Les jeunes et l’information

Introduction

François Dufour, vous êtes le cofondateur avec deux de vos amis proches Gaëtan Burrus et Jérôme Saltet et le rédacteur en chef de PlayBacPresse, société qui fêtera prochainement ses 25 ans et qui publie les seuls quotidiens pour enfants en France. Les quelques 100.000 familles abonnées reçoivent leur journal papier chaque matin via la Poste, du lundi au samedi. Chaque jour le choix des sujets est laissé à des rédacteurs en chef junior et nous accueillons également quelques-uns d’entre eux.
Dans une époque où les enfants passent pour être devenus « accros » aux écrans, le journal Mon Quotidien apparait comme une sorte d’anomalie résistant dans un paysage aujourd’hui saturé d’outils numériques. L’ambition de PlayBacPresse est, en effet, de faire lire 10 minutes par jour. Unique en Europe, cette formule n’existe qu’au Japon et en Corée du Sud.
Alors que la presse papier décline fortement, les jeunes Français demeurent d’importants consommateurs de contenus d’information. Ils en font désormais un usage particulièrement intense sur les réseaux sociaux. Selon une enquête du ministère de la culture parue en 2018, 32% des 15-34 ans passent uniquement par les réseaux sociaux ou les moteurs de recherche pour accéder à des contenus d’information en ligne. Un site comme Facebook est par exemple devenu un lieu majeur d’accès à l’information bien que cette exposition à l’actualité puisse être choisie ou accidentelle. Avec la prolifération de fake news sur la toile, l’éducation aux médias est devenue primordiale pour que les jeunes apprennent à se forger un regard critique sur leurs sources d’information.
Avant d’aborder certains points particuliers, notamment ceux qui concernent le contenu et le mode de fabrication de vos quotidiens, j’aimerais vous demander comment vous voyez vos  lecteurs et, après presque un quart de siècle, comment vous les avez-vu évoluer.

Kontildondit ?

François Dufour (FD) :
Nos lecteurs ne connaissent pas Zidane. 1998 est une référence qui leur paraît lointaine. Mais ils n’ont au fond pas tellement changé. Ceux qui lisent l’actualité (les 14-18 ans) sont adolescents, c’est à dire ni adultes ni enfants. Ceux qui sont plus jeunes que Léna et Inès (qui ont 15 ans) sont ultra écolo, les ados le sont nettement moins. Une autre permanence pour les ados depuis 25 ans, qui étonne encore FD : si vous proposez un sujet sur la seconde guerre mondiale, il est systématiquement choisi. C’est ainsi qu’au moins une fois par mois un sujet l’évoque de près ou de loin. Nous avons creusé les raisons de cet intérêt, et apparemment, c’est l’injustice qui en est à l’origine, et la seconde guerre mondiale n’en manquait pas. Cela explique l’engouement pour un tas d’autres sujets pas forcément liés à cette période : le versement des pensions alimentaires, la prostitution, les SDF ... L’adolescent n’aime pas l’injustice du monde des adultes.

Philippe Meyer (PM) demande à Inès et Léna la nature de leur intérêt pour la seconde guerre mondiale et l’injustice.

Inès reconnaît que l’injustice est un thème qui l’intéresse beaucoup, elle et sans doute les autres ados. Elle ne s’en explique pas les raisons, mais veut que les injustices soient connues par le plus grand nombre, notamment pour éviter qu’elles ne se reproduisent.
Léna pour sa part, explique qu’il est facile d’être énervé par l’injustice car d’une part celle-ci est partout ; et d’autre part, si les adolescents ont très peu de prise dessus, les adultes eux sont en mesure d’agir, et ne le font pas, ou trop peu.

Philippe Meyer leur demande ensuite comment elles ont connu l’un des journaux du groupe Playbac Presse (qui en compte trois : le Petit Quotidien pour les plus jeunes (6 ans et +), Mon Quotidien (10 ans et +), et l’Actu (pour les adolescents), et aussi de quelles autres sources d’information elles disposent.

Inès a découvert Mon Quotidien grâce à son école (dans la région parisienne) qui y était abonnée. Elle l’a suivi s’est ensuite abonnée à l’Actu. Elle apprécie de pouvoir suivre un peu ce qui se passe en France et dans le monde et de comprendre grâce à cela un peu mieux ce qui l’entoure.
Quant aux autres sources d’information, ce sont les réseaux sociaux, et surtout Instagram, où elle déplore que les informations diffusées ne soient pas toujours vraies, ce dont elle s’aperçoit grâce à sa lecture de l’Actu.
Ce sont les parents de Léna qui l’ont abonnée au Petit Quotidien quand elle était enfant, ensuite c’est son école qui lui a fait découvrir Mon Quotidien, qu’elle a perdu de vue après avoir changé d’établissement, et récemment elle a éprouvé le besoin de s’informer et s’est abonnée à l’Actu.
Ses autres sources d’information sont ses parents, l’école et ses professeurs, elle n’utilise pas les réseaux sociaux.

