Le voyage en question / n°121

Le voyage en question

Introduction

En 2018, le nombre de voyageurs internationaux s’est élevé à 1,4 milliard, soit 6% de plus qu’en 2017. L’organisation mondiale du tourisme (OMT) table sur une nouvelle croissance de 3 à 4% cette année et prévoit 1,7 milliard de voyageurs internationaux en 2030.
Première destination touristique mondiale, la France a reçu près de 90 millions de visiteurs étrangers en 2018, majoritairement britanniques, allemands, belges et luxembourgeois. L’Europe demeure la destination la plus prisée avec 713 millions d’arrivées, devant l’Asie-Pacifique (343 millions) et les Amériques (217 millions).
Les 220 millions de touristes chinois en 2018, ont voyagé très souvent en groupe, de préférence dans les pays voisins de la Chine, ensuite en Europe, avec un budget moyen de 4.000€. Les touristes américains voyagent le plus souvent en famille, plus de 4 fois par an, essentiellement dans leur pays. Seuls 18% voyagent à l’étranger et dépensent près de 2.000$ par séjour. Les Français ont privilégié cet été la France à 56%. Ceux qui sont partis à l’étranger ont choisi les pays voisins, avec en destinations phares l’Italie et l’Espagne.
Si le tourisme de masse représente une importante manne financière - globalement, il contribue à plus de 10% du produit intérieur brut mondial - il concentre 95% des voyageurs mondiaux aux mêmes endroits, sur moins de 5% de la planète. Les écologistes dénoncent le « surtourisme ». Il met en danger les animaux sauvages. Il pollue la planète (un avion rejette en moyenne 360 grammes équivalent CO2 lors d’un déplacement d’un km, contre 150 grammes pour une voiture et 11 grammes pour un train). Il rend les villes invivables, comme Venise, Barcelone ou Dubrovnik. Il vide certains quartiers de leurs habitants, comme à Paris, Berlin, Londres ou Amsterdam. Il menace les sites naturels et historiques : Îles de Pâques, temples d’Angkor, Galapagos, Maldives…
Des solutions sont tentées pour remédier au « surtourisme » : répartir les flux géographiquement, les étaler dans le temps, augmenter le coût des séjours, limiter les locations de courte durée, interdire des lieux, imposer ou proposer des quotas, diriger les flux touristiques. Jean-François Rial, vous êtes le pdg du groupe Voyageurs du Monde, et vous réfléchissez de longue date aux phénomènes que je viens d’évoquer. Comment organiser des voyages basés sur le respect des régions et des populations visitées, comment organiser la solidarité et la répartition équitable des retombées économiques du tourisme, comment contrebalancer la pollution créée par les transports aériens ?

Kontildondit ?

Jean-François Rial (JFR) :
Commençons par le surtourisme, qui est une question clef, et donnons-en un exemple : certains touristes Chinois, logés dans des chambres aussi petites qu’inconfortable à Aubervilliers, qu’on entasse dans un bus qui rejette du CO2 pour les emmener uniquement aux Galeries Lafayette où du personnel (Chinois lui aussi) s’efforcera de leur faire dépenser le plus possible. C’est le genre de tourisme dont on peut s’accorder à dire qu’il n’est pas souhaitable, en plus d’être politiquement incorrect. Il ne faut cependant pas mélanger tourisme de masse (avec toutes ces dérives insupportables) et tourisme populaire.
Le grand danger de toutes les mesure que l’on peut prendre contre le tourisme de masse, c’est de finir par ne proposer des voyages qu’à une élite. Chaque fois que je suis interrogé sur le sujet, je suis dans une position inconfortable, puisque tous les voyages que mon organisation propose sont des anti-voyages de masse. Il est donc facile de recommander les 95% de la planète délaissés par le tourisme classique, mais il ne faut pas pour autant empêcher ceux qui ont moins de moyens de voyager.
La solution possible à ce problème passe par l’éducation. Il faut expliquer aux gens comment voyager intelligemment, c’est-à-dire en voyant plus de choses et en consommant moins d’argent, ce qui peut sembler paradoxal.
Un exemple. Il y a dix ans chez Voyageurs du monde, 90% des clients désirant aller aux Etats-Unis voulaient voir New York, San Francisco, Los Angeles, ou les grands parcs naturels. Cela fait très longtemps que ces zones sont saturées (en particulier les parcs de l’Ouest), et proposer de telles destinations paraissait absurde de la part d’un spécialiste du voyage individuel sur mesure. Il s’est donc agi de proposer des endroits moins fréquentés, comme le Wyoming, le Kansas, ou la route du jazz, zones dans lesquelles le nombre de touristes avoisine le zéro, y compris l’été. Ce fut un succès. La proportion de gens voyageant « intelligemment », c’est à dire à contre-courant, est désormais de 70%, contre 30% qui s’obstinent à aller aux mauvais endroits aux pires moments.
La vraie question du surtourisme n’est pas d’empêcher de voyager. Le voyage a une double utilité sociale, ce qui est très rare : économique bien sûr, mais aussi la favorisation de la tolérance et la compréhension de l’autre. Même le touriste qui passe une semaine en hôtel-club à Marrakech a une chance d’augmenter sa tolérance, son intérêt et sa compréhension de la culture arabe ou musulmane. Les plus ignorants et les plus intolérants sont les gens qui ne voyagent pas.

