Coronavirus, in abstentia / n°131

Coronavirus, in abstentia

Introduction

EN SAVOIR PLUS AVEC NOTRE LETTRE D’INFORMATION


De l’apparition d’un virus inconnu en Chine à un « Lundi noir » qui a vu les marchés chuter comme jamais depuis fin 2008 : en deux mois, l’épidémie de Covid-19 a mis l’économie mondiale à rude épreuve. L’un des chocs les plus durs vient du pétrole dont les cours ont frôlé lundi les 30 dollars le baril. Le même jour, les marchés boursiers se sont effondrés. Le CAC 40 a perdu 23% en une semaine. Une situation qui pourrait faire perdre au monde jusqu’à 2000 milliards de dollars, selon l’ONU. L’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) a revu à la baisse de 2,9% à 2,4% ses prévisions de croissance mondiale pour 2020. La zone euro est seulement créditée de 0,8% avec une Italie en stagnation.
Aux États-Unis, Donald Trump a proposé mardi un vaste plan de relance de 700 milliards de dollars, après avoir tenté de minimiser, à plusieurs reprises, l’impact du coronavirus sur l’économie américaine. Jeudi, il a mis en cause l’Europe, une institution qui, à ses yeux, a « échoué » face au virus et annoncé la fermeture des États-Unis aux voyageurs en provenance de l’espace Schengen, précisant toutefois que cette mesure ne visait pas le Royaume-Uni.
En Europe, les Vingt-Sept tentent de coordonner leurs réponses budgétaires. La santé ne relevant pas des compétences de l’Union, la Commission n’a reçu que mardi un mandat spécifique de coordination, permettant à sa présidente, Ursula von der Leyen, d’annoncer que l’Union européenne allait créer un fonds de 25 milliards d’euros destiné aux systèmes de santé, aux PME et au marché du travail.
En Italie, le gouvernement a débloqué 25 milliards d’euros et demande à l’Europe davantage de solidarité. En attendant, c’est de Pékin qu’il a reçu des livraisons de matériel sanitaire. Pour sa part, la chancelière Angela Merkel s’est dit prête à revenir sur la sacro-sainte règle du zéro déficit public pour faire face à l’épidémie. Épidémie devenue mercredi pandémie, selon l’Organisation mondiale de la santé.
En France, Bercy évoque un coût « de plusieurs dixièmes de points » de croissance en 2020. Le Président Macron se prépare à une crise longue qui va mobiliser l’ensemble des moyens de l’Etat. Lors de son allocution de jeudi, il a annoncé notamment le maintien des élections municipales, la fermeture de tous les établissements scolaires et décliné une série de mesures en faveur des entreprises et des salariés, assurant « nous ne laisserons pas une crise économique et financière se propager […] nous réagirons fort et vite, quoiqu’il en coûte ».

En raison de l’annulation de l’enregistrement de notre 131ème peau de caste, vous trouverez ci-dessous les contributions écrites de Nicole Gnesotto, Michaela Wiegel, Lionel Zinsou et Jean-Louis Bourlanges.

Kontildondit ?

Nicole Gnesotto :

