HONG KONG : LE GRAND DÉFI ; MUNICIPALES : GRANDES MANŒUVRES ET PETITS CALCULS

Hong Kong : le grand défi

Introduction

Le 16 juin dernier, un million de personnes ont défilé à Hong Kong selon les organisateurs de la mobilisation, alors que la ville compte sept millions d’habitants. Cette mobilisation est un record depuis la rétrocession du territoire à la Chine en 1997. Les Hongkongais sont vent debout contre un projet de loi qui permettrait à leur gouvernement d’extrader plus facilement des personnes présentes sur son territoire, notamment vers Pékin.  Sous souveraineté chinoise, Hong Kong jouit d'une semi-autonomie et de libertés qui n'existent pas en Chine continentale, et ce, en théorie, jusqu’en 2047.             L’ex-colonie britannique a été le théâtre de violence et d’émeutes notamment lors d’un rassemblement non autorisé du mercredi 12 juin où les répressions policières ont été sévères.   Ce n’est pas la première fois que de telles marées humaines envahissent le centre-ville d’Hong Kong. En 2003, en 2012 et lors de la « révolution des parapluies » en 2014, des scènes similaires s’étaient produites. Alors qu’Hong Kong n’avait obtenu aucune concession de Pékin en 2014, la population semble aujourd’hui déterminée à ne rien lâcher. C’est ce que montre par exemple Joshua Wong, l’une des figures de la contestation des parapluies, qui tout juste libéré de prison lundi 17 juin, a rejoint les rangs de la mobilisation.               Le rassemblement du 16 juin était deux fois plus important que celui du dimanche précédent alors que le gouvernement local avait suspendu la veille l’examen du projet de loi. La colère des Hongkongais a désormais pour objet Carrie Lam, la cheffe de l’exécutif local pro-Pékin. Mardi 18 juin, elle a présenté des excuses à la population tout en refusant de démissionner. La suspension du projet de loi constitue un revers pour le président chinois qui a fait de l’intégration de cette ville un modèle qu’il voudrai reproduire à Taïwan, et ceci au moment où la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis connaît un regain de tension.

Kontildondit ?

Béatrice Giblin (BG) :
C’est une affaire d’une grande importance. Le nombre de manifestants est impressionnant : ils sont 2 millions, qui de dimanche en dimanche, s’habillent tous de la même couleur (en blanc le premier dimanche, en noir le second). La configuration n’est pas la même que celle du mouvement des parapluies de 2014, qui était largement étudiant et a fini sur un échec. On a cette fois une diversité professionnelle très grande parmi les manifestants : avocats, médecins, commerçants, hommes d’affaires, étudiants, etc. Tous ont perçu cette nouvelle possibilité d’extradition comme une menace pour la vie économique de Hong Kong. Pour les hommes d’affaires, la perspective d’une justice opaque ferait à coup sûr fuir les investisseurs. Les avocats, à la pointe du mouvement, se battent bec et ongles pour établir un statut particulier pour Hong Kong.
Il faut se rappeler que lorsque Margaret Thatcher avait négocié avec Deng Xiaoping la réintégration d’Hong Kong au sein de la Chine, cette dernière donnait des signes d’ouverture, l’heure était à l’optimisme. Depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping en 2013, le gouvernement a serré la vis.
On part d’un fait divers : un Taïwanais part avec sa compagne hongkongaise fêter la Saint Valentine à Taïwan. Il la tue, puis revient à Hong-Kong, où il est un étranger. Or la justice hongkongaise ne peut pas juger un étranger pour un acte commis à l’étranger. C’est ainsi que commencent ces projets d’extradition. Carrie Lam pense que cela se fera sans difficulté, car l’opinion publique est très touchée par ce faits divers.
Mais cela ne passe pas. Les manifestations ont en réalité commencé en février. En avril, il y en eut une qui comptait 130 000 personnes. Lors de la dernière, on était passé à 2 millions. BG insiste sur l’importance de la participation : elle y voit le signe de la révolte d’une nation. On a tendance à considérer les Hongkongais comme Chinois. On voit que c’est un peu vite dit. Dans la diaspora chinoise sur le reste du globe, on manifeste aussi son soutien aux manifestations de Hong Kong. A Taïwan, on y voit un appel à résister à la domination de Pékin.
C’est un vrai revers pour Xi Jinping. Le président chinois ne peut pas se permettre à Hong Kong la répression qu’il ferait en Chine continentale. On avait coutume de dire « un pays, deux systèmes » à propos de Hong Kong, peut-être faudra-t-il bientôt dire «  un pays, deux nations » ?