Lucile Schmid (LS) se réjouit de participer à ce dialogue car elle a un fils de 16 ans, et qu’elle vient de travailler sur la question de l’écologie avec un autre jeune homme de 16 ans, très impliqué sur cette question puisqu’il participe tous les jeudis aux marches sur le climat à Bruxelles. Ce fut l’occasion pour LS de s’apercevoir que la relation à l’information de ce jeune était très forte, et qu’il prenait ses renseignements sur des supports différents de ceux de LS : les réseaux sociaux bien sûr, et plus largement internet. Mais les adolescents ne s’y cantonnent pas pour autant : ils vont chercher leurs informations partout.
En tant que parent, LS a elle aussi abonné ses enfants à des journaux du groupe Playbac Presse, et son fils lui a déclaré quand il a grandi qu’il entend désormais disposer de ses propres sources d’information. Elle demande donc à Léna et Inès (qui participent à la rédaction de l’Actu) leur rapport aux sources d’information autres que ce journal, et comment elles considèrent le problème des fake news. Est-ce qu’elles considèrent L’Actu ou Mon Quotidien comme des références en termes de crédibilité et de qualité, est-ce que c’est la ligne éditoriale qu’elles apprécient, et quels sont les sujets qu’elles ont envie d’approfondir ?

Inèslit L’Actu tous les jours, et va approfondir les sujets qui l’intéressent sur internet. Elle discute aussi beaucoup avec ses amis et apprend par eux aussi. En termes de sujets, le climat et plus largement l’écologie l’intéressent beaucoup, notamment grâce à la jeune Greta Thunberg. Elle a le sentiment qu’aujourd’hui beaucoup d’adultes se reposent sur les adolescents pour qu’un changement advienne. A part ce sujet, ses goûts sont éclectiques.
Léna lit non seulement l’Actu, mais aussi d’autres publications qu’elle emprunte en médiathèque, telles Science & vie junior ou Géo Ado. Elle apprécie L’Actu à cause du rythme quotidien. Elle aime cet équilibre entre le côté généraliste des quotidiens et l’approfondissement que permettent les mensuels, souvent spécialisés.

Philippe Meyer remarque que FD vise un public particulier, mais aussi un journalisme particulier. Il a publié un « Que sais-je ? » intitulé « les 100 mots du journalisme », qui n’est pas seulement technique, on y décèle une certaine idée de la profession (et une détestation du conditionnel que PM partage). Il y a 88 employés chez Playbac Presse, dont environ 40 journalistes. Comment sont-ils recrutés, et quelles consignes reçoivent-ils ?

François Dufour :
Quelques mots sont en effet bannis de la rédaction, comme « important » ou « patron ». Plus sérieusement, la formation des journalistes est simple : 100% de faits et 0% d’opinions. Et comme on ne saurait être trop clair ou trop simple, les articles essaient de s’en tenir à des phrases de douze mots, ce qui n’empêche pas d’utiliser des mots techniques, ceux-ci sont alors surlignés et expliqués en bas de page.
FD estime que l’éditorialisme, le commentaire, et les opinions sont en train de tuer le journalisme. Il n’y a pas eu un édito en 25 ans, et il n’y en aura vraisemblablement pas dans les 25 prochaines années.

Puis Philippe Meyer demande à Léna et Inès ce qui leur manque dans L’Actu ou Mon Quotidien, et ce qu’elles aimeraient y voir ajouté. Y a-t-il un sujet qu’elles trouvent insuffisamment traité ?

Inès trouve que les sujets sont très divers, et que dans un seul numéro l’éventail est très large. François Dufour :
Quand des débats ont lieu, sur des thèmes très variés (du vote à 16 ans à la PMA), nous nous efforçons d’être neutres, par exemple une page avec les « pour » et une autre pour les « contre ».

Philippe Meyer :
Publier les opinions diverses (autres que celles des journalistes) est votre manière d’être neutres.