* Le plus stupéfiant dans le Krach boursier historique qui a marqué la semaine du 9 mars 2020, est qu’il ne se soit pas produit plus tôt. Le Covid 19 apparait en Chine à la fin décembre 2019, le pic épidémique à Wuhan oblige au confinement de cette ville de plus de 15 millions d’habitants dès janvier 2020, l’Italie devient le premier foyer hors de Chine en février, et il ne se passe rien sur les marchés avant la mi-mars. Chacun sait pourtant que la Chine représente 15% du PIB mondial, 10% des importations mondiales, et que ses importations tirent la croissance de tout l’Occident et bien au-delà. Mais le Krach n’intervient qu’en mars, et encore sous la conjonction du virus et d’une crise des prix du pétrole ouverte par l’OPEP. Pourquoi un tel décalage ? Je crois que les marchés ont été en état de sidération. Pendant trois mois, personne n’y croyait, ou ne voulait le croire : la fin de la mondialisation ne relève pas de l’ordre du pensable. Ce scénario catastrophe était pourtant dûment prévu dans les réflexions stratégiques mondiales, et notamment dans le livre blanc Français sur la défense, comme l’un des « cygnes noirs » pouvant faire exploser la stabilité mondiale : un évènement dont l’occurrence est infiniment faible, mais dont la portée serait infiniment catastrophique. Les pandémies en font partie, comme le terrorisme nucléaire ou les catastrophes naturelles majeures. Le cygne noir était théoriquement possible, mais concrètement impensable. D’où la panique, quand son évidence s’impose.
Depuis une décennie, l’économie libérale qui nourrit la mondialisation planétaire, sait qu’elle doit s’adapter : le réchauffement climatique a en effet amené le capitalisme moderne à entamer sa grande transition vers une production plus verte, un changement des modes de consommation, des investissements vers des technologies plus durables et plus responsables. Cette transformation structurelle de l’économie mondiale, tous les acteurs économiques à commencer par les grandes entreprises, avaient fini par l’accepter, l’intérioriser même comme une source nouvelle de profit, avec comme horizon la fin du siècle. Or le coronavirus fait éclater ce calendrier relativement gérable : il confronte l’économie mondiale à une transition immédiate, urgente, brutale, sans préparation ni anticipation des effets possibles des mesures mises en œuvre. D’où surcroît de la panique. Et peut-être l’urgence climatique fera-t-elle les frais de cette urgence sanitaire mondiale.
On avait déjà traversé différentes phases de la mondialisation : la mondialisation heureuse des années 1990, puis la mondialisation douloureuse à partir de 2008, puis la crise de la mondialisation depuis l’élection de Donald Trump en 2016. On entre aujourd’hui dans la mondialisation catastrophe. L’interdépendance est en effet un atout formidable pour réduire les coûts de production et booster la richesse mondiale. Mais sa face noire est tout aussi puissante : l’interdépendance des crises va aussi vite que celle des marchés. On l’avait pressenti déjà il y a ans 10 ans, avec l’apparition du virus H1N1 au Mexique. On le vérifie brutalement avec le Covid 19. Non qu’il faille désormais honnir l’interdépendance des marchés et revenir, après la crise, à des économies autarciques. Mais les apôtres du libéralisme économique ne pourront pas ne pas tirer des leçons de cette crise majeure.

* L’autre Krach est politique et il concerne l’Union européenne. L’UE se retrouve aujourd’hui en état d’urgence sanitaire et économique, et son impréparation, son impuissance, sa frilosité sont sidérantes. Certes, la santé ne fait pas partie des compétences de l’Union : les Etats ont toujours voulu conserver leur souveraineté sur une politique qui peut, comme la défense et contrairement à l’agriculture ou le commerce, impliquer un risque de mort pour les citoyens. Donc, à sa décharge, l’UE n’est pas en première ligne de la gestion d’une crise sanitaire. Mais elle n’est pas pour autant dépourvue de moyens ni de responsabilité. Or depuis le début de la crise, les institutions tergiversent : « il faut attendre », « on surveille la situation » etc. Telles étaient les réponses des responsables de la Commission et du Parlement européen depuis trois mois.
Quand elles finissent par se préciser, les réactions de l’UE sont faibles : la Commission annonce la création d’un fonds de 25 milliards d’euros pour aider les entreprises, mais c’est une peccadille comparée aux besoins : l’Italie toute seule a mobilisé 25 milliards d’euros ! Ursula von der Leyen annonce aussi une plus grande flexibilité sur les aides d’Etat aux entreprises, alors qu’on aurait espéré une réponse à la mesure du défi : la suspension pure et simple du pacte de stabilité et de croissance, le temps nécessaire. Quant à la BCE, elle n’annonce rien de décisif, aucune baisse des taux directeurs, causant ainsi le deuxième Krach boursier de la semaine du 8 mars : avec en France une chute historique de -12, 28% en 24H.
Ce sont donc les Etats, laissés à eux-mêmes, qui ont la main. Et les Etats agissent en ordre dispersé, selon l’urgence de leur situation intérieure et le niveau de leurs moyens de prévention et de réponse. Madame Merkel a laissé tomber la rigueur budgétaire. La Slovénie et la République tchèque ferment leurs frontières, la France non. L’Allemagne et la France réquisitionnent toute fabrication et circulation des masques chirurgicaux, alors que l’Italie va se fournir en Chine, etc.
Quelles leçons tirer de cette première phase, ratée, de la stratégie européenne ? Je crois que deux au moins s’imposent. La première concerne la solidarité : on ne partage bien qu’en période d’abondance. En période de disette, c’est le chacun pour soi qui l’emporte. Autrement dit, l’anticipation des crises pandémiques à venir exige que l’Europe constitue des stocks considérables de matériel médical, médicaments et autres vaccins : une sorte de Banque européenne sanitaire (BES), à disposition de tous, quand la prochaine crise frappera.
La deuxième leçon concerne l’avenir de l’UE elle-même. Depuis 2008, l’Europe est mise à mal par les crises extérieures qui se succèdent sur le continent : crise économique de 2008, crise des réfugiés de 2015, crise du virus Covid 19 aujourd’hui. La crise sanitaire actuelle coïncide d’ailleurs avec une nouvelle crise des réfugiés venus potentiellement de Turquie. Si le sauvetage de l’euro avait permis de construire une réponse collective de l’Europe, certes austère et brutale pour les populations, ce n’est plus du tout le même scénario qui se profile aujourd’hui : face aux réfugiés, face au virus, le réflexe national l’emporte sur le réflexe européen. Jusqu’où va-t-il s’imposer ? Pourra-t-on, à la fin de l’épidémie, revenir aux règles du pacte de stabilité ? Vanter les mérites du libéralisme, de l’interdépendance, de la mondialisation et de la rigueur, comme seules conditions de la prospérité générale ? Les responsables européens devraient y réfléchir à deux fois.


