Europe : questions sans réponses / n°135

Europe : questions sans réponses

Introduction

Avant de nous intéresser à notre sujet, je vous rappelle que nous vous proposons en ce moment des suppléments. L’un d’entre eux est déjà en ligne, il s’agit d’un entretien avec Richard Werly, qui nous raconte ce qu’il a vu dans différents endroits de la France confinée, et un autre sera mis en ligne mardi 7 avril. Il s’agira d’une émission thématique avec Roselyne Bachelot, autour des questions du rôle de l’Etat face aux grandes crises sanitaires. Nous profiterons de l’expérience de l’ancienne ministre de la Santé pour nous aider à réfléchir sur ce moment. Désormais tous nos enregistrements supplémentaires (dialogues, entretiens, thématiques) seront regroupés dans la section « les badas ». Nos conversations hebdomadaires sur l’actualité continueront à figurer dans la section « les podcasts ».

Intéressons-nous maintenant à l’Europe et aux questions sans réponses qui se posent à son propos.
« Le climat qui semble régner entre les chefs d'État et de gouvernement et le manque de solidarité européenne font courir un danger mortel à l'Union européenne », a estimé Jacques Delors, ancien ministre français de l'Économie, qui a présidé la Commission de 1985 à 1995, au lendemain du sommet par visioconférence du 26 mars. C’est également après ce somment que Président du conseil italien Giuseppe Conte a appelé l'Union européenne « à ne pas commettre d'erreurs tragiques » face au coronavirus, sinon « l'édifice européen tout entier risque de perdre sa raison d'être ».
Depuis ce sommet, les divisions entre Européens du Sud et du Nord sont ravivées : tandis que le groupe soutenu par la France et sept autres pays européens (la Grèce, le Portugal, la Slovénie, la Belgique, le Luxembourg et l’Irlande, rejoints depuis par Chypre) plaide pour la création d’un instrument commun de mutualisation des dettes sous forme de « coronabonds », celui qui comprend l'Allemagne, l'Autriche, la Finlande et les Pays-Bas, préfère la piste du Mécanisme Européen de Stabilité (MES), un fonds de sauvetage de la zone euro créé en 2012.
Les ministres des finances de la zone euro doivent se réunir le mardi 7 avril, par visioconférence, afin de trouver un terrain d’entente, avant un prochain Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement.

Kontildondit ?

