Traitement politique du Coronavirus / D’autres désordres / n°133

Traitement politique du Coronavirus

Introduction

Le 17 mars, Agnès Buzyn, l’ancienne ministre de la Santé et candidate de la République En Marche à la Mairie de Paris, confiait au Monde : « Je savais que la vague du tsunami était devant nous. » « Le 30 janvier, j'ai averti [Edouard Philippe] que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. » « On aurait dû tout arrêter, c'était une mascarade. » L'opposition réclame des explications : le leader de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon s’indigne de ces « aveux consternants », et réclame que la mission d'information ouverte à l'Assemblée nationale sur le coronavirus s'en saisisse ; le député européen (Les Républicains) François-Xavier Bellamy tweete : « Comment ne pas être révolté ? (…) il ne fallait pas pleurer, il fallait agir ! »
Les propos d’Agnès Buzyn ont obligé le soir même le chef du gouvernement à se défendre d'avoir sous-estimé le danger. « Si nous n'avions pas pris au sérieux cet événement sanitaire, je n'aurais pas organisé une réunion dès le mois de janvier » ni « pris des décisions lourdes », a fait valoir Édouard Philippe. Quant à l'alerte de l’ancienne ministre de la Santé sur la tenue des élections, il convient qu'elle a eu lieu le 30 janvier. Mais précise qu'« à l'époque, beaucoup de médecins n'étaient pas d'accord avec elle ».
Le conseil scientifique, nommé le 10 mars pour « éclairer » les choix du gouvernement a rendu public son avis du 12 mars, qui précise le cadre dans lequel il a eu à se prononcer sur un éventuel report des élections : « Cette décision, éminemment politique, ne pouvait lui incomber », expliquent ses membres. Le conseil a simplement précisé qu'« aucun élément scientifique n'indiquait que l'exposition des personnes lors du vote serait plus importante » que si elles allaient « faire leurs courses ». En clair : les scientifiques, loin de valider l'une ou l'autre option, ont simplement rendu un avis technique.
La double injonction contradictoire du gouvernement demandant « à toutes les personnes âgées de plus de 70 ans, à celles et ceux qui souffrent de maladies chroniques ou de troubles respiratoires, aux personnes en situation de handicap, de rester autant que possible à leur domicile » et en même temps, qu'elles se rendent aux urnes, a jeté le trouble dans la population et la classe politique. Dimanche, les bureaux de vote se sont avérés plus vides que les rues. Notamment à Paris. Avec un taux d’abstention de 55,25%, soit une baisse de plus de près de 20 points par rapport à 2014, la participation s'est effondrée comme jamais, posant la question de la légitimité des résultats obtenus lors de ce premier tour. La date du second tour des élections municipales, qui devait initialement se dérouler aujourd’hui, dimanche 22 mars, « sera fixée par décret », prévoit un projet de loi d’urgence, qui acte son report « au plus tard au mois de juin 2020 ».

Kontildondit ?

Richard Werly (RW) :
Deux questions se posent.
La première est liée aux déclarations d’Agnès Buzyn, qui soulèvent évidemment de nombreuses interrogations sur le déroulement de la gestion de cette crise. Vu de l’étranger, on est tout de même intrigué par le fait qu’une ministre de la Santé qui était « au front » (puisqu’il s’agit d’une guerre selon Emmanuel Macron) ait accepté d’en partir pour mener une campagne électorale, au cours de laquelle elle a contrevenu à toutes les mesures préconisées : elle a tenu des meetings, serré des mains, etc. Ce faisant, elle a en quelque sorte « absous » les Parisiens de prendre toute précaution pendant au moins deux semaines. Il y a donc là une vraie question de responsabilité politique des acteurs, qu’elle soit personnelle pour Agnès Buzyn ou gouvernementale. Il semble qu’il y ait eu là une manoeuvre politique, qui a privilégié l’élection à Paris au détriment de la santé publique.
Seconde interrogation, qui s’applique cette fois à tous les gouvernements européens : celle du retard à l’allumage. L’exemple italien montrait très clairement que la situation déraillait, et ce dès la mi-février. On sait aussi par les déclarations de Mme Buzyn que la sonnette d’alarme avait été tirée le 31 janvier. Toute l’Italie du Nord était dans une situation catastrophique, pourquoi les autres gouvernements européens ont-ils donc tant tardé à admettre que la situation italienne allait inévitablement arriver chez eux ? Y a-t-il encore des frontières dans les têtes ?
On est certes en droit de s’interroger sur l’attitude du gouvernement français, mais il faut aussi le faire pour les autres pays d’Europe : pas un seul n’a pris les mesures qui semblaient s’imposer.

