Combien y a-t-il eu de Jacques Chirac ? ; Italie : la nouvelle donne / n°107

Combien y a-t-il eu de Jacques Chirac ?

Introduction

A la mort de Jacques Chirac, annoncée le 26 septembre, c’est la longueur, la diversité et la singularité d’une vie politique de quarante ans, marquée par une quantité rare de variations, de fluctuations, de résultats et de fiascos, de grandeur - le refus de la guerre en Irak – et d’abandon – la fracture sociale – qui viennent se mélanger ou s’affronter dans nos mémoires où s’imprime l’image d’un chef d’État aux expressions protéiformes.
Enregistrées au lendemain de l’annonce du décès de l’ancien président de la République, ancien maire de Paris, ancien Premier ministre et ancien président du Conseil général de Corrèze, nos réactions sont presque aussi contrastées que sa carrière.

Kontildondit ?

Lionel Zinsou (LZ) :
L’émotion est mondiale. Aujourd’hui la France repasse les images, écoute les bons mots et les discours marquants, mais le reste du monde, notamment le monde arabe et africain, est très frappé. De la Palestine à son amitié avec le cheikh Zayed (le créateur des Emirats Arabes Unis), de l’Irak jusqu’au Maroc, Jacques Chirac est perçu dans toute la communauté musulmane comme le haut responsable européen et le chef d’état français qui aura eu les plus grands respects et empathies pour les pays d’Islam, ainsi que la plus grande attention à ne pas être un fauteur de troubles entre les civilisations. C’est quelque chose de très profond que l’Afrique subsaharienne ressent également.
Le musée du Quai Branly est un symbole. A peine ouvert, l’ancien président a voulu en faire un instrument de dialogue entre les cultures, et a envoyé, contre l’avis de tout l’establishment culturel, les témoignages royaux les plus importants du Royaume d’Abomey au Bénin. Cela fut fait en 2006, à un moment où la restitution n’était pas un sujet envenimé, et l’impact fut très fort. C’était la première fois que les œuvres issues du musée Branly et du pavillon des cessions du Louvre revenaient en Afrique.
Jacques Chirac avait personnellement insisté pour que cet hommage soit rendu aux valeurs culturelles, mais aussi cultuelles et spirituelles de ces civilisations. Ce musée, qui met au premier plan des formes d’art non-occidental, a porté le nom de l’ancien président avant sa mort. On a fait une exception, puisqu’un tel baptême est habituellement posthume.
Témoin de la restitution des oeuvres, LZ a vu l’émotion d’ordre mystique d’une population à qui l’on restituait avec respect une partie de son identité. Il en va de même pour les restes de l’australopithèque Lucy, qu’il a restitués à l’Ethiopie, rendant la maternité du monde à l’Afrique, un autre moment d’une grande force symbolique. Il y a désormais une mondialisation du deuil.

Michaela Wiegel (MW) :
En Allemagne, Jacques Chirac est surtout commémoré comme le premier président français de l’après-réunification. Il est vrai qu’il a incarné toute l’ambiguïté de la France face à cette nouvelle Allemagne. Après son élection, il n’est pas allé en Allemagne pour saluer le chancelier (visite devenue habituelle depuis), c’est le chancelier Kohl qui est venu à sa rencontre à Strasbourg. Le geste montrait un reste de cette tutelle politique que la France exerçait à l’époque.
Sur toutes les divergences observées ensuite, J. Chirac a tenu le rôle auquel sont habitués les Allemands. Sur la politique agricole par exemple, il a farouchement défendu la spécificité française. Le chancelier Schröder a dit que l’ancien président méritait bien le surnom de « bulldozer » dont il était affublé. C’est allé plus loin au sommet de Nice, où la question du futur poids de l’Allemagne fut l’objet d’une vraie lutte. Chirac a en quelque sorte été le bâtisseur de cette nouvelle Europe, avec toutes ses ambiguïtés. Ce n’est que vers la fin qu’il a été dominé par la conviction qu’il fallait toujours trouver un terrain d’entente avec l’Allemagne, d’où ce geste très fort d’inviter le chancelier Shröder au 60ème anniversaire du débarquement en Normandie, qui eut un grand retentissement outre-Rhin. Évoquons aussi sa reconnaissance de la participation de l’état français dans la déportation des juifs pendant l’occupation, un autre geste symbolique qui toucha beaucoup les Allemands.
Quand elle écoute les souvenirs qui s’expriment en ce moment à propos de l’ancien président, MW est frappée par le degré auquel Jacques Chirac incarnait l’art de vivre à la française. Au delà des opinions politiques, on constate aussi à quel point la France a perdu ces spécificités, elle s’est un peu normalisée. Au point de vue des mœurs par exemple, elle se rapproche de l’Allemagne, fortement influencée par la rigoureuse culture protestante. Lorsqu’on voit les images des réceptions d’alors à l’Elysée, ou de Chirac mangeant au salon de l’agriculture, on ne peut que reconnaître que quelque chose s’est perdu.

