Liberté, que d’abus on commet en ton nom / Couple franco-allemand : chambre à part / n°140

Liberté, que d’abus on commet en ton nom

Introduction

Philippe Meyer (PM) :
Le projet de loi prolongeant l'état d'urgence sanitaire de deux mois jusqu'au 24 juillet a été adopté par l’Assemblée et modifié par le Sénat. Le président du Sénat saisira le Conseil constitutionnel après le scrutin définitif. L'institution aura huit jours pour se prononcer. La majorité sénatoriale lancera une commission d'enquête sur la crise sanitaire. Avec 36 membres prévus, cette commission sera plus large que celle qui avait traité l'affaire Benalla, en septembre 2018.
Le site gouvernemental Vie Publique rappelle que l’état d’urgence autorise le Premier ministre à prendre par décret des mesures limitant la liberté d'aller et venir, la liberté d'entreprendre et la liberté de réunion (y compris des mesures d'interdiction de déplacement hors du domicile) ; des mesures de réquisition de tous biens et services nécessaires pour mettre fin à la catastrophe sanitaire ; des mesures temporaires de contrôle des prix. Ces mesures doivent être proportionnées aux risques encourus. Le ministre en charge de la santé a le pouvoir de prescrire par arrêté motivé toutes les autres mesures qui s'inscrivent dans le cadre défini par le Premier ministre.
En présentant les modalités du déconfinement à venir, Édouard Philippe a donc annoncé que la liberté de circulation sans attestation serait la règle, excepté à Mayotte, mais une liberté limitée et surveillée. Une infraction aux règles applicables dans les transports en commun, comme le port obligatoire du masque et la possession d’une attestation d’employeur sera sanctionnée par une amende de 135 euros. Une limite de 100 kilomètres calculée à vol d'oiseau à partir du lieu de résidence est fixée pour les déplacements, sauf motif professionnel ou familial impérieux. Cette limite ne s'applique que si l'on quitte son département de résidence. Parcourir plus de 100 kilomètres dans son département de résidence reste possible sans restriction. Toutefois, pour permettre le contrôle de la règle des 100 kilomètres, une nouvelle attestation sera disponible (papier ou numérique) sur le site de Beauvau. Pour le contrôle d'un trajet à moins de 100 km de son domicile, un simple justificatif de domicile sera suffisant. Le défaut de présentation d'un justificatif sera sanctionné par 135 euros d'amende, susceptible d'augmenter en cas de récidive.
La fermeture des frontières restera la règle, l'autorisation de passer l'exception. « Concernant les entrées et sorties de l'espace européen, l'assouplissement progressif et ordonné des règles de circulation viendra en temps voulu », a assuré le ministre de l'Intérieur. Mais il sera décidé avec l'ensemble des États concernés. Pour ce qui est des frontières entre la France et ses voisins européens, les restrictions mises en place sont prolongées jusqu'au 15 juin. Un article du texte pourrait se révéler particulièrement sensible, dans les discussions à venir au Parlement : l'article 6 du projet de loi, qui crée un « système d'information » - en clair, un fichier permettant de recenser les personnes infectées par le coronavirus « ou susceptibles de l'être », et les personnes ayant été en contact avec elles.

Kontildondit ?