Nicolas Baverez (NB) :
Le récit que fait Agnès Buzyn donne une idée de la confusion qui a prévalu à la tête de l’Etat. On peut comprendre sa détresse, ayant vécu un triple échec : comme ministre de la santé, comme médecin, et comme candidate à la mairie de Paris. Mais se centrer sur son cas serait une erreur, car il n’est qu’un reflet de ce qui s’est passé à l’échelle nationale et européenne. L’impréparation et le manque d’anticipation ont été très forts.
La première erreur fut de penser que ce virus serait cantonné en Chine ou en Asie. Erreur immédiatement reproduite quand on s’est dit que cela ne toucherait que l’Italie. En France, sur le plan sanitaire, on a laissé se créer une pénurie de lits, de masques, de respirateurs et de kits de dépistage. Je rappelle que la Corée du Sud a réussi à endiguer l’épidémie parce qu’ils ont multiplié les tests (250 000, pour une population bien plus réduite que la nôtre). Ensuite, les messages envoyés étaient confus, quand ils n’étaient pas tout simplement contradictoires. Le président de la République le jeudi, le Premier ministre le samedi, des élections le dimanche, et le confinement le lundi. D’une manière générale, l’Etat n’était pas préparé. On explique qu’il y a de l’éducation à distance, mais en réalité rien ne marche (à l’exception de certains établissements privés qui avaient déjà des systèmes), et les services de police vivent eux aussi un grand trouble. On est aujourd’hui dans une phase de rattrapage difficile. Elle concerne aussi le reste de l’Europe (même si l’Allemagne semble un peu mieux s’en sortir).
Sur le plan de la crise économique en revanche, et malgré un effet retard, ils semble que quelques leçons de 2008 aient été retenues. Pour la France, les mesures qui sont prises sont les bonnes : soutenir l’offre, éviter les faillites d’entreprise pour pouvoir préserver les emplois, mais aussi la croissance potentielle quand les choses repartiront. Pour l’Union Européenne, les pays ont été dispersés, il est vrai que le soutien à l’Italie a été insuffisant, mais c’est quand même la relance qui a prévalu. Même chose en ce qui concerne la Banque Centrale Européenne : la déclaration de Christine Lagarde du 12 mars était catastrophique, mais les choses se sont arrangées, avec l’annonce le 19 mars d’un plan de soutien massif de 750 milliards d’euros. Lors de la crise commencée en 2008, il avait fallu attendre l’arrivée de Mario Draghi en 2014 pour prendre les bonnes décisions, ici c’est tout de même allé bien plus vite.
Un mot sur le projet de loi d’état d’urgence sanitaire, que j’ai examiné. Il y a là un certain effet de rattrapage. Le report du second tour des élections municipales pose des questions, puisque les résultats du premier tour sont très fragiles, et on peut se demander si, d’un point de vue constitutionnel, on peut écarter de trois mois deux tours d’élection. Mais j’aimerais attirer l’attention sur le fait qu’on est en train de créer un nouveau régime de circonstances exceptionnelles, on avait déjà l’article 16, l’état d’urgence, l’état de siège, et voici qu’on crée un état d’urgence sanitaire avec des atteintes aux libertés très vastes et non contrôlées : la liberté d’aller et venir, la liberté d’entreprendre, la liberté de se réunir et de manifester ... Ajoutons à cela que le ministre de la Santé va pouvoir réquisitionner tout bien et service. Ce projet de loi, en l’état actuel, crée un système supplémentaire (alors qu’on en a déjà beaucoup) et met en place des mesures d’atteintes aux libertés fondamentales aussi larges que peu contrôlées.
Pour résumer, la faillite est réelle du côté sanitaire et régalien, mais la réaction est plutôt bonne sur le plan économique. Même si ce n’est pas l’économie qui gouverne le monde, surtout en ce moment.