Béatrice Giblin (BG) croit se souvenir que cela avait d’ailleurs entraîné un budget de frais de bouche à l’Elysée, de l’ordre de 14 millions, qui nous laisserait aujourd’hui pantois, et à côté duquel les malheureux homards de M. de Rugy font pâle figure.
La connaissance du monde du monde arabe qu’évoquait LZ est ce que retient BG du président Chirac. Son intérêt réel pour les autres cultures nous a sans doute évité le drame de la guerre d’Irak de 2003. C’est la décision majeure la plus mémorable de sa gouvernance, et l’Histoire lui a donné raison.
Le deuxième point dont se souvient BG est l’arrêt des essais nucléaires, assorti du courage de d’effectuer le dernier. Cela n’allait pas de soi à l’époque. Le troisième point à retenir est la professionnalisation de l’armée, qui a elle aussi été essentielle. Enfin il faut rappeler qu’il a créé l’ANPE, à l’époque où il était sous-secrétaire d’état. BG a réécouté une de ses interventions télévisées à ce sujet et constate qu’on n’en changerait pas un mot aujourd’hui.

Jean-Louis Bourlanges (JLB) avoue quant à lui sa perplexité devant ce personnage, avec lequel il a un peu travaillé et s’est très mal entendu. Le rôle de Jacques Chirac dans l’histoire du pays est dans l’ensemble assez négatif, ce qui est contredit aujourd’hui par l’essentiel de l’opinion, qui accueille sa disparition avec beaucoup de tristesse et de sympathie pour l’homme.
Que Chirac soit apprécié de tous n’est pas étonnant, puisqu’il n’a cessé de dire tout et son contraire sa vie politique durant. Ainsi, tout le monde a un morceau de Jacques Chirac dont il peut se réclamer. Il y a d’ailleurs eu de bons moments : le discours du Vel d’Hiv, la fin de la conscription qu’a évoquée BG, c’est à dire l’affirmation que la défense nationale ne passe plus par la mobilisation de deux millions de personnes sur les frontières orientales du pays, qui est encore contestée aujourd’hui par certains, et que les Allemands ont d’ailleurs eu du mal à admettre.
Il y a cependant aussi des choses négatives qu’il convient de rappeler, et notamment deux points. Le premier est l’année 1995, que JLB tient pour l’annus horribilis de la vie politique française. C’est le moment où le volontarisme a disjoncté. Le volontarisme est la négation de la volonté, le refus de voir le réel. C’est l’idée qu’on peut opposer à la réalité la simple force du désir. La France s’est ruée dans cette voie, et cela a entraîné un ensemble de déconvenues. C’est à partir de 1995 que la France a décidé de vivre une vie à part, faite d’immobilisme, de songes et complaisance à l’égard d’elle-même. Et Jacques Chirac a été l’outil parfait de ce basculement : il représentait le pays, mais surtout dans ses défauts, tels le manque de continuité, l’absence de rigueur et la légèreté.
Deuxièmement, même si JLB souscrit totalement à ce qu’a dit LZ à propos de Chirac comme « homme du monde », il souligne qu’en revanche, l’ancien président n’a rien compris à l’Europe. Il a constamment pataugé à ce sujet, attaquant Simone Veil sur l’appel de Cochin pour la placer ensuite en tête de liste aux élections européennes de 1984. Il n’a pas fait grand chose pour la négociation de l’acte unique européen, qu’il fit pourtant ratifier. Il a donné une interprétation caricaturale et très doloriste du marché commun, qui effraya tout le monde. Sa position sur Maastricht fut d’une ambiguïté extrême : il a soutenu le traité, puis s’est opposé à la rigueur. Il a tenté de faire une union monétaire qui n’était pas accompagnée d’une union économique, ce qui était pour le moins contradictoire. Il a ouvert les négociations avec la Turquie dans un élan d’enthousiasme, ce qui l’a complètement empêché de réfléchir aux conséquences sur le projet européen. Sur le plan institutionnel, il a constamment erré, n’ayant jamais compris ce qu’étaient les institutions européennes. Pour lui, les problèmes européens pouvaient tous se régler dans une Winsturb entre le chancelier fédéral allemand et le président français. Tout cela est très bien perçu dans le livre de mémoires de Bernard Billaud, son directeur de cabinet.
La femme de JLB avait un jour interviewé Chirac, lui demandant quel était son homme politique préféré. Sans hésiter, le président répondit Gengis Khan. Racontant cela à Denis Baudoin, qui avait organisé l’entretien, celui-ci paniqué répondit : « c’est impossible ! Donnez-moi dix minutes, et ce sera Richelieu ». Et ce fut Richelieu.