Jean-Louis Bourlanges (JLB) :
On est frappé de constater à quel point cette pandémie remet en cause l’ensemble de nos libertés. Les mesures qui les restreignent sont très lourdes, même si elles sont de nature assez classique. On insiste sur l’interdiction de faire plus de 100 kilomètres, sur les droits à certains transports et les autorisations qu’ils nécessitent. Si l’on y regarde de plus près, on voit qu’absolument rien ne tient debout. La liberté de réunion est profondément mise en cause, ainsi que la liberté de circulation. La liberté de culte par exemple est révélatrice de certaines absurdités. Si l’interdiction de funérailles regroupant plus de 20 personnes est encore compréhensible, on ne voit pas en revanche pourquoi refuser les derniers sacrements à des mourants ... La liberté de la presse n’est pas directement atteinte, mais elle est mise en cause indirectement, par des procédés plus maladroits que malveillants, mais tout de même très contestables, comme la constitution d’un site où le pouvoir décrète quelle nouvelle est vraie ou fausse.
La justice elle-même est entravée dans son fonctionnement, ainsi que le Parlement. Moi qui suis député, j’ai pu voter pour la loi, mais matériellement, je n’ai pas été en mesure de travailler ou discuter lors de son élaboration. J’ai fait confiance à mes collègues et discuté avec certains d’entre eux, mais je reconnais que la situation est très particulière.
En termes de libertés, il y a des problèmes très sérieux. Dans le domaine médical par exemple, l’application « Stop Covid » interroge beaucoup. Quand on l’examine attentivement, on s’aperçoit qu’elle ne met pas en cause les libertés, mais surtout qu’elle ne sert à à rien ... Je suis en revanche bien plus inquiet sur les mécanismes de transmission des informations des médecins à des autorités, des « anges gardiens » dont on ne connaît pas très bien la nature, et qui disposeraient d’informations qui devraient être couvertes par le secret médical.
Tout ceci est à mon avis globalement justifié par le caractère exceptionnel (et exceptionnellement grave) de l’urgence sanitaire à laquelle nous faisons face. Je pense que nous pouvons citer Montesquieu : « il y a des cas où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté, comme l’on cache les statues des dieux ». Ici tout repose sur le « pour un moment ». Quand s’arrêtera ce moment, et que restera-t-il une fois celui-ci passé ? Les restrictions à nos libertés sont tolérables si elles sont temporaires, le problème est que des habitudes se seront installées, des consentements seront donnés, des individus seront « attendris », bref la résistance sera moindre à l’emprise, bienveillante mais abusive, des pouvoirs publics.
Enfin, comme d’habitude en France, la façon de procéder de l’Etat est excessive. La façon dont le confinement a été mis en place le prouve, les exemples sont légion où l’on a confondu distanciation et surveillance de la distanciation. Certaines zones pourtant désertes étaient interdites. On a de même développé des phénomènes d’autorités qui allaient au contraire des exigences de responsabilisation. Quand vous dites à quelqu’un qu’il n’a pas le droit d’être dans la rue alors qu’il y est seul, vous incitez à un comportement irresponsable. C’est une habitude ancrée profondément en France : on est fait toujours trop.
Pour résumer : 1) Oui, les libertés sont profondément atteintes. 2) Non, ce n’est pas décisif si c’est temporaire, et 3) on aurait vraiment pu veiller de plus près au respect d’un strict principe de proportionnalité.