Béatrice Giblin (BG) :
Je ne serai pas aussi sévère que NB sur la « faillite » politique. Je pense que si on avait pris une solution de confinement très tôt, les Français ne l’auraient pas comprise. On voit combien il faut de rappels à l’ordre encore aujourd’hui, avec des amendes de plus en plus lourdes, qu’en aurait-il été il y a un mois ? Que n’aurait-on dit alors sur l’autoritarisme du président, les décisions solitaires, etc. ?
En ce qui concerne l’Europe, la santé est du ressort des nations, elle ne fait pas partie des domaines dont s’occupe l’UE. Nous n’avons pas voulu construire une Europe plus unie, et la variété des cultures a engendré une variété d’attitudes, de comportements et de rapports au corps, à la santé ou à la liberté. Voyez par exemple les Pays-Bas, qui continuent à parier sur une immunité collective et à ne pas confiner, comme les Britanniques l’avaient envisagé. Le rapport au corps et à la santé est aussi une affaire de culture, et on ne peut pas tirer un trait aussi rapidement sur ce facteur, même si on peut le déplorer.
A propos des décisions politiques, quelques rappels. Souvenons-nous d’abord des premiers retours de Français de Wuhan, qui avaient été confinés en Normandie. On entendait alors : « on n’en fait pas un peu trop ? C’est exagéré ... etc. » Ce n’était pourtant pas il y a si longtemps. On a aussi entendu beaucoup de médecins relativiser la gravité du virus en le comparant à la grippe traditionnelle. La prise de conscience a été très lente, y compris dans le milieu médical. Le rassemblement évangélique de Mulhouse, à qui l’on doit sans doute en grande partie la situation du Grand Est, n’avait choqué personne quand il s’est tenu. On a l’impression d’y voir clair rétrospectivement, mais la confusion était partout, pas seulement chez les politiques.
A propos des pénuries de matériel médical. Souvenez-vous à l’époque du H1N1, quand Roselyne Bachelot alors ministre de la Santé, avait acheté des vaccins en quantité massive, dont on n’a finalement pas eu besoin. Tout le monde s’était moqué et ironisait. Il ne faut pas oublier cela. Si l’Asie a mieux réagi que nous, c’est aussi parce qu’elle a eu l’expérience du SRAS, dont elle a tiré des leçons.
Enfin, je m’insurge contre le fait de dire que l’Education nationale est incapable d’assurer un enseignement à distance. J’ai dans mon entourage de nombreux enseignants, et beaucoup de témoignages quant à des cours qui ont lieu. Cela fonctionne !

Philippe Meyer (PM) :
A propos des vaccins de l’époque H1N1, il est toujours nécessaire de rappeler que les vaccins inutilisés ont été revendus, et que le coût pour la République n’a absolument pas été astronomique comme on a pu l’entendre ici ou là ...

