni par exemple. A l’heure du déconfinement, où doit se faire le partage des responsabilités entre l’Etat et les collectivités locales, ce problème du modèle de confinement demeure. La peur demeure elle aussi, et cette question de la défiance fondamentale sera à mon avis l’obstacle majeur de cette reconstruction.
J’aimerais aussi dire un mot de la contradiction que je perçois à propos de la question écologique, qui me paraît très importante. Avant l’irruption de cette pandémie, l’écologie gagnait beaucoup de terrain dans l’opinion publique, et au sein du monde politique. Mais aujourd’hui le lien entre cette pandémie et la question écologique est fait de manière assez systématique, avec l’idée de « la Nature qui se venge », grosso modo. Je ne crois pas que ce soit la bonne manière de présenter les choses. Cette pandémie, ce n’est pas le réchauffement climatique, même si elle résulte de la déstructuration de certains écosystèmes. Mais faire le lien entre l’écologie et le confinement, c’est remettre en cause une certaine forme de mondialisation, une certaine relation avec la Chine, une certaine manière de faire l’Europe, et donc revoir l’ensemble des responsabilités internationales, collectives, c’est au fond enclencher une série de nouvelles repositions concernant des questions anciennes mais en suspens.
Je pense que l’un des intérêts de la période est qu’elle oblige à avancer des réponses plus concrètes à des questions qui nous paraissaient trop importantes et trop dérangeantes, remettant en cause un rapport de forces entre l’économie et d’autres questions plus philosophiques ou sociales. Quand on entend Bruno Lemaire nous déclarer qu’Air France va devenir la première compagnie environnementale et que les aides seront conditionnées à cela, on se dit que les choses commencent véritablement à être pensées autrement. Bien sûr pour le moment, on n’en est qu’au discours, et on est en droit de se demander s’il n’est pas un peu haut perché par rapport aux réalités sociales. La protection sociale mise en place au début du confinement ne durera pas indéfiniment, espérons que ce foisonnement de propositions, portées par des personnes elles-mêmes protégées, ne débouchera pas sur davantage d’inégalités. « L’esprit Gilet Jaune » y trouverait un regain d’intensité.

Lionel Zinsou (LZ) :
Pour une fois, je partage l’avis de NB, et il me semble que nous sommes dans un après-guerre. C’était une guerre-éclair, mais les ruines sont nombreuses, puisque le pays aura perdu en trois mois entre 7 et 12% de sa richesse nationale. Le relèvement devra donc être d’une ampleur exceptionnelle, et il ne pourra pas se faire à l’identique du monde passé. Après la seconde guerre mondiale, les rationnements ont duré jusqu’en 1948, mais en définitive, cela a ouvert une période prospère, les « trente glorieuses ».
Les faiblesses existent, certes, mais il y a aussi quelques éléments de force qu’il serait bon de rappeler. Du point de vue des valeurs, d’abord, avec les solidarités. Vous avez tous insisté sur la défiance vis-à-vis du politique. Mais celui-ci va devenir moins important, à mesure que l’activité reprend. Un sondage récent fait le bilan de la confiance : il est vrai qu’envers les politiques elle est très malmenée, mais il existe en revanche une confiance des Français entre eux. Ils ont confiance en eux-mêmes, en leurs familles, en leurs voisins, et même envers les gens qu’ils ne connaissent pas encore.
D’autre part, nous avons des partenaires sociaux responsables, des syndicats qui signent tous les accords de branche en ce qui concerne les mesures sanitaires, la réorganisation de l’offre ou la flexibilité. Du côté des entreprises, nous avons davantage de multinationales (donc très mondialisées) que beaucoup d’autres pays européens. Nous ne sommes pas des champions de l’exportation, et nous n’avons pas les GAFAM, cependant nous avons un certains nombre d’entreprises de grande taille, à même de faire bouger les lignes.
Quant aux inégalités, elles sont indéniables, et il reste beaucoup de travail à faire, surtout dans un pays aussi passionné d’égalité. Rappelons cependant que nous sommes parmi les 10 pays les plus égalitaires au monde, et que parmi tous les plans de relance qu’engendre cette crise, l’Etat joue un rôle d’assureur social important, et de nombreuses mesures visent à ce que les plus vulnérables ne soient pas laissés sur le bas-côté. En outre, des mesures prises pour répondre à la crise des Gilets Jaunes vont porter leurs effets dans les mois qui viennent.
Enfin, nous disposons d’une panoplie d’instruments pour penser le monde de demain. Par exemple, un élément important est le logement. Il y a beaucoup à faire dans ce domaine, et tout est parfaitement compatible avec la transition énergétique. Les transports doivent être complètement repensés, cette crise est l’occasion de changer le parc des véhicules. De même pour l’industrie automobile : on sait que l’instrument de relance de ce secteur peut être conditionné au développement des véhicules hybrides ou électriques par exemple.
A propos de la dette enfin, qui effraie tout le monde. Nous sommes dans une conjoncture de taux d’intérêt faibles, avec une forte désinflation (nous passerons même probablement en déflation). La dette que nous allons contracter sera donc légère pendant deux ou trois ans, et une partie en est monétisée, c’est-à-dire qu’elle n’aura pas à être remboursée. On ne va donc pas se livrer à l’erreur majeure de 2010 en Europe : la politique d’austérité, qui a bridé la reprise.
On a vu l’appétit des Français pour les technologies digitales pendant ce confinement. Cette émission le prouve, mais c’est aussi le cas de l’enseignement, qui a basculé en quelques jours. L’e-commerce, la télémédecine, tout cela nécessite un gros investissement, contradictoire avec des politiques d’austérité.
Nous avons donc un éventail d’instruments qu’il va s’agir de financer. Cela sera coûteux et créra de la dette, mais ne diabolisons pas celle-ci, nous avons de quoi penser le monde d’après. L’opinion publique y est prête, les gens ont radicalement réexaminé leurs façons de travailler, de partir en vacances, de s’éclairer, de se chauffer, etc. En deux mois, l’esprit public a profondément changé.