Nicole Gnesotto (NG) :
L’attitude à l’égard de l’Etat est très contradictoire en France. D’un côté l’attente est énorme et presque désespérée, pour que l’Etat-providence prenne en charge toutes les catastrophes engendrées par la pandémie, ce qu’il fait, très généreusement (« quoi qu’il en coûte »). De l’autre côté, une suspicion et une réserve immense vis-à-vis de la gestion de la crise sanitaire. 65% des Français ne font pas confiance au gouvernement pour gérer le déconfinement. D’autre part, on lit de plus en plus de dénonciations de cette forme autoritaire de confinement. Notre société est écartelée entre la demande d’Etat et la critique (tout à fait justifiée) de l’autoritarisme dont celui-ci fait preuve.
Il n’y avait qu’une alternative : le confinement ou l’immunité collective, et 90% des pays du monde ont choisi le confinement. Le problème n’est donc pas le confinement, mais la stratégie autoritaire et coercitive qui a été employée par le gouvernement. A commencer par le vocabulaire martial choisi par Emmanuel Macron : si l’on est en guerre, nous sommes tous des soldats et il nous faut obéir aux ordres. Et les mauvais soldats sont sanctionnés. Cette rhétorique guerrière a produit beaucoup d’excès. 1 million de contrôles ont été réalisés depuis le 17 mars, 100 000 policiers ont été mobilisés pour cette tâche, et nous avons été prévenus : si nous nous comportions mal, pas de déconfinement. Un discours exagérément coercitif et infantilisant, donc.
Pourquoi cette dérive autoritaire du discours ? J’y vois trois raisons. D’abord, la compensation du cafouillage initial dans la gestion de l’épidémie. Les masques, les tests, l’immunité, l’urgence ... Le gouvernement a tant pataugé dans les débuts que désormais il en rajoute dans le contrôle. J’ai par exemple lu que dans les écoles, il va falloir nettoyer les toboggans entre chaque passage d’enfant, vous imaginez à l’échelle du pays, c’est tout à fait délirant. Ensuite, il s’agit évidemment de la culture française, de l’Etat jacobin et de la conception jupitérienne du pouvoir du président. François Mitterrand avait un jour déclaré « la dissuasion nucléaire, c’est moi ». Ici, il en va de même avec Emmanuel Macron : il a choisi d’incarner la lutte contre le virus ; déléguer des pouvoirs n’a jamais été le point fort du président. Enfin, la peur. Le gouvernement a peur des conséquences de la pandémie, et des révoltes sociales qui s’ensuivront. Peut-être faudra-t-il un état d’urgence -pas seulement sanitaire cette fois-ci- pour y faire face.

Matthias Fekl (MF) :
La liste des libertés publiques mises entre parenthèses suffit à faire froid dans le dos. Toutes les grandes démocraties prévoient des régimes d’exception pour faire face à des crises. L’idée d’un régime d’exception, dès lors que celui-ci est temporaire et proportionnel, n’est donc pas inacceptable, et je ne veux pas ici donner des leçons en disant ce qu’il aurait fallu faire. Mais cela n’empêche pas de se poser des questions.
Sur la proportionnalité, d’abord. Quand on regarde ailleurs en Europe, on voit que l’éventail des réactions a été assez large. Dans certains endroits pour le pire, comme en Hongrie, qui est clairement sortie de l’Etat de droit, au Danemark qui avait prévu que les forces de l’ordre puissent débarquer au domicile d’individus soupçonnés d’être contaminés sans avoir besoin d’une intervention judiciaire. D’autres ont été meilleurs, comme l’Allemagne, qui a fait le choix d’une multitude de réactions à l’épidémie, selon les territoires.
La question essentielle est celle de la suite. Pour lutter contre cette crise sans précédent, resterons-nous dans quelque chose d’encadré ? Nous serons-nous habitués pendant ces deux mois à mettre nos libertés de côté, et serons-nous résignés à cette idée à l’avenir ? C’est un vrai sujet qui se pose avec les applications de traçage, la question du recensement des malades (du Covid-19 aujourd’hui, mais de quelles autres maladies demain ?). Je suis pour ma part frappé de l’état d’esprit face à ces problèmes ; le laisser-aller semble être la nouvelle norme. Dans les années 1980, pendant l’épidémie du SIDA, les seuls à demander la constitution de fichiers de malades, c’était l’extrême-droite, aujourd’hui cette violation du secret médical ne semble plus choquer grand monde. Certes, l’application en question est prévue pour fonctionner anonymement, mais qui croira sérieusement qu’une telle technologie n’entraînera aucune dérive, ou que personne n’arrivera à la détourner ?
On s’habitue beaucoup trop à mon sens à ce que des principes qui devraient être suprêmes soient reniés et passent du droit naturel au droit commun.
Sur cette question les libertés, il y a un défi pour la France et pour l’Europe à tracer une sortie de crise spécifiquement européenne. On voit comment vont répondre les régimes autoritaires : les libertés y seront encore plus restreintes et les individus encore plus contrôlés. On ne voit pas encore tout à fait quelle sera la réponse des grandes démocraties. Seront-elles au rendez-vous de leur Histoire et de leurs principes ?