Jean-Louis Bourlanges (JLB) :
A propos de Mme Buzyn, je crois qu’il faut distinguer deux choses. Il est tout à fait abusif de l’accuser, elle ou le gouvernement, d’avoir sous-estimé la gravité de la situation. Quand elle a constaté les pneumopathies inhabituelles, elle a informé la direction générale de la Santé, ainsi que le Premier ministre et le président de la République. On est alors entré très logiquement dans une période de réflexion collective, au cours de laquelle la communauté scientifique était loin d’être unanime. La ministre était en face de quelque chose de tout à fait inédit, et a tenté d’y faire face avec les moyens dont elle disposait. Il est vrai qu’elle a davantage réagi qu’anticipé, mais ce qui a été gênant c’était plutôt la déification de la parole scientifique par le pouvoir politique alors que l’autorité scientifique elle-même était très incertaine de son diagnostic et de ses préconisations.
Ensuite, à propos du discours et du comportement tenus par Mme Buzyn quand elle a décidé de renoncer au ministère pour être candidate. C’est à ce moment-là qu’il semble s’être passé quelque chose chez elle, et qu’elle a été « à côté d’elle-même ». C’est cette dissociation entre sa personnalité morale et sa personnalité politique qui a conduit à cet effondrement psychologique. Mais n’allons dire comme M. Mélenchon ou d’autres, qu’il y a eu crime contre l’humanité parce qu’elle a pressenti la gravité du problème avant les autres.
Ce qui me frappe dans cette affaire est le rapport au scientisme. De la part d’une classe politique, le scientisme consiste à considérer que le détenteur d’une vérité scientifique est fondé à prendre une décision politique. C’est une erreur profonde et largement démontrée (par Raymond Aron par exemple). Il y a une différence de nature entre le diagnostic du savant et la responsabilité du politique. Cette affaire a mis le doigt sur l’un des problèmes du macronisme : ne pas comprendre ce qu’est la dimension de la conscience politique. Et s’être réfugié derrière : « le gouvernement fait ce que lui recommandent les scientifiques ». Prenons l’exemple des élections. Les scientifiques ont été très abusifs. Deux jours avant le scrutin, vendredi matin, le directeur du service des maladies infectieuses de l’hôpital Tenon expliquait qu’il était légitime d’aller voter. J’avais personnellement envie de lui dire : « de quoi je me mêle ? » A titre privé, il pouvait le dire, mais la décision de maintenir l’élection ou non était purement politique. Il s’agissait de savoir s’il y avait rupture devant l’égalité du suffrage (or il était évident que les personnes âgées couraient un plus grand risque que les autres), si un second tour serait possible à la date prévue (il ne l’est pas), si cette échéance était vraiment si importante qu’on ne puisse pas la repousser (il me semble que non). On aurait très bien pu maintenir les maires en place jusqu’à la sortie de crise. Il n’y avait donc aucune urgence sociale, politique ou éthique à ce que les Français votent ce jour là.
Enfin, d’un point de vue plus anecdotique, je suis émerveillé par la pathologie bureaucratique française, qui consiste à exiger des gens qu’ils s’autorisent eux-mêmes à sortir de chez eux. On dit que c’est pédagogique, mon œil. Je connais le cas d’une brave dame qui s’est baignée à Dieppe, dans une mer à 12°C (on peut donc raisonnablement imaginer qu’il ne s’agissait pas d’un sport collectif), et qui s’est vue verbalisée à sa sortie de l’eau parce qu’elle n’avait pas son autorisation ... On croit rêver.

Richard Werly :
Il y a une erreur fondamentale à se reposer sur les scientifiques quand on est un politique. Pour la simple raison qu’ils ne sont pas d’accord entre eux. On l’a vu au début de cette épidémie : nombreux étaient les spécialistes qui prévoyaient une chute rapide des contaminations. Croire que face à un défi de cette nature les experts seront unanimes est une erreur. Par conséquent le rôle du politique doit être d’arbitrer, et dans ce cas de figure, le seul arbitrage possible doit être la précaution maximale, ce qui récuse en effet a posteriori la possibilité d’organiser les élections municipales.
Enfin, je suis frappé par la façon de fonctionner d’une autorité politique, en l’occurrence la Commission Européenne. BG a eu raison de rappeler que les questions de santé ne sont pas de son ressort, mais qu’est-ce qui empêchait Mme Von der Leyen de désigner très vite un commissaire dédié au Coronavirus ? Il y a 27 commissaires européens, on ignore généralement de quoi s’occupent une bonne moitié d’entre eux. On l’a fait sur le Brexit, pourquoi pas sur cette question ? Cela aurait au moins obligé à un échange et imposé une coordination.
Je suis frappé de voir comme nos gouvernements et institutions sont incapables de s’adapter à une crise de cette ampleur. Il faut des réorganisations d’urgence et des flexibilités dans les portefeuilles.

Philippe Meyer :
On peut aussi s’étonner du fonctionnement des médias, sur les plateaux desquels on n’a jamais vu autant de médecins, à qui l’on demande de faire des constats sur des données sociales auxquelles ils n’ont pas accès, et des prévisions dont ils sont incapables. On les voit du coup se demander ce qu’ils font là, se sachant plus utiles ailleurs, et s’agacer de ces questions qui ne les regardent pas ...

Béatrice Giblin :
Je voudrais simplement donner un chiffre sur les élections de dimanche dernier, et l’abstention massive due à la peur de contagion : 30% des jeunes sont allés voter, et 63% des plus de 70 ans.

Jean-Louis Bourlanges :
Je trouve qu’encore aujourd’hui, nous ne sommes pas clairs sur la façon dont nos gérons cette maladie. On entend deux discours très différents. D’un côté on nous dit qu’une pandémie de cet ordre ne peut se régler que quand tout le monde a été frappé, pour atteindre une immunité collective. Si c’est l’option choisie, cela signifie qu’il faut attendre qu’au moins 60% de la population soit contaminée, mais compte tenu de la létalité, cela donnerait des situations extrêmement graves. Or tout est fait pour gagner du temps, pour gérer la pénurie de moyens médicaux. Ne s’engage-t-on pas vers une durée longue, radicalement différente de la stratégie (à succès) de la Corée du Sud ?