Sur l’Europe, Lionel Zinsou trouve JLB sévère, ayant eu quelques confidences de Gerhard Shröder sur l’amitié qui avait fini par le lier à Chirac. Schröder était d’ailleurs embarrassé, car bien qu’appartenant au SPD, il était perçu par les socialistes français comme étant à la droite de Chirac, si bien que le seul politicien qui acceptait de lui parler en France était le président ... Un autre élément qui vaut la peine d’être rappelé est le poids que Chirac donnait à la Russie, au point qu’on se demande si certaines inspirations de Macron aujourd’hui ne viennent pas de Chirac. Il y avait une amitié étrange à trois entre Chirac, Schröder et Poutine. Quand Chirac a quitté ses fonctions, l’un de ses tous premiers visiteurs fut Vladimir Poutine. Cela dénote une manière de construire ou de voir l’Europe, où le rôle des personnes et des amitiés est essentiel. Il avait une conception de l’Europe qui ne s’enfermait pas dans les procédures.

Michaela Wiegel :
Cela reflète parfaitement toute l’ambiguïté de la relation franco-allemande. En Allemagne, nous avons l’impression que Gerhard Shröder restera comme celui qui a introduit cet argument dans le débat public allemand, qui fait encore des ravages aujourd’hui : « les Français n’en veulent qu’à notre argent ». Cette obsession à ne tolérer aucun déficit, et l’idée que l’Europe n’est qu’un gigantesque appareil dont l’unique but est de distribuer l’argent allemand, tout cela date de Shröder.
Sur l’amitié avec la Russie, il faut se souvenir à quel point elle allait loin pour Schröder, jusque dans la sphère la plus privée, puisque Vladimir Poutine a organisé l’adoption de ses enfants. Tout cela laisse tout de même un goût amer, puisque Schröder est entré au directoire de Gazprom le lendemain de sa retraite politique.
Pour MW, l’amitié avec Chirac semble au contraire montrer à quel point ce dernier ne savait pas comment envisager le rôle de la France dans une Europe où l’Allemagne réunifiée cessait d’être un nain politique.
On a moins en Allemagne le réflexe d’idéalisation de Chirac que ce qui a cours en France en ce moment. Au sujet des essais nucléaires évoqués plus haut, ce fut en Allemagne la première grosse vague de manifestations anti-françaises. Les réactions étaient terribles, avec des boycotts de produits français comme le champagne, etc. Il y a toute une génération des Verts allemands (la même qui s’apprête d’ailleurs à arriver au pouvoir en Allemagne) qui s’est forgée dans cette protestation de l’époque.
La fin du service militaire a aussi été vécue comme une offense à l’époque. Cela exprimait aussi la volonté de l’Allemagne de revenir à une souveraineté dans sa défense, les suites s’en ressentent encore aujourd’hui, où l’on accepte mal que la France ait une armée professionnelle. Il y a aujourd’hui un scepticisme allemand sur ces interventions étrangères.