Michaela Wiegel (MW) partage l’avis de BG : le mouvement hongkongais a totalement dépassé le cadre de la protestation contre la loi d’extradition. Il s’agit désormais d’une lutte pour un statut, une nation, il est encore difficile d’employer le mot juste.
En regardant des vidéos des évènements, MW s’est étonnée d’entendre les manifestants chanter un alleluia chrétien. C’est en réalité une tactique de manifestation : à Hong-Kong, les manifestations religieuses sont autorisées, et ne peuvent pas être réprimées de la même manière que les démonstrations politiques. Il s’agit aussi d’une manière de réclamer la liberté religieuse, car les religions sont fortement réprimées en Chine.
Ce qui se joue en ce moment à Hong-Kong pose la question de la continuation de la rétrocession à la Chine : comment la transition, amorcée de manière assez douce, va-t-elle se dérouler alors que le régime s’est considérablement durci à Pékin ? A Bruxelles, la majorité des pays européens s’est rendu compte que la Chine posait désormais un problème systémique. On est longtemps resté sur l’idée qu’a évoquée BG : la Chine était en train de s’ouvrir. Aujourd’hui, on constate que le système chinois est si radicalement différent du nôtre, qu’il nous faut nous interroger sérieusement sur les relations avec ce pays, notamment dans le projet des nouvelles routes de la soie.

Marc-Olivier Padis (MOP) :
Ce sujet est fascinant, car à partir d’une question juridique pouvant sembler assez technique (ce projet d’accord d’extradition), on s’aperçoit que la question de l’état de droit est au centre du paradoxe du développement économique autoritaire que suit la Chine actuellement.
Le raisonnement était le suivant : « si la Chine s’ouvre et participe à la mondialisation, une classe moyenne va émerger, des revendications démocratiques apparaîtront, et mécaniquement le régime va s’assouplir ». Or ce n’est pas ce qui s’est passé. On a vu que le système chinois très dur était tout à fait compatible avec un développement économique très rapide.
On considère désormais un autre modèle, celui d’un régime autoritaire et centralisé. Certains économistes sont même rassurés quant aux défis environnementaux, mieux pris en charge par un pouvoir fort. Même à l’échelle mondiale, ce modèle dur, auquel on rattache aussi la Russie, a ses partisans.
Et voilà qu’on bute sur Hong Kong, qui a un vrai système juridique. On entend certains juristes débattre sur le problème hongkongais en arguant qu’il s’agit de concilier droit anglo-saxon (voire européen, dans le cas de Macao) et loi chinoise. D’autre part, la Chine a besoin de Hong Kong, car c’est l’un de ses points d’insertion dans la mondialisation. Mais cela va bien au-delà de technicalités juridiques. Il y a une vraie aspiration à la liberté.
On touche ici la limite de la perspective chinoise : le régime peut-il maintenir sa perspective autoritaire indéfiniment ? On s’était résigné à le penser, mais Hong Kong nous rappelle que cela n’est pas inévitable.