Nicolas Baverez :
Le livre blanc de 2008 sur la Défense et la sécurité nationale avait bien pointé le risque de pandémie comme pouvant compromettre la continuité de la vie nationale. Nous y sommes aujourd’hui, et il est très important de nous interroger à nouveau sur cette notion de sécurité nationale, qui dépasse très largement la seule Défense. De ce point de vue, le fait d’être retourné à un Ministère des Armées me paraît tout à fait dommageable.
D’autre part, la confusion continue, et on le doit peut-être au « en même temps ». Prenons un exemple concret : qui doit aller travailler ? On voit des gens qui ne devraient pas aller travailler et qui ouvrent quand même, et à l’inverse des salariés dans des secteurs essentiels qui refusent d’aller travailler, avec la (bonne) excuse qu’il n’y a pas de masques.
Enfin, à propos de l’Europe, on constate ce même manque de réactivité qu’au niveau national pour ce qui est de la réaction sociale ou sanitaire. En revanche, il y a dans les compétences de l’Europe de nombreuses choses qui relèvent de la macroéconomie. Le choc est sans précédent, la courbe n’est ni en « U », ni en « V », ni en « J », mais en « I », avec un effondrement brutal de l’offre et de la demande. Et de ce point de vue, et malgré un temps de retard, il semble qu’on a pris les bonnes décisions.

D’autres désordres

Introduction

En Afghanistan, l'accord signé le 29 février à Doha par les États-Unis et les talibans vise à trouver une fin à dix-huit ans de guerre, au cours de laquelle près de 3.500 membres des troupes américaines et alliées ont été tués et qui a coûté des milliers de milliards de dollars. D’ici la mi-juillet, environ 4.000 hommes auront quitté l'Afghanistan. Les 8.600 restants plieront bagage d'ici avril 2021. Le secrétaire d'État Mike Pompeo a assuré que l'accord bilatéral n'était pas un abandon et précisé : « Nous observerons les talibans de près pour vérifier qu'ils respectent leurs engagements et nous ajusterons le rythme du retrait de nos troupes à leurs actions. ». Son collègue Mark Esper, secrétaire à la Défense a complété : « Si les talibans n'honorent pas leurs engagements, [...] les États-Unis n'hésiteront pas à annuler l'accord ». La principale fragilité de l'accord de Doha est que le gouvernement afghan, même s'il a été tenu au courant des négociations, n'en est pas cosignataire. Le cœur de l'entente est de prévoir un retrait militaire américain en échange d'un arrêt du soutien taliban aux groupes djihadistes internationaux. Pour le reste, Kaboul et les talibans doivent, à partir de maintenant, parvenir à imposer un cessez-le-feu durable, et négocier l'avenir du pays.
Sur le front pétrolier, le 9 mars 2020 les cours du pétrole ont chuté à environ 33 dollars le baril (un niveau inobservé depuis début 2016), soit une baisse de près de 25 % par rapport au vendredi 6 mars. À un choc de demande issu de la propagation du coronavirus et des mesures de confinement imposées notamment par la Chine, s'est superposé un choc d'offre issu des conséquences de la décision de l'Arabie saoudite et de la Russie de cesser leur coopération sur le marché, précipitant ainsi l'effondrement des cours et ce, d'autant plus que l'offre était déjà excédentaire sur le marché pétrolier au premier semestre 2020.
En Russie, au nom de la « stabilité », le président russe, Vladimir Poutine, 67 ans, au pouvoir depuis vingt ans, vient de s'aménager la possibilité d'y rester seize ans de plus. Le 10 mars, la Douma, Chambre basse du Parlement de Russie, a adopté à une majorité écrasante (380 voix sur 450), un amendement constitutionnel visant à autoriser le chef de l'État à solliciter deux nouveaux mandats à l'issue de son mandat en cours, qui prend fin en 2024. Cette réforme doit encore être validée par la Cour constitutionnelle, puis par les électeurs, appelés à se prononcer lors d'un « vote populaire » le 22 avril.
A Pékin, enfin, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Zhao Lijian, a laissé entendre le 12 mars sur Twitter que l'armée américaine aurait introduit le virus à Wuhan, où la plupart des scientifiques s'accordent à dire que l'épidémie a commencé en décembre.

