L’Algérie, un an plus tard ... / n°129

L’Algérie, un an plus tard ...

Introduction

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Il y a un an, le vendredi 22 février 2019, les Algériens se soulèvaient pacifiquement contre la perspective d’un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 20 ans, affaibli par un accident vasculaire-cérébral survenu en 2013. Avec le « Hirak », nom de ce mouvement populaire, l’Algérie entrait en protestation. Des femmes, des familles y participent massivement impulsant un caractère pacifique aux manifestations. Le 11 mars, le Président Bouteflika annonce qu’il ne se représentera pas et finit par démissionner le 2 avril. Dans les mois qui suivent, un bras de fer oppose les manifestants à l’homme fort du régime, le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major depuis 2004 d’une armée qui est un acteur social et économique doté d’importantes ressources financières : son budget s’élève à 12 milliards de dollars, soit 25% du budget de l’État. Des élections présidentielles se déroulent le 12 décembre 2019, sur fond d’abstention massives (60%). Elles portent au pouvoir Abdelmadjid Tebboune. Le 23 décembre, son principal soutien, le général Ahmed Gaïd Salah décède brutalement.
Durant cette année, des ministres, de hauts responsables, des hommes d’affaires, mais aussi des officiers supérieurs, hier tout-puissants, sont envoyés en prison ou sont écartés. Mais les exigences populaires, qu’il s’agisse de la mise en place d’un gouvernement composé de personnalités indépendantes ou la remise à plat des institutions avec, éventuellement, l’élection d’une Assemblée constituante, demeurent insatisfaites.
Aujourd’hui, sur 42 millions d’Algériens, les trois quarts habitent en ville, 30% ont moins de 15 ans et 45% moins de 25 ans. La jeunesse n’a pas connu la décennie noire de la guerre civile des années 90. Dix-sept millions d’Algériens sont connectés chaque jour sur les réseaux sociaux, qui ont joué un rôle essentiel dans la mobilisation. Leurs slogans : « 1962 territoire libéré – 2019 peuple libéré », « qu’ils dégagent tous », « tous des voleurs », « État civil, non militaire ». Actuellement, 1.300 personnes restent visées par des enquêtes judiciaires et 140 sont toujours emprisonnées selon le Comité national pour la libération des détenus.
Plusieurs scrutins à venir – référendum sur la Constitution, élections législatives et municipales anticipées – marqueront l’évolution du rapport de force entre la rue et le régime en place à Alger. En attendant, les manifestations se poursuivent.

Kontildondit ?

Akram Belkaïd (AB) :
Après un an de manifestations, le bilan est mitigé, en tous cas vu de l’extérieur, étant donné que les manifestants n’ont pas obtenu le changement de système qu’ils espéraient. Néanmoins, il s’agit avant tout d’un peuple qui s’est remis en marche. On pensait les Algériens résignés. En 2011, ils n’avaient pas beaucoup bougé lors des soulèvements tunisiens et égyptiens, les quelques tentatives de manifestations furent très vite réprimées, mais la société, et notamment la jeunesse, était peu mobilisée. Aujourd’hui, on voit bien que cette société est traversée par un mouvement de fond, une remise en cause profonde. Vous citiez en introduction l’un des slogans du Hirak, qui est fondamental : « Etat civil et non militaire ». Il prouve que les gens ont réalisé quelle était la nature réelle du système en place depuis 1962.
Aujourd’hui, le mouvement continue. Tous les vendredis depuis 54 semaines, les gens sont dans la rue. Mais le mouvement n’est pas pour autant politique.
Le problème est qu’on part de très loin. Le contexte politique est le suivant : pendant 20 ans, et même avant lors de la décennie noire, la vie politique était résumée à sa plus simple expression, avec des partis politiques minés, manipulés, divisés, réprimés ... Il est donc très difficile de trouver aujourd’hui un relais politique à ce grand mouvement populaire de protestation. C’est ce qui explique que, contrairement à ce qui se passe par exemple au Soudan, où l’on a vu des syndicats, des corps de métiers ou des organisations de la société civile se réunir avec les militaires, rien de tel ne se produit en Algérie, car on n’en est pas encore là. J’ajoute que 140 personnes sont en prison pour des délits d’opinions, la plupart d’entre elles sont jeunes, membres du rassemblement « Algérie Jeunesse ». Le régime, tout en se gardant de réprimer violemment les manifestations, a ciblé sa riposte pour empêcher que n’émerge une organisation de la contestation, qui pourrait jouer dans l’avenir le rôle d’opposition politique d’envergure.