Béatrice Giblin rappelle qu’au début des années 2000, le rapport avec l’Allemagne est facilité car la situation économique de l’Allemagne n’est pas bonne. On en parle à l’époque comme de l’homme malade de l’Europe. On est toujours dans l’idée que l’Allemagne fonctionne très bien, avec des exportations enviables, etc. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Cela a permis à la France de toujours se sentir leader, ou du moins à égalité. Le dialogue Chirac-Shröder est aussi conditionné par cette situation.
Quant à l’armée, l’Allemagne n’était pas du tout prête pour des opérations extérieures (elle ne l’est d’ailleurs sans doute toujours pas), ou à accorder sa puissance militaire à sa puissance économique.

Italie : la nouvelle donne

Introduction

Son parti, la Ligue du nord, ayant nettement distancé aux élections européennes son allié au gouvernement, le Mouvement 5 étoiles, Matteo Salvini, en rompant l’accord de gouvernement, pouvait attendre beaucoup d’une dissolution de la chambre des députés et de nouvelles élections pour lesquelles les sondages lui promettaient une large victoire. Un accord de son ancien allié avec une formation de centre gauche, le Parti Démocrate, accord soutenu par le président de la république italienne Sergio Mattarella, a fait échouer la manœuvre du leader de la Ligue. Giuseppe Conte, proche du Mouvement 5 étoiles, demeure président du Conseil à la tête d’un gouvernement largement remanié. La cote de popularité de Matteo Salvini a chuté de 15 points en un mois, bien que son parti reste le favori des sondages.
L’alliance avec le Parti démocrate marque un spectaculaire revirement pour le M5S dont le cœur du discours était le rejet du Système en général et du Parti Démocrate de Matteo Renzi en particulier. Initiateur de l'alliance Parti Démocrate / Mouvement 5 étoiles, l'ancien Premier Ministre Matteo Renzi a annoncé le 16 septembre quitter le Parti Démocrate avec une trentaine de parlementaires tout en maintenant son soutien au gouvernement.
Les relations Franco-italiennes s’étaient fortement détériorées sous le premier gouvernement Conte, Emmanuel Macron dénonçant il y a peu en Salvini le symbole de la « lèpre qui monte en Europe » tandis que Luigi di Maio affichait ouvertement son soutien au mouvement des gilets jaunes. Lors du déplacement du président français à Rome le 18 septembre, Emmanuel Macron et Giuseppe Conte ont affiché leurs convergences sur le conflit libyen et l'immigration, très loin des discours anti-migrants de Matteo Salvini.
En attendant une éventuelle réforme des accords de Dublin qui prévoient le traitement de la demande d'asile par le pays d'entrée des immigrants, réforme soutenue par la France et l'Italie, Rome a rouvert ses ports aux navires de sauvetage en mer. Dimanche 22 septembre, l'Italie a autorisé le débarquement du navire humanitaire Ocean Viking en Sicile.
Avec l’Union européenne, le changement de rhétorique du gouvernement italien devrait favoriser un apaisement des relations. Prochain sujet délicat : le président du conseil italien devra présenter à Bruxelles le 15 octobre prochain son projet de budget pour l'année 2020 qui ne devrait pas être plus équilibré que le précédent.

Kontildondit ?