Michaela Wiegel (MW) :
En France, tout se passe comme si une espèce d’addiction à l’état d’exception se mettait en place. Les raisons sont bien connues, et toutes valables : les terribles attentats de 2015 d’abord, puis cette pandémie. Mais il faut tout de même rester vigilant, et la facilité avec laquelle les Français ont consenti à certaines choses (les attestations de sortie par exemple) a beaucoup surpris en Allemagne.
J’aimerais m’attarder sur une des libertés mises en question : la circulation, et notamment au niveau européen. Elle est à mon avis l’un des principaux acquis de la construction européenne, elle a forgé le quotidien de beaucoup de gens (et pas seulement ceux des régions frontalières), et c’est personnellement une source de chagrin que de voir, 75 ans après la fin de la guerre, beaucoup de poste-frontières fermés entre la France et l’Allemagne.
On peut se dire que c’était justifié dans les premiers temps, notamment en Alsace où la croissance de la contagion était quasiment exponentielle. Mais aujourd’hui, comme l’a dit MF, il s’agit de montrer une voie européenne, de trouver une réponse qui se démarque nettement de la réponse des régimes autoritaires. J’espère de tout cœur que nous n’accepterons pas d’aller vers de plus en plus de contrôles aux frontières, l’Europe comme espace commun est un bien qu’il nous faut absolument préserver.

Nicole Gnesotto :
A propos de la suite et du risque à venir. Le danger serait de passer d’une accoutumance à une aspiration. Si cette acceptation de la privation de liberté et de l’autoritarisme accru se transformait en une demande. On voit très bien que c’est là un élément sur lequel le Rassemblement National de Marine Le Pen essaiera évidemment de capitaliser. C’est pour moi le vrai risque : passer de l’acceptation à l’habitude, puis de l’habitude au désir.

Philippe Meyer :
Je rappelle ce sondage, sorti en 2019, montrant qu’un pourcentage très important de nos concitoyens (plus de 50%) était favorable à un gouvernement plus autoritaire, voire militaire en cas nouveaux attentats.

Jean-Louis Bourlanges:
Je voudrais faire deux brèves remarques. D’abord, je ne crois pas que ce tour de vis assez fort résulte d’une envie du gouvernement, mais qu’il découle de quelque chose de plus profond en France. Ce pays est une terre de commandement, comme a pu l’analyser Michel Crozier, et face à une situation de cet ordre, on réagit par le commandement. Il y a en France un indestructible fond de méfiance envers la responsabilité des citoyens. C’est un pays où l’Etat a fabriqué la nation et contrôle la société. C’est cela la grande différence avec l’Allemagne ou la Suède.
Ensuite, quelle que soit l’intensité, le nombre et l’ampleur des mises en cause des libertés (de circulation et de réunion), je pense qu’elles cesseront bientôt. En revanche quelque chose est en train de se développer autour de la santé et du numérique, qui me préoccupe bien davantage. L’exigence de protection sanitaire, associée aux possibilités techniques du numérique et aux exigences de rationalisation économique de la politique de santé conduit à un renforcement du contrôle social sur la situation sanitaire des individus qui est très inquiétant.

