La cajolerie des territoires, Erdogan un revers sévère #94

La cajolerie des territoires

Introduction

Lundi 24 juin, la Cour des comptes a publié son rapport annuel sur les finances locales. Elle enregistre un excédent de 2,3 milliards d’euros pour les administrations publiques territoriales en 2018. Ces chiffres s’expliquent. L’État n’a pas diminué ses dotations en 2018, contrairement aux trois années précédentes. Ses transferts de fonds aux collectivités ont augmenté de 1,8 milliard d’euros. Les administrations centrales ont réduit leur production de normes qui entraîne des coûts importants pour les communes, départements et régions. La règle édictée par Édouard Philippe en juillet 2017 de deux normes supprimées pour une nouvelle a fonctionné. Le coût des injonctions réglementaires nationales est passé de 1 milliard d’euros en 2017 à 400 millions d’euros en 2018. Le 13 juin lors de son discours de politique générale devant le Sénat, Édouard Philippe a joué la carte girondine en promettant une nouvelle loi de décentralisation d’ici 2020. Avant cela, un projet de loi « Engagement et proximité », censé résoudre la crise des vocations municipales et simplifier la vie des édiles devrait être adopté. Vendredi 14 juin, lors du congrès de l’association Villes de France à Albi dans le Tarn, le Premier ministre s’est livré à une opération de séduction pour se doter d’un maillage local. Il a nourri son discours de la notion de "confiance" et a appelé les maires à dépasser " des étiquettes politiques bien vieillies." La réforme de la fiscalité locale attendue par les collectivités territoriales a été présentée mardi 18 juin par les ministres de la Cohésion des territoires et des Comptes publics. Les maires recevront l'intégralité de la taxe foncière des départements et Bercy promet aux édiles la révision des bases locatives qu'ils demandent depuis des décennies. Engagée à faire baisser la pression fiscale sur les ménages, la majorité avait, dès son arrivée au pouvoir, décidé la suppression de la taxe d’habitation, dans un premier temps pour les ménages modestes ce qui avait provoqué de vives réactions parmi les maires de France. Pour compenser le manque à gagner des communes, l’exécutif a choisi l’attribution au bloc communal (communes et intercommunalités) de l’intégralité de l’autre impôt local, la taxe sur le foncier bâti, payée, elle, par les propriétaires. Les départements vont donc perdre la part de cette taxe foncière qui leur revenait. En contrepartie, les conseils départementaux recevront une partie de la TVA. L’État en soutien du local, c’est également ce qu’avait déjà commencé à faire le gouvernement, avec l’opération Cœur de Ville, un programme de réhabilitation des centres des 222 villes moyennes lancé il y a un an, avant la crise des gilets jaunes.

Kontildondit ?

Nicolas Baverez (NB) :
La question des collectivités territoriales fait partie des problèmes récurrents de l’état. L’une des principales difficultés est le mille-feuilles administratif : on a plusieurs niveaux de décisions, des compétences mélangées et des financements peu clairs. Tout cela a débouché sur une double dérive : des dépenses et des effectifs.
Cette question traditionnelle est aujourd’hui revue à la lumière de deux phénomènes. D’abord, la crise du quinquennat de Macron : l’autoritarisme centralisé qui a débouché sur la crise des Gilets Jaunes (GJ). Ensuite, la fracture territoriale. Nous avons aujourd’hui des territoires où l’économie est déclinante et d’énormes problèmes sociaux. C’est cette polarisation qui a relancé la question des collectivités territoriales.
D’un point de vue économique et financier, le système local semble s’être stabilisé dernièrement. Les recette sont plutôt en hausse, la dette augmente un peu, mais c’est dû à des investissements. L’augmentation des effectifs ralentit elle aussi. Politiquement, le président essaie de renouer des contacts locaux, il s’était beaucoup appuyé sur les maires lors du grand débat.
Il reste cependant d’importantes incertitudes. Tout d’abord le problème du système de la répartition et de l’organisation des compétences n’est toujours pas réglé. Il y a toujours des redondances de compétences entre l’état et les collectivités territoriales : développement économique, transports, logements, transition écologique ... Ensuite se pose un problème de financement, et la suppression de la taxe d’habitation va l’aggraver, puisqu’elle coupe les Français de la dépense locale. Il y a 17 milliards d’euros à trouver, en plus des 20 milliards qu’ont coûté la sortie de crise des Gilets Jaunes.
Tout ceci pose la question d’un nouveau pacte à nouer entre l’état et les collectivités territoriales. Il ne faudra pas seulement un énième acte de décentralisation. Il faudra également une clarification : qui fait quoi exactement ? Quels sont les financements affectés aux uns et aux autres ? Et quelle règles met-on en place pour stabiliser ce système ? C’est ce qu’avait fait Gerhard Schröder en Allemagne en 2010, et cela a été extrêmement utile aux Länder et à tout le pays.