Michaela Wiegel :
Avec ces quelques jours de recul, on s’aperçoit à quel point Emmanuel Macron a « la baraka ». Des surprises incroyables ont émaillé cette rentrée. La visite de Giuseppe Conte au G7 à Biarritz apparaissait comme celle de ses adieux au pouvoir. Et voici que quelques jours plus tard il représente le nouvel espoir en Italie, un président du conseil des ministres qui doit sa place à un coup de poker perdu de Matteo Salvini. Macron avait bien préparé le terrain pour ce retournement de situation, tentant de charmer Conte avant même que tous ces évènements ne se produisent, ce qui a permis une nomination surprenante à la Commission Européenne, et tout à fait inenvisageable fin août : l’ancien premier ministre Paolo Gentiloni, qui sera chargées affaires économiques.
Pour MW, c’est un coup de maître stratégique : charger un Italien de régler les énormes problèmes budgétaires du pays l’immunise contre les accusations d’être un « méchant rigoriste à l’allemande ». Sur le plan de la politique intérieure, il ne faut cependant pas se réjouir trop tôt, car ce gouvernement n’est pas issu des urnes mais de l’échec de Matteo Salvini. La situation est donc aussi fragile que volatile, et il faut surveiller de près Matteo Renzi. L’ancien premier ministre a quitté le parti démocrate à un moment que beaucoup ont jugé inopportun, emportant avec lui une trentaine de députés, et son objectif semble clairement être la réitération de l’exploit électoral de Macron en 2017. Pour ce faire, il s’applique à construire une force politique au centre, en mesure d’attirer les voix de droite comme de gauche.
Le nouveau gouvernement italien s’est déjà attaqué à l’un des dossiers les plus épineux en Europe : celui de l’immigration. Salvini avait instrumentalisé cette question en bloquant l’accès aux ports aux bateaux de sauvetage des ONG. Désormais le gouvernement italien travaille à nouveau de façon constructive avec les autres européens, ce qui a déjà conduit à un demi-succès au sommet de La Valette, où la France, l’Allemagne, l’Espagne et Malte se sont mises d’accord sur la création d’un mécanisme sur les sauvetages en mer qui contredirait la logique des accords de Dublin (dans laquelle c’est le pays où débarquent les migrants qui doit les prendre en charge). La solution n’est pas encore trouvée, mais la bonne volonté est là, et il est permis d’espérer.

Jean-Louis Bourlanges :
Cette formule gouvernementale avait été trouvée dès le lendemain des élections. Le mouvement 5 étoiles (Cinque Stelle, abrégé : 5S) avait d’emblée proposé à Matteo Renzi une alliance, que ce dernier avait refusé. Ébranlé par des résultats électoraux décevants, il a voulu se requinquer dans l’opposition. Loin de s’y refaire une santé, le Parti Démocrate n’a cessé de décliner.
Salvini n’est pas mort politiquement, mais il a beaucoup chuté. Ses adversaires ont saisi cette opportunité : Di Maio a été meilleur que ce à quoi il nous avait habitués, et Conte, habilement en retrait, a subtilement joué, s’appuyant sur la grande habileté politique du président de la République Sergio Mattarella. Tout cela dénote l’effondrement complet de la classe politique, déchirée par un machiavélisme sans merci, et se montrant aussi vive qu’imaginative.
On voit aussi que l’Europe est toujours le culbuto. Si fort qu’on la pousse, elle finit toujours par revenir. Ce fut le cas pour M. Tsípras, pour la gauche espagnole, pour Mme Le Pen qui a dû accepter l’Euro. C’est désormais au tour de l’Italie, pour qui il était trop risqué de s’affranchir de l’Union Européenne.
Sur la relation entre France et l’Italie, on observe ici l’énième itération de son ambivalence historique. Depuis Camillo Cavour ou Francesco Crispi, en passant par Mussolini, Berlusconi ou Renzi, il y a toujours la théorie suivante : les Français occupent la place politique qui devrait revenir à l’Italie, considérée comme un pays de second choix. Parallèlement, la gauche italienne est très francophile. Il semble que nous entrions dans une nouvelle phase d’entente entre les deux pays.
Les démons italiens sont cependant toujours là, et ce que fait Matteo Renzi n’est ni très clair ni très brillant. On ne saurait dire si cela vise à soutenir le gouvernement (comme il le prétend) ou à l’affaiblir.