Couple franco-allemand : chambre à part

Introduction

Philippe Meyer :
Entre Paris et Berlin, les écarts se creusent. Lors du sommet européen du 26 mars, la chancelière allemande a rejeté les « coronabonds », cette mutualisation des dettes réclamée notamment par la France et l'Italie. Le 5 mai, la Cour constitutionnelle allemande a exigé de la Banque centrale européenne (BCE) qu'elle justifie dans les trois mois son programme d'achat de dettes lancé en 2015. Sinon, les juges ordonneront à la Bundesbank principale actionnaire de l'institut d'émission de Francfort de cesser de participer au programme de rachat de titres. Un jugement qui tombe alors que la BCE a lancé en mars un « plan pandémie » de 750 milliards d'euros d'achats de titres, et que le retour d'une crise de la zone euro n'est pas écarté.
Économiquement, pour aider les entreprises à amortir les effets de la crise liée au coronavirus, le gouvernement d'Angela Merkel a mis sur la table un plan de soutien historique de plus de 1 000 milliards d'euros, dont 156 milliards immédiatement disponibles. La France n'a pas lésiné non plus. Le « quoi qu'il en coûte » du président Macron se chiffre pour l'instant à 110 milliards d'euros. Mais, les deux pays ne sont pas dans le même état de santé financier. L'Allemagne a ramené sa dette à moins de 60 % du PIB, alors que l'endettement de la France frôle les 100 %. Le FMI prévoit qu'une fois mis en œuvre les plans de sauvetage économique, l'écart se sera encore creusé avec un niveau de dette respectif de 69 % et 115 % du PIB, ce qui reporte à un horizon lointain le retour de la France dans le giron des règles du traité de Maastricht. Alors que Paris prévoit une récession de 8 % en 2020, le repli anticipé par Berlin se limite à 4,2 %.
Dans le domaine sanitaire, l’Allemagne constitue une exception, puisqu'elle a enregistré cinq fois moins de décès que la France avec une population de 83 millions d'habitants (dont 21,5 % ont plus de 65 ans) contre 67 millions. Avec pourtant le handicap d'une densité de population de 236,1 habitants au km2 deux fois plus élevée que celle de la France (119,1), donc plus propice à la contamination. Et ce grâce à une stratégie fondée sur des mesures de distanciation sociale stricte, la mobilisation de l'industrie biomédicale pour dépister massivement les malades (350.000 par semaine en mars et 200.000 par jour aujourd'hui), la montée en puissance des capacités hospitalières portées dès février de 28 000 à 40 000 lits de réanimation dont 30 000 équipés de ventilation (contre 7 000 en France). Cette capacité hors norme leur a notamment permis de réserver 98 lits aux patients français, et 85 aux Italiens. A ce stade, la gestion d’Angela Merkel a renforcé la confiance de la population dans ses dirigeants et dans les institutions, obtenant le soutien de 74 % des citoyens - contre 39 % en France.

Kontildondit ?

Nicole Gnesotto :
Nous venons de célébrer l’anniversaire du 8 mai 1945, et c’est effectivement l’occasion de s’interroger sur les 75 ans vie commune de ce couple franco-allemand. Depuis de Gaulle et Adenauer, les deux pays ont porté la construction européenne, mais à l’heure de cette pandémie, le couple paraît particulièrement mal assorti.
D’où venait son énergie créatrice, et pourquoi s’est-elle tarie ? Depuis 75 ans, les deux pays se complétaient systématiquement. Le rapport politique entre la France et l’Allemagne s’établissait ainsi : un vainqueur et un vaincu, un État visionnaire d’un côté, pragmatique de l’autre, le culte de la souveraineté nationale en France, un État fédéral (voire fédéraliste) en Allemagne, une puissance militaire et un État pacifiste, une force politique et une force économique. Autrement dit, une alliance des contraires. Toutes les oppositions étaient aussi claires que fructueuses, et à partir du moment où les deux pays étaient d’accord, ils parvenaient à entraîner le reste de l’Europe dans leur sillage.
Cette dynamique s’est effondrée avec la crise de 2008. Dans les discours, la complémentarité est toujours là : relance en France contre rigueur en Allemagne, souveraineté contre pragmatisme, solidarité européenne contre responsabilité de chaque État. Ce désaccord à propos des coronabonds signe la fin de la créativité du couple franco-allemand.
Si la pandémie ne fait qu’exacerber les différences déjà présentes, elle y apporte cependant deux nuances. D’abord, les divisions ne concernent plus seulement France et Allemagne, mais Europe du Nord et Europe du Sud. Deux espèces de clans se sont formés, une ligue hanséatique contre une ligue méditerranéenne, pourrait-on dire. Ce qui est nouveau et grave, c’est que la France est désormais très clairement un pays du Sud. Pendant la crise de 2008, la France pouvait prétendre appartenir aux deux ensembles, à présent elle est déclassée à tous points de vue. Ensuite, l’enjeu aujourd’hui n’est plus seulement le retour à la croissance et à une saine gestion des finances publiques, il s’agit désormais de la survie de l’Europe, et notamment de la zone euro. Là dessus, ni la France ni l’Allemagne ne détiennent la clef. C’est l’Italie qui sera je crois décisive. Va-t-elle continuer à considérer que l’Europe lui apporte plus de bénéfices que de problèmes ?
S’il y a une mission commune que peuvent se donner France et Allemagne, c’est bien de faire en sorte que l’Italie ne sorte pas de l’Union. Il faudra sans doute une opération de séduction (notamment financière) envers ce pays pour éviter le pire lors des prochaines élections italiennes.