Nicole Gnesotto (NG) :
Le premier bilan qu’on peut dresser est doublement négatif. Sur le plan des institutions européennes d’abord, et au niveau des réactions de chacun des Etats ensuite. Il faudra en tenir compte quand il s’agira de rebâtir quelque chose.
Je ne vais pas détailler tous les errements, mais quand la présidente de la Banque Centrale Européenne a proposé 35 milliards d’euros, c’était parfaitement inadapté, puisque cela correspondait à peu près à la proposition de l’Italie seule. Quand on entend la Commission déclarer qu’il est possible de continuer les négociations d’élargissement d’ouverture de l’Union à la Macédoine, on se demande sur quelle planète on est ... Bref, les exemples abondent pour montrer que ni la Commission ni la BCE n’ont été à la hauteur.
Les Etats sont toujours à la manœuvre puisque la Santé et la Défense relèvent des souverainetés nationales, et la Commission ne fait que courir derrière. Thierry Breton a beau prétendre qu’elle a pris l’initiative de suspendre le pacte de stabilité ou Schengen, il n’en est rien. Ce sont bien les Etats qui ont dicté la politique, après qu’Emmanuel Macron a annoncé qu’il allait dépenser « quoi qu’il en coûte ».
L’Europe est de toute évidence en danger. Le plus grand d’entre eux est la désolidarisation entre les Etats, sur ce point le cas de l’Italie est navrant. Le pays a été abandonné trois fois par les Européens. En 2008 pendant la crise financière, où on lui a imposé des conditions scandaleuses, en 2015 ensuite avec la crise des réfugiés, où on l’a laissé se débrouiller seul avec des atrocités humanitaires, aujourd’hui enfin avec cette crise sanitaire. Quand on entend en ce moment certaines réactions, celles des Pays-Bas par exemple qui accusent presque l’Italie d’être responsable de la crise sanitaire qu’elle traverse, on ne s’étonne pas que le pays en veuille à l’UE, il y a de quoi ...
Quels enseignements peut-on tirer de ce moment ? Le premier est que l’UE est une institution qui a été pensée pour un temps de paix. Elle n’est absolument pas conçue pour gérer des crises brutales, elle fonctionne sur des temps longs, avec la négociation, la recherche du consensus, et la priorité au bon fonctionnent du marché. La gestion de l’urgence devra être intégrée aux futures réformes qu’on imposera -je l’espère- à l’Europe.
Le second est que la solidarité est bien plus facile en temps de vaches grasses que de vaches maigres. Pour l’avenir, il sera donc crucial pour l’Europe de prévoir des structures de planification stratégique (penser politique plutôt que penser marché), mais aussi des stocks. Une sorte de banque sanitaire européenne, comprenant des hôpitaux de campagne, des médecins, des médicaments, etc. Cela fait 20 ans qu’un certain nombre d’experts le réclament, il est grand temps de le mettre en place.
On a beaucoup dit, Robert Schuman le premier, que les réalisations concrètes créeraient des solidarités concrètes. Or, malgré 70 ans de réalisations concrètes et un article 222 obligeant les Etats membres à la solidarité en cas de catastrophe naturelle, cette solidarité est inexistante. Quand il y a risque de mort, c’est le « chacun pour soi » qui prévaut, et la nation redevient le concept clef pour les citoyens qui se tournent vers elle, et pour les gouvernements qui veulent reprendre la main.
Cela doit nous faire réfléchir. Je ne pense pas qu’il nous faille à l’avenir davantage d’institutions pour créer davantage de solidarité. On voit bien que cela ne fonctionne pas comme ça. Il nous faudra au contraire un contrat politique entre les gens qui voudront bien continuer.

Richard Werly (RW) :
J’ajouterai deux autres difficultés à celles qu’a évoquées NG. La première est que l’Europe ne sait pas fonctionner à distance, ou en tous cas très mal. La visioconférence n’est pas l’outil qui fait avancer les dossiers ou débloque des situations. Cela n’a l’air de rien, mais ce changement, s’il devait perdurer, va s’avérer très dommageable. Pour avoir assisté comme journaliste à de nombreux conseils européens, je puis vous dire qu’on connaît la musique. On sait que tout se joue parce que l’un va voir l’autre dans une antichambre, lui arrache une concession, lui tord le bras, etc. Cela ne peut se faire à distance, on a besoin de corps et non d’écrans. On est là devant un vrai problème de fonctionnement ; Ursula von der Leyen et la Commission ne sont absolument pas en position d’obtenir l’aval de gouvernements qui sont à des centaines de kilomètres, occupés à je ne sais quoi, chacun dans leur propre bulle, absolument pas préparés à accorder des choses, ce qu’une réunion en chair et en os permet encore.
Je suis ensuite frappé par le fait qu’il n’y a aujourd’hui aucune révolte au sein de l’UE. Les questions de solidarité ou les agissements de Viktor Orbán devraient suffire à en provoquer une, et pourtant : rien. Personne pour dire qu’on ne peut plus fonctionner comme on le fait, et pour ma part je trouve cela très inquiétant. Cela concourt à une forme de défaitisme résigné. Cette ambiance est encore accentuée par le comportement de Mme von der Leyen, qui veut attirer toute la lumière à elle. On n’entend qu’elle, or elle n’incarne pas une autorité respectée et audible. On a davantage l’impression d’entendre la Secrétaire Générale du Conseil Européen s’exprimer (c’est à dire la Secrétaire Générale des Etats membres), plutôt que la présidente de la Commission.
Y a-t-il de la lumière au bout de ce tunnel ? Il ne pourra y en avoir que quand quelqu’un décidera de la rallumer. A ce stade, cela ne me parait possible que si quelques chefs d’Etat (particulièrement ceux des pays importants et fondateurs) prennent la parole et déclarent vouloir agir ensemble. Je ne crois pas la Commission capable d’imposer des décisions ou une nouvelle marche pour répondre aux problèmes présents. Il faut quelques dirigeants éclairés. Emmanuel Macron seul n’y arrivera pas, son discours sur la souveraineté européenne n’est pas nouveau mais n’est toujours pas entendu. Tous les yeux sont tournés vers Angela Merkel.