Lucile Schmid (LS) :
Au vu du tableau que vient de brosser NB, il est frappant de constater la capacité de Macron et de son gouvernement à faire des virages à 180° tout en assurant que le cap ne change pas. Pendant l’an I, on nous a expliqué qu’il fallait faire confiance à l’homme providentiel et à son gouvernement réformateur, laissant complètement de côté les maires et les collectivités locales. Puis ce fut la crise des GJ, qui inversa la tendance, et désormais on ne jure que par la décentralisation.
On nous promet un projet de loi sur le statut de l’élu, vieux serpent de mer, puisqu’aujourd’hui, les maires des petites communes ne sont pas indemnisés, et ne sont pas assurés de retrouver du travail après leur mandat. Si le texte est bon, tant mieux, il remplira un vide dont personne n’avait pris la peine de s’occuper. On nous promet aussi un projet de loi sur la décentralisation (après les municipales). Enfin, le premier ministre est allé plaider en faveur de sa politique devant le Sénat (bien que n’y étant pas obligé), quêtant l’approbation des représentants des collectivités locales. Il leur a promis des compétences en matière de transport, de logement et de transition écologique.
Lorsqu’on promet autant, la question de la répartition des compétences se pose. On imagine mal l’état se désintéresser des réseaux de transport sur le territoire ... De même sur l’écologie, après les annonces de « verdissement » de la politique générale ; ou sur le logement, sujet majeur d’inégalités.
Il y a derrière ces volte-faces un sujet de mise en musique : comment le gouvernement réussira-t-il à offrir aux élus locaux quelque chose qui les satisfasse, alors que la méfiance est toujours présente, surtout dans les villes importantes ?
Quand on parle de collectivités locales, on évoque des acteurs dont les moyens peuvent varier diamétralement de l’un à l’autre : les moyens dont dispose une petite commune rurale ne sauraient être comparés à ceux d’une grande ville. La différence des demandes et des aspirations est tout aussi grande. Comment la majorité présidentielle, qui vise la conquête de 8000 communes aux prochaines municipales, va-t-elle s’y prendre pour satisfaire une telle variété ?
La fiscalité est l’outil principal dont le gouvernement veut jouer. On se souvient que François Hollande avait promis une grande réforme fiscale, et qu’elle n’a pas eu lieu. Il semble que ce gouvernement l’amorce, en partant de la suppression d’impôts. On veut supprimer la taxe d’habitation et redistribuer les ressources, jonglant avec la taxe foncière et la TVA, dans un jeu de chaises musicales très complexe, qui donne le sentiment de n’être compréhensible que par les initiés.
Mais l’enjeu autour de l’impôt n’est-il pas en réalité le consentement à l’impôt ? En adossant le retour en grâce des collectivités locales au jongleries fiscales, n’exclut-on pas les citoyens de la compréhension de ce qui se passe ? C’est préoccupant.

François Bujon de l’Estang (FBE) :
Il y a de nombreux sujets à démêler dans cette affaire. Le rapport de la cour des comptes sur les finances locales pointe la nécessité d’un grand effort pour améliorer l’organisation des collectivités locales. Il semble que celui-ci ait été initié, et qu’un mieux soit perceptible, notamment la reprise de l’investissement, et la remontée du taux d’épargne des communes. Les finances semblent se discipliner, et c’est l’effet différé de décisions prises au début du quinquennat.
Les autres sujets sont moins techniquement financiers, et plus politiques. D’abord, les collectivités locales reviennent au premier plan. Les deux premières années de Macron avaient consisté à passer par dessus les corps intermédiaires, il avait ainsi gagné l’hostilité des associations de maires, de départements et de régions ; cela faisait beaucoup. Le gouvernement corrige cela, et il le fait à cause des GJ. Quand la crise des GJ a éclaté, Macron a commencé sa contre-offensive devant les maires, qui ont été la première bouée de sauvetage qu’il a saisie alors. Le maire est l’échelon le plus décentralisé de la démocratie, il est l’interlocuteur de proximité par excellence. Pour sortir d’une crise où les enjeux de proximité sont cruciaux, ils étaient donc indispensables.
Le second élément dans ce retour en faveur des maires est plus cynique : il s’agit évidemment des élections municipales du printemps prochain. LREM porte un intérêt évident et fort au maillage que constituent les communes. Entre la soif de mairies de LREM et la déroute de la droite aux dernières élections, un certain nombre de maires les Républicains se tournent vers LREM.
Dans le discours d’Edouard Philippe, on a noté le projet de loi « engagement et proximité » sur le statut des élus, une nouvelle loi de décentralisation, annoncée pour 2020, contenant des transferts de responsabilités aux communes, mais surtout, la remise à plat de la fiscalité locale, déjà évoquée par LS.
On a donc eu la conjugaison d’un phénomène d’intérêt démocratique renouvelé pour les maires, d’un intérêt électoral pour les municipales, et d’un effort de remise en ordre de la fiscalité locale.