Kontildondit ?

Béatrice Giblin :
Ces quatre sujet brossent un tableau géopolitique vraiment très préoccupant. En ce qui concerne l’Afghanistan, le Coronavirus a assurément pris toute la place médiatique, car cet accord de retrait des forces américaines (qui n’est pas un accord de paix) aurait normalement fait les gros titres. C’est une indéniable débâcle pour les Américains, après une guerre qui a duré 18 ans, n’est toujours pas terminée, a coûté des milliers de morts et des milliers de milliards de dollars. Le peuple américain n’en peut plus, et veut absolument que cela cesse. Les USA, malgré leurs déclarations (ils resteront si les talibans ne respectent pas l’accord) se tiendront à l’avenir aussi loin que possible de l’Afghanistan, ce « cimetière des empires ». Les raisons qui ont poussé les Etats-Unis à s’embourber dans une situation pareille sont trop longues pour être analysées ici, notons cependant que les interventions américaines en Afghanistan, mais aussi en Irak ont déstabilisé toute la région, et ne sont pas pour rien dans la situation dramatique du Proche-Orient et du Moyen-Orient. Mais ces fiascos américains ont aussi conforté des régimes autoritaires tels que la Chine dans leur certitude que la démocratie à l’occidentale n’était décidément pas le meilleur des régimes.
C’est ce qui vient de se passer en Russie, lors d’une réforme constitutionnelle sans précédent, qui est pourtant passée en catimini. Poutine s’est tout simplement taillé une constitution sur mesure, la Douma l’ayant très largement approuvée. Elle n’est certes pas encore terminée (il reste à obtenir l’approbation de la commission constitutionnelle et à remporter un referendum), mais son aboutissement est quasi certain. Et cette réforme a été mise en place au nom de la stabilité et de la sécurité. Il semble que les régimes autoritaires se renforcent de crise en crise. Et la situation pétrolière n’arrange évidemment rien. Il me faut corriger un chiffre de l’introduction de PM : le baril n’est plus à 31$, il est passé hier à 21$ (Note : l’émission a été enregistrée le vendredi 20 mars). Il n’avait pas été aussi bas depuis très longtemps, et à ce prix, même si la chute est circonstancielle, cela met la Russie en position difficile. Il est vrai que le pays a un fonds de réserve très important, dans lequel Poutine va piocher, et que le pétrole et le gaz ne sont plus des ressources aussi majeures qu’elles ne l’étaient auparavant, cependant un cours du baril aussi bas crée une extrême difficulté pour la Russie, pour l’Arabie Saoudite, et c’est évidemment bien pire pour des pays comme le Nigéria ou le Vénézuéla, qui ont besoin d’un baril à 100$ pour s’en sortir.

Nicolas Baverez :
Cette crise du virus nous ramène sans cesse à ce constat : aujourd’hui tout est politique et géopolitique. Ce pseudo-accord avec les talibans ne fait qu’acter l’accélération du repli des USA. Trump a fait appels aux pouvoirs de guerre pour gérer la crise du Coronavirus, et le repli des Etats-Unis sur leur territoire va s’accélérer, et pas seulement au Moyen-Orient ou en Europe, mais aussi en Asie.
La Chine est dans un cas très singulier. C’est elle qui a le plus mal géré cette crise depuis le début, et quoi qu’en disent ses autorités, le virus est bien parti de Wuhan. Néanmoins elle et le reste de l’Asie vont sortir de crise avant les autres régions du monde.
D’un point de vue sanitaire et économique, on a quatre vagues. La vague asiatique qui commence à refluer, l’Europe qui est en plein dans la crise, les Etats-Unis, qui seront les prochains, et seront suivis par le monde émergent. Par conséquent, la régionalisation va s’accroître en Asie autour de la Chine, dont l’emprise va se renforcer sur le continent, et qui justifiera le discours anti-démocratique.
Il est vrai qu’un certain nombre de régimes autoritaires tentent de se servir du coronavirus. Côté Poutine, on est dans le déni de la crise sanitaire, et dans un renforcement du pouvoir qui lui permettra de rester jusqu’en 2036 (rappelons qu’il est aux affaires depuis 1999). Côté saoudien, on a une double révolution. Mohammed Bin Salman a fait emprisonner à la fois son cousin et rival Mohammed Bin Nayef et son oncle Ahmed Bin Abdelaziz, et déclenché une guerre du pétrole, suicidaire pour l’Arabie Saoudite, qui a besoin d’un baril à 80$ pour équilibrer son budget. Même si le pays a des réserves, le choc va être terrible et déstabilisera l’alliance avec les USA.
Deux pays autoritaires sont en grande difficulté : la Turquie d’abord, déjà dans une impasse militaire et diplomatique en Syrie, surexposée en Libye, et à présent en passe de vivre une crise sanitaire et économique très violente. L’autre est l’Iran. C’est un pays particulièrement touché par le Coronavirus, et il va subir de plein fouet ce choc pétrolier.
L’espoir nous vient d’Asie. Des pays comme le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan, de vrais Etats de droits, sont pour le moment ceux qui ont le mieux géré cette crise sanitaire, ce qui contredit le discours des démocratures selon lequel un pouvoir autoritaire est mieux à même de répondre aux crises du XXIème siècle.