David Djaïz :
Face à ce défi sans précédent, arriverons-nous à nous poser les bonnes questions, sans œillères ? La capacité à faire une analyse concrète sera déterminante, et pour le moment, en France, le compte n’y est pas. Je suis un peu gêné par la tournure du débat, que l’on voit se polariser autour de deux positions. D’un côté on explique que cette crise reflète l’échec du néo-libéralisme et de l’austérité. Mais, comme le disait LZ, ce n’est pas très convaincant dans l’un pays les moins inégalitaires de l’OCDE, où le niveau de dépenses publiques est de l’ordre de 56% du PIB. De l’autre, on explique que cette crise est le résultat de la bureaucratie tâtillonne, des lourdeurs de l’Etat technocratique et qu’au fond le marché serait beaucoup plus efficace si on le laissait faire, car il avait vu les choses deux mois plus tôt. En somme, parce que les cours de la bourse se sont effondrés en février, le marché serait verrait mieux que les Etats. Or à mon avis c’est l’inverse : l’effondrement de février révèle la myopie du marché : il panique deux mois avant la crise.
La puissance publique était mal préparée à une telle crise, c’est incontestable, mais la préparation nécessaire aurait nécessité dix ans de travail, autrement dit une réponse adaptée à ce genre de crise ne se prévoit qu’à long terme. On voit poindre la reconstitution d’un clivage gauche-droite dans ce qu’il peut avoir de plus classique et de plus énervant. Nous avons besoin de dépasser cela, en retrouvant le sens du long terme, mais aussi en considérant que la quantité ne fait pas la qualité. Ce n’est pas parce que les dépenses publiques représentent 56% du PIB que l’Etat est omniprésent. Il a même plutôt gagné en quantité ce qu’il a perdu en qualité ces dernières années. Pierre Legendre disait : « L’Etat se technocratise en même temps qu’il est symboliquement neutralisé » et cela me paraît très juste.
Cette crise a tout de même vu naître quelques choses intéressantes : les laboratoires publics et privés se sont mis à travailler ensemble, le décloisonnement a également lieu entre l’hôpital public, les cliniques privées et la médecine de ville. Et comme nous vivons de grands bouleversements, ces nouvelles synergies pourraient bien devenir la règle à l’avenir. En Ile-de-France, on a réussi à armer 1 000 lits de réanimation supplémentaires en quatre jours, et ce avec la collaboration des cliniques privées. Ne tombons donc pas dans l’auto-flagellation.
Dans ce débat entre les tenants d’un pilotage par l’économie et ceux d’un retour à la politique en majesté, il y a quelque chose qu’on oublie : la société civile. De ce point de vue, je pense qu’un vrai sujet de cohésion sociale se posera à l’issue de cette crise, d’abord parce qu’elle a révélé de nombreuses inégalités, puisque le monde du travail s’est vu partagé en deux assez brutalement, avec d’un côté ceux qui peuvent télétravailler, et de l’autre les travailleurs dont la présence physique n’est pas négociable. Cette séparation laissera des traces profondes dans le contrat social. Il faudra donc repenser la cohésion sociale et les rapports collectifs du travail. De même, la fragilisation économique ne touchera pas tout le monde de la même manière. Ce sont les employés et les ouvriers qui seront les plus durement touchés, il va aussi falloir anticiper de côté là.