Philippe Meyer (PM) note un manque dans les sujets de proximité évoqués par Edouard Philippe : les transports (notamment ferroviaires). Ils ont été au coeur du malaise ressenti dans certaines régions. Le ferroutage devrait faire l’objet d’une politique ambitieuse ; les autoroutes sont un sujet de préoccupation notable des Français, et PM répète ce qu’il avait déjà proposé dans une émission précédente : selon lui, le président aurait dû annoncer la renationalisation des autoroutes, seule mesure pouvant être financée (par le péage).
Sur ces politiques là, c’est-à-dire celles qui ne cajolent pas les élus locaux, le vide est criant.

Lucile Schmid :
Ce terme de proximité ne peut pas être appliqué à toutes les collectivités locales. On a misé sur les régions, on vient de les faire très grandes, or le rapport de la cour des comptes montre que les régions sont les collectivités qui n’ont pas investi dans la période en question. La question de l’investissement des collectivités locales est aujourd’hui très différenciée selon l’échelle.
On a dit aussi qu’il fallait supprimer les départements, au profit des régions. Il y a là aussi un enjeu de proximité, car les départements sont le principal acteur social, ils sont en charge de nombreuses allocations, celles-là même que le président veut fusionner en une seule.
Il va falloir trouver dans cet acte II une cohérence avec l’acte I. Cette succession des actes ne résout pas la question de la mise en oeuvre concrète de ce qu’on énonce dans les discours.
Comme le disait FBE, l’hostilité des élus locaux était quasiment unanime contre Macron au début de son mandat. Aujourd’hui, la perspective de leur réélection a rebattu les cartes.

Nicolas Baverez a trois remarques.
D’abord, cette question est cruciale par rapport à la crise de la démocratie en France et la crise du populisme.
Ensuite, dans la crise des GJ, et plus largement dans le rapport de l’état au citoyen, la question de l’accès au service public est très importante. Et le département est effectivement un maillon clef. Il y a deux services publics fondamentaux : la santé et l’éducation. Or il y a des déserts éducatifs comme il y a des déserts médicaux, il faut absolument y remédier.
Enfin, à propos du rapport de la Cour des comptes sur les collectivités, il y en a eu un autre sur l’évolution d’ensemble des finances publiques françaises. Si le système local est en train de se rééquilibrer, ce n’est pas le cas du système national, au contraire. L’aggravation de la dette nous isole par rapport aux autres pays européens.
Contrairement à certaines idées reçues, la mauvaise gestion n’est pas l’apanage des collectivités locales, certaines sont très bien gérées. En revanche sur les dépenses de l’état, on peut s’interroger sur leur évolution, mais surtout sur leur nature : l’état régalien (sécurité intérieure, défense, diplomatie, justice) continue d’être réduit à la portion congrue. C’est anormal et inquiétant dans un pays où 56% du PIB est consacré à la dépense publique.

Philippe Meyer est frappé par l’a priori favorable dont jouissent les décisions qui viennent d’être prises. On juge par exemple presque automatiquement que l’inter-communalité est meilleure que la communalité. Il se peut que cela le soit financièrement, mais ce n’est pas le seul facteur à considérer. Dans les chiffres, les moyennes sont acceptables, mais on ne dit rien des écarts.
Il existe une sociologie de terrain, qui va étudier les effets des décisions, de même qu’il existe un journalisme de terrain. Malheureusement, ils ne sont pas en faveur en ce moment, ils seraient pourtant précieux.