Matthias Fekl (MF)
J’apprécie beaucoup personnellement Jean-François Rial, personnalité à part dans le monde du tourisme, qui a construit quelque chose de très singulier avec Voyageurs du monde. Ceci dit, je ne suis pas de son avis quant à « voyager apprend la tolérance ». Ce n’est pas sûr. Il est au contraire à craindre que dans le tourisme de masse d’aujourd’hui, il n’y ait une manière de conforter ses préjugés. C’est à dire de se prélasser à la piscine de l’hôtel « all inclusive » au lieu de découvrir la civilisation de l’endroit qu’on visite, et de rentrer chez soi le même que l’on est parti.

Jean-François Rial :
C’est une remarque juste, mais à nuancer. Environ 50% des gens en voyage dans le tourisme de masse « voyagent » véritablement (c’est à dire visitent, découvrent, apprennent), l’autre moitié fait du « séjour ». Ce que dit MF est juste, mais pas pour tout le monde. Même dans le tourisme de masse low cost, il y a une partie des gens qui reviennent plus tolérants et instruits, tandis qu’une autre partie au contraire n’est que confortée dans ses a priori. Mais statistiquement, si les « voyageurs » et une partie des « séjourneurs » reviennent de leur voyage meilleurs qu’ils ne sont partis, alors le voyage est tout de même bénéfique !

Matthias Fekl :
On est au coeur du thème : qu’est-ce que voyager ? Il y a des déplacements (on va se reposer ailleurs parce que c’est moins cher) et des voyages.

Jean-François Rial
Je préfère distinguer le « voyage » des « vacances ». Ma société ne vend pas des vacances, mais des voyages.
Anne Hidalgo m’a demandé de faire des propositions sur l’évolution du tourisme à Paris. On est tenté d’interdire purement et simplement le AirBnB et limiter le nombre de chambres d’hôtel, mais cela entraînerait inexorablement une montée du coût pour tous ceux qui voudraient visiter Paris en étant hébergés intra muros.

Matthias Fekl :
C’est la vraie problématique : celle du tourisme populaire de qualité. C’est le Front Populaire qui a créé les vacances pour tous en France, sources d’un progrès social extraordinaire, qu’il faut conforter, y compris internationalement.
Comment conjuguer une exigence qualitative et sociale aux enjeux climatiques ?

Philippe Meyer rappelle que le Front Populaire n’a pas seulement établi les vacances pour tous, il a aussi créé de nombreux organismes qui ont accompagné ces congés, comme « tourisme et travail ». Il y avait l’idée qu’il faut profiter de ce temps libre pour s’élargir soi-même.

Nicole Gnesotto (NG)
A propos de l’évolution des voyages. Si l’on s’en réfère à la littérature, le voyage est avant tout une expérience personnelle, une aventure intérieure accompagnant invariablement la découverte extérieure. Il était de surcroît réservé à une élite. Au XXème siècle, il y eut la grande révolution du tourisme de masse, du voyage pas cher. Pensez-vous qu’il y en aura une autre au XXIème siècle, due aux injonctions dictées par le changement climatique ? Le voyage va-t-il se transformer pour répondre à cela, redevenir cher et élitiste, peut-être ?