Béatrice Giblin :
Tant que les sondages ne donneront à pas à Renzi l’espoir plausible de remporter des élections, il soutiendra ce gouvernement. Il part avec 20 députés et 8 sénateurs, ce qui n’est pas suffisant pour peser de façon significative.
Il lance un mouvement et dit vouloir soutenir ce nouveau gouvernement. Il y a intérêt : il ne peut pas se permettre que ce dernier capote trop vite, sous peine de voir Salvini revenir.
Matteo Salvini a commis un péché d’orgueil. Il a fait montre d’une vulgarité extrême (ses selfies en maillot de bain à la plage entouré de jolies femmes ...) que beaucoup d’Italiens n’ont pas apprécié. Il a humilié le mouvement 5S, précipitant la rupture avec celui-ci.
On découvre que Conte peut être un homme d’état, alors qu’on le présentait comme un ennuyeux et fade professeur de droit. Malgré les mauvaises relations entre le mouvement 5S et le parti démocrate, il y a là une opportunité essentielle pour l’Europe. Le fait que Macron aille en Italie est un acte fort, et le meilleur moyen pour que Salvini continue de dégringoler dans les sondages. Salvini avait eu un vrai succès aux élections européennes, mais qu’en a-t-il fait ? Rien, car les nationalistes ne s’associent pas au Parlement européen, en tous cas pas assez pour peser réellement. Il y a donc des raisons d’être optimiste.

Lionel Zinsou :
Le président Macron s’est montré visionnaire dans cette affaire même si, quand il reçoit Conte fin août à Biarritz, la probabilité que celui-ci réussisse n’est pas négligeable. Bien le traiter, c’était mettre toutes les chances de son côté. Il y a une dimension de reconnaissance de la dignité italienne, associée à cette prouesse stratégique évoquée par MW d’organiser les institutions européennes de telle sorte que l’Italie ne perde pas la face.
Vous prenez le pays le plus faible, qui pourrait risquer une enquête pour déficit excessif, et vous mettez un commissaire, non seulement issu de ce pays, mais en charge d’évaluer si la trajectoire pluriannuelle de ce pays peut s’accorder aux engagements qui ont été pris. Ce fut le cas pour la France avec Pierre Moscovici, c’est désormais celui de l’Italie avec Paolo Gentiloni.
Cette manœuvre est indubitablement brillante, et elle résulte probablement d’une coopération internationale (entre Macron et Merkel) pour faire apparaître une Italie nouvelle. Il y avait un basculement en préparation : l’Italie devenait pro-russe et pro-chinoise. La visite de Xi Jinping et ses promesses d’investissement avaient eu un effet très fort, et les liens des partis d’extrême droite (la Ligue en particulier) avec la Russie ne sont plus à rappeler. On revient désormais à une Italie européenne et antifasciste.
Sur le plan économique, le thème : « nous n’arriverons jamais à faire le budget » devrait nous rappeler l’année 1997 en France (celle où l’Assemblée a été dissoute), où l’on entendait « nous n’arriverons jamais à faire le budget 1998 ». Il ne faut pas se leurrer. D’une part, l’art budgétaire relève de la plomberie, et rien n’est insurmontable.
D’autre part, l’Italie a à peu près le même PIB que la France, une croissance à 0,8%, donc pas si mauvaise que cela (meilleure que l’Allemagne par exemple), elle est en équilibre budgétaire avant le service de la dette (ce qui n’est pas le cas de la France), et elle est en excédent commercial structurel. Certes, sa dette se monte à 130% de son PIB (mais cela paraîtrait une plaisanterie pour le Japon), mais ce n’est pas non plus un problème insurmontable, notamment parce que cette dette est entre des mains italiennes, et non étrangères.
La situation de l’Italie n’est donc en rien comparable à celle de la Grèce, par exemple. Oui, les mesures d’austérité ont été pénibles, et oui, la purge par Mario Monti a été difficile, mais l’économie italienne est puissante, et les menaces de récession en Europe ne viennent pas de l’Italie, mais essentiellement du Brexit (et un peu de l’Allemagne).
Il n’y aura aucun problème de budget ou de dérapage budgétaire. En cela, Matteo Renzi a probablement eu raison d’organiser cet aggiornamento.