Lucile Schmid :
A propos de l’idéal égalitaire, qui est l’un des fondements de notre culture politique en France, il n’y a pas de renoncement à avoir. La quête de davantage d’égalité ne se poursuit que parce que les inégalités sont toujours là et toujours flagrantes. Comment se poursuivra cet idéal alors même que les mesures de mobilité et de flexibilité nécessaires à une reprise induisent presque automatiquement des inégalités ? Comparons-nous aux autres, mais ne cessons pas pour autant de lutter pour davantage d’égalité.
En ce qui concerne la sortie de crise, chacun propose son scénario, et il y a effectivement les deux grands camps dont DD vient de parler, mais l’articulation entre l’économie, la démocratie, l’écologie et le rôle des acteurs n’est pas forcément faite avec l’idée qu’il faudra faire des compromis. L’une des difficultés de cette période est que chacun y va de sa proposition pour l’après-crise, en fonction de ses idées d’avant-crise. Il n’y a d’ailleurs pas de consensus économique, ni écologique. Les plateformes dites démocratiques se multiplient, où fleurissent les propositions. Mais que fait-on de ces propositions avec un mode de gouvernement autoritaire (et qui va le rester) et un pouvoir exécutif en position d’hyper-responsabilité (puisqu’une soixantaine de plaintes sont déjà déposées) ? Comment fait-on émerger des compromis, pour que les propositions pour l’après ne soient pas les mêmes que celles de l’avant ? Deux exemples, à propos de l’écologie. LZ détaillait plus haut les nombreuses pistes technologiques dont nous disposons, dans l’automobile ou le logement par exemple. Quels seront les compromis permettant de faire face à la crise climatique, qui sera bien pire que celle du coronavirus ? Quant à la question de la démocratie, je suis par exemple assez frappée qu’au Royaume-Uni, une commission d’enquête va s’intéresser à cette gestion de la crise. En France, ce sera sans doute le Sénat qui s’attellera à cette tâche, mais d’ores et déjà l’exécutif prend assez mal l’idée d’une commission parlementaire sur ces questions. Or il est essentiel que notre vie démocratique reprenne une espace qu’elle a perdu depuis le début de cette crise. Il faut que pouvoirs et contre-pouvoirs s’articulent et fassent apparaître des compromis, pour éviter cette impression de mondes parallèles ne se rencontrant jamais.