Jean-François Rial :
Examinons d’abord les tendances actuelles du monde du voyage. Il y en a plusieurs, qui se cumulent et s’affrontent. Il y a encore aujourd’hui, et peut-être même davantage qu’il y a 20 ou 30 ans, une demande de faire des voyages qui soient de l’ordre de l’expérience intérieure évoquée plus haut. A titre personnel, JFR prévoit ses propres voyages de façon à n’être pas tout à fait le même à son retour. Cette façon d’envisager le voyage, non seulement existe toujours, mais augmente. Parallèlement, le tourisme de masse a explosé, une fraction de plus en plus importante de la population du globe accédant aux moyens financiers permettant de s’offrir les fameuses « semaines de vacances au soleil ». Une donnée affolante mais riche d’enseignements : il y a davantage d’Allemands passant leurs vacances en Espagne par l’intermédiaire de TUI (n°1 mondial du voyage) que de Français qui voyagent dans le monde entier.
Sur le climat, la réponse naturelle et évidente semble être celle que NG vient de proposer : la pression climatique deviendra telle que l’avion sera pointé du doigt et de moins en moins de gens le prendront. Mais pour JFR, ce n’est pas la bonne réponse, car elle induit que seuls les riches le prendront encore. Ce qui serait très bon pour des acteurs comme Voyageurs du monde, dont l’offre est plutôt haut de gamme, mais très mauvais à une échelle plus large, celle de l’écologie sociale de la planète. La réponse doit être différente.
L’avion est indéniablement un facteur important du réchauffement climatique. Pas dans des proportions si importantes (entre 3% et 4%), mais elles ne feront que monter, et quand bien même elles seraient moindres, il faut agir. Ceux qui stigmatisent l’avion ont donc à la fois raison et tort, car il faudrait pour être cohérent, stigmatiser toutes les activités émettrices de CO2, à commencer par la façon de se nourrir, de se chauffer, etc. Or le GIEC recommande de diviser par deux nos émissions en 10 ans, et de les anéantir en 30 ans. L’industrie touristique doit donc se préoccuper de ce sujet, mais au même titre que n’importe quelle autre industrie, car tout le monde est concerné.
Alors comment le tourisme peut-il diviser par deux ses émissions en 10 ans, et les annihiler en 30 ans ? Là se pose un problème technologique à propos de l’avion : nous ne sommes pas capables de faire cette transition en 30 ans. On sait qu’on saura le faire en 40 ou 50 ans, grâce aux avions électriques et surtout à l’hydrogène « vert », mais pas en 30 ans. Pour JFR, il faut que l’avion aie le droit, plus que les autres, d’avoir des crédits carbone, en termes d’absorption de carbone.
Il faut bien évidemment que l’industrie aéronautique économise le plus possible (aujourd’hui, Air France parvient à faire 30% de vols supplémentaires en émettant 30% moins de CO2). Ensuite, il faut absolument financer cette transition vers l’hydrogène. Mais comme cette transition se fera en plus de 30 ans, il faut absorber les émissions excédentaires jusqu’à ce qu’elle soit accomplie. Cela peut se faire grâce à un « crédit planète », et non une « taxe carbone » (qui disparaît dans des budgets opaques), qui consiste à ce que, lorsqu’on voyage, on regarde combien de carbone on émet, à combien d’arbres plantés cela correspond, et combien cela coûte. En faisant cela, le prix du billet augmente, mais pas dans des proportions délirantes, il ne quintuple pas comme on peut le voir dans certains modèles.
Voyageurs du monde par exemple plante environ 1,5 millions d’arbres par an, c’est à dire 4000 arbres par jour. C’est beaucoup, mais c’est parce que la compagnie a décidé d’être immédiatement à 100% de compensation de son CO2 émis. Ce que vient par exemple de décider Air France (compenser immédiatement 100% du CO2 émis sur les vols intérieurs, et 50% en 10 ans sur les vols extérieurs) est remarquable. C’est la première fois qu’une grande compagnie aérienne cesse ce discours permanent du « c’est pas nous, c’est les autres ».