Michaela Wiegel :
Je commencerai par une petite remarque quant au vocabulaire, qui me paraît révélatrice. En Allemagne, personne ne qualifie les deux pays de « couple », alors que c’est monnaie courante en France. La charge émotionnelle que contient ce mot est absente outre-Rhin.
On sous-estime en Allemagne le choc de ce déclassement français que vient d’évoquer NG. L’Allemagne a considéré la France d’égal à égal pendant toute la construction européenne, ce n’est plus le cas aujourd’hui, le dernier conseil européen l’a montré, ce tandem des deux égaux appartient au passé. Il existait encore lors des crises précédentes, où la gestion était commune, mais à présent un front s’est formé avec l’Italie et l’Espagne, pour réclamer de cette ligue hanséatique davantage de solidarité financière.
Si l’on veut reprendre la construction européenne, il est indispensable que la France retrouve son pied d’égalité avec l’Allemagne. Je ne pense pas pour ma part que cette « chute » de la France dure longtemps. Il me semble que la France a peu de conscience de ses proposes forces actuellement. Elle dépense par exemple autant que l’Allemagne pour la santé. Le problème est donc dans l’emploi de cette dépense, et non dans son montant. L’administration des hôpitaux est bien plus coûteuse en France qu’en Allemagne, il y a donc un dysfonctionnement dans l’allocation des dépenses de l’Etat. On le voit aussi dans l’interaction entre les secteurs privé et public, notamment avec ce mystère des tests. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle pu disposer d’autant de tests ? On entend beaucoup qu’elle avait été plus prévoyante, or c’est absolument faux, elle n’était pas mieux préparée. Mais elle a laissé le secteur privé gérer la production de tests, le protocole de test a été communiqué par le gouvernement dès le 17 janvier, les laboratoires privés ont commencer à en produire massivement, n’attendant pas une injonction du gouvernement. Du coup, quand le premier cas est arrivé fin janvier, des millions de tests étaient déjà prêts. En France, cela n’a pas été le cas, à cause d’une espèce de monopole des laboratoires publics.
C’est vraiment dommage que cette crise concerne la santé, dans tout autre domaine, la coopération entre les deux pays aurait pu jouer bien davantage.

Matthias Fekl :
Je crains malheureusement davantage pour la suite que pour le présent. On a vu des initiatives louables dans les régions transfrontalières, mais aussi un manque de coordination très fort. Je ne suis pas sûr qu’il y ait eu beaucoup de communication au plus haut niveau entre les deux pays, en tous cas il est certain qu’il n’y a pas eu de gestion crise intégrée. C’est en partie normal puisque la sécurité civile et la santé sont des compétences d’Etat, il n’empêche qu’une crise qui a été si intense à la frontière entre nos deux pays aurait dû être gérée de manière beaucoup plus commune.