Matthias Fekl (MF) :
Peut-être peut-on revenir sur le caractère extraordinairement populaire et festif de ce mouvement. Vue d’ici, la volonté du peuple algérien de reprendre son destin en main et de s’exprimer est remarquable. Et cette expression passe par le langage, par la réappropriation de l’espace public, ou par un humour très courageux. J’avais été frappé quand on avait vu les forces de l’ordre utiliser des lanceurs d’eau pour disperser les manifestants, d’entendre une des réponses qui leur avaient été faites : « donnez-nous le shampooing et le savon ! » C’est anecdotique, mais cela dénote une fierté de faire peuple et de s’affirmer en tant que tel, avec cette thématique de la révolution confisquée, et la volonté d’avoir une deuxième indépendance, ou peut-être simplement une indépendance réelle, avec une vraie souveraineté populaire.
Quant au bilan, il est contrasté. Du côté positif, on a d’abord l’éloignement des affaires (et pour de bon, semble-t-il) d’un grand nombre de personnalités contestables. On est cependant toujours loin du changement de régime et de la refondation démocratique. Le moment dans lequel nous sommes, un an après, est une croisée des chemins, il comporte plusieurs interrogations.
D’abord : pensez-vous qu’il y ait un risque de maîtrise du mouvement par les Frères Musulmans ? Jusqu’ici les protestations paraissent comporter peu d’idéologie, pensez-vous que cela continuera ainsi ?
Ensuite, quelle est la capacité de structuration politique du mouvement ? Est-on dans une espèce de dynamique « à la Gilets Jaunes » (en beaucoup plus massive), qui refuse d’avoir un leadership clairement identifié ?
Enfin, y a-t-il un réel débouché politique et institutionnel ? Si on ne reste que sur des questions de personnes et que le système lui-même n’évolue pas, on risque fort de préparer des lendemains qui déchantent ...

Akram Belkaïd :
Sur la question des islamistes en général, il faut rappeler que l’ancien président Bouteflika avait réussi à coopter une partie du mouvement islamiste, notamment les Frères Musulmans ou les gens proches d’eux. Il en avait fait des ministres, et leur avait ouvert la voie du clientélisme et de la corruption. Il y a des ministres appartenant à des partis islamistes qui sont concernés par les poursuites judiciaires que nous avons évoquées plus haut.
La grande question est de savoir où en est le mouvement islamiste radical, héritier du Front Islamique du Salut. C’est la grande inconnue, car c’est une mouvance interdite, qui n’a pas le droit d’être représentée politiquement, ce qui la rend très difficilement visible et mesurable. C’est un mouvement décapité, dont beaucoup des personnalités sont mortes ou en exil. Il en reste quelques-unes, comme l’imam Ali Benhadj, toujours à Alger, qui est très pro-Hirak, et fait des interventions depuis internet qui sont très remarquées, et elles sont en faveur du pluralisme. C’est une évolution notable ; dont on peut douter qu’elle soit sincère, mais en tous les cas, il est très actif. Il y a d’autres tendances islamistes que le régime a tenté d’instrumentaliser, notamment la tendance quiétiste, qui considère comme péché la remise en cause de l’ordre établi. La mouvance islamiste n’est donc pas uniforme, et elle comporte des débats internes.
Ce qui est certain, c’est qu’il serait totalement illusoire de penser que l’Algérie de demain se fera sans le courant islamiste. C’est une donnée fondamentale de la société algérienne, et on ne l’éradiquera pas, comme on a pu le penser dans les années 1990. Ce courant acceptera-t-il la démocratie, comme ce fut le cas en Tunisie par exemple ? La question est encore posée. Jusqu’à présent, dans les manifestations, les gens sont respectueux les uns des autres, et c’est vraiment une donnée fondamentale. On a vu dans les débuts l’irruption de certains supporters de football du sud-est de la capitale, arborant des slogans islamistes. Mais la foule a très vite protesté, leurs signifiant que ce n’était pas le moment, et qu’il s’agissait de réclamer l’Etat de droit, la démocratie et la paix civile.
Mais dans le jeu politique qui s’ouvrira peut-être bientôt, il est certain qu’une mouvance islamiste sera représentée, et qu’elle aura un poids non négligeable. Le pays demeure profondément conservateur. La population algérienne a énormément évolué dans les années 1990 ; la religiosité ostentatoire et le conservatisme ont été encouragés, les idées progressistes ont donc beaucoup de mal à se faire entendre. Je vous en donne un exemple : la question de la peine de mort. Bien qu’il n’y ait pas de sondages à ce propos, il est indéniable qu’une bonne partie de la société y est encore favorable ; je ne parle même pas des droits des minorités sexuelles ...
Sur la représentation politique, c’est là aussi très difficile. Il y a une répression, il y a des leaders en prison, d’autres qui savent très bien qu’ils ne peuvent pas prendre d’initiative majeure sans quoi ils seront emprisonnés à leur tour ... Un texte vient de sortir, intitulé Le manifeste du 22 février, qui résume les ambitions de cette révolution naissante. Il y a eu une volonté de réunir les gens salle Harcha, une grande salle omnisports du centre d’Alger pour débattre et faire un meeting. Mais le pouvoir a refusé. C’est dire s’il continue à se comporter comme avant, c’est à dire à verrouiller l’espace public.