Michaela Wiegel :

Le centralisme français est vu en Allemagne comme un atout face à la crise sanitaire sans précédent depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Le fédéralisme, et notamment la compétence des Länder dans le domaine de l’enseignement, rend impossible une annonce comme celle du Président Emmanuel Macron de fermer toutes les crèches, écoles, collèges, lycées et universités. Plusieurs Länder, notamment la Bavière, la Saxe-Anhalt et la Sarre, ont déjà suivi l’exemple français de fermeture des écoles pour ralentir la propagation du virus. Mais d’autres gouvernements fédéraux hésitent encore. La multiplicité de décisions rend difficile une ligne directrice, mais la pression de l’opinion publique est forte pour faire prévaloir le principe de précaution.
Pendant sa conférence de presse du 11 mars, la chancelière Angela Merkel a surtout fait appel à la responsabilité de chaque individu. La fille d’un pasteur luthérien incarne une école de pensée encore très répandu en Allemagne de ne pas tout attendre de l’Etat et de faire confiance à l’initiative des citoyens. Merkel a appelé tous les Allemands à changer leur mode de vie quotidien et à agir de façon responsable. Mais notamment dans les régions de l’Est avec un fort taux de vote pour l’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD), la demande d’un Etat fort et d’un leadership plus affirmé se fait entendre. Comme disait un observateur de manière ironique : Ceux qui ont le plus fortement réclamé que « Mutti » (« Maman ») Merkel parte sont ceux qui aujourd’hui, en quête de protection, crient : « Où est notre Mutti ? »
Merkel, la physicienne, a dit s’attendre à un taux de contamination de 60 à 70 % de la population. L’information a frappé les esprits dans le pays. Le Président de la Conférence de Sécurité à Munich, Wolfgang Ischinger, a fait le calcul que ça voudrait dire, même en supposant un taux de mortalité plus bas qu’en Chine et en Italie, que nous devons nous attendre à un demi-million de morts. Le taux de 60 à 70% a été mentionné en présence du ministre de la Santé, Jens Spahn, et du directeur de l’institut Robert Koch (RKI), le centre de référence pour la santé publique en Allemagne.
Fait notable, la Chancelière de l’équilibre budgétaire, la fameuse « zéro noir », a mis en question la politique de rigueur de l’Allemagne et le pacte de stabilité de l’Union Européenne. Face au défi de la crise sanitaire et économique, il ne serait pas possible de s’interroger tous les jours sur « ce que cela signifie pour notre déficit budgétaire”, a-t-elle affirmé.
Merkel a déclaré qu’en Allemagne, « nous sommes d’avis que la fermeture des frontières n’est pas une réponse adéquate aux défis auxquels nous faisons face. » Elle a cependant été contredite par un des ministres-présidents de son parti, Tobias Hans (CDU), dans la Sarre, qui a réintroduit des contrôles à la frontière avec la France, en raison du grand nombre de cas d’infection dans le Haut-Rhin. Il a été demandé aux Français qui travaillent en Allemagne de rester chez eux.