Marc-Olivier Padis (MOP)
J’ai deux questions concernant la pollution.
Tout d’abord, à propos des déplacement en avion, on sait que ce qui consomme le plus, ce sont les phases de décollage et d’atterrissage. Par conséquent, les trajets courts sont les plus aberrants (Paris-Pékin est bien plus rationnel que Paris-Amsterdam), pensez-vous qu’ils soient appelés à se raréfier ?
Ensuite, on parle moins d’un autre impact, pourtant très important, celui des grands paquebots de tourisme, dont les flottes sont en pleine expansion. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Jean-François Rial :
A propos de l’avion, ce que vous dites entre dans le tryptique de ce que j’appelle le « plan de l’aérien ». A savoir : 1) on économise, 2) on finance la transition, et 3) on absorbe le reste. Pour ce qui est de l’économie, il est évident que chaque fois que l’on peut remplacer l’avion à des conditions d’usage proches, il faut le faire. Bruxelles-Amsterdam en avion, c’est idiot. Paris-Bordeaux aussi, c’est pourquoi il faut que la liaison en train soit la meilleure possible, sans quoi cela pousse les usagers à privilégier l’avion. Il y a cependant des limites à ce raisonnement. Car si l’efficacité énergétique est meilleure sur les longs courriers, en termes de volume, ce sont tout de même ces derniers qui produisent le plus de CO2. Mais il y a énormément de pistes d’optimisation. On peut par exemple gagner 20% sur le décollage et l’atterrissage si l’on cesse d’avoir des règles de contrôle aérien aussi drastiques, on peut faire tout le roulage en électrique, etc.
Quant aux paquebots, ils sont très émetteurs de CO2, ils utilisent du fuel lourd, émettent des particules fines, détruisent la biodiversité, bref ce sont des catastrophes écologiques. Ils ont donc une révolution totale à faire. Cela bouge tout doucement, mais c’est un mastodonte très réticent à changer ses pratiques. Leur spécialité est justement le discours « nous ça va, les autres sont pires ». Leurs pistes de changement : une motorisation au biogaz. Ce serait déjà mieux, mais très loin d’être suffisant. Il doivent passer à l’hydrogène, c’est la seule solution. Il leur faut aussi changer la taille de leurs bateaux, qui créent des nuisances très importantes pour les habitants de chaque ville où ils accostent, et détruisent les fond marins sur leur passage. A long terme, ils seront inévitablement stigmatisés par les consommateurs, dont la prise de conscience à propos des enjeux écologiques dépasse largement celle des décideurs politiques et des entrepreneurs.
Les salariés eux, on compris. Quand les employés d’Amazon enjoignent Jeff Bezos à changer ses pratiques dans ses entrepôts, il n’a pas d’autre choix que de céder. Et dans le secteur du voyage, les entreprises qui ne sont pas engagées sur ces sujets n’arrivent plus à recruter.
Le problème majeur auquel toutes les entreprises feront face en matière d’écologie est celui du recrutement. Les jeunes diplômés sont sensibles à ces questions et refusent de travailler pour des entreprises sans vergogne. On voit d’ailleurs déjà des grands patrons - qui se contrefichent des enjeux écologiques - commencer à changer d’attitude.

Philippe Meyer :
La faillite de Thomas Cook a-t-elle quelque chose à nous apprendre sur notre sujet ?

Jean-François Rial :
Ce n’est pas totalement le sujet en effet, même s’il y a tout de même quelques points communs. Par rapport aux tendances de demain, par exemple. L’une d’entre elles que nous n’avons pas encore évoquée, et qui concerne aussi le tourisme de masse, est la suivante : les gens veulent de moins en moins voyager en groupe, on le voit bien dans tous les segments du marché. Les croisières explosent, mais je ne pense pas que le phénomène va durer. On est passé du modèle : « tous les voyageurs dans le même avion, le même hôtel et le même bus du début à la fin » à celui : « chacun réserve lui-même son vol, son hôtel, et son Über ». Et c’est là la principale raison de la faillite de Thomas Cook (même si ce n’est pas la seule). Sa dette était certes trop importante, mais surtout ils se sont révélés incapables de changer leur modèle, qui devient obsolète à vitesse grand V.

Philippe Meyer :
Mais ce modèle n’est-il pas précisément celui des touristes Chinois ? Ils sont pour le moment 220 millions de voyageurs par an, ce qui est absolument dérisoire par rapport au chiffre qu’on atteindra quand ils voyageront vraiment en masse.