Béatrice Giblin (BG) :
Cette attitude du pouvoir est peut-être précisément le carburant pour poursuivre la mobilisation ; elle sert à à réaliser que rien n’est encore gagné et qu’il faut continuer à faire pression.
Je suis très impressionnée par l’importance de la mobilisation hebdomadaire. Le vendredi anniversaire a été très fort, et ce peuple dont on pensait qu’il avait été brisé par la décennie noire surprend tout le monde et force l’admiration.
Pourquoi est-ce parti de l’est algérien, de villes comme Kherrata qui ne sont pas très grandes, et non d’un centre universitaire comme Alger ? Comment cela s’est-il diffusé ? Le sud algérien manifeste lui aussi, et c’est en cela que le mouvement me paraît inédit : c’est l’ensemble du territoire qui manifeste, et pas seulement la capitale.
D’autre part, comment la diaspora algérienne de France est-elle présente dans ce qui se passe tous les vendredis ? On sait très bien que les Algériens en France retournent souvent en Algérie, pour les vacances par exemple, ils sont donc toujours proches de ce qui s’y passe. Comment envisagez-vous cette contribution ?

Akram Belkaïd :
Sur les origines du mouvement, il y a tout un débat en Algérie, tout le monde revendique la première manifestation. On dit qu’elle eut lieu le 22 février à Alger, mais il y eut quelques jours avant d’autres protestations dans l’est du pays. Certains vous diront que ce fut plutôt à l’ouest, puisque le premier acte de résistance contre un cinquième mandat est venu d’un activiste de l’ouest, immédiatement arrêté et emprisonné pour avoir diffusé sur les réseaux sociaux une image de lui avec une pancarte « non à un 5ème mandat ».
On peut aussi dire, et j’avoue que c’est plus facile de le faire rétrospectivement, qu’il y a eu un moment charnière, qui fut très commenté à l’époque, mais dont on pensait qu’il resterait limité : la finale de coupe d’Algérie de football en mai 2018. J’ai rarement entendu un public aussi féroce, aussi insultant à l’égard des dirigeants. Avant la finale, on a présenté aux Algériens la photo de Bouteflika (qui ne pouvait pas être présent en personne vu son état de santé) et le stade entier s’est déchaîné. Les gens s’en sont pris ensuite au premier ministre de l’époque, puis à l’armée et aux policiers, ce qui est très rare.
La grande erreur du régime fut à mon avis de croire que le cinquième mandat passerait comme une lettre à la poste. Ils ont diffusé des images de la décennie noire, sous-entendant : « c’est soit nous, soit ça » et ont pensé que cela suffirait.
Quant à la diaspora, il serait plus juste de mettre ce mot au pluriel. Le cas de la France est intéressant. Dans les gens qui sont dans les manifestations en France, beaucoup sont des primo-arrivants, ou arrivés il y a 10, 15 ou 20 ans. Les jeunes en revanche, notamment ceux des quartiers qui fêtent chaque victoire au football, sont plus prudents. Pour eux l’Algérie est idéalisée, ces manifestations les ont donc quelque part dérangés. Mais au début, tout le monde était prudent. Le 22 Février, tout le monde n’est pas sorti, loin de là, on se demandait qui était à l’origine de ces manifestations, et beaucoup craignaient que ce ne soit les islamistes (puisque c’était un vendredi juste après la grande prière). D’autres ont cru à une manœuvre du régime, se disant : « ils veulent nous faire sortir et, comme en 1988, faire 600 morts pour mater les protestations ».
Je ne suis pas un spécialiste des protestations et des comportements de foule, mais pour moi il s’agit presque d’une intelligence artificielle, dans le sens où ce mouvement apprend et évolue au fur et à mesure, adapte ses slogans et ses stratégies. Vous citiez le nom d’Ahmed Gaïd Salah, l’ancien chef d’état-major, l’homme fort de 2019. A chacun de ses discours, la rue apportait une réponse claire et adaptée.
La diaspora en France pèse un poids considérable car le régime algérien est, encore et toujours, très attentif à ce qui se dit de lui en France. Un article publié en France aura souvent plus d’impact qu’un éditorial publié dans la presse algérienne. Par conséquent, le fait que la diaspora exerce une pression par le biais de meetings de soutien est un élément, non pas fondamental, mais considérable. Il n’y a pas que la France d’ailleurs, cela se produit aussi au Canada.