    Annexe : La crise migratoire et le conflit avec la Turquie

Alors que des milliers de réfugiés se pressent depuis une semaine à la frontière turco-grecque dans des conditions très difficiles, le gouvernement allemand a proposé d’accueillir 1 000 à 1 500 migrants mineurs, malades ou non-accompagnés. La comparaison avec l’attitude de la Chancelière Merkel en 2015 et son fameux « Wir schaffen das ! » (« Nous y arriverons ») face au million de migrants montre à quel point la ligne du gouvernement allemand a changé. La grande coalition prétend désormais incarner «  l’ordre et l’humanité ». Il est désormais plus important vis-à-vis des électeurs de droite déboussolés d’affirmer le maintien de l’ordre comme but suprême. Merkel a mis en avant sa volonté de « soutenir la Grèce face à la situation humanitaire difficile dans laquelle se trouvent entre 1 000 et 1 500 enfants sur les îles grecques ». L’Allemagne est prête à accepter ce nombre d’enfants, mais seulement si une coalition d’autres États européens volontaires est prête à aider. L’objectif principal est cependant de sauver l’accord sur les réfugiés avec la Turquie qu’Angela Merkel avait négocié au nom de l’Union Européenne avec le Président Erdogan en mars 2016. La chancelière voudrait que la Turquie bloque à nouveau l’afflux de migrants.
Un intense échange Berlin – Bruxelles entre les deux vielles « copines » Ursula (von der Leyen) et Angela (Merkel) a abouti à une quasi-identité de vues entre les deux femmes, au point que des observateurs d’autres pays membres se demandent si leurs opinions comptent encore. Von der Leyen s’est dit prête à aborder les chapitres litigieux avec Erdogan, dès lors que des avancées peuvent se faire dans la « réciprocité ». Mais l’impression générale reste que le gouvernement allemand n’oppose pas une grande résistance aux pressions turques.
Il est frappant de voir la différence avec la stratégie du Président Macron. Ce dernier s’est donné le rôle de freiner les ambitions néo-ottomanes de la Turquie. En tant que défenseur des intérêts européens dans la Méditerranée orientale, Macron a conclu des accords de défense renforcés avec Chypre et la Grèce. Une partie de sa politique libyenne et son soutien pour le maréchal Haftar s’explique également par sa volonté de faire barrage aux desseins turcs de s’assurer les ressources gazières devant Chypre. C’est ce que prévoit un accord (contesté) qu’Erdogan a conclu avec le gouvernement à Tripoli en échange d’un soutien militaire pour le Premier ministre Al Sarraj. A la différence de l’Allemagne qui compte environ deux millions de personnes originaires de Turquie sur son territoire, la France veut aussi limiter l’influence de l’AKP d’Erdogan sur son sol. Dans son discours sur le « séparatisme islamiste » à Mulhouse, le Président Macron a annoncé la fin à la rentrée prochaine des cours de langue turque dispensés par des professeurs envoyés par le régime d’Ankara. Les titres de séjour des Imams turcs ne seront pas prolongés. Macron a affirmé que « nous ne pouvons tolérer les lois turques sur notre sol ». L’Allemagne est très loin de tenir un tel discours.


Lionel Zinsou :

Il convient de rester prudent dans la mesure des effets économiques de la crise sanitaire. On n’en connaît pas encore la durée et on ne sait pas dire si les immenses populations de l’Asie du Sud et de l’Afrique sont peu touchées ou encore ignorantes de l’ampleur réelle de la pandémie sur leurs territoires.