Richard Werly :
Il faut à mon avis traiter l’Afghanistan à part. Coronavirus ou non, il s’agissait d’une guerre ingagnable. Personne ne conquiert l’Afghanistan, l’URSS l’avait déjà appris à ses dépens. C’est une fin de partie extrêmement triste pour le peuple afghan, qui repose sur les mensonges éhontés et les fausses promesses des Occidentaux. Les talibans en sortent vainqueurs, même si le pays est très divisé. Le sentiment d’impuissance internationale est total, et il confirme que certains types de conflits ou d’ingérence sont perdus d’avance.
Les autres sujets sont davantage liés au virus. Et j’ai à ce propos un désaccord avec NB. Je crois que les pays d’Asie du Sud-Est frontaliers de la Chine, ces puissances émergentes d’Asie qui sont aussi les ateliers de la planète, ont tout de même compris (à quelques exceptions près, comme le Cambodge totalement inféodé à Pékin) que la Chine était un danger, contre lequel il fallait absolument se prémunir. Je pense qu’une nouvelle alliance en termes de production doit émerger entre l’Europe et ces puissances industrielles. S’il y a un endiguement de la Chine à effectuer, il doit à mon avis passer par cette autre Asie.
La Chine fait face à une difficulté que nous n’avons pas encore évoquée. Bon nombre de pays touchés par le virus ou en passe de l’être, ceux d’Afrique notamment, vont réclamer une annulation pure et simple de leur dette envers la Chine. Autrement dit toute la stratégie chinoise d’expansion, ces fameuses nouvelles routes de la soie, est remise en question. Il s’agissait de construire des infrastructures dans ces pays, faisant de la Chine un gigantesque créancier. Si ces pays sont touchés, il ne paieront pas. Comment fera la Chine alors ?
Ce que nous voyons aujourd’hui est une opération de communication de la Chine, et elle est assez détestable : elle consiste à prétendre que le virus n’est pas chinois et que les Chinois ont tout réussi face à l’épidémie. En réalité, les problèmes pour la Chine sont devant elle.
La Russie, enfin. La société russe va-t-elle tolérer longtemps ce pouvoir poutinien (qui est désormais à vie, si l’on veut appeler un chat un chat) ? Poutine profite des circonstances, l’épidémie lui permet d’avancer ses pions encore plus facilement qu’il ne le pensait, mais je ne suis pas certain que la population accepte cela longtemps. Une fois cette crise passée, et surtout si la situation économique devient intenable, les choses changeront peut-être. Le pouvoir de Poutine est indissociable de la manne financière des hydrocarbures, or si cette manne se tarit, les cartes seront rebattues.