Nicolas Baverez :
On devrait en effet chercher des points d’articulation dans quelques secteurs fondamentaux et particulièrement problématiques. Pour ma part, j’en vois au moins quatre.
Le premier est le travail. La France a de nombreux talents et cerveaux demandés dans le monde entier. Mais cette crise va inéluctablement provoquer du chômage, et il va s’agir d’arriver à effectuer les réformes et réorientations nécessaires dans un contexte particulièrement difficile.
Le deuxième a été abordée par LS : comment concilier les priorités absolues de court terme (production et emploi) aux nécessaires changements structurels ? Il y a trois pistes : le numérique (où le retard français est énorme par rapport aux démocraties asiatiques par exemple), la transition écologique, et la résilience de la nation et des entreprises, qu’il faut absolument améliorer.
Le troisième est l’Etat. Le « pilotage par le Gosplan » n’a aucune chance de fonctionner, il faudra laisser à la société et aux citoyens le plus de marge de manœuvre possible, car les choses qui ont marché dans cette crise sanitaire sont précisément celles qui ne venaient pas de l’Etat ; ce sont bien les initiatives locales qui ont eu le plus de succès.
Quatrième domaine clef : l’Europe. Que veut-on en faire ? La zone euro est en très grand danger, entre la dérive de l’Europe du Sud et la décision de la cour de Karlsruhe. Il faut là aussi être très clair : il n’y a pas de possibilité de maintenir le niveau de vie des Français ni la protection sociale à l’échelle de la seule France. Le marché européen est indispensable. Le meilleur service qu’on puisse rendre à la zone euro et à l’Europe est de remettre la France d’aplomb. Pour cela, le grand péril est ce discours de peur instillé par l’Etat dans le coeur de tous les Français. Quand on instille la peur, on ouvre un vaste espace pour la violence, c’est ce qu’il nous faut désarmer aujourd’hui, et la seule façon de le faire est de redémarrer la démocratie avec ses contre-pouvoirs, sa vie politique faite de propositions et contre-propositions. Et bien sûr redémarrer la justice, en grande vacance depuis deux mois, ce qui n’a aucun équivalent dans une autre démocratie.

Lionel Zinsou :
Il y a une révolution en cours : les citoyens sont en train de prendre le pouvoir sur le politique. Et dès que les libertés d’action seront complètement rétablies, cela se verra. Même s’il n’y a plus que 33% des Français qui font confiance à leurs dirigeants politiques, il y en a tout de même 79% qui sont sûrs d’avoir les solutions. Je pense que le problème n’est pas tellement la défiance des citoyens vis-à-vis des politiques, mais au contraire celle des politiques envers les citoyens. Ce qu’il faut rétablir, c’est la capacité de faire confiance aux citoyens, et tester leurs propositions.
Les citoyens avaient déjà un peu anticipé le monde d’après dans leurs comportements d’avant cette crise. Dans les crises, il y a toujours un élément un peu troublant quand on cherche précisément quand commence la crise précédente. Par exemple, la crise financière ne commence pas avec la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008. Tous les indicateurs de conjoncture s’étaient inversés dès le printemps. Ici, les changements d’habitude des citoyens ont précédé la crise, et nous permettent d’apercevoir ce que sera l’après crise. Regardez par exemple les changements dans l’alimentation. La consommation de viande par exemple diminue très rapidement, de l’ordre de 4% par an. L’agriculture aussi se métamorphose. L’agriculture biologique progresse, de même que les green techs. La viticulture française de qualité bascule dans l’agriculture biologique ou même la biodynamie. Aujourd’hui Château-Lafite, censé être le meilleur vin du monde est en train de basculer complètement dans l’agriculture biologique. Des bastions très traditionnels sont en tain de changer rapidement.
La vitesse de ce changement est très impressionnante, dans le domaine numérique également. Regardez à quelle vitesse les enseignants et les étudiants ont prouvé qu’ils étaient capables de passer à quelque chose s’approchant de l’e-learning. Certes il subsiste des inégalités, mais cela a très majoritairement bien fonctionné. Si c’est combiné avec de la présence physique dès que les circonstances le permettront, le gain en terme d’efficacité sera considérable. Mes amis professeurs me disent que leurs cours en amphi comptent 600 étudiants, tandis que sur Zoom ils en ont 1 000 ... Le télétravail vient de faire une démonstration de productivité et d’efficacité qui aura nécessairement des conséquences dans l’avenir. Tout le monde ne peut pas le faire évidemment, mais cela concerne tout de même une très grande partie des services. Ces domaines étaient déjà expérimentés avant la crise, mais pas par l’Etat, par les citoyens. Les changements de comportements n’ont pas été provoqués par cette crise, seulement accélérés.