Une chose est certaine, c’est la brutalité du choc pour les systèmes productifs du monde entier. Dans les trois crises les plus récentes, il s’agissait de chocs endogènes qui s’annonçaient des mois à l’avance et mettaient des mois à s’étendre d’un secteur à la autre quand bien  même l’appréciation de la gravité des signes avant-coureurs était sous-estimée. L’anomie était connue. Bulle des start-ups technologiques en 2001, risques immobiliers en 2008, danger grec pour l’Euro en 2011 ...
Aujourd’hui nous sommes en présence d’une chute vertigineuse et immédiate des chiffres d’affaires. On ne ralentit pas, on ferme.

Il y a donc d’abord l’impact direct : les transports collectifs, des avions aux paquebots, le tourisme d’affaires et de loisir, les cafés, hôtels et restaurants, les lieux et les industries de culture et de spectacles ... L’ensemble doit composer environ 10% du PIB mondial.
Ensuite il y a la consommation courante perturbée par la peur de la dangerosité des lieux de commerce. Tempérée pour les produits courants de base qui sont stockés par les ménages ou livrés par l’e-commerce, c’est la consommation durable qui est la plus accablée : tout ce qui peut être différé, tout ce qui est dépenses discrétionnaires. Là, pour les deux formes de consommations des ménages, on est plutôt à 40% du PIB mondial. C’est le choc de demande.

Il s’y ajoute un choc d’offre sans aucun précédent, c’est la désorganisation internationale des chaînes de valeur. Les pays-usines du monde soudain à l’arrêt, la Chine, la Corée, bientôt l’Allemagne et les Etats-Unis ...ils privent tous les autres pays de composants essentiels à la continuité de la production. Cette fois c’est environ 15% du PIB qui est touché. Et cela va bien plus loin par deux effets collatéraux qui durent plus longtemps que le choc lui-même : l’effondrement des matières premières et l’arrêt de l’investissement productif.
Quand l’industrie commande moins de matières premières cela n’affecte pas que les volumes. S’il se crée un coup d’arrêt sur les marchés du pétrole, du cuivre, de l’aluminium ou ceux des céréales ou du lait..., la Loi Economique dite de Gregory King fait qu’une baisse de 5% de la demande entraîne une chute de prix de 50%. Le commerce mondial se contracte aussitôt massivement en valeur, alors qu’il est normalement l’un des premiers moteurs de croissance. Les taux de fret et toutes les chaînes logistiques, maritimes comme terrestres, s’effondrent. Ainsi même les pays les plus éloignés du risque sanitaire se trouvent directement impactés, dans leurs champs, dans leurs mines, dans leurs ports... De la Guinée à l’Argentine, de Tanger à l’Australie... Le retour à l’équilibre peut prendre alors des mois, le temps de résorber l’excès d’offre et de stocks.
Quant à l’investissement, c’est la première dépense qui est suspendue. Ce n’est pas seulement qu’on ne crée pas de capacités quand la demande fléchit, c’est que les entreprises doivent préserver leur liquidité immédiate : il faut payer les salaires. Dans les derniers jours, à peu près toutes les entreprises du monde ont tiré leurs lignes de crédit et annulé leurs programmes d’investissement. La reprise dans quelques mois sera donc asymétrique, elle ne sera pas un rebond. Il faudra rembourser les liquidités empruntées puis relancer les travaux neufs, cela ne se compte pas en mois mais en années.

C’est ainsi que s’engage la crise financière : les marchés financiers ne surréagissent pas, ils anticipent.

Les entreprises privées de chiffre d’affaires et qui n’ont pas de réserves liquides seront partout dans le monde simultanément en défaut, du café de quartier à Boeing, du Palace londonien à l’usine textile de Nankin. Donc toutes les banques du monde deviennent de mauvais risques et il faudra en nationaliser un certain nombre du soir pour le matin afin d’enrayer une autre pandémie : l’effet de domino des faillites bancaires. Mais la crise financière crée un effet supplémentaire sur ce qu’on appelle l’économie réelle : la chute de la valeur des actions réduit les ressources des fonds de retraite et des assureurs qui gèrent l’épargne des assurés et des retraités, et ceux-ci vont perdre également en intérêts et en dividendes. Alors joue une autre Loi : l’effet de richesse dit Effet Pigou. Les ménages réduisent leur consommation et diffèrent leurs achats de logement, entraînant dans la chute le secteur de la construction, dernière composante du PIB qui était épargnée. Cela forme un cercle : partis d’un choc de demande primaire, on finit par un choc secondaire de demande induit par  la perception d’une perte financière de patrimoine et de revenu. Alors commence la crise sociale, celle qui résulte des pertes d’emplois.