Ce qui frappe Lucile Schmid lorsqu’elle discute avec des jeunes de l’âge de Léna ou Inès, c’est leur esprit de sérieux. Ayant participé à plusieurs débats entre adultes à propos de la majorité à 16 ans (dans lesquels tous disaient « ah non, c’est pas possible »), LS est d’avis contraire. Sur des questions telles que la menace écologique, il y a chez cette génération un engagement qui fait souvent défaut aux adultes, ainsi qu’une concrétude : c’est cette génération qui vivra les dégâts. Et cela change la relation à la citoyenneté.
Pour en revenir à la presse, à la relation à l’information mais aussi à la lecture (on entend beaucoup que les jeunes ne lisent plus, mais on lit beaucoup sur écran), LS a envie d’entendre Léna et Inès sur cet esprit de sérieux et sur ce contrepied : on pense qu’être jeune c’est fuir ses responsabilités, mais sur certains sujets, c’est l’accusation que les jeunes font aux adultes.

Léna ne partage pas l’avis de LS sur le vote à 16 ans, elle s’estime insuffisamment informée et trop influencée par ses parents pour assumer pleinement la responsabilité du vote.
Pour Inès, les jeunes ont très envie de s’investir dans des projets ou des causes, mais on manque très souvent d’informations pour le faire efficacement. C’est bien beau de s’engager, encore faut-il être préparé.

Philippe Meyer a plusieurs questions. D’abord, Inès et Léna lisent-elles leur journal sur papier ou sur écran ? Et pour FD, quelles sont les raisons qui l’ont amené à faire une version numérique ?

Léna préfère lire sur papier, elle en a pris l’habitude, et elle passe suffisamment de temps sur écran au collège. Inès est abonnée à la version numérique, dont le côté pratique est indéniable (on peut y accéder n’importe où et quand) mais la sensation du papier est irremplaçable et plus agréable.

François Dufour :
La version numérique existe depuis une dizaine d’années, mais le cas d’Inès est rarissime, puisqu’une enquête auprès des lecteurs de son âge montre que 99% d’entre eux préfèrent le papier. Cela surprend toujours FD d’entendre les jeunes trouver le papier « plus pratique », alors que le numérique offre tellement plus d’options (portabilité, archives, partage, zoom, etc.). Il en a tiré la conclusion que les jeunes adorent leur smartphone pour la musique, les vidéos, les jeux, etc. mais qu’ils ne lisent pas sur écran.

Philippe Meyer interroge FD sur le lectorat de ses journaux : sa composition, sa répartition géographique ou ses origines sociales.

François Dufour :
Le lectorat est totalement conforme aux statistiques de l’Insee. La région parisienne n’est pas surreprésentée, les CSP+ (catégories socio-professionnelles favorisées) non plus, malgré l’abonnement à 9,99€ par mois. Les familles moins aisées voient le journal comme un ascenseur social : une occasion pour leurs enfants d’être meilleurs en classe.

Lucile Schmid pense que les parents les lisent eux aussi (c’était le cas de LS quand ses enfants y étaient abonnés). Le côté factuel et l’absence de commentaire est très plaisant pour qui veut penser par soi-même. Les journaux que dirige FD ne sont pas réservés aux enfants et aux adolescents.
LS a envie d’entendre les sujets (autres que l’écologie et la seconde guerre mondiale) qui intéressent les deux rédactrices en chef. Cette fonction impose de défendre des choses qu’on estime importantes, mais aussi de penser au lectorat.

François Dufour explique comment les sujets sont choisis. Tous les mardis (car les enfants ont davantage de temps le mercredi), une liste d’une dizaine de sujets possibles pour la « une » est envoyée à un club de lecteurs qui répond sur internet. C’est ainsi que les unes de la semaine sont choisies (sauf si une actualité brûlante prend la priorité).
Au jour le jour et dans l’idéal, FD s’efforce d’avoir deux filles et deux garçons comme rédacteurs en chef. Et ce sont réellement eux qui choisissent les articles de la page France et de la page monde. Quand tout est paru, on leur demande d’établir le « top / flop mensuel » affiché dans la rédaction. On peut ainsi voir les numéros que les lecteurs ont réellement lus le plus et le moins.
Les tops pour les ados (journal L’Actu) ont été mentionnés plus haut : les injustices, la seconde guerre mondiale, et les sujets d’extrême proximité (les portables, la sexualité, les cours, le bac, etc.).
Pour la tranche d’âge du dessous (Mon Quotidien), il faut que les sujets surprennent : catastrophes naturelles, exploits, records ... Et toujours la proximité (l’argent de poche ...)
Pour les petits (dont certains savent à peine lire, d’où l’existence d’une version audio du Petit Quotidien), au grand dam des parents, les sujets choisis tous les mois depuis 20 ans sont des histoires d’animaux : découvertes, faits divers, etc.
Côté flops, pour les ados, ce sont sont exactement ce que les adultes penseraient être des tops : faites la une sur un film, une chanteuse ou un jeu vidéo à la mode, et vous irez au flop de manière quasi certaine. Même les grandes actualités sportives n’y échappent pas. Dès qu’on attaque les centres d’intérêt des ados, c’est un échec.
Pour les plus petits, le flop assuré c’est la politique. Le seul sujet qui a marché pendant la dernière élection présidentielle, c’est quand des photos de M. Macron et Mme Le Pen adolescents ont été mises en une. Sinon, leur image de la politique est strictement politicienne, par conséquent rejetée.