ERDOGAN : UN REVERS SÉVÈRE

Introduction

Dimanche 23 juin, les habitants d’Istanbul se sont rendus aux urnes afin d’élire leur maire pour la seconde fois en moins de trois mois. L'ancien Premier ministre Binali Yildirim, candidat de l'AKP, le parti du président Erdogan, à la mairie de la plus grande ville turque, a échoué face à l'opposant Ekrem Imamoglu, que peu de Stambouliotes connaissaient il y a six mois et qui a obtenu 53,86 % des voix contre 45,23 % pour son adversaire. Le 31 mars, Ekrem Imamoglu avait déjà remporté cette élection municipale, mais d’une courte tête – avec 13. 000 voix d’avance. Sous la pression du président turc Recep Tayyip Erdogan, sa victoire avait été invalidée, au motif d’« irrégularités » dans les bureaux de vote. Le vote kurde a joué un rôle décisif. Les Stambouliotes originaires de cette minorité, traditionnellement divisée entre pro et anti-AKP, constituent environ 20 % des quelques 15 millions d'habitants de la mégalopole. Durant sa campagne, le candidat de l'opposition Ekrem Imamoglu a pris la défense de Selahattin Demirtas, l'ancien coleader du parti prokurde HDP, embastillé depuis plus de deux ans. Au pouvoir depuis 17 ans, Recep Tayyip Erdogan avait prévenu ses partisans en aout 2017 : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie. Depuis 1994, la ville la plus riche du pays est, en effet, un bastion de l’AKP dont Erdogan lui-même a été maire de 1994 à 1998. Alors que, depuis 2003, la force d'AKP était son bon bilan économique et social, le pays traverse depuis dix mois sa première récession en dix ans, souffre d'un chômage proche de 14 % et d'un effondrement de la livre turque, qui a porté l'inflation à plus de 20 %. Un effondrement lié à la fois aux tensions d'Ankara avec ses partenaires occidentaux et au déficit important de la balance des paiements.

Kontildondit ?

François Bujon de l’Estang :
La seconde défaite d’Erdogan dans ces élections municipales est un évènement majeur, un coup de tonnerre dans le ciel politique déjà troublé de la Turquie. Et ceci pour trois raisons. Premièrement, PM le rappelait en introduction, Erdogan lui-même prophétisait que perdre à Istanbul signifierait perdre à l’échelle nationale. Istanbul compte 18 millions d’habitants, sa perte est donc un coup très dur. La ville était le fief et la vitrine de l’AKP, le parti présidentiel, mais aussi son coffre-fort. C’est une source de revenus considérable, et une part majeure des ressources du parti. Au delà de ces atouts politiques, Istanbul est aussi un enjeu personnel pour le président turc. Il y a fait sa carrière, en a été maire entre 1994 et 1998, et sait que la ville est le meilleur tremplin vers le pouvoir national.
Deuxièmement, ce coup de tonnerre est aussi le choc en retour de la première élection annulée. Cette annulation vieille de quelques semaines, due à la pression personnelle d’Erdogan, avait été un choc politique considérable. Le président voulait effacer la victoire du candidat de l’opposition, il l’a au contraire spectaculairement renforcée.
M. Imamoglu n’avait remporté la première élection qu’avec 13 000 voix d’avance. Il en a désormais presque 800 000, avec 54% des suffrages. Le tout avec un taux de participation de 84%, qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté : il y a eu une mobilisation massive contre Erdogan, et pour la démocratie.
Et troisièmement, le paysage général des élections municipales est complété. L’opposition avait déjà remporté la victoire à Ankara, la capitale du pays (qui compte près de 2 millions d’habitants), à Antalya et dans de nombreuses autres villes. L’échec de l’AKP aux élections municipales est donc renforcé par le fiasco d’Istanbul.
On distingue dans cet échec personnel du président turc l’usure du parti au pouvoir, le sérieux de la crise économique (la raison de la longévité de l’AKP était son succès économique, il n’est plus au rendez-vous), et la fatigue des turcs devant les récents évènements de leur actualité : 55 000 arrestations, 150 000 fonctionnaires révoqués ...
Est-ce le début de la fin ? Va-t-on changer d’ère politique en Turquie ?
Considérons un instant le vainqueur de l’élection, M. Ekrem Imamoglu. Parfaitement inconnu il y a 6 mois, maire d’un quartier d’Istanbul qui s’est beaucoup développé ces dernières années. Il a 49 ans, est natif de Trébizonde, et il a fait preuve pendant toute la campagne d’une assurance tranquille. Il a su employer un ton rassembleur, qui contraste nettement avec les prises de paroles très dures (et parfois confinant à l’hystérie) de M. Erdogan. Son style politique est à l’opposé de celui du président, son slogan de campagne était : « tout ira bien ». Il n’est pas sans rappeler le « n’ayez pas peur » du futur Jean-Paul II. La douceur peut être un argument puissant et charismatique quand elle est érigée en vertu.
Est-ce que « tout ira bien » ? On peut faire confiance à l’AKP pour invalider cette prédiction. M. Imamoglu a certes gagné, mais l’AKP détient toujours une majorité au conseil municipal d’Istanbul, et ils mettront tous les bâtons possibles dans toutes les roues qui se présenteront. C’est d’ailleurs aussi le cas à Ankara. Erdogan a essuyé un revers majeur, mais il est loin d’être battu.
La signification de cette élection est cependant claire pour l’électorat turc. Elle a d’ailleurs été bien résumée par une phrase de M. Imamoglu : « plus qu’une municipale, il s’agit d’une lutte pour la démocratisation de la Turquie ». C’est la première fois depuis longtemps qu’émerge en Turquie une personnalité charismatique dans l’opposition.