Il y a quand même place pour l’optimisme dans cet effroyable scenario.
Contrairement à ce que pensent sans doute beaucoup de leurs concitoyens, les dirigeants de la planète savent tout cela. En quelques minutes les banquiers centraux les plus conservateurs au monde, mêmes les allemands, ont annoncé qu’ils refinanceraient toutes les banques, en créant de la monnaie, quoique cela coûte. En quelques heures tous les ministres du Budget du monde ont compris que c’était la fin du mythe du plafond des 3% de déficit, et ils sont prêts à différer le paiement de  l’impôt, à subventionner le privé et à nationaliser toute entreprise dont la faillite contaminerait les autres...quoique cela coûte.

Mêmes les pandémies finissent. Mêmes les crises économiques finissent. A force de se succéder elles ont créé leurs propres anti-corps.


Cinq questions à Jean-Louis Bourlanges


L’allocution du président de la République - et notamment la fin - peut-elle marquer un tournant ?



 L’intervention télévisée du Président était assez parfaite en son genre. Elle confirme la grande capacité du chef de l’État à opérer une synthèse complète et de bonne qualité, en termes d’analyse comme de décisions, d’une situation totalement insolite. La force d’Emmanuel Macron est d’avoir réussi à faire passer un événement massivement déstabilisateur sous les fourches caudines de la raison gouvernementale et cette mise en perspective rationnelle du problème est en soi rassurante pour nos concitoyens.
Il reste que c’est l’événement lui-même, et non la glose présidentielle, qui marque un grand tournant dans l’approche des problèmes politiques par nos concitoyens. Nous assistons à une grande lessive idéologique de printemps et nos perspectives d’avenir, qu’il s’agisse de la perception des enjeux ou de la conduite des affaires, s’en trouvent profondément bouleversées. Emmanuel Macron avait du mal à passer à l’acte II, il lui est désormais servi sur un plateau. C’est le Corona et non lui qui “du passé fait table rase”. Qu’en sortira-t-il ? Bien malin qui peut le dire mais au point d’impopularité où en était arrivé le Président, je ne suis pas sûr qu’il ait lieu de se plaindre d’un tel bouleversement tectonique qui transforme un “disrupteur ” en protecteur.

  L’Europe peut-elle faire mieux :

- dans la lutte contre la pandémie 

- dans la gestion de la crise économique

- dans sa politique turque et dans l’accueil des réfugiés syriens ?



 Dans l’affaire du Coronavirus, on peut dire à l’Europe, États et institutions confondus, ce que Vauban passe pour avoir dit à M. de Vantabren, le reconstructeur de Dieppe : « vous pouviez faire beaucoup mieux, mais moins bien, non ».  On a droit à des États qui tous tirent à hue et à dia, et en prime, à une gaffe de Christine Lagarde qu’on avait vue jusqu’à présent mieux inspirée. En fait, le réflexe européen a été le grand absent depuis le début de cette crise, sauf chez Trump qui a fait de l’Union Européenne le nouveau centre d’une causalité diabolique. C’est à croire qu’on ne peut plus compter que sur ses adversaires pour exister solidairement.
Les appels à l’union de l’Europe du président Macron tombent dans un vide pathétique et prennent insensiblement un tour de plus en plus rituel et académique. Ça fait penser à l’appel à l’unité italienne qui conclut Le Prince de Machiavel : un exercice rhétorique brillant mais que les gens peinaient à prendre au sérieux.
Pour le reste, on doit constater que soit l’Europe n’a pas vraiment de cartes en main, à l’exception d’un carnet de chèques comme dans l’affaire des réfugiés installés sur le territoire turc, soit qu’elle refuse de jouer les cartes dont elle dispose comme dans la gestion des affaires économiques. Le blocage du budget à 1% du revenu européen est incompréhensible quand on songe que nos prélèvements obligatoires tangentent - et nos dépenses publiques dépassent- le seuil de 50% de notre produit intérieur. Cela va finir par poser la question fondamentale que dissimulent les billevesées sur un prétendu déficit démocratique européen : les États et les peuples d’Europe ont-ils vraiment le désir de faire quelque chose ensemble ?