Lucile Schmid (LS) :
La coïncidence entre les protestations à Hong Kong et le 30ème anniversaire des protestations de Tian’anman est intéressante. En Chine populaire, la liberté d’expression s’est encore réduite récemment (sur les réseaux sociaux), et on n’y montre évidemment pas ce qui se passe à Hong Kong. En tant qu’Européens ou que Français, nous sommes face à un choix : si nous ignorons ce qui se passe en Chine, c’est que nous choisissions l’aveuglement volontaire. Car ce qui s’est passé il y a trente ans place Tian’anmen pourrait très bien se reproduire aujourd’hui à Hong Kong.
Les manifestants ont signifié clairement qu’ils n’étaient pas des émeutiers. Ce qui revient peu ou prou à dire qu’ils sont des démocrates ; que ce sont eux et non Carrie Lam qui représentent l’état de droit. La Chine a toléré les libertés hongkongaises car elles étaient nécessaires au développement économique. De même, la présidente de la chambre de commerce américaine a récemment déclaré qu’on ne saurait revenir sur les avantages accordés à Hong Kong sans nuire au climat d’affaires. Si nous (occidentaux) continuons à envisager les libertés en ce qu’elles sont bonnes pour le climat d’affaires, nous renonçons à notre modèle de valeurs.
D’autre part, la situation d’aujourd’hui n’a pas surgi de rien. Nous avions déjà eu des alertes, dont celle du mouvement des parapluies, mais aussi de l’enlèvement des libraires (Béatrice Giblin rappelle que des libraires et éditeurs hongkongais installés en Chine continentale s’étaient fait enlever par le régime, ce qui avait déjà provoqué des protestations populaires à Hong Kong). Pourquoi ces libraires et éditeurs s’étaient-ils fait enlever et détenir ? Parce qu’ils osaient publier des ouvrages qui jugeaient défavorablement les comportements privés des hommes de pouvoir chinois.
Lors de la négociation de la rétrocession, on imaginait en effet que l’économie libérale mènerait inévitablement aux libertés démocratiques. Or la bonne santé économique s’accommode fort bien de la dictature.
Sur la question écologique enfin. Aujourd’hui Pékin se sert des enjeux écologiques pour promouvoir son autorité, disant à peu près : « la Chine est visionnaire, et son pouvoir fort va permettre une grande ambition écologique ». Il n’en va pas de même pour les libertés publiques.

Béatrice Giblin :
Il faut aussi tenir compte du fait qu’aujourd’hui, un Hongkongais sur sept est né en Chine continentale. L’émigration vers Hong Kong étant possible, la ville est très prisée, (notamment par les milliardaires Chinois qui l’utilisent comme coffre-fort). Si ces manifestations sont si importantes, c’est donc aussi parce que cette population immigrée se rend compte de l’importance et des avantages de la liberté dont jouit l’île.
Ensuite, si ces manifestations connaissent une telle importance, c’est aussi parce que Hong Kong ne connaît pas vraiment de système démocratique. Carrie Lam (qui est totalement sous la coupe de Xi Jinping) est au pouvoir car Pékin a noyauté le système des grands électeurs et peut installer qui bon lui semble à la tête de la ville. Pour ce qui est du gouvernement local, l’opposition est certaine d’être perpétuellement minoritaire. La seule façon qu’ils ont d’être entendus est donc la manifestation.
Ces deux millions de gens dans la rue forment donc une minorité, mais celle-ci est extrêmement visible.
Enfin, pour Taïwan, il s’agit de signaux très forts. Il ne faut pas oublier qu’aux yeux des Chinois, Taïwan fait partie de la Chine, en tous cas doit inévitablement y retourner, même si cela prend très longtemps.
Ces évènements à Hong Kong dépassent donc largement le « climat des affaires ». Les sentiments nationaux sont de très puissants moteurs, on ne les remet pas facilement dans la boîte quand ils en sont sortis.
Il reste une incertitude : si Xi Jinping a pour projet d’unir toute la baie (c’est à dire non seulement Hong Kong, mais aussi Macao et le delta de la rivière des Perles), pour concurrencer la baie de Tokyo ou de San Francisco, on ne donne pas cher des élans libertaires des Hongkongais.

En ce qui concerne une sortie de crise, Michaela Wiegel ne voit pas comment Pékin peut conserver Carrie Lam à sa place. Elle est aujourd’hui intimement associée à ce projet (projet qui n’est que suspendu, pas retiré). Elle sera donc toujours la figure qui a tenté de passer outre la volonté des Hongkongais.
Une répression de l’ampleur de celle de Tian’anmen est inenvisageable à Hong Kong, la sortie de crise, quelque forme qu’elle prenne, sera donc riche d’enseignements sur la façon dont le régime s’adapte aux situations imprévues. Et celle-ci l’était : cette crise se produit à un moment de fortes tensions internationales. La politique de Trump est très sévère, et la Chine cherche en ce moment à renouer avec la Corée du Nord, ce qui est très étrange dans cette conjoncture. Le rapprochement avec Poutine, même s’il n’a pas beaucoup de sens économiquement, montre lui aussi que la Chine cherche à nouer des alliances.
Il va donc falloir observer de près cette sortie de crise, elle sera un indicateur de la volonté de confrontation du régime de Pékin.