Jean-François Rial :
Pour ce qui est des pays émergents, c’est effectivement largement le cas (encore que certains d’entre eux passent directement à un modèle plus élaboré), mais c’est temporaire. J’ai par exemple mes habitudes dans un petit café très charmant et un peu hors des sentiers battus à Paris. Récemment un matin, six tables sur huit étaient occupées par des Chinois ou Hongkongais. Ils voyagent désormais individuellement. Sur les 220 millions, il y en a probablement 150 qui voyagent en masse, mais les 70 autres millions ont déjà changé. C’est l’une des caractéristiques de notre époque : les changements s’accélèrent. En Afrique par exemple, on a sauté l’étape du téléphone fixe ; on est passé de « pas de téléphone » au téléphone mobile. Tout est comme cela. Cette forme de tourisme va donc souffrir, y compris dans ces pays.

Matthias Fekl :
A propos des voyages en France. Va-t-on constater à l’avenir un raccourcissement des trajets ? Sans aller jusqu’à Kant qui ne sortit jamais de Königsberg, aura-t-on une tendance à aller découvrir ce qui est près de chez nous, non seulement par goût, mais aussi par obligation (morale ou financière) ?

Jean-François Rial :
Le tourisme de proximité est déjà largement majoritaire aujourd’hui, essentiellement pour une raison budgétaire en effet. Mais je constate en effet qu’un changement - qui sera long parce qu’il concerne essentiellement les jeunes générations - est en cours. Il y aura un tourisme de proximité qui se développera encore plus parce que certains jeunes ne veulent plus prendre l’avion ou même la voiture, pour des raisons cette fois morales : ils ne veulent pas émettre de CO2. Ils ne veulent pas en rester au discours mais agir concrètement. Ajoutons à cela le phénomène du surtourisme (qui fait qu’on a tout intérêt à se rendre dans des lieux tout aussi beaux mais moins fréquentés) et la croissance du tourisme de proximité ne fait aucun doute.

Matthias Fekl :
Est-on prêts sur l’agrotourisme, le tourisme brassicole, le cyclotourisme, et toutes ces nouvelles formes ?

Jean-François Rial :
On est prêts sur certaines choses en France, en revanche il y en a d’autres où on ne l’est absolument pas. Par exemple la révolution de l’hébergement. Nous avons un très gros problème de qualité et de quantité d’hébergement dans la « France touristique alternative ». Si vous cherchez par exemple un hôtel de charme dans le Cantal - département sublime - vous n’en trouvez pas. Le Cézallier (la frontière entre Cantal et Puy-de-Dôme) n’a rien à envier à la Mongolie en termes de paysages, mais on n’y trouve pas d’hébergements. C’est là le grand échec du tourisme français : on n’a pas été capable de mettre en place des politiques publiques qui favorisaient l’habitat existant pour régler la problématique de la saisonalité, et avoir autre chose que la chambre d’hôte souvent pas terrible. Il y a là un vrai enjeu car 80% des touristes qui viennent en France aujourd’hui vont à Paris ou en Rhône-Alpes.

Marc-Olivier Padis :
Je voudrais vous interroger sur les modes d’information et de documentation qu’utilisent les gens qui voyagent. Cela représente tout un monde, on le voit par exemple dans l’édition, où le tourisme représente un secteur à part entière, avec par exemple les guides touristiques, les récits de voyage, etc. On a cru il y a quelques années qu’on allait tous visiter le monde avec des commentaires audio, or le bon vieux guide papier semble ne pas trop mal se porter. Qu’en est-il ?

Jean-François Rial :
La révolution est majeure dans ce domaine, le niveau d’information des voyageurs a centuplé en 30 ans, ce qui explique d’ailleurs la disparition de certains opérateurs touristiques, dont la valeur ajoutée est devenue très faible. Si vous cumulez le désassemblage évoqué plus haut (« chacun se débrouille ») et la montagne d’informations accessible en un clic, il va falloir que les intermédiaires comme nous trouvent une autre forme de valeur ajoutée.
Internet offre une profusion d’informations délirantes. Le petit café dont nous parlions précédemment est connu des touristes chinois par Instagram. Voyageurs du monde commence à faire attention par exemple : l’entreprise est dotée d’un compte Instagram très populaire, sur lequel sont publiées des photos très belles, mais désormais on ne dit plus où c’est.
Internet présente à la fois une quantité colossale d’informations, mais aussi les sites qui les agrègent, les classent et les ordonnent. Cela reste néanmoins très compliqué, tant la tâche est titanesque. Cependant, le temps passant, le niveau de tri progresse, et l’internaute est de plus en plus (et de mieux en mieux) informé.
Le guide touristique résiste-t-il ? Oui et non. Certains titres résistent très bien, comme le Guide du Routard, mais d’autres s’écroulent, et globalement, le marché baisse. Autrefois, le guide était beaucoup utilisé avant et pendant le voyage, aujourd’hui, c’est surtout pendant le voyage. La phase de préparation se fait sur d’autres supports. 95% des gens qui souhaitent voyager actuellement vont d’abord sur internet.
Un dernier point, qui mérite qu’on s’y attarde. Tout le monde dit : « il faut que les agences de voyage soient belles pour donner envie d’y entrer, la plupart sont ringardes avec leurs affichettes, etc. ». L’agence parisienne de Voyageurs du monde par exemple est réputée pour être très belle. Or, si le chiffre d’affaire et le nombre de client de l’entreprise augmentent chaque année, le nombre de clients entrant dans l’agence baisse. Tout est là.