Michaela Wiegel (MW) :
Même si je partage un grand nombre des propos tenus ci-dessus, je voudrais tout de même nuancer un peu ce tableau très noir. Comme l’a rappelé NG, ces institutions européennes n’ont absolument pas été conçues pour répondre au genre de situation que nous traversons. La France parle de « guerre sanitaire », pas l’Allemagne, très réticente à employer un vocabulaire aussi martial. Je trouve un peu déplacées les critiques dont Ursula von der Leyen fait l’objet ces temps-ci. Ses faiblesses actuelles ne sont que le reflet de celles de la Commission. Elle fait ce qu’elle peut, elle a par exemple assez courageusement critiqué les comportements de la France et de l’Allemagne, qui avaient fermé leur marché concernant les produits dont l’Italie avait grand besoin. Je dis « courageusement » car on rappelle sans cesse que Mme von der Leyen doit tout au président français et à la chancelière allemande. Elle a pourtant vertement critiqué les deux Etats, qui ont été obligés de réagir.
En revanche Berlin et Paris ont très gravement sous-estimé la situation italienne, et NG a eu raison de parler d’abandon. On se souvient des mots dédaigneux de la porte-parole du gouvernement français, déclarant que l’Italie n’était « certainement pas un bon exemple de gestion de cette crise sanitaire ». La situation de l’Union n’est qu’un reflet des dysfonctionnements de ses membres.
Je serai plus optimiste que mes deux prédécesseurs pour l’avenir. La situation pour l’Allemagne est en train d’évoluer très rapidement. Le ministre des finances Olaf Schulz a dit que l’Allemagne était prête à une « solidarité bien pensée ». Les Allemands sont prêts à activer ce Mécanisme Européen de Stabilité, avec une ligne de crédit de 100 milliards d’euros, sans conditions particulières. Ce ne sont pas les « coronabonds », mais c’est tout de même un geste significatif. Il me semble que l’on s’oriente vers un fonds de sauvetage européen, et que ce ne sera pas l’Allemagne qui bloquera une solution permettant aux pays les plus touchés, comme l’Italie ou l’Espagne, d’avoir suffisamment de crédit pour sortir de la crise. Je rappellerai aussi qu’on accepte désormais en Allemagne que les critère de Maastricht sont caduques, ce qui est un changement de mentalité énorme, et que le pays a mobilisé 10% de son PIB, soit 353 milliards d’euros, pour la relance qui suivra inévitablement cette crise.
Nous sommes effectivement à un moment crucial pour l’avenir de l’Europe, et Jacques Delors a eu raison de le dire. En ce qui concerne l’Allemagne, pour moi la prise de conscience est très rapide quant à l’ampleur du problème, et nous allons vers une transformation qui valorise davantage le rôle de l’armée. C’est un élément qui a toujours achoppé pour l’Allemagne, mais nous avons vu ces jours-ci la Bundeswehr qui va chercher les malades dans les hôpitaux d’Europe pour les emmener en Allemagne. Symboliquement l’armée est revalorisée dans l’opinion publique d’outre-Rhin.