Lucile Schmid :
Rappelons que Carrie Lam était adjointe au chef de gouvernement hongkongais pendant le mouvement des parapluies en 2014. On considère aujourd’hui qu’elle ne fera pas deux mandats, et donc qu’elle quittera son poste en 2022, ce qui montre l’aberrante sous-estimation de Pékin sur la possibilité que la crise dégénère. Elle a suspendu sa proposition de loi au lieu de la retirer, on constate là encore l’énorme décalage avec la pression de la rue.
Ce mouvement qui recoupe toutes les classes de la société, comment s’incarnera-t-il ? Qui en seront les visages ? Cette fois-ci, ce ne sera pas un étudiant comme Joshua Wong ou un député trotskiste comme Leung Kwok-Hung (surnommé « long hair »). Le régime de Pékin fera-t-il face à des adversaires précisément identifiés ?

Béatrice Giblin précise un point sur le « rapprochement » évoqué par MW avec la Corée du Nord. Xi Jinping s’est rendu en Corée du Nord pour la première fois, mais il s’agissait davantage d’une mise en scène, directement adressée aux Etats-Unis. Mais les deux pays ont toujours été proches, et la Chine n’a nullement modifié son attitude de contrôle sur son voisin coréen.
Jusqu’où ces manifestants pourront-ils aller ? Ils ne disposent que de la manifestation comme moyen d’action. Mais il y a un autre moyen dont dispose Hong Kong : les finances. La Chine a encore besoin de Hong Kong pour lever des fonds (où c’est considérablement plus facile, précisément à cause de la stabilité juridique), et la Chine a impérativement besoin de capitaux étrangers pour son développement économique. Certes, Hong Kong ne représentant que 3% du PIB de la Chine continentale, on est tenté de dire que la Chine pourrait s’accommoder de sa perte, mais ce n’est pas vrai, précisément à cause de la particularité du système juridique et financier de Hong Kong.

Municipales : grandes manœuvres et petits calculs

Introduction

Lundi 17 juin, la Commission nationale d’investiture du Parti Présidentiel dirigée par Marie Guévenoux et Alain Richard, respectivement députée de l’Essonne et sénateur du Val-d’Oise, a dévoilé ses 19 premiers candidats pour les élections municipales de 2020. Le parti macroniste, qui n’a pas encore été en lice à des élections municipales, ne compte aujourd’hui que 2 000 élus municipaux, sur un total d’environ 500 000 mais vise à s’implanter sur tout le territoire. Pour ce faire, il entend procéder au cas par cas : dans les villes qu’il estime à sa portée, il compte présenter ses propres listes avec des candidats étiquetés LRM et MoDem. Dans celles qui lui paraissent imprenables sous sa seule étiquette, l’idée est de nouer des alliances avec des élus sortants d’un autre parti. La République en Marche et le Rassemblement national, les deux formations politiques arrivées en tête des élections européennes, sont paradoxalement celles qui comptent le moins d’élus locaux. En face, les partis de gouvernement historiques comptent de nombreux fiefs locaux, surtout la droite, grande vainqueur des élections municipales de 2014. Marine Le Pen s’est dit, dimanche 16 juin, « prête à discuter » avec des électeurs et des militants Les Républicains (LR), en crise depuis la déroute de cette formation aux élections européennes de mai, et avec ceux qui « contestent » Emmanuel Macron, pour fonder « des plateformes d’action communes ». Les écologistes ont obtenu leurs scores les plus élevés aux élections européennes dans les grandes villes, dépassant parfois un score de 20 %. Ils nourrissent des ambitions à Nantes, Rennes, Toulouse et même à Paris. Dans la capitale, le parti d’Emmanuel Macron a exclu, lundi, l’organisation de primaires comme le demandaient les candidats nombreux à vouloir défier Anne Hidalgo. Le 9 juillet, les six candidats LREM qui se disputent l’investiture aux municipales parisiennes, passeront un grand oral pour se départager. Benjamin Griveaux, ancien porte-parole du gouvernement fait figure de favori.

Kontildondit ?