Lucile Schmid :
Comment peut-on passer d’une avance de 15 000 voix à presque 800 000 ? Lorsqu’on regarde la géographie du vote, on s’aperçoit que plusieurs arrondissements pro-AKP ont basculé. D’après des enquêtes d’opinion, les électeurs ont ressenti l’annulation du résultat précédent comme une injustice. Rappelons que se tenaient quatre scrutins, et que seul celui qui était défavorable à l’AKP a été annulé. Que les électeurs islamo-conservateurs du parti présidentiel aient changé de camp est très intéressant. En démocratie, même la plus fidélisée des « clientèles » peut changer d’avis. C’est une véritable révolte électorale qui vient d’avoir lieu à Istanbul.
M. Imamoglu, le candidat charismatique dont l’opposition manquait cruellement, est effectivement serein. Mais qu’on ne s’y trompe pas, il est aussi très habile. Il est resté 16 jours maire avant que son élection ne soit annulée, mais il a mis à profit ces 16 jours pour diffuser les séances du conseil municipal sur les réseaux sociaux. Il y a donc eu un exercice de transparence concret, l’inverse de ce qu’a pratiqué l’AKP pendant des années. Il a promis que les finances publiques seraient mieux administrées, et que des allocations de solidarité seraient versées. Ce programme économique, démocratique et écologique (dans l’arrondissement dont il était maire, il a réalisé des coulées vertes) a montré à la Turquie qu’elle était un grand pays moderne. Le message était « nous méritons mieux qu’une démocrature ».
L’AKP est menacée d’une scission. Un ancien premier ministre, Ahmet Davutoglu, un ancien président Abdullah Gül, et surtout le vice-premier ministre actuel Ali Babacan, ont fait circuler un manifeste sur les réseaux sociaux. Il y est dit grosso modo que ça suffit, et que par sa politique de contrôle total, Erdogan a coupé la Turquie de sa capacité de développement, qu’il faut davantage de démocratie. Auront-ils le courage de défier directement Erdogan (qui, on l’a vu, n’hésite pas à virer 150 000 fonctionnaires) ? Le président laissera-t-il Imamoglu être vraiment maire d’Istanbul ? Il a les moyens de bloquer les décisions, notamment au niveau des appels d’offres, où l’état a un rôle crucial. Mais s’il le fait, tout le monde saura que la paralysie vient du président, c’est politiquement risqué.
Pendant sa deuxième campagne, Imamoglu a sillonné tout le pays, il est devenu le visage de l’opposition à Erdogan en Turquie.