Deuxième point où le manque de coordination est cruel, et peut-être rédhibitoire : les signaux envoyés aux autres pays européens, à l’Italie en particulier. Le retard à l’allumage a été absolument terrible, et l’Allemagne en a désormais conscience. On ne peut pas passer son temps à répéter que l’Europe est un magnifique projet de solidarité et d’intégration, pour ne pas réagir au moment où des se posent des problèmes vitaux. En termes d’adhésion à l’Europe et d’ancrage du projet européen dans les cœurs des citoyens, ce sera une pente très difficile à remonter.
En ce qui concerne le futur, je crains que la crédibilité française n’ait beaucoup de mal à se remettre de cette crise. D’abord parce que, qu’on le veuille ou non, l’Allemagne a mieux fait face à cette pandémie. Elle a été plus réactive alors qu’elle n’était pas forcément mieux préparée.
La parole française me paraît durablement affaiblie en Allemagne. C’est regrettable, car beaucoup des propositions du président français sont assez justes, mais on ne fait pas avancer l’Europe seulement avec des discours et des postures. Il faut aussi que des pas soient faits, même petits, pour installer une confiance. C’est cela qui manque entre les deux pays aujourd’hui. L’établir demandera beaucoup de temps et de patience, sans doute moins de flamboyance et davantage de concret.
L’écart économique entre la France et l’Allemagne, qui était déjà fort, (et source de nombreux malentendus entre les deux pays) va encore s’accroître. Pour tous ceux qui croient au moteur franco-allemand de l’Europe, il va falloir s’accrocher, et il va falloir du concret.

Jean-Louis Bourlanges :
La supériorité de la réactivité allemande est apparue éclatante dans cette gestion de crise, pour plusieurs raisons déjà évoquées. J’aimerais cependant attirer l’attention sur un point qui devrait nous faire réfléchir.
Si nous faisons un découpage national différent que celui des cartes actuelles, si par exemple nous songeons à ce qu’était la France à l’époque mérovingienne, nous nous apercevons qu’il y aurait plusieurs royaumes : le royaume franc et le royaume burgonde qui auraient eu une gestion de l‘épidémie absolument catastrophique, tandis que chez les Wisigoths et les Celtes, le succès est considérable. Cette différence à l’intérieur du territoire national, bien que nous ayons la même politique, le même confinement et les mêmes règlementations prouve que la qualité des pouvoirs publics n’est pas seule en cause, et qu’un ensemble d’autres facteurs doit être pris en considération.
Sur le partage entre Europe du Nord et Europe du Sud, je ne suis pas tout à fait d’accord avec NG. La France a toujours été, historiquement en tous cas depuis au moins le départ du général de Gaulle, du côté des pays qui dévaluent, et face aux pays qui ne dévaluent pas. L’Europe qui ne dévalue pas s’est enrichie, et celle qui dévalue n’a plus le droit de le faire depuis l’euro. Mais la situation est ancienne. Ce qui fait la différence, c’est le mode de gestion de cette confrontation / coopération entre le nord et le sud de l’Europe. Aujourd’hui, sans doute parce que la France est plus faible, M. Macron essaie de mobiliser l’Europe du Sud pour peser sur l’Europe du Nord. Alors que traditionnellement, nous avons toujours commencé par rechercher un accord entre France et Allemagne. C’est dans le rapprochement entre ces deux pays que se rencontrent l’Europe du Nord et du Sud. A présent, l’entente franco-allemande ne fonctionne plus, et j’en crois pas que ce soit seulement imputable à Emmanuel Macron. Il y a un scepticisme européen, un immobilisme et une méfiance envers le système communautaire de la part de Mme Merkel qui sont indéniables.
L’évolution en Allemagne est favorable, et ce malgré l’arrêt de la cour de Karlsruhe (comme d’habitude schizophrénique ; cette cour déteste le système européen mais n’ose pas y contrevenir). L’opinion allemande a évolué de manière plutôt favorable, pour la première fois elle a considéré que les Italiens n’étaient pas seulement des cigales dépensières, mais aussi de pauvres gens très durement touchés, et un véritable élan de solidarité s’est exprimé. Mais le problème est que cet élan, qui ne demanderait qu’à croître, s’oppose aux exigences financières vis-à-vis de l’Europe du Sud (la dette italienne va devenir absolument insoutenable, et les limites de l’action de la Banque Centrale sont toutes proches). Les mécanismes de solidarité européenne, qui permettent à la BCE d’autoriser un pays à s’endetter alors qu’il l’est déjà beaucoup ont atteint leur limite. La question sera d’imaginer des formes de solidarité entre Nord et Sud qui ne se manifesteront pas par des facilités d’endettement. Il y a là un saut qualitatif à effectuer, que les Européens ne me semblent pas prêts à faire.