Nicole Gnesotto (NG) :
Je voudrais moi aussi exprimer l’admiration que suscite ce mouvement. L’intelligence de la rue est très frappante, cette façon d’éviter la provocation, d’appréhender avec humour et ironie des situations pourtant tendues est remarquable. Comme si les manifestants avaient une très grande expérience de la résistance, alors que ce mouvement n’était que très peu apparu en 2011, et de façon très fugace.
On peut donc comparativement s’interroger sur l’extraordinaire bêtise -je ne trouve pas de mot plus adapté- des dirigeants au pouvoir. Comment ont-ils pu croire qu’une jeunesse allait élire un tableau ?
On a donc une bataille politique (pour le moment pacifique) entre la légitimité de la rue , qui veut « terminer la révolution de 1962 » (et qui s’est donc abstenue à 60% d’aller voter) et la légitimité institutionnelle de ce président élu par 58% des suffrages (c’est à dire 58% de 40% des électeurs potentiels). Laquelle de ces deux légitimités l’emportera dans cette guerre ? Jean-Pierre Filiu a déclaré : « on est passé d’un peuple sans président à un président sans peuple ».
La rue demande un changement de régime, le président répond par des ajustements du régime. Une de ses premières décisions fut de se nommer lui-même ministre de la défense, ce qui est une façon de garder les militaires dans les casernes, plutôt que de les afficher comme pouvoir politique.
Mon impression est que désormais tout va dépendre de ce que vont faire et dire les militaires. Quand on considère les précédents des dernières années sur les passages de pouvoir entre les militaires et les civils, on a des échecs à peu près partout : en Égypte, en Turquie ... Mais c’est l’exemple de la Birmanie qui me paraît notable : à partir des années 2000, la junte militaire a annoncé ce qu’elle appelait « le passage à une démocratie disciplinée ». L’expression fait froid dans le dos, mais ce ne fut pas un échec total. Les militaires ont accepté de confier le pouvoir aux civils, bien que très progressivement et en gardant les ministères de la défense, des affaires étrangères et 25% des sièges du parlement.
Je me demande si les militaires algériens ont un modèle, s’ils y ont réfléchi. Leur bêtise par rapport à cette manoeuvre du portrait peut faire douter de l’existence d’une stratégie, mais il me semble que c’est d’eux dont dépend la paix sociale et l’avenir du mouvement. Qu’en pensez-vous ?

Philippe Meyer (PM) :
Une question complémentaire : depuis la mort du général Salah, qui sont les hommes forts de l’armée en Algérie ?