Jean-Louis Bourlanges (JLB) :
Les efforts de la Bundeswehr sont très appréciés, et à juste titre, mais ils laissent intacts le problème de la participation de l’Allemagne à un effort de Défense commun pour l’Union Européenne. Le rôle humanitaire de la Bundeswehr correspond exactement aux espérances de l’opinion publique allemande ou internationale, mais il ne faut pas en tirer de conséquences excessives.
Je suis pour ma part frappé par la différence entre ce qui se passe dans les faits et dans les têtes. Dans les faits les choses sont moins catastrophiques. Quand on regarde ce que devait faire l’UE, on constate plusieurs choses somme toute assez positives. Tout d’abord, là où il y a des institutions qui fonctionnent, c’est à dire fédérales pour employer un mot qui fâche, les choses fonctionnent plutôt bien. On a critiqué les premières réactions de la BCE, mais elle a fait exactement ce qu’elle pouvait faire pour apporter un maximum de solidarité aux pays obligés d’emprunter. La réaction a été rapide et massive. La Commission ne fait certes pas grand chose, mais parce qu’elle n’a pas de compétence particulière dans ce domaine. L’exemple de la Macédoine était effectivement malheureux, mais il est plus maladroit que réellement dommageable.
Quant aux décisions de fond sur le pacte de stabilité, je ne trouve pas qu’elles soient contradictoires. On disait dans les années 1990 qu’il ne faudrait jamais dépasser les 3% du PIB en déficit public, quelle que soit la conjoncture. Depuis lors, on a modifié notre approche, et admis que 3%, c’était déjà trop quand on était en période de croissance, mais trop peu quand on était dans un creux économique. Or si ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas un creux économique, je me demande ce que c’est. Pour moi, le système n’est pas remis en cause, et les Allemands ne se contredisent pas. Ils font ce que nous attendions depuis longtemps : investir, ce qui sera de toutes façons bénéfique pour tout le monde à long terme. De même, Schengen n’a jamais été un laisser-faire systématique. Je rappelle qu’au départ, c’est un effort des administrations policières et douanières pour réguler les échanges, et qu’il a toujours été admis que lors de circonstances difficiles, on pouvait fermer des frontières. Quand à l’absence de solidarité, je n’achète pas ce discours sur « l’Italie trois fois abandonnée » qui me paraît exagéré. Sur les questions d’immigration par exemple, l’Allemagne en a pris plus que sa part, nous-mêmes avons des chiffres comparables à ceux de l’Italie. Il est vrai que le pays a été plus exposé, mais c’est dû à sa situation géographique de terre de premier accueil.
Sur les questions de solidarité, c’est vrai qu’il y a eu des comportements inexcusables, mais ils sont compréhensibles de la part de pays si durement touchés. Il est vrai qu’on a eu l’inévitable discours des Néerlandais : « touchez pas à mon argent » et c’est assez regrettable, bien que non surprenant.
En revanche l’absence de réactions et d’attentes des opinions quant à une initiative européenne montre que la solidarités de fait ne s’est jamais instituée entre les peuples. En réalité nous n’avons pas fait depuis 30 ans de choix intelligent concernant l’Europe particulière, par opposition à l’Europe universelle. L’Europe universelle, est une organisation qui préfigure une organisation mondiale globalisée de l’humanité. Une Europe d’ouverture et d’exemplarité. L’Europe particulière, c’est un ensemble géopolitique déterminé au milieu d’autres ensembles avec lesquels nous sommes dans des relations de partenariats / rivalités. Or ce logiciel de l’Europe particulière n’est pas du tout entré dans les têtes des citoyens européens, et c’est très grave. Nous nous sommes attardés à une Europe universelle alors qu’il nous faut porter une Europe particulière.
Enfin, je crois depuis toujours que les Européens se dérobent devant la chose qui pourrait créer de la solidarité : la mise sur la table, en public, du pacte européen. Il n’y a pas de solidarité possible si les Européens ne savent pas dans quel système ils sont, ni les compétences qu’ils veulent exercer en commun ou garder pour eux. S’ils ne savent pas quel est le modèle démocratique institutionnel, abusivement critiqué et vilipendé par des gens qui ne le connaissent pas et refusent de le comprendre. Ce système existe, il faut l’améliorer, mais il faut surtout que nous en soyions conscients afin de nous l’approprier.