Nicole Gnesotto :
Une première question sur la géopolitique du voyage. Il semble y avoir un paradoxe, puisque le nombre de touristes augmente sans cesse, tandis que la surface de la zone géopolitique où l’on peut se rendre sans crainte rétrécit. Il suffit de regarder les zones déconseillées aux voyageurs sur le site du Quai d’Orsay. Cela a-t-il un impact sur votre activité, et sur le surtourisme ?
Et une deuxième interrogation sur la sociologie du voyage. On vit dans une désacralisation du travail, et il est de plus en plus fréquent de voir un certain nombre de jeunes surdiplômés interrompre un an leur carrière pour partir faire le tour du monde. Le ressentez-vous aussi ou est-ce marginal ?

Jean-François Rial :
Le second point est effectivement marginal. Ce qui existe davantage, c’est un certain égoïsme des jeunes. Pas tous et pas tout le temps, mais quand même. Ils veulent tous les avantages de l’entreprise sans aucun de ses inconvénients.
Sur le premier point géopolitique, il faut se méfier des apparences. Il y a en réalité autant de pays dans lesquels on ne pouvait pas se rendre et qui sont à présent accessibles que de pays où l’on allait et qui sont désormais déconseillés. Par exemple, il était quasiment impossible de se rendre dans l’ensemble des pays de l’ex-URSS, et aujourd’hui ils sont tous ouverts. Il en va de même pour la Colombie. Il y a effectivement un très gros problème au Sahel. On envoyait beaucoup de gens au Niger, en Libye, en Algérie ... ce n’est plus le cas. Pour autant, cela fait deux ans que l’on peut retourner en Mauritanie. On n’a par exemple envoyé personne en Afrique du Sud pendant très longtemps, en Birmanie non plus. Pas plus qu’en Arabie Saoudite (parce que les dictatures détestent les touristes, évidemment). Ou Cuba, où c’était très difficile. On se rend aujourd’hui sans peine dans tous ces pays. Donc globalement, ça tourne.
Et le surtourisme n’est pas lié au nombre de pays ouverts. Il est lié au fait que tous vont au même endroit.

Philippe Meyer :
L’heure avançant, il nous faut aborder la question évoquée plus haut à propos de Venise, Dubrovnik, Barcelone ou Paris. Le tourisme a sur ces villes des effets très importants et très dommageables. Que peut-on faire pour réguler ou contrôler ces phénomènes ?