Akram Belkaïd :
Il est vrai que rien ne se décidera ou ne se fera sans l’armée. Mais c’est une armée dont l’influence et le pouvoir ont tout de même été fort affaiblis par Bouteflika. Depuis son élection en 1999, sa stratégie a consisté à affaiblir les militaires. C’est au moment où il a presque réussi son coup, à savoir affaiblir l’état-major (les militaires en uniforme) et les services de sécurité (les militaires en civil), au début des années 2010, qu’il est tombé malade. Et c’est ce qui a créé cette situation d’incertitude et de désarroi qui a mené à cette histoire de cinquième mandat, puisqu’on ne parvenait pas à trouver un autre candidat consensuel.
L’armée a exprimé une position très claire en avril dernier : il est hors de question pour elle de refaire le sale boulot de 1988 ou de la décennie noire. On sent bien aujourd’hui que le commandement militaire est une sorte de clan en recomposition permanente depuis la disparition de l’homme fort. Son successeur Saïd Chengriha n’est que chef d’état-major par intérim. L’armée algérienne fonctionne généralement en conclave d’une vingtaine de généraux, et les relations y sont complexes : liens personnels, allégeances, affinités selon les parcours, etc. Leur philosophie jusqu’à présent a été de dire : « la démocratie ouverte et totale est un danger ». Pour différentes raisons. Certains ont peur d’y perdre leurs intérêts, d’autres estiment que la population n’est pas encore mûre. Vous avez parlé du Myanmar, j’évoquerai pour ma part le Chili, qui a beaucoup compté dans l’imaginaire algérien et pourrait inspirer l’armée : une sortie progressive, qui ne se traduirait pas par une demande de comptes. Car l’armée redoute cela : être jugée pour certains faits (massacres des années 1990, non-respect des droits humains, etc.). Le problème est qu’en face, il n’y a pas d’interlocuteur politique. C’est pourquoi on s’achemine vers un processus très long.
On a eu une campagne électorale en décembre dernier, un président a été (très mal) élu. Il y a seulement 25 ans, le multipartisme n’existait pas en Algérie, pas plus que les campagnes électorales (à quoi bon, avec un parti unique ?). Des progrès ont donc été accomplis, sur lesquels on ne reviendra plus. Il en va de même sur la question du président à vie, c’est à mon avis définitivement hors de question.
On voit bien que la maturité de la société est en avance par rapport à celle du régime, et cela commence à se diffuser dans l’appareil d’Etat : des juges refusent d’appliquer des peines, des procureurs refusent de poursuivre des gens dont le seul tort fut de réclamer du changement, etc. Voilà où nous en sommes. Le chemin sera long, mais le pays et sa population sont en mouvement.

Matthias Fekl :
Je voudrais rassurer BG : loin de moi l’idée de vouloir comparer les Gilets Jaunes au mouvement algérien sur le fond ou sur le mode d’expression, mon analogie portait seulement sur la structuration du mouvement.
J’aimerais m’intéresser à ce que peut faire la France dans ce mouvement. Pour des raisons historiques évidentes, la situation est délicate, et les prises de parole françaises doivent être très prudentes. Il faut veiller à ne pas s’immiscer dans les affaires algériennes, ce qui serait à la fois mal venu et mal vécu. Dans le même temps, notre pays, à cause des liens forts et étroits qui l’unissent à l’Algérie, a aussi un rôle à jouer. Il me semble qu’une des manières de le faire passe par l’économie. Les grands bouleversements politiques découlent souvent de grands bouleversements économiques . On sait que l’Algérie est un pays largement dépendant de la manne pétrolière, qui constitue plus de 95% de ses exportations et une moitié du budget de l’Etat. C’est aussi ce qui tient sous perfusion l’appareil sécuritaire et l’armée.
Dans la diversification de l’économie, dans la construction de nouveaux liens économiques plus égalitaires entre puissances amies, il y a des choses à faire. Cela peut être impulsé par les décideurs, mais aussi par la société civile. Qu’en pensez-vous ?

Akram Belkaïd :
Vous avez raison de souligner à quel point le sujet est délicat pour les autorités françaises. Quand Bouteflika a annoncé qu’il ne se représenterait pas et proposait un « glissement » (rester deux ou trois ans de plus pour faciliter une transition), l’Elysée s’est empressée de saluer cette proposition, et cela fut très mal reçu par les manifestants. On a vu des pancartes dans le Hirak vilipendant Emmanuel Macron. Il semble que depuis une consigne de discrétion ait été donnée. Les cinq candidats algériens ont d’ailleurs tous utilisé l’argument anti-français pendant la campagne électorale.
Mais les gens ne sont pas dupes et savent que les relations Franco-algériennes comportent plusieurs niveaux. Le « folklore » médiatique des petites phrases est une chose, mais les affaires fonctionnent, les relations économiques entre les deux pays sont importantes. L’Algérie achète énormément d’équipements français, de céréales, et vous avez raison de dire que le problème de la diversification économique se pose, depuis maintenant plus de 50 ans, et on ne fait toujours presque rien pour le résoudre.
Ce système qui ne veut rien lâcher découle largement de l’absence d’une vraie stratégie économique. On ne peut pas aujourd’hui qualifier la politique économique algérienne : ce n’est plus une économie socialiste, ce n’est pas une économie de marché. On est dans un entre-deux où se mêlent pragmatisme et navigation à vue. Un jour on veut ouvrir, le lendemain on veut fermer. On veut une industrie mais on met tant de bâtons dans les roues aux partenaires étrangers qu’ils finissent par aller s’installer au Maroc (ce fut le cas des constructeurs automobiles).
Ce problème économique de fond est de nature à diviser le Hirak à l’avenir. Pour ma part, je trouve que l’Algérie est dans une position économiquement suicidaire dans la mesure où son marché intérieur est ouvert aux importations de toutes natures. C’est frappant dans le secteur alimentaire : si vous entrez dans une épicerie en Algérie, on n’y vend plus rien qui ne soit pas importé. On se demande où est l’emploi, on sait en tous cas qu’il n’est pas dans le pétrole. La question d’une espèce de « protectionnisme intelligent » va devoir se poser à un moment donné, encore faut-il avoir une réflexion globale, et Bouteflika ne l’a jamais eue. L’Histoire le jugera très durement pour cela : pendant 20 ans on a navigué à vue, lançant toutes sortes de projets d’infrastructures. La politique économique a été un constant yo-yo, entre des mesures libérales ou néo-libérales, et des mesures de protectionnisme destinées à protéger des monopoles privés. Ces derniers posent d’ailleurs de grandes difficultés aux jeunes entrepreneurs algériens.