Nicolas Baverez :
Cet évènements majeur pour la Turquie intéresse évidemment l’Europe. Ce pays est clef à plusieurs niveaux, économiquement, mais aussi politiquement, de lui dépend en grande partie la situation du Moyen-Orient, et il est évidemment crucial sur la question des réfugiés.
Le crédit d’Erdogan est sévèrement entamé par cette double défaite. Si les chiffres officiels placent Istanbul autour de 18 millions d’habitants, on pense que ce chiffre avoisine en réalité les 22 millions. La ville représente le tiers du PIB turc, et est effectivement le coeur du pouvoir de l’AKP.
Comment expliquer cette défaite ? On peut ici appliquer le fameux adage de Clinton face à Bush : « it’s the economy, stupid ! » Le développement par la dette qu’a mené Erdogan est en train de craquer, le pays a basculé dans la récession fin 2018, le chômage est à 14% de la population active, la livre turque a perdu 40% de sa valeur face au dollar, et le pays se trouve étranglé puisque la dette extérieure se monte à 328 milliards de dollars. Rembourser une dette pareille avec une monnaie fortement dévaluée n’est pas une mince affaire.
Face à cette dégradation, M. Erdogan a été dans le déni complet, il a cherché à interdire à la banque centrale d’augmenter les taux d’intérêt, le tout avec des conséquences calamiteuses.
Ensuite, le pouvoir mis en place par Erdogan est totalement corrompu. Les oligarques quadrillent tout le pays, et le gendre du président est le ministre des finances.
Enfin, il y a la question de la démocratie. Erdogan a mis en place une démocrature islamique en trois phases : le refus de toute forme de « printemps Turc » d’abord, avec la répression des manifestations de 2013, puis les procès contre les leaders ; ensuite il y eut la défaite des législatives de 2015, qu’il a transformé en rejouant l’élection ; et enfin le coup d’état légal du 15 juillet 2016 : après la tentative ratée de coup d’état par les militaires, un état AKP s’est mis en place, suite à des milliers d’arrestations arbitraires, le limogeage de 150 000 fonctionnaires, et surtout la reprise en main par l’AKP des écoles, des universités, des entreprises, des médias et de la justice. Tous les ingrédients de la démocrature sont là : l’homme fort, le culte de la personnalité, les oligarques, le contrôle par un parti unique. Cela a beaucoup rapproché la Turquie de la Russie, de l’Iran et de la Chine ; les relations avec l’OTAN sont épouvantables, elles vont sans doute encore s’aggraver au cours de l’été avec l’achat des batteries anti-missiles S400 russes.
La conséquence majeure du revers d’Istanbul est qu’il y a à nouveau une opposition en Turquie. Pour qu’il y ait une opposition, il faut un leader, une stratégie et une base électorale. C’est le cas aujourd’hui. Il y avait jusqu’ici une foule de petits chefs, M. Imamoglu est désormais investi comme leader. Il a su fédérer, y compris le vote des Kurdes, et a su récupérer une partie du vote de l’AKP par sa position conservatrice. Sa principale échéance sera 2023, une année clef puisqu’elle sera aussi celle du centenaire de la Turquie nouvelle instaurée par Atatürk.
Erdogan a établi ce qu’il pensait être une présidence à vie, dont le grand moment devait être 2023. L’affrontement sera sans doute très rude.
Dans un contexte où l’on voit les populismes fleurir partout et la démocratie reculer, ce qui s’est passé en Turquie, à Hong Kong, au Soudan ou en Algérie force l’admiration. Il y a des gens qui prennent des risques pour la liberté, ce sont de petits jalons mais ils sont importants et il faut saluer ce courage. C’est aussi une leçon pour les européens.

Philippe Meyer remarque que si l’on prend la liste des pays du G20 qui se tient en ce moment, la proportion de pays qui ne sont pas (ou plus) des démocraties s’élève à 40%.

François Bujon de l’Estang :
Dans une démocrature, on a effectivement une espèce de despote plus ou moins éclairé, qui gouverne avec un autoritarisme qui va croissant. C’est le cas en Turquie. Rappelons une phrase d’Erdogan : « la démocratie, c’est comme un autobus. On en descend quand on arrive au terminus ».
Mais dans une démocrature, il reste néanmoins le vote. Et les électeurs, eux, y sont attachés. C’est un élément important, et quand le sentiment de triche est patent, il se paie cher, M. Erdogan vient d’en faire l’expérience.
Il y a en Turquie les prémisses d’une redistribution des cartes. M. Imamoglu n’a pas gagné simplement en s’appuyant sur son parti, il a réussi à attirer une coalition qui regroupe toutes les communautés ethniques non-turques : Arméniens, Grecs, etc. Qu’il ait gagné le vote des Kurdes est un élément important, puisque M. Erdogan avait fait des gestes considérables dans leur direction, en évoquant contre toute attente le mot longtemps banni de « Kurdistan ». Certains leaders kurdes comme M. Demirtas ont d’ailleurs fait preuve de beaucoup de courage en appelant à voter contre l’AKP.
De l’autre côté, on a les signes d’une scission possible au sein de l’AKP, que LS a évoqués plus haut. Mais les gens qui appellent à la scission sont des gens qui ont leur avenir politique derrière eux, leur tentative y perd ainsi beaucoup de poids. En revanche, on va assister à l’émergence de nouvelles têtes au sein de l’AKP ces prochains mois, il faudra voir si ces envies de scission s’y propagent.