Nicole Gnesotto :
Je ne suis pas d’accord avec le début de l’intervention de JLB, qui laisse entendre que tout n’est pas si grave et que les institutions européennes ont joué leur rôle. Ce que vit l’UE n’est pas une crise mais une rupture. On ne pourra pas continuer après sur les mêmes bases qu’avant.
Sur l’Italie, il s’agit autant de faits que de perception de ces faits. On aura beau dire aux Italiens que nous avons accueilli autant de réfugiés qu’eux (ce qui n’est pas vrai), cela ne marchera pas. Une énorme majorité d’Italiens ne veut plus entendre parler d’Europe aujourd’hui.
Ce qui me navre personnellement à propos de la Commission, c’est qu’elle essaie toujours de faire croire qu’elle est meilleure que les Etats membres. Au lieu de dire « pour ce qui est des questions de Santé, ce sont les Etats qui sont à la manœuvre, et nous aiderons du mieux que nous pourrons », elle essaie de faire croire que c’est elle qui a tout vu, tout décidé, tout planifié et qu’elle va résoudre tous les problèmes. Si l’on veut une vraie subsidiarité entre la Commission et les Etats membres, elle doit être respectée aussi dans le discours.
Enfin, je ne suis pas spécialement pessimiste sur l’avenir, je crois même que l’Europe sera encore plus nécessaire qu’avant, mais pas la même. Pour mettre les pieds dans le plat, je pense que l’Europe de Maastricht est finie, et qu’il faut faire autre chose. Je suis favorable à une nouvelle conférence de Messine dès la fin de cette crise, que les Etats membres qui le veulent proposent un nouveau contrat, peut-être sans les Tchèques, les Polonais ou les Pays-Bas pour l’instant, tant pis pour eux. Je pense qu’on ne pourra pas simplement « ripoliner » et dire que tout compte fait, on peut continuer comme avant. Ne serait-ce que pour les opinions publiques, il va falloir marquer le coup et admettre que cette crise est un bouleversement encore plus radical que la chute de l’Union Soviétique. Il s’agit d’une rupture majeure de tout le système international. Et on ne pourra pas reconstruire une Europe sans reconstruire une mondialisation, l’une ne va pas sans l’autre.

Michaela Wiegel :
En Allemagne, les théories de tabula rasa sont présentes dans le débat public, mais le pays a connu tellement de ruptures que ces hypothèses nous font peur. Cette idée de refaire l’Europe avec moins de monde nous pose problème aussi, même si, sur le fond, une majorité est d’accord : on ne peut pas continuer comme ça. Cette crise sanitaire révèle non seulement les faiblesses de notre construction européenne, mais aussi celle de nos Etats-nations.
Je crois qu’il est trop tôt pour tirer des conclusions, l’urgence est ailleurs, et il faut se montrer pragmatique : il y a des pays encore en capacité d’accueillir des patients en soins intensifs, tandis qu’à certains endroits on doit décider de laisser mourir des gens par manque de lits. Pourquoi ne crée-t-on pas très rapidement un système entre hôpitaux européens pour donner les disponibilités et transmettre les informations aux armées ? Le message symbolique que l’Europe existe et qu’elle fonctionne serait fort. Même s’il faut évidemment revoir en profondeur ce principe de solidarité, mais quand les choses se seront calmées. A l’heure actuelle, ce qu’attendent les opinions publiques, et notamment l’opinion italienne, ce sont des actes concrets.