  Le pacte de stabilité est-il mort ?

Le pacte de stabilité, conclu à Amsterdam il y a treize ans pour relayer « les critères de Maastricht » emportés avec la création de l’euro, n’existe plus vraiment depuis qu’il a été remplacé par le Traité sur la stabilité et la gouvernance. Celui-ci est à la fois plus sévère (puisqu’il vise à l’équilibre budgétaire intégral en période de croissance) et plus flexible (puisqu’il introduit la notion de “ déficit structurel”, donc la prise en compte du cycle et des chocs asymétriques). Les 3% de PIB ne sont plus de longue date une norme absolue mais un objectif d’étape sur la voie de l’assainissement. Il me paraît clair avec ce que nous vivons que le mot d’ordre sera moins que jamais le « drei coma nul » (« trois un point c’est tout ») de naguère et de plus en plus le « whatever it takes » (« quoi qu’il en coûte ») de Mario Draghi.
En France, où nous sommes complètement intoxiqués à la dépense publique, on ressent comme une bénédiction une situation où l’on a le droit et même le devoir de dépenser sans compter. Nous sommes dans la situation d’un obsédé sexuel qui aurait soudain le champ libre avec toutes les femmes ! Cela dit, tout ce que nous aurons dépensé, fût-ce en l’ayant emprunté à taux faible, pèsera sur nos comptes et limitera encore nos marges de manœuvre. Le service de la dette sera un boulet de plus en plus lourd, ce qui ne veut pas dire que nous devrions mégoter sur la dépense aujourd’hui.

  Le comportement des Italiens (du gouvernement, des institutions et des citoyens) est-il une surprise ?

Non, ils ont les mêmes problèmes que nous, aggravés par des modes de gestion des services de réanimation, très différents des nôtres, beaucoup plus ouverts, donc beaucoup plus exposés. Ils font ce qu’ils peuvent courageusement. Ce qu’on voit à travers cet exemple, c’est que les différences dans l’action des pouvoirs publics et les modes d’organisation des services publics, ça peut changer beaucoup de choses, ce qui ne veut pas dire que nous soyons à l’abri de mauvaises surprises.

  La Grande-Bretagne reporte à 2021 ses élections municipales prévues pour mai 2020. Fallait-il maintenir les nôtres ?

Je pense que les élections municipales vont se dérouler dans des conditions démocratiques discutables car la menace pèse très inégalement sur les classes d’âge. On ne peut pas à la fois dire aux personnes âgées de ne pas sortir de chez elles et les enjoindre à aller voter. S’il y a emballement du mal la semaine prochaine, je crains que le second tour ne soit vraiment bizarre. Les responsables politiques sont de drôles de pistolets qui nous disent : « fermez tout sauf mon bac à sable. » Les Anglais font le bon choix mais, à notre différence, ils ne sont pas le nez sur l’obstacle. Emmanuel Macron aurait subi une effroyable bronca s’il avait pris la décision de reporter le scrutin. L’une des pathologies françaises, c’est de voir des mauvaises intentions derrière chaque décision. Nous sommes le peuple du soupçon.