Philippe Meyer se demande si Inès et Léna regardent d’autres écrans que le téléphone, par exemple la télévision, la VOD ou le cinéma. C’est le cas d’Inès, qui regarde le journal télévisé en famille tous les soirs (le 19.45 sur M6). Et parfois quelques émissions (reportages, divertissement, cuisine ...) Elle aime aussi regarder « sa » série sur Netflix. Les sorties au cinéma sont plus rares, étant donnée l’offre à domicile. Léna quant à elle ne regarde pas la télé, et n’a pas Netflix. Elle va régulièrement au cinéma et recommande « Green Book » qu’elle a vu récemment.

Lucile Schmid revient sur ce qui fédère les différentes tranches d’âge. Ayant participé à la création d’un prix littéraire pour des romans écologiques à destination des adolescents, elle s’est aperçue que dans cette tranche d’âge, les romans à succès mêlent questions environnementales et fin du monde. Pour les petits, beaucoup d’histoires d’animaux. L’écologie semble donc être un sujet plus « vendeur » pour les jeunes générations que pour les adultes. Même si FD remarque que l’écologie est une préoccupation récente ; en 20 ans, l’environnement n’a guère intéressé les ados.
Par rapport à la relation à l’image, regarder une vidéo est aujourd’hui un geste très répandu pour compléter une information. Faut-il donc opposer comme on le fait souvent la lecture au visionnage ? LS ne le fait plus désormais.
Elle se demande aussi si les centres d’intérêt varient beaucoup en fonction des sexes. Son fils par exemple en est venu à s’intéresser à la politique par le biais de textes de rap.

François Dufour constate les mêmes choix de sujets entre garçons et filles semaine après semaine. Quant aux rapports entre garçons et filles sur les 20 dernières années, il n’a pas constaté de changement particulier. L’accès extrêmement facilité à la pornographie par exemple ne lui a pas semblé changer la libido des adolescents. Quant à ceux qui défilent depuis 20 ans à la rédaction, il y a là aussi une constante : ils sont soit presque adultes, soit encore très enfantins.
Quand les adolescents de 3ème viennent faire leur stage obligatoire à la rédaction comme rédacteurs en chef, ils peuvent se placer où ils veulent à côté des professionnels, les bureaux sont très ouverts. Et FD est surpris de constater à quel point tous sont timides, il y voit les conséquences du système scolaire français, où on reçoit passivement et silencieusement. Dès qu’il s’agit de travailler en groupe ou parler en public, c’est la panique, et Inès et Léna font figure d’exceptions. L’éducation nationale produit peut-être des têtes bien pleines, mais pas particulièrement bien faites pour les environnements professionnels d’aujourd’hui.

Philippe Meyer interroge ses deux jeunes invitées sur le récent tournant dans l’évolution des rapports hommes-femmes. L’ont-elles constaté ? En sont-elles touchées et comment ? Ont-elles l’impression d’un plafond de verre par exemple ?

Léna et Inès constatent une amélioration mais restent pantoises devant certaines inégalités encore répandues, comme les écarts de salaire.

François Dufour consacre régulièrement des unes à ces sujets, l’anniversaire du vote des femmes par exemple. La part de l’Histoire dans les sujets traités par le groupe est forte, il y a un vrai appétit des lecteurs de ce côté (davantage que sur la géographie ou les sciences). Et comme le faisait remarquer LS, deux mères sur trois et presque un père sur deux lisent aussi le journal de leurs enfants.
Une autre surprise que FD souhaite partager : ses abonnés conservent la totalité de leurs journaux. Léna confirme : elle les a tous depuis l’époque où elle lisait Mon Petit Quotidien, et constate que ses jeunes frères et sœurs lisent aujourd’hui ces anciens numéros. Inès est abonnée à la version numérique, mais aime se référer à d’anciens numéros, cela lui est utile pour son travail scolaire. Notamment l’hebdo en anglais (il en existe deux, pour différentes tranches d’âge), qui est une mine de vocabulaire.
Au sujet de la version en anglais, FD s’étonne : quand il propose une version papier en anglais, 50 000 parents sont prêts à abonner leurs enfants, mais quand il propose des vidéos en anglais (très pédagogiques, très évoluées techniquement, et qui demandent un long travail de préparation), ils ne sont que 2000 à être intéressés.

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