Philippe Meyer :
Quelle est la position de la Kabylie dans ce mouvement ? Il y a d’anciennes tensions avec les Kabyles, des revendications culturelles importantes, on se souvient d’évènements marquants (le printemps berbère, la mort de Matoub Lounès, etc.). Personnellement, je m’attendais à une sorte de révolte kabyle au sein de la révolte algérienne. Est-ce le cas ?

Akram Belkaïd :
Ce mouvement est historique à bien des égards : parce qu’il dure depuis un an, parce qu’il est pacifique, et parce qu’il est national. On n’a donc pas une région qui serait plus à la pointe du mouvement, ou une qui serait plus réticente.
En Kabylie, on a effectivement l’habitude de faire face à la répression. En 1980, en 2001 ... Le boycott des élections y fut bien plus important qu’ailleurs.
Dans les manifestations algéroises, on a vu apparaître le symbole amazigh de la berbérité, que le régime s’est empressé d’interdire. Des gens sont donc allés en prison, mais cela n’eut pas l’effet escompté : une grande majorité de gens, traditionnellement plutôt méfiants envers les Kabyles (qu’ils soupçonnaient de séparatisme) ont compris que l’Algérie était diverse. On a même vu des gens qui n’avaient rien à voir avec ces berbérophones brandir ces drapeaux. Les manœuvres du régime visant à diviser pour régner ne sont plus aussi efficaces. Je me souviens que dans les années 1980, alors que j’étais lycéen, quand le printemps berbère eut lieu, la propagande du régime a consisté à dire : « les Kabyles ne veulent plus être Algériens, ils brûlent le Coran et le drapeau » et cela avait fonctionné avec une bonne partie de la population.
Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et la diffusion des images, c’est absolument impossible, d’autant qu’il y a davantage de « circulation interne » en Algérie. Les gens ne se marient plus entre eux, des berbérophones épousent des non-berbérophones, etc.
Le régime use traditionnellement des trois mêmes cartes : les islamistes, la France et la Kabylie. La carte de la Kabylie est toujours utilisée dans le mouvement actuel, mais jusqu’à présent, cela ne fonctionne pas.

Béatrice Giblin :
Il me semble que nous assistons à la renaissance d’une vraie société civile. Je suis frappée de voir comment les sciences sociales reprennent place dans la réflexion en Algérie. Ce qui comptait jusqu’à présent était les sciences exactes, qui donnaient les ingénieurs, les médecins, etc. Tout ce qui était sociologie, ethnologie, etc. était dédaigné. Or il me semble qu’un phénomène profond est à l’œuvre, avec des jeunes chercheurs qui assistent aux manifestations, qui constituent des archives de tous les évènements. Je partage votre avis qu’il faudra du temps et que les choses se feront pas à pas, et pour cela, leur travail constitue un formidable atout sur le long terme. La société algérienne ne s’étudiait pas elle-même jusqu’à présent, ou très peu. Tous les chercheurs de ces disciplines étaient très marginalisés, voire méprisés, et beaucoup avaient quitté le pays.
La deuxième chose qui m’intéresse est la place des francophones et du français par rapport aux arabophones dans ce mouvement. On a l’impression que c’est très mélangé, qu’en est-il ?