Richard Werly :
L’utilisation du mot « symbolique » est vraiment bienvenue, car c’est aussi ce dont nous avons besoin en période de crise. Des symboles forts sont les éléments qui nous permettent de croire à un destin européen commun. Ce qui se passe dans les hôpitaux est extraordinaire, et il faut le souligner : il y a là une vraie solidarité européenne, à laquelle les chefs d’Etats et de gouvernements ont rendu hommage. Il faut que les gens le sachent : ça marche. Et cela signifie beaucoup.
Sur la question d’impliquer les forces armées, je m’avoue très surpris que ce ne soit pas déjà le cas, car s’il est des entités européennes qui savent travailler ensemble, ce sont bien les forces armées, habituées à coopérer. Je ne comprends pas qu’il n’y ait pas un état-major sanitaire européen. Toutes ces armées ont des services de santé compétents, qui savent gérer ce type de crise. Pourquoi cela n’existe-t-il pas ? La réponse est dans doute que chaque pays préfère garder ses moyens pour lui.
Enfin, il y a un problème du côté de Bruxelles (même si, comme l’a rappelé JLB, un certain nombre de choses fonctionnent malgré tout), c’est qu’on n’a pas l’impression que le fonctionnement a basculé vers un mode d’urgence. Les mots et les montants annoncés sont ceux de l’urgence, mais quand on écoute les dirigeants de la Commission s’exprimer, on n’a pas cette impression. Il n’y a pas d’état-major visible 24h/24, ce panorama permanent de l’épidémie dont on aurait besoin. Il y a des choses, mais pas suffisamment accessibles et pédagogiques pour tout un chacun. S’il s’agit d’une guerre, il faut que les consignes soient visibles et comprises par tous. Là-dessus, on voit bien que l’UE ne sait pas travailler en temps de crise ou se mobiliser différemment.

Jean-Louis Bourlanges :
Loin de moi l’idée de minimiser l’ampleur de la crise européenne. Je constate simplement qu’elle ne se situe pas forcément au niveau auquel elle est souvent décrite. Je pense qu’il n’y a pas, compte tenu des compétences extrêmement limitées de la Commission Européenne, de défaillances particulières. Il y a une grande absence de solidarité des Etats-membres (encore qu’elle évolue) et une indifférence des opinions publiques qui ne savent pas en réalité ce qu’elles sont en droit d’attendre de l’UE.
Je me méfie pour ma part des mesures symboliques fortes : nous en sommes déjà abreuvés. Le problème est que l’UE n’a pas de compétences pour faire face à cette crise.
Il y a derrière cela la grande carence des dirigeants publics européens depuis la disparition de la seconde vague des pères fondateurs (à savoir Giscard, Mitterrand, Kohl, etc.), ceux qui ont quitté le pouvoir au milieu des années 1990 après avoir réalisé le traité de Maastricht. A ce sujet, je ne suis pas d’accord avec NG : ce traité contient tous les éléments pour faire quelque chose de politiquement fort, à condition que les dirigeants des différents pays assument ce qu’il contient, or aucun d’entre eux ne l’a fait. Sitôt ratifié, on a commencé à freiner des quatre fers et à limiter cela à la création technique d’une monnaie, alors qu’il impliquait beaucoup plus. Quelque chose n’a pas été fait, il y a un pacte qui n’a pas été proposé aux Européens, qui permettrait à l’ensemble des opinions publiques de savoir ce qu’elles peuvent attendre de l’Union, et ce qui ne la concerne pas. Cela nous épargnerait ce procès en sorcellerie, indifférencié et mal documenté, débouchant sur des choses choquantes.
Quand NG dit « cela ne peut pas durer, il faut tout changer », je ne sais pas ce que cela veut dire. « Tout changer », cela n’existe pas. Il s’agit de savoir ce qu’on doit changer. La disruption pour la disruption ne fonctionne pas. Gaston Bachelard disait : « l’universel n’est que l’infini de notre inattention, il n’est de connaissance que du particulier ». Sinon nous aurons cette petite Europe qui ne sait pas ce qu’elle fait, avec qui elle le fait ni pourquoi elle le fait, mais qui continuera de le faire dans cette atmosphère d’hostilité de l’ensemble des peuples qui la composent. La responsabilité incombe d’abord au fait qu’on n’a pas posé clairement et publiquement le pacte sur la table.