Lucile Schmid :
On saute à pieds joints des européennes aux municipales. On est en droit de s’étonner de la hâte qu’on met à s’occuper de ces municipales, alors qu’on a attendu le début de la campagne des européennes pendant des mois. Pourquoi cela ? Parce que les élections municipales sont les élections reines en France (avec les présidentielles), ce sont traditionnellement des élections où l’abstention est faible, chaque Français est soucieux de son maire. L’enjeu est donc grand.
LREM et le RN, les gagnants des européennes, ont peu d’élus locaux aujourd’hui. Le parti du président vise 10 000 élus locaux (il en a pour le moment 2 000), celui de Mme Le Pen, arrivé en tête dans 13 des 50 plus grandes villes françaises, ne peut raisonnablement viser « seul » qu’une seule victoire, à Perpignan, mais il veut augmenter son nombre d’élus locaux par ce que Mme Le Pen appelle « un rayonnement » (phénomène que d’autres qualifient « d’inondation »). Les deux partis vainqueurs veulent battre aux municipales les vaincus des européennes : les socialistes et les Républicains.
La position des écologistes est intéressante : Yannick Jadot affiche clairement des ambitions fortes : Nantes, Rennes, Toulouse et même Paris. Cela a engendré une polémique : a-t-il eu raison de le faire ? A-t-il pris la grosse tête ? Pour LS, c’est de bonne guerre, lorsqu’on vient de faire un score inespéré, que de dire qu’on veut et qu’on va continuer à gagner.
Un résultat de sondages sur ces questions montre que les Français veulent continuer la recomposition du paysage politique amorcée aux européennes : ils souhaitent plus de jeunes, plus de femmes, plus de LREM.
Ce résultat doit être considéré prudemment, parce que d’une part les tendances nationales vont rarement de pair avec les enjeux locaux, et que d’autre part le mode de scrutin des municipales favorise les alliances.
Deuxième chose étonnante : le récent sondage concernant Paris. D’après celui-ci, Anne Hidalgo arriverait deuxième derrière n’importe lequel des candidats de LREM, et les écologistes feraient un assez bon score (autour de 13-14%). A Lyon aussi, on prédit un bon score aux écologistes, et LREM y fait face à une difficulté : Gérard Collomb compte s’y représenter.
Dans ces deux grandes villes, rien n’est donc joué. A 9 mois du scrutin, tout cela reste flou, mais cela obligera sans doute les candidats sortants à se positionner rapidement, en termes de projet et d’alliances.

Philippe Meyer (PM) complète le tableau des grandes villes françaises en y ajoutant Marseille. A Paris, Lyon et Marseille, les élections municipales sont réglées par une loi scélérate, la loi dite « PLM », inventée par François Mitterrand pour sauver Gaston Defferre, très violemment dénoncée par Jacques Chirac, qui s’est empressé de l’utiliser quand il s’est agi de sauver Jean-Claude Gaudin.
Cette loi consiste à faire que dans ces trois villes, au lieu de voter pour son maire, on vote pour des conseils d’arrondissements, qui ensuite désignent le maire. Ce qui signifie que toutes les combinaisons sont possibles pour retirer aux électeurs le fruit de leur choix. Il est incompréhensible que le gouvernement actuel n’ait pas aboli cette loi.

Marc-Olivier Padis a lui aussi été frappé par la rapidité avec laquelle la classe politique est entrée dans ces élections municipales. L’enjeu principal, puisque nous vivons depuis les présidentielles une période de recomposition politique, semble d’être d’imposer cette recomposition politique depuis la base, c’est-à-dire dans les communes. On sent que cette recomposition continue, et les européennes n’en ont pas donné une image très précise. Il est assez dommage que le journalisme français se focalise à ce point sur les grandes villes et quelques grandes figures, parce que certaines situations de villes moyennes sont très intéressantes à observer. On se rend compte que les maires y naviguent à vue, ne sachant pas quel est leur ancrage municipal.
On a évoqué 2 000 élus affiliés à la majorité présidentielle. Mais il y en a beaucoup d’autres qui ont quitté LR ou le Parti socialiste et qui sont pour le moment « sans affectation ». Dans certaines villes moyennes, des maires sans étiquette ont des conseils municipaux sans étiquette. Ces municipales seront donc l’occasion d’éclaircir cette situation floue.
C’est la droite qui a le plus à perdre dans ces élections, puisque c’est elle qui avait fait un très bon score lors des précédentes, en 2014. Il sera difficile de faire aussi bien, alors que le parti des Républicains montre des faiblesses et même d’énormes fractures internes.
LREM semble prendre goût aux alliances politiques. Cette formation commence déjà à se ménager des possibilités d’alliances au niveau des conseils municipaux. Ce sera peut-être le cas à Paris, où la majorité est déjà composite (elle compte les Verts et les communistes). Dans d’autres villes aussi, il faudra s’attendre à des alliances, qui feront partie de cette recomposition politique, car faire fonctionner de telles alliances (voire simplement les imaginer) est assez éloigné de notre culture politique traditionnelle.
La décision (surprenante) de LREM de passer des accords, plutôt que de proposer des candidats partout, ne serait-elle pas une sorte d’aveu de déception par rapport au renouvellement du personnel politique des élus ? Le nombre de nouveaux élus entrés à l’Assemblée Nationale avait surpris après les législatives. Peut-être LREM tire-t-elle tacitement un bilan négatif de ces nouveaux profils de députés (on dit qu’un tiers d’entre eux est désorienté et mal à l’aise à l’assemblée). Renouveler le personnel politique n’est pas évident.