Lucile Schmid :
Il y a évidemment des citoyens très solidaires, mais malheureusement cette crise n’a pas déclenché que des réflexes de solidarité, on a vu le meilleur comme le pire, avec des lettres de délation à propos de gens se tenant la main, etc. Les citoyens sont comme les responsables politiques, ils ne forment pas un groupe homogène, on peut y trouver le meilleur et le pire.
Il va nous falloir faire des choix, trouver des compromis, élaborer des rapports de force, affronter des mécontentements, et aussi assumer le fait que certains seront perdants dans cette transformation du modèle de développement. Comment faire en sorte que ceux qui s’estimaient déjà les perdants de la mondialisation ne voient pas là une occasion d’alimenter le populisme ; la ligne de crête est très difficile à trouver.
Enfin, à propos de la mondialisation, on a découvert qu’elle était aussi le règne de la nation. La Chine a berné le monde entier en termes de délais, de pressions sur l’OMS, bref nous n’avons pas de gouvernance mondiale par rapport aux crises qui nous attendent. Si nous voulons que les démocraties fonctionnent mieux, il faut aussi agir sur ce cadre international. Là dessus l’Europe aura évidemment un rôle majeur à jouer, même si pour le moment on ne voit rien de très encourageant.
Comment fait-on pour vivre à la fois une meilleure régulation économique et organiser une mondialisation qui ne mâche pas le travail des populistes par rapport aux prochaines grandes échéances électorales ?

David Djaïz :
Je vais m’essayer moi aussi à l’exercice prospectif, avec quelques éléments qui me paraissent fondamentaux pour l’avenir. D’abord, l’Etat comme garant du long terme. Mais aussi la préservation de la nature comme bien commun. Ainsi que la collaboration entre acteurs (privés et publics). L’attachement au multilatéralisme, également. Enfin : l’amour de l’industrie.
Il faut sortir de ces slogans qui ont dominé les élites française pendant 30 ans, comme « l’entreprise sans usine ». Il est urgent de rebâtir un modèle productif, le nôtre doit être entièrement réinventé. Il ne pourra pas être aussi libéral, court-termiste et polluant qu’il ne l’était il y a quelques mois. Pour ce faire, nous aurons besoin d’investissements massifs pour lesquels la puissance publique sera indispensable.
J’insiste sur cet élément du long terme. Si la Silicon Valley est devenue une telle réussite technologique et industrielle, c’est précisément parce qu’on a réussi à construire des synergies entre acteurs. Contrairement au mythe, la Silicon Valley n’est pas le rassemblement fortuit de quelques génies excentriques dans leur garage, c’est une action volontariste de l’Etat de Californie, du gouvernement fédéral américain, du DARPA, du Pentagone, de la NASA, d’un écosystème de recherche autour de l’université de Stanford et de fonds d’investissements.
Le pacte productif à réinventer ne pourra pas être décorrélé de l’innovation et de la recherche, sinon nous ne serons que dans l’imitation. Par principe, nous ne pouvons pas savoir à quoi l’innovation de rupture ressemblera. En revanche on peut s’y préparer, car on peut être sûrs que si on n’y est pas préparés, elle n’adviendra pas. On connaît déjà quelques secteurs où l’on attend des bonds majeurs, comme les batteries électriques, la robotique (médicale, notamment), le numérique éducatif, etc. La France ne manque pas de talents, mais ils doivent être en mesure de passer à une toute autre échelle.
Un dernier mot sur l’inquiétude européenne, à la suite de la décision de la cour de Karlsruhe. Sans doute cette décision est-elle critiquable à maints égards, notamment sur le raisonnement économique (le choix des économistes pour les auditions était discutable), mais cette décision met le doigt sur deux choses cruciales pour l’avenir de l’Union Européenne.
D’abord, l’ambiguïté constructive qui avait prévalu jusqu’à présent en matière de primauté de droit (national ou européen) a été liquidée brutalement, puisque la cour de Karlsruhe a décidé de s’exonérer de la jurisprudence de la cour du Luxembourg. Nous sommes donc ici dans une réaffirmation du droit national sur le droit européen, et il faudra en tirer des conséquences.
Ensuite, cette décision met le doit sur l’action de la BCE. Une Banque Centrale Européenne indépendante, c’est sans doute très bien en temps normal, avec un simple objectif de stabilité des prix autour de 2% et peu de créativité. Sauf que depuis 2011, nous sommes entrés dans un tout autre monde. Non seulement la BCE a considérablement élargi son bilan, mais elle a aussi multiplié les interventions non conventionnelles, s’est octroyée de nouvelles compétences, bref elle ressemble un peu au titan Atlas qui tient à lui seul la voûte céleste sur ses épaules. Je pense que la décision de la cour de Karlsruhe nous force à réfléchir au rôle que nous voulons confier aux autorités monétaires. Il faudra sans doute démocratiser davantage ces autorités dans un monde où elles jouent un rôle de plus en plus important.