Les brèves

Georges Bernanos : histoire d’un homme libre

Philippe Meyer

"Lundi 30 septembre à 22h35, France 3 Hauts-de-France diffusera un documentaire sur Georges Bernanos, réalisé par son petit-fils Yves Bernanos et son petit-neveu Jean-Pascal Hattu. On peut se demander si un tel sujet ne méritait pas une diffusion nationale, à moins de considérer Georges Bernanos comme un écrivain régional ou régionaliste. Ce documentaire montre la région natale de Georges Bernanos, l’Artois, d’une manière très impressionnante, qui donne envie de sauter dans la première voiture pour aller voir ce pays magnifique. Mais surtout, tout Bernanos est dans ce documentaire, sans aucune espèce de complaisance ni de cachotterie. Le film parvient à être à la fois profondément affectueux et d’une probité remarquable."

Der Klang von Paris

Michaela Wiegel

"Un très beau livre qui n’est pour le moment paru qu’en langue allemande, mais qui mériterait vraiment une version française, dont je traduirais le titre par : « le son de Paris ». C’est un livre sur Paris, capitale musicale du monde au XIXème siècle. Il raconte l’histoire de la ville à travers ses compositeurs : Berlioz, Rossini, Meyerbeer, Wagner, Chopin, Offenbach ou Pauline Viardot. C’est en même temps une histoire européenne de la musique, et on ne se souvient pas assez de cette magnifique tradition française."

Intervention d’Emmanuel Fabère à l’ONU

Lionel Zinsou

"On a pensé que dernier sommet sur le climat n’avait pas apporté grand chose, il y a pourtant eu un moment très fort où est monté à la tribune un chef d’entreprise français, Emmanuel Faber, patron de Danone, qui a parlé au nom d’une nouvelle initiative des grandes multinationales, qui ont pris une série d’engagements qui à eux seuls compenseraient le retrait de l’état fédéral américain du traité de Paris s’ils sont tenus. C’est la première fois qu’on voyait à la tribune de marbre vert des Nations-Unies un homme d’affaires français s’adresser au monde pour déclarer : « nous syndiquons l’effort des grandes multinationales pour pallier les défaillances des états. » On s’aperçoit ainsi du pouvoir qu’ont ces entreprises sur le climat et la transition énergétique, plus significatif que celui de plusieurs grandes puissances. (L’intervention d’Emmanuel Fabère est à 2h50 environ) "

Roubaix : une lumière

Béatrice Giblin

"Le film d’Arnaud Desplechin, tiré d’un documentaire diffusé sur France 3 Hauts-de-France en 2008. Le film est non seulement servi par les interprétations remarquables des acteurs, mais la fiction de Desplechin va plus loin que le documentaire pour traiter l’histoire dont il est question. Il peut y avoir une forme d’identification du spectateur avec les personnages, ce qui produit une empathie avec ces deux femmes qui sont à la fois victimes et bourreaux. Courez-y !"

Commentaire n°167

Jean-Louis Bourlanges

"Je vais recommander quelques articles de la revue Commentaire. Le numéro d’automne 2019 est très intéressant, mais je voudrais insister sur deux articles. L’un de ma collègue au Parlement Olivia Grégoire, qui analyse l’articulation entre le mouvement des Gilets Jaunes et la gestion politique du premier semestre 2019. Et deuxièmement puisque, à travers le deuil de Jacques Chirac, nous sommes en pleine analyse de l’ancien monde, il faut lire l’excellent article de Jérôme Jaffré que Philippe avait déjà recommandé : « Rocard et Mitterrand : l’échec de l’ouverture ». C’est une analyse extrêmement documentée, précise, subtile d’un moment très rare dans l’histoire récente de la gauche française : celui d’une certaine complicité dialectique entre Rocard et Mitterrand, qui sont les deux personnalités les plus opposées qu’on puisse imaginer."