Michaela Wiegel commente un paradoxe qui lui paraît très français.
Lors du grand débat qui répondit à la crise des Gilets Jaunes, on n’a pas arrêté de répéter qu’il était important de s’occuper des problèmes locaux, de privilégier les territoires, et qu’on était beaucoup trop centralisé. Or voici qu’approchent les municipales, et il semble, en tous cas cela se ressent dans la stratégie des partis, qu’il s’agisse à nouveau d’un enjeu national.
Vu d’Allemagne, il est assez exceptionnel que cette élection ait lieu en même temps dans toutes les municipalités. Là encore, cela donne une lecture nationale des résultats. En Allemagne, les élections municipales sont souvent couplées à d’autres élections (aussi pour faire des économies), et leur enjeu y est donc véritablement local.
Cette recomposition politique française est observée de très près par l’Allemagne. Le résultat français des européennes a beaucoup étonné les Allemands. La recomposition a été confirmée, alors qu’on pensait que les Républicains (qui ne s’étaient pas trop mal sortis des législatives) feraient mieux ; on ne s’attendait pas à pareil effondrement. Ce mouvement d’érosion de la droite se poursuivra-t-il dans les municipalités ? Voilà à quoi les Allemands seront très attentifs. Chez nos voisins allemands aussi, les deux grands partis traditionnels sont en baisse (moins spectaculairement qu’en France, mais tout de même). Le système des partis, en cours depuis l’après-guerre, est-il voué à disparaître au profit de cette nouvelle dualité, schématiquement résumée à « ouverture / fermeture » ?
Comment les électeurs des quelques communes qui ont déjà un maire RN vont-ils voter ? On dit traditionnellement que quand le RN est au pouvoir, c’est un échec, et que les électeurs n’ont qu’une envie, c’est de changer. Aujourd’hui, il ne semble plus en aller de même. Ces élections donneront aussi une lecture nouvelle de l’ancrage de cette droite qui, à long terme, semble vouée à remplacer la droite républicaine.

Béatrice Giblin :
C’est en effet sans doute la première fois que des maires Rassemblement National seront réélus. Ils ont appris de leurs échecs passés (à Toulon ou à Marignane) : ils ont fleuri les carrefours, fait danser les vieilles dames, assuré la bienveillance de la police municipale envers leurs clientèle politique,etc.
Il faut rappeler qu’aux municipales, « le clientélisme est roi », quelle que soit la couleur politique de la liste. On installe toujours des réseaux. Et cette fois, le RN l’a fait. Il y a fort à parier que ce parti conserve ses villes.
A propos du « rayonnement » ou de « l’inondation ». Il s’agit de jouer de la proximité. Par exemple, Steeve Briois, maire d’Hénin-Beaumont, soutient la candidate RN de la ville voisine, Bully-les-Mines. Cette stratégie est très astucieuse, et BG pense que l’ancrage du RN sera confirmé et même renforcé.
Les grandes villes sont les marqueurs de la victoire lors d’élections municipales. Paris Lyon et Marseille sont en cela des éléments qui comptent davantage que Lille, Nantes ou Strasbourg. Cela explique la présence de Brigitte Macron à Lyon et à Marseille récemment, qui ne semble pas uniquement à but caritatif ou cérémoniel.
La stratégie de LREM est clairement d’établir des alliances. Elle le pourra en annonçant l’objectif de battre le RN, les élus LR pourraient difficilement refuser. LREM n’osera certainement pas s’attaquer à Lyon et à Gérard Collomb. Le cas de Paris est plus compliqué. Aux présidentielles et aux législatives, les scores de LREM ont été phénoménaux, mais là encore il ne faut pas sous-estimer les réseaux qui sont bien implantés à Paris. La maire sortante y paiera ce qu’il faudra aux écologistes pour conserver la ville.