Lucile Schmid :
A propos des endroits où l’espoir démocratique resurgit, qu’évoquait NB. Dans le cas de la Turquie ou de l’Algérie, il s’agit de grands pays musulmans. On s’est habitué à considérer que l’Islam n’était pas soluble dans la démocratie, et il est intéressant d’observer ces sociétés musulmanes où l’aspiration démocratique existe irrémédiablement. On sait que la tradition de laïcité est profonde en Turquie, et M. Imamoglu prend bien soin de préciser qu’il est laïque. Mais beaucoup de ses électeurs se revendiquent comme musulmans. La question d’un Islam démocratique se joue aussi en Turquie, et elle est à observer soigneusement.
On se rappelle aussi du long feuilleton de l’adhésion sans cesse reportée de la Turquie à l’Union Européenne. Même si on n’en est plus là aujourd’hui, la question de l’attitude de l’Europe face à la Turquie est posée, elle sera un sujet important à l’avenir.

Nicolas Baverez :
A propos de la scission possible au sein de l’AKP. S’il est vrai que MM. Davutoglu et Gül sont un peu « has been » politiquement, ce n’est pas le cas de M. Babacan. Il est plus jeune, il a une vraie dimension internationale, et a été le ministre de l’économie à l’époque où le pays avait une croissance de 7%. Lui a un vrai potentiel.

Les brèves

De Gaulle 1969

François Bujon de L’Estang

"Je voulais signaler le livre d’Arnaud Teyssier sorti aux éditions Perrin qui s’intitule « De Gaulle 1969 ». C’est un livre qui me touche beaucoup parce que j’ai vécu pour ma part l’année 1969 à l’Elysée auprès du général de Gaulle. Le livre est très intéressant parce qu’il essaye de rationaliser quelque chose qui a déconcerté tous les français à l’époque c’est à dire la décision du général de Gaulle après 1968 alors qu’il s’efforçait de remettre le pouvoir sur les rails, de se tourner vers un référendum dont le thème était la régionalisation et la surpression du Sénat. Arnaud Teyssier élabore la thèse selon laquelle le général sentant que la fin de son règne était proche, s’est efforcé de consolider les institutions de la Vème République. Il voulait par conséquent léguer aux français quelque chose qui marche. C’est une thèse intéressant mais un peu trop belle qui a tendance à évacuer la thèse du suicide politique. "

Noeud Gordien

Nicolas Baverez

"Je voulais recommander également la lecture du Noeud gordien, le livre inachevé de Georges Pompidou. Contrairement à l’image qui en est donnée Pompidou est vraiment un visionnaire puisqu’il annonce le crépuscule du marxisme, voit le retour de l’extreme droite et conclut en parlant de la crise de civilisation occidentale : « Quelqu’un tranchera le noeud gordien. La question est de savoir si ce sera en imposant une discipline démocratique garante des libertés ou si quelqu’homme fort et casqué tirera l’épée d’Alexandre. »"

Perdre la Terre

Lucile Schmid

"Je voulais recommander un essai d’un romancier américain qui s’appelle Nathaniel Rich. L’essai s’appelle « Perdre la Terre » paru aux éditions du Seuil. Il est d’abord issu d’un article du New York Times qui avait été publié en 2018. Ce qui est passionnant c’est que c’est un récit du moment où les Etats-Unis auraient pu être à la tête de la lutte contre le réchauffement climatique et par le jeu de quelques acteurs en fait c’est le scénario inverse qui se produit. On suit une sorte de perte de mémoire organisée de la société américaine donc je voudrais rappeler qu’elle a été dans les années 60 et 70 la société où les scientifiques disaient le plus que le réchauffement climatique allait arriver, qui avait les lanceurs d’alerte les plus puissants. C’est très romanesque et palpitant. "