Jean-François Rial :
Prenons l’exemple de Paris, puisque je suis en train d’y travailler. On peut faire plusieurs choses. D’abord il faut élargir les plages d’ouverture des zones les plus fortement demandées, comme le Louvre, la Tour Eiffel ... Je serais même pour ma part favorable à ce qu’on les ouvre 24h/24, même si je sais que je ne serai probablement pas entendu. Donc tout d’abord, étaler les flux.
Ensuite, faire payer plus cher la réservation. Et utiliser le revenu ainsi généré, comme on le fait dans d’autres secteurs comme l’hôtellerie.
Mais ces deux mesures ne suffiront pas. Une proposition des élus parisiens me paraît excellente : racheter tous les fonds de commerce par un fonds de la ville. Ceux qui envahissent les zones les plus importantes, toutes ces affreuses boutiques pleines de tours Eiffel made in China en plastique qui colonisent Saint-Michel, la Rue de Rivoli ... Il n’y a qu’à voir ce qu’est devenu la butte Montmartre pour être horrifié. La ville pourrait ainsi transformer ces zones, les rendre plus qualitatives grâce à un cahier des charges précis. Je prétends même qu’à long terme la ville gagnera de l’argent en faisant cela, surtout avec des taux d’intérêt très faibles.
Autre mesure possible : limiter les hébergements marchands (qu’il s’agisse des hôtels ou des AirBnB) en proportion du nombre d’habitations dans un quartier donné. Il existe un nombre de touristes très agréable pour les habitants, mais aussi un nombre de touristes insupportable, et il faut faire en sorte de ne jamais l’atteindre. Tout cela est un problème d’équilibre.
Enfin, il faut évidemment un accompagnement pédagogique pour éviter que tout le monde ne voie les mêmes trois ou quatre endroits.
Un mot sur les bus touristiques. Il y en a trois types. Ceux qui font du « sighting » (ces bus rouges avec un toit-terrasse). Ceux-là, il faut les laisser. A condition qu’ils deviennent écologiques évidemment, et immédiatement. Et on gagnerait à mon avis à réduire leur taille. Il y a ensuite les bus de transport, qui ne font qu’emmener les gens d’un point A à un point B sans s’y attarder. Je pense qu’il faut là aussi les conserver en les rendant électriques et en réduisant leur taille.
Enfin, il y a les bus inacceptables, c’est à dire ceux qui font des visites dans Paris en se garant à plusieurs endroits. On les voit à Pigalle, aux Invalides, au Grand Palais, etc. Ceux-là devraient être purement et simplement interdits. Et on devrait le faire très vite, et les obliger à se garer dans les centres RATP ou dans des grands parkings à la périphérie de Paris. On pourrait imaginer un accord avec la RATP à ce propos, en y ajoutant au passage des activités pour les chauffeurs qui s’ennuient en attendant des heures. Et forcer tous ces touristes à prendre des transports alternatifs, comme de petits bus électriques, des métros, etc.

Philippe Meyer :
Je saisis l’intérêt des mesures que vous préconisez à propos de Paris, mais il y a quelque chose que ces mesures ne peuvent pas atteindre, c’est le comportement des touristes. On peut limiter le nombre de touristes, mais pas empêcher que certains se comportent comme des sagouins. J’ai l’exemple d’une amie qui a dû quitter le quartier de Saint-Germain des Prés tant les nuisances sont devenues invivables. Ne risque-t-on pas d’arriver à des actes violence envers les touristes ? Récemment à Barcelone, cela a failli être le cas, même si la violence est restée cette fois symbolique. Il y a là quelque chose qui est le contraire même du voyage dont nous parlions au début, celui qui ouvre et enrichit, qui élève.

Jean-François Rial :
Je pense qu’avec les mesures proposées, on peut ne pas en arriver là. Aujourd’hui ces phénomènes sont très courants dans certains quartiers, comme le Marais. Mais si chaque immeuble a un taux maximum autorisé, les choses se calmeront sérieusement, et votre amie aura peut-être toujours un voisin indélicat, mais pas dix ou douze. Il est évident que si on ne le fait pas, il n’y aura qu’une alternative : soit les violences que vous évoquiez, soit des quartiers vidés de leurs habitants.
Je vous donne un exemple qui m’a énormément choqué quand je travaillais avec Jean-François Martin, l’adjoint au tourisme d’Anne Hidalgo. Il m’a montré des immeubles près de Notre-Dame qui sont entièrement loués en AirBnB. C’est inacceptable. Il y a une solution pour AirBnB, et elle est envisageable (et même envisagée) : les interdire intra muros. Mais encore une fois, au moment même où vous faites cela, vous avez aussitôt un problème de transition touristique. A Paris, il y a environ 85 000 chambres d’hôtel et 40 000 AirBnB, donc vous risquez la « surchauffe » le temps que certains hôtels arrivent, mais surtout, le AirBnB est tout de même un recours pour les gens les plus modestes afin de se loger dans Paris.

Matthias Fekl :
Sur AirBnB, j’avais suivi à l’époque le sujet consistant à rendre équitable la concurrence avec les hôtels, qui semble être plus ou moins réglé, du moins du point de vue de la réglementation, mais dans les faits, les AirBnB trichent.

Jean-François Rial :
Je ne crois pas au contrôle des AirBnB. Tout simplement parce qu’on n’aura jamais les moyens de les contrôler tous un peu sérieusement. Je pense pour ma part qu’il faut les autoriser dans certains quartiers et les interdire dans d’autres. Quand c’est interdit, le contrôle se fait naturellement, par les habitants.

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