Akram Belkaïd :
Vous avez raison, il y a aujourd’hui en Algérie une passion pour l’archive, dont la renaissance vient certainement des réseaux sociaux. De nombreux chercheurs sont en train de documenter le mouvement, on parle d’ailleurs de « Hirakologie ». Les gens ont la sensation d’assister à quelque chose d’important, dont il est nécessaire de garder des traces.
Sur la langue, la question est en effet d’importance. L’Algérie est un pays arabophone, les jeunes sont plus à l’aise en arabe qu’en français. Le biais médiatique fait qu’on photographie les slogans en langue française dans les manifestations, mais il y a énormément de slogans en arabe. Le bouillonnement des réseaux sociaux est bien plus important dans la sphère arabophone. On retrouve là aussi la déconnexion du pouvoir algérien d’avec sa société : un grand nombre d’élites sont strictement et exclusivement francophones.

Nicole Gnesotto :
Nous n’avons pas encore évoqué le rôle des femmes dans ce mouvement. Elles ont été extrêmement présentes, c’est d’ailleurs très frappant quand on les voit à la télévision : elles n’ont pas peur. Elles sont d’ailleurs plus nombreuses que les hommes dans l’enseignement supérieur. On a vu un phénomène comparable en Tunisie, mais je crois qu’on ne s’y attendait pas en Algérie.
J’aimerais revenir sur la question des militaires. Je pense que la paix sociale algérienne dépendra de la façon dont le mouvement « aidera » les militaires à partir sans perdre la vie ou la face. Cette transition mériterait que le mouvement s’organise, car si on veut qu’un dialogue s’établisse, il faut des interlocuteurs. Je comprends les raisons de sécurité pour lesquelles ils ne veulent pas s’organiser en parti politique, mais cela bloque les négociations. Là aussi, si on regarde les précédents, il y a peu de possibilités : soit une loi d’amnistie générale, soit des procès, soit ce qu’a fait l’Afrique du Sud : une grande réconciliation nationale, allant bien au-delà des militaires. Pensez-vous que l’inorganisation volontaire du mouvement soit un obstacle au passage du militaire au civil ?

Akram Belkaïd :
C’est clairement un obstacle, mais cette inorganisation n’est pas figée, il y a quelques initiatives. J’évoquais par exemple le cas du manifeste du 22 février. Ce terme de « manifeste » est important dans l’imaginaire algérien puisqu’il renvoie au « Manifeste du peuple Algérien » de Ferhat Abbas, première secousse du joug colonial. Le régime se plaint de ne pas avoir d’interlocuteur, tout en faisant en sorte de ne pas en avoir.
La question des militaires va inévitablement de poser, mais il n’y a pas que cela. Il s’agit aussi d’arriver à convaincre une partie de la population qu’elle a davantage à gagner au changement qu’au maintien du statu quo. L’inertie d’une bonne partie de la population est tout de même importante. Nombreux sont ceux qui profitent du système et sont dans une position de rente. Ce n’est pas un hasard si le régime convoque des élections législatives et municipales anticipées : c’est une manière d’acheter la paix sociale en distribuant des postes aux uns et aux autres.
Vous évoquiez l’Afrique du Sud. Nous n’avons pas de Mandela en Algérie, ou pas encore, et c’est ce qui fait la difficulté. En 20 ans, Bouteflika a réussi à casser toute possibilité de contestation ou d’alternance politique. Mais à un moment ou à un autre, il va falloir parler directement à l’armée. Pendant les premiers mois du Hirak, cela se faisait, mais en juillet dernier, l’ancien chef d’état-major a été très clair : l’armée ne négocie avec personne, le problème est civil et les militaires ne s’en mêleront pas. La seule tentative de transition était en 1989-1991 et on sait comment cela s’est terminé.