Les brèves

Que sont nos amis devenus ?

Philippe Meyer

"Je recommanderai un roman signé Antoine Senanque publié par Grasset et intitulé « Que sont nos amis devenus ? » C’est un roman sur l’amitié ; c’est un roman sur les gens qui n’entrent pas dans les moules et qui n’aiment pas les lois sécuritaires. C’est un roman sur les écrivains qui sont des traîtres qui mettent vos secrets dans leur livre. C’est un roman sur le grand âge et sur les maisons qui l’hébergent. C’est aussi un roman sur les vieillards rétifs, ceux qui illustrent l’aphorisme du biologiste Jean Rostand selon lequel « ce qui vieillit le moins vite c’est le vieillard ». Je dirais bien que c’est un roman d’humour et d’eau fraîche, non parce que l’on en voit beaucoup, mais parce que, en usage externe, l’eau fraîche requinque. "

Ouvrages de Loïc Blondiaux / Le nouvel esprit de la démocratie

Lucile Schmid

"Je trouve que c’est le moment où jamais de lire ou relire Loïc Blondiaux, qui est professeur de droit, et un fervent partisan, depuis très longtemps, de la démocratie interactive, participative ; il appartient également au comité de gouvernance de la conférence citoyenne pour le climat. Il y a beaucoup de choses à lire, mais le nouvel esprit de la démocratie, qui date de 2008, expliquait déjà comment il fallait organiser cette vie démocratique de façon à inclure l’ensemble des citoyens. Remettre de l’émotion au moment où l’on parle beaucoup du numérique me paraît essentiel."

Émerveillements

Nicolas Baverez

"Dans ce moment où la quête éperdue de sécurité risque d’emporter la liberté, je voulais recommander dans la collection « Bouquins » le livre de Jacqueline de Romilly, qui porte bien son nom : « Emerveillements ». C’est un livre magnifique, où l’on trouve à la fois les études de Jacqueline de Romilly sur l’invention de la liberté politique en Grèce, et puis des articles sur des figures historiques, mythologiques ou littéraires, Alcibiades, Périclès ou Socrate, ainsi qu’un essai extraordinaire sur Hector. En ces moments où la liberté est chahutée, il n’y a pas de meilleur retour aux sources possible."

Festival de théâtre de la Maison Maria Casarès

Lionel Zinsou

"Je voudrais attirer votre attention sur le fait qu’un festival de théâtre (dans la deuxième moitié du mois d’août) n’a pas été annulé, c’est le festival Maria Casarès, à Alloue dans le département de la Charente. Cela ne remplacera pas Avignon (le festival a été maintenu car le public attendu y est nettement moins nombreux), mais c’est important d’avoir une pensée pour les intermittents du spectacle et les artistes, parce que le plan pour la culture n’est peut-être pas le plus abouti du gouvernement ..."

Naissance de la biopolitique

David Djaïz

"Je vous recommande la lecture des cours de Michel Foucault au Collège de France, qui sont publiés dans la très belle collection « Hautes études ». En particulier deux livres : « naissance de la biopolitique », qui est une archéologie intellectuelle passionnante du néolibéralisme. On y trouvera notamment ce passage sur la Commission Erhard, qui a joué un rôle fondamental dans l’identité de l’Allemagne contemporaine. Et puis ce cours au titre évocateur : « il faut défendre la société »."