Michaela Wiegel :
A propos du jugement de Karlsruhe, ce fut vraiment un coup de tonnerre, la sévérité de ce jugement a même étonné beaucoup d’Allemands.

Les brèves

L’Europe et sa défense, le choix des armes

Nicole Gnesotto

"Il n’est pas dans les habitudes de cette émission de vanter ses propres travaux, mais une fois n’est pas coutume ; je voudrais vous recommander de regarder un documentaire d’Arte auquel j’ai collaboré l’année dernière, disponible depuis mardi dernier. Il s’agit du film de Jean Crépu sur la défense européenne. On y trouve des interventions et des analyses de pratiquement toute la communauté politique, institutionnelle, industrielle intéressée par ces questions en France et en Europe. Ce sera disponible jusqu’au 3 juillet."

Discours de Eichard von Weizsäcker

Michaela Wiegel

"Je voulais vous recommander un discours disponible en français sur le site de la présidence allemande, c’est celui que Richard von Weizsäcker a prononcé en 1985, et à l’époque, quand il a parlé pour la première fois du 8 mai comme une libération pour les Allemands, il avait été mal compris. Aujourd’hui il a fait son chemin, je crois qu’il faut le relire, et prendre conscience du long cheminement qu’a effectué l’Allemagne avec la France et avec l’Europe."

Visite virtuelle : Chantilly

Matthias Fekl

"Je recommande une visite virtuelle, proposée par le domaine de Chantilly. Du patrimoine bâti, mais aussi d’une collection de peinture absolument époustouflante, constituée par le dernier duc d’Aumale avant qu’il ne cède Chantilly à l’Etat, qui sont toujours dans l’accrochage d’époque, c’est à dire comme un cabinet d’amateur, ainsi qu’une collection de livres et de manuscrits, comptant plus de 60 000 ouvrages, dont des merveilles historiques et littéraires."

Le testament européen d’Helmut Schmidt

Jean-Louis Bourlanges

"Nous sommes assaillis de films et de rétrospectives sur le fin du IIIème Reich et l’Europe à la Libération. Je voudrais pour ma part vous recommander ce discours que je viens de relire, et que je trouve admirable. Tous les enfants de France et d’Allemagne devraient avoir connaissance de ce texte. Helmut Schmidt fut sans doute le chancelier allemand qui poussa le plus loin l’engagement européen, il fut non seulement très actif, mais aussi réfléchi et ce discours prononcé au congrès social-démocrate de Berlin en 2015. C’est un récit des responsabilités de l’Allemagne, de ce qu’elle peut faire, de ce qu’elle doit faire, de son rôle passé, présent et futur. C’est pour tous les Européens quelque chose d’enthousiasmant, au moment où l’on voit le Conseil Européen condamné à faire des politiques au jour le jour, cette vision à long terme, rigoureuse moralement et construite intellectuellement est un vrai plaisir. "