Jean-Louis Bourlanges :
Pendant le coronavirus, les autres pathologies sociales et politiques continuent. Cette épidémie équivaut au fait d’éteindre la lumière, et chacun sait que c’est dans le noir que les choses les moins avouables se font le plus facilement.
On a éteint la lumière, et voilà que les Américains quittent l’Afghanistan, que Poutine prolonge son pouvoir indéfiniment, et que les Chinois accusent les diables étrangers. Rappelons que les Chinois sont à l’origine non seulement de ce virus particulier, mais aussi de la plupart des pathologies comparables dans l’histoire récente. Il apparaît assez nettement qu’il y a un problème dans la façon totalement non maîtrisée dont les Chinois vivent avec les animaux. Ils ne manquent donc pas de toupet d’accuser les Américains d’être à l’origine du virus.
Ce virus révèle aussi que nous, Occidentaux, Français, Européens, bref tous ceux qui portent la civilisation issue du rejet de la seconde guerre mondiale, sommes complètement cloués au sol, incapables de solidarité, d’efforts, de cohérence ... Et quand les braves gens sont aussi nuls, les méchants n’ont qu’à se réjouir. Pendant la Deuxième République, on disait « il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent », ici c’est l’inverse.

Béatrice Giblin :
Je voudrais préciser un point sur la Chine. L’attitude de l’OMS, et le temps qu’elle a mis à déterminer une pandémie, tient aussi au fait que son directeur, M. Tedros Adhanom Ghebreyesus, a été élu grâce aux voix de la Chine et de ses alliés. Il a fait preuve de complaisance à l’égard de Pékin dans les débuts de cette épidémie. Quand on voit comment les Chinois essaient de placer des pions ou de carrément prendre le pouvoir dans un certain nombre de grands organismes internationaux, cela doit nous faire réfléchir.

Les brèves

Rouge vif L’idéal communiste chinois

Béatrice Giblin

"Pour rester dans le champ abordé ce matin, je vous recommande l’ouvrage d’Alice Ekman, publié aux éditions de l’Observatoire. C’est un livre très clair, d’une excellente spécialiste qui montre que le communisme n’a absolument pas disparu de Chine et qu’au contraire la conviction est très forte qu’il s’agit de la meilleure des idéologies, et qu’elle est promise à un grand avenir. Ce livre nous aide à sortir de cette représentation selon laquelle nous étions arrivés à la fin du communisme. Rien n’est moins vrai. "

Le choc démographique

Nicolas Baverez

"Bruno Tertrais nous montre que ce sont les problèmes humains (vieillissement, naissances, urbanisation) qui sont au cœur des problèmes du monde d’aujourd’hui, mais aussi qu’il n’y a pas de choc démographique des civilisations, ce qui est tout à fait positif, puisqu’il est donc possible d’avoir une politique raisonnable en matière de démographie. C’est la chance d’aller vers un monde plus pacifique, et elle est bienvenue par les temps qui courent. "

Le hussard sur le toit

Nicolas Baverez

"Sans doute l’un des plus beaux livres de Jean Giono. Le roman se passe en 1832 pendant la crise du choléra. Le héros, Angelo Pardi, est d’une certaine manière le fils spirituel du Fabrice del Dongo de Stendhal, et il affronte l‘épidémie de choléra en Provence. Giono disait de son livre : « le choléra est un révélateur, un réacteur chimique qui met à nu les tempéraments les plus vils ou les plus nobles ». Je pense qu’il en va de même aujourd’hui avec le coronavirus. "

Disparition de Nicolas Alfonsi

Jean-Louis Bourlanges

"Je voudrais rendre hommage à ce sénateur de la Corse, Nicolas Alfonsi, qui vient décéder, du coronavirus d’après ce que j’ai compris. C’était quelqu’un que j’ai bien connu, élu radical de gauche en 1981, puis chevènementiste, moins par hostilité à l’idée européenne que par hostilité au nationalisme corse. Nicolas Alfonsi a été un formidable patron du conservatoire du littoral en Corse. Il a, avec ténacité, clairvoyance, et un grand courage politique, constamment tenu tête à toutes les formes de mafias, et a grandement contribué à ce que le littoral corse soit encore aujourd’hui largement préservé, et nous hideusement défiguré comme peut l’être celui de la Côte d’Azur. Il a bien mérité, de la « petite patrie » comme de la grande. "

Narcos : Mexico

Richard Werly

"Je pense que nous devons être nombreux à regarder des séries télévisées pendant ce confinement. Personnellement je me suis plongé dans la deuxième saison de « Narcos » sur Netflix, et je vous la recommande. Elle nous montre l’agonie d’un seigneur de la drogue mexicain dans les années 1980 face aux agences fédérales américaines. C’est passionnant, de facture on ne peut plus hollywoodienne, mais cela fait s’intéresser à d’autres formes de maladie et de difficultés, qui ont l’avantage d’être bien scénarisées. "