Michaela Wiegel :
Ce qui contribue à ce sentiment d’abandon, notamment en Espagne et en Italie, c’est qu’on n’a pas l’impression que l’UE est un plus, qu’elle ajoute quelque chose. C’est pourquoi je proposais cette idée d’un système européen pour connaître les lits disponibles, il me semble que des choses de cet ordre pourraient aider. On a eu des situations grotesques à Mulhouse, où l’on refusait des patients de plus de 75 ans par manque de lits alors que des hôpitaux étaient vides à 40 kilomètres de là. On a heureusement surmonté cette absurdité des frontières, mais on aurait dû le faire bien plus tôt pour soulager l’Italie par exemple.
Nous savons que nos sociétés européennes devront réfléchir à ces moyens de tracking pour sortir du confinement. Des questions sur nos données personnelles se poseront inévitablement. Ne pourrait-on pas développer une application européenne, en respectant justement ce qui nous est cher, tout en aidant à la protection sanitaire ? Ce serait un signe concret d’Europe, qui faciliterait grandement cette inévitable deuxième phase, où il faudra discuter calmement de ce que nous voulons faire ensemble.

Nicole Gnesotto :
Ce n’est pas moi qui veux tout changer, je ne suis pas particulièrement friande des tabula rasa, c’est le virus qui fait table rase. De la mondialisation d’abord. Il est évident que l’interdépendance et la dérèglementation absolues sont finies, et que cela aura des conséquences sur le marché unique. C’est encore le virus qui montre l’inefficacité, voire l’inutilité de l’échelon européen aujourd’hui, par rapport à l’échelon national, à l’exception peut-être de la mobilisation de grosses sommes d’argent.
A ce propos, notons que l’Allemagne mobilise pour elle seule 10% de son PIB, c’est la moitié de ce que mobilise la BCE. Pourquoi si peu de la part de la BCE ? Il y a là un vrai problème.
L’urgence est évidemment de prendre des mesures concrètes de solidarité, mais quand on sera sortis de cette crise, on sera dans un autre monde. Les règles de Maastricht de libre circulation des biens et des capitaux ne pourront plus fonctionner puisque ce ne sera plus la règle mondiale. Nous sommes dans un moment de rupture et non de crise.

Richard Werly :
Nous ne pouvons pas achever nos débats sans ouvrir des perspectives. Il en faut dans une telle période d’urgence et d’angoisse. J’en vois deux pour la Commission et les institutions européennes. La première est d’empoigner vraiment le défi que va constituer la relation avec nos grands partenaires commerciaux sur ces questions sanitaires. Je pense notamment à la Chine avec les masques, le gel hydroalcoolique, et les autres composants de notre sécurité. Sur ce plan, il faut que la Commission agisse très vite, et elle commence à le faire. La seconde est que la BCE aille beaucoup plus loin et plus précisément dans son plan et dans ce qu’elle souhaite faire. On voit bien qu’il y a des interrogations autour du montant annoncé. J’ai regardé la conférence de presse du Secrétaire d’Etat au Trésor américain, et il était beaucoup plus précis à propos des actions qui seront menées par l’administration fédérale que ne l’a été la dirigeante de la BCE. De ce point de vue, on attend de Christine Lagarde qu’elle soit une commandante en chef économique. Ce signal fort rallumerait un peu de lumière dans ce tunnel que nous traversons.

Jean-Louis Bourlanges :
Je ne partage pas du tout l’avis de NG sur la fin de la mondialisation. Au risque de choquer, je ne vois pas en quoi la mondialisation a été mise en cause dans cette affaire, sauf marginalement. On a certes abusé d’une politique de flux tendus et on aurait dû faire des stocks, mais cette pandémie ne remet pas en cause les structures ouvertes de l’économie. Je ne vois pas d’ailleurs comment nous pourrions définir des systèmes de production renationalisés, c’est à mon avis une vue de l’esprit.
Je suis également effrayé par l’attente un peu « socialiste » réclamant l’augmentation des transferts sociaux. Les transferts sociaux sont déjà massifs en France et en Europe, ils sont très mal utilisés. Nos dépenses de santé sont très supérieures à celles de la Corée du Sud, or nous faisons beaucoup moins bien. L’Etat me paraît être davantage le problème que la solution dans cette affaire.
Nous ne sommes pas près de résoudre ce que nous traversons sans un nouveau pacte politique. Et nous ne traversons rien de moins que l’effondrement géopolitique de l’Europe (et un peu celui des Etats-Unis). L’Europe est clairement passée du mauvais côté de la force, du côté des pays incapables de réagir et de faire les investissements nécessaires. C’est à mon avis la dégradation qui nous attend, et non la transformation. Je suis très pessimiste quant à notre capacité à poser les bons diagnostics et à réagir avec les moyens appropriés.