Les brèves

Les bourreaux de Staline - Katyn, 1940

Philippe Meyer

"La chaîne Arte offre la possibilité de revoir des émissions. Je vous conseille une série de documentaires remarquables, tant au point de vue de l’image qu’à celui du contenu, sur le massacre de Katyn, sur le long chemin vers le pacte germano-soviétique, sur la nature du Goulag. Ces documentaires sont longs, très bien rythmés, le récit est précis. Ils consacrent d’une certaine manière la sortie d’une histoire très idéologisée. "

American Factory

Philippe Meyer

"Dans la foulée je recommanderai cet autre documentaire, visible sur Netflix. Il a été tourné à Dayton, Ohio, dans une usine fabriquant des vitres pour les automobiles, et qui a été rachetée par les Chinois. Les ouvriers Chinois arrivent, ils ne sont évidemment pas payés un centime de plus que s’ils étaient en Chine, travaillent six jours par semaine (contre cinq pour les Américains), et sont corvéables à merci. A un moment on emmène la maîtrise américaine, plutôt réticente, en Chine pour essayer de la convaincre, à l’occasion d’une fête d’usine chinoise. Je préfère n’en rien dire, tellement les dessous de cette fête sont épouvantables. Tout le personnel a été mobilisé pour chanter, danser, etc. Quand on lit la traduction des paroles de ces chansons, cela donne à peu près : « vivement que nous puissions travailler encore plus ! Vive la productivité accrue ! Vive nos chefs ! Etc. » On a l’impression d’être dans un film de Mel Brooks, ce n’est hélas pas le cas."

Le monde arabe existe-t-il (encore) ?

Béatrice Giblin

"Je vous signale la sortie dans le collection Araborama (sous l’égide de l’Institut du Monde Arabe) d’un premier ouvrage. Il y aura je crois un volume par an ; il s’agit d’une présentation pluridisciplinaire de la situation du monde arabe. Le titre est presque provocateur, mais l’intérêt est grand, puisqu’il s’agit d’une approche à la fois historique, sociologique, qui laisse beaucoup de place à la culture contemporaine. Qu’il s’agisse de dessinateurs humoristiques, de peintres, de musiciens, tous sont représentés. Les journées de l’Histoire de l’IMA commencent ce dimanche. Il y en aura d’autres : le 7 juin puis le 24 octobre, avec de nombreux évènements."

143 rue du désert

Akram Belkaïd

"Je voudrais rester dans le sujet algérien et vous parler de Hassen Ferhani, un réalisateur algérien de documentaires. Il avait en 2015 sorti « Fi Rassi Rond-point », tourné dans les abattoirs d’Alger (qui ont été détruits depuis). Il avait filmé la communauté qui vivait dans ces abattoirs et représentait une sorte de modèle réduit de ce qu’était l’Algérie. L’un des personnages prononçait cette phrase culte : « En Algérie, on ne ment jamais mais on ne succombe jamais à la vérité ». Hassen Ferhani sort un nouveau documentaire, qui s’appelle « 143 rue du désert ». C’est dans le désert algérien, et c’est une femme qui tient un relais routier. Le film est assez saisissant, il a été primé en septembre dernier à Locarno, il sera diffusé en France à partir du mois de juin. Cela me donne l’occasion de dire qu’il y a une production cinématographique algérienne de qualité qui est de plus en plus importante. La génération qui s’exprime en ce moment est la plus talentueuse qu’on ait eue. Le problème est qu’en France les diffusions sont souvent restreintes alors que le public existe. "

Une vie cachée

Nicole Gnesotto

"Je vais rester dans le cinéma pour vous recommander très vite voir le dernier film de Terrence Malick, avant qu’il ne disparaisse des écrans. C’est très beau, les paysages autrichiens sont magnifiques, il y a une puissance visuelle presque mystique. C’est l’histoire d’un homme qui dit non, d’un objecteur de conscience sous le régime nazi. Il accepte d’être enrôlé mais refuse de dire « heil Hitler ». Il sera déterminé jusqu’à sa fin, tragique. Il a d’ailleurs été béatifié en 2007. C’est peut-être le défaut du film, ce mysticisme catholique. Mais ça n’en reste pas moins un très grand film, et une bouleversante merveille visuelle."

Cuban network

Matthias Fekl

"Pour ma part je vous conseille le film d’Olivier Assayas, très beau lui aussi. On suit l’arrivée à Miami de deux Cubains de Cuba dans les milieux cubains de Floride. Je ne vais pas raconter davantage car il s’agit d’un thriller à suspense. Mais le film montre aussi les difficultés de la vie à Cuba, et les relations qui restent à fleur de peau entre les Cubains de l’île et ceux de la diaspora, et le rôle de ces derniers dans la vie politique américaine. Des plaies restent béantes plus de 60 ans après la révolution cubaine. Une situation dont on espérait qu’elle pourrait évoluer à la fin du mandat d’Obama, ce qui ne fut malheureusement pas le cas. "