Lucile Schmid :
Les offensives de LREM et du RN se concentrent sur la droite aujourd’hui. Il s’agit de se partager les dépouilles des Républicains. Une tribune de 72 maires de droite qui appelaient à voter pour Emmanuel Macron est parue dans le Journal du Dimanche. Certains élus sont prêts à se rapprocher de Macron pour être réélus. Comme l’a dit MOP, la valse des étiquettes politique s’accompagne d’une stabilité du personnel politique. Au moment de mettre un bulletin dans l’urne, le facteur de confiance envers la personne déjà connue est très grand.
Le clientélisme a été pratiqué par toutes les listes, mais celui du RN s’est accompagné de xénophobie et de harcèlement des opposants. Si les maires du RN sont renouvelés, et si « l’inondation » se produit, cela dira quelque chose sur l’atteinte aux libertés publiques en France, et au climat de la démocratie locale. Ce sera un très mauvais signe sur la question des migrants, et sur le dialogue démocratique au niveau local.
Comment la gauche se tirera-t-elle de ces élections ? Fabien Roussel, du PCF, a déclaré que la gauche pouvait gagner ces municipales. C’est une réflexion intéressante. On verra en tous cas si le nouveau credo « ni droite, ni gauche » s’est enraciné ou non. Pour gagner, la gauche aura impérativement besoin d’alliances. Saura-t-elle les passer pour ces élections ?

Marc-Olivier Padis :
Les partis sont à la manœuvre depuis longtemps. Par exemple, le RN est dans une stratégie d’obtention d’élus locaux, pour former une nouvelle génération de gens, comme Jordan Bardella.
Les partis politiques peuvent-ils encore maîtriser une situation pareille à celle que nous avons ? Ou certains rapprochements politiques depuis la base sont-ils incontrôlables (entre RN et Républicains par exemple) ? Peut-il y avoir aux municipales des listes citoyennes portant sur des questions locales de qualité de vie, plus ou moins proches des Verts ou de la gauche ? La recomposition ne concerne pas seulement la réorganisation des grands blocs, elle signifie aussi que les partis ne maîtrisent plus l’appétence politique des citoyens, qui préfèrent du neuf, même un peu informel.

Michaela Wiegel :
Dans cette recomposition, il faut aussi prendre en compte la disparition du député-maire. C’est un phénomène nouveau, ce maillon essentiel (peut-être mauvais, mais très important) a vraiment marqué l’histoire politique de la France. On a aboli un système (et une part du clientélisme dont il s’accompagnait), mais on ne l’a pas encore remplacé.

Les brèves

Enquête : RT, la chaîne russe qui bouscule les médias français

Marc-Olivier Padis

"Je voudrais recommander à nos auditeurs de se rendre sur le site internet du Magazine Vanity Fair même si cela vous surprend. Vanity Fair propose des longs articles politiques, des enquêtes intéressantes. Cette semaine est accessible une enquête très développée sur la chaine de télévision russe : Russia Today et la manière dont elle est organisée en France. C’est très impressionnant puisque Russia Today est la chaine la plus relayée dans les groupes sociaux des gilets jaunes. Ils ont eu une manière de couvrir les manifestations qui donnait une image apocalyptique de la manifestation et ce décryptage de la ligne éditoriale de Russia today et qui est une description de l’ambiance interne dans les bureaux est tout à fait impressionnante. "

Vulgarité et modernité

Philippe Meyer

"Je voudrais signaler un livre de Bertrand Buffon qui s’intitule Vulgarité et modernité. Flaubert disait que nous sommes entrés dans l’âge du mufflisme. C’est ce mufflisme que dissèque Bertrand Buffon. Il donne aussi des directions qui permettraient de lutter contre l’avènement et le triomphe de ce mufflisme. Il oppose la vulgarité de personages de la Bruyère à des personnages comme Monsieur Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme ou ceux de Turcaret qui sont vilains en pesant devenir quelque chose ou plutôt quelqu’un. Il y a dans ce livre et une analyse assez fine et drôle de notre société et peut être les moyens de s’y comporter différemment."