Les brèves

Sous le Soleil de Satan

Philippe Meyer

"Je vous recommande cette réédition du roman de Bernanos, parue il y a quelques mois déjà dans la collection Folio Classique. Elle s’accompagne d’une excellente préface de Michel Crépu, le patron de la nrf, ainsi que d’une très intéressante chronologie de la vie de Bernanos, établie par son petit-fils Gilles. Elle aidera beaucoup de gens qui y voient flou quand on parle de Bernanos, ne sachant pas très bien quelle sorte d’histoire personnelle et politique a été la sienne. "

Rouge vif L’idéal communiste chinois

Nicole Gnesotto

"Ma brève concerne la Chine ; je vous recommande ce livre d’Alice Ekman paru en février dernier. Alice Ekman est universitaire, maître de conférences à Sciences Po. Son propos est de montrer, avec énormément de conviction je dois dire, que la Chine n’est pas une dictature capitaliste, que pays a une vraie idéologie communiste, que l’objectif de Xi Jinping est de parvenir « à la disparition ultime du capitalisme et à la victoire finale du socialisme ». Elle le fait à partir d’enquêtes extrêmement intéressantes de plus de 400 personnes interrogées pendant 7 ans. C’est vraiment troublant de s’apercevoir que le régime chinois est peut-être un vrai militant du communisme."

Une certaine idée de l’Europe

Michaela Wiegel

"Retour à l’Europe pour ma part. J’ai relu ce petit essai de Georges Steiner, disparu juste avant la crise du Covid-19. Quand on s’y replonge, on voit bien tout ce que cette crise a suspendu. Sa grande idée est de dire que ce sont les cafés qui font l’Europe. Dessinez la carte des cafés, vous obtiendrez l’un des jalons essentiels de la notion d’Europe. Il écrit : « la dignité de l’Homme, c’est la découverte de la sagesse, la quête d’un savoir désintéressé, la création de beauté. Gagner de l’argent et inonder nos vies de biens matériels de plus en plus dénués d’intérêt est une passion profondément vulgaire et dévastatrice ». "

Disparition de Patrick Devedjian

Jean-Louis Bourlanges

"Je voudrais dire quelques mots sur la mort de mon ami Patrick Devedjian. Ce fut pour moi une douleur personnelle, puisque nos deux familles étaient profondément liées et qu’il il m’avait beaucoup accompagné lors de la disparition de mon épouse. Deux choses frappaient chez lui, d’abord une extraordinaire juvénilité d’apparence, avec ce regard pétillant de malice, qui rend plus difficile encore l’acceptation de sa mort. Mais au-delà de cela, je voudrais dire qu’il était l’un des rares hommes politiques à avoir authentiquement mis au coeur de ses priorités la culture, l’art, la musique. Ce qu’il a fait dans les Hauts-de-Seine pour la Seine Musicale, ou le concours qu’il n’a cessé d’apporter aux formations orchestrales de Laurence Equilbey, cela témoignait d’une vraie conviction personnelle. Il était de ce point de vue une espèce de prince de la Renaissance, un héritier de l’Orient également, quelqu’un qui considérait que la vie collective était faite pour aboutir à la beauté. En ces temps difficiles où l’on a une conception très dégradée de l’engagement politique, il me semble que cet idéal, qu’il a porté très haut, mérite d’être salué."