La conférence de presse d’Emmanuel Macron #85

La conférence de presse d’Emmanuel Macron :

Introduction

Jeudi 25 avril à 18h, le président de la République a donné sa première conférence de presse du quinquennat afin de présenter ses conclusions du Grand débat national. Emmanuel Macron a dévoilé quatre « orientations » pour le « nouvel acte » qu’il