Les brèves

Didier Bezace

Philippe Meyer

"On entrait de plain-pied dans son ambition. Il ne l’expliquait pas, il la donnait à voir et à entendre. Il l’illustrait par ses choix si ouverts, d’auteurs, de textes, d’interprètes, de mises en scène, par son besoin de partager ces choix avec le public le plus large, de concevoir sa programmation pour ce public et non pour flatter le conformisme de la critique. Il chantait volontiers, il avait même d’abord pensé que c’était sa vocation, aidé autant que trompé par sa voix au timbre de clarinette basse et se sentant chez lui dans l’univers de Brassens ou de Montero, de Pia Colombo ou de Patachou, de Lluis Llach ou de Pete Seeger. On entrait de plain-pied dans sa camaraderie. Aller voir les spectacles qu’il programmait au Théâtre de la Commune d’Auberviliers, en parler avec lui, le suivre dans cette cafétéria où il était disponible à tout le monde, c’était revigorer les enthousiasmes, les rêves et les idéaux que nous avaient insufflés, dont nous avaient persuadés, qu’avaient incarné pour nous Jean Vilar et la troupe du TNP. Ceux qui lui doivent d’avoir fait vivre cette idée du théâtre malgré la pétrification des milieux culturels et le carriérisme qui y règne sont dans un profond chagrin."

Revue « Zadig » (numéro 5)

Michaela Wiegel

"Je recommande le dernier numéro de Zadig sur « Ces maires qui changent la France » et plus particulièrement la « fiche de lecture » de l’historienne Mona Ozouf sur « La crise allemande de la pensée francaise ». 150 ans après la guerre franco-allemande (« une guerre presque oubliée », dit Ozouf) elle a relu le livre de Claude Digeon sur la blessure intellectuelle que constituait la victoire éclair de la Prusse. « Il s’agit de l’effondrement brutal des deux images, celle de l’Allemagne, celle de la France », observe Ozouf. Sommes-nous à nouveau à un tel changement de perception entre nos deux pays ?"

La longue nuit syrienne

Nicole Gnesotto

"Cet essai de Michel Duclos est capital aujourd’hui pour comprendre et relever le défi syrien, même si sa portée va bien au-delà. Michel Duclos fut ambassadeur en Syrie en 2006 et il conseille aujourd’hui l’Institut Montaigne. Plusieurs strates font la richesse de cet ouvrage : on y trouve bien sûr une analyse des facteurs qui ont conduit à la guerre civile, puis à une guerre internationale sur le sol syrien, dans laquelle la Russie, la Turquie et l’Iran jouent un rôle majeur. On y trouve aussi une réflexion lucide sur les impasses respectives des solutions militaires (en Irak en 2003) et diplomatiques (en Syrie en 2013) qui attendent les occidentaux face aux crises extérieures. Enfin, Michel Duclos entame une réflexion magistrale sur le nouvel ordre, ou chaos mondial, qui consacre la montée en puissance des nouveaux régimes autoritaires, sur fond d’abandon occidental, et notamment américain."

La Turquie, l’invention d’une diplomatie émergente

Lionel Zinsou

"A plusieurs reprises nous avons évoqué les politiques turques vis à vis de l’Europe, de l’OTAN, de la Russie, ou des mondes arabe ou persan. Or la Turquie reste mal connue en France. On n’enseigne presque plus la Question d’Orient. Ce livre remarquable et savant de Jana Jabbour, chercheuse à Sciences Po, paru en 2017 aux éditions du CNRS, permet de mieux s’orienter dans les errances apparentes de M. Erdogan. Au-delà du seul Néo-Ottomanisme et des nostalgies impériales, on y comprend beaucoup mieux en quoi la Turquie cherche à se créer un rang contemporain de grande puissance que ses succès économiques modernes expliquent mieux que l’héritage historique. "

La non-publication des mémoires de Woody Allen

Jean-Louis Bourlanges

"Je suis scandalisé par le sort réservé aux mémoires de Woody Allen par les éditions Hachette. Il s’agit purement et simplement d’une censure, au nom de l’indignation supposée d’un certain nombre de gens, et ce malgré les excuses absolument pas crédibles prétextant que les raisons de cette décision sont purement commerciales. Je crois que cela pose deux problèmes. D’abord : doit-il y avoir un rapport entre une œuvre publiée et la moralité de son auteur ? De François Villon au Caravage, il semble que non. Je rappelle qu’andré Gide disait qu’on ne faisait pas de littérature avec des bons sentiments. Ensuite : qui doit juger ? Woody Allen doit-il être jugé par des juges ou des justiciers ? Selon quelle procédure ? Est-il essentiel de commencer par lui interdire de parler ? On avait cela à un certain moment, cela s’appelait les décrets de Prairial, et ce n’était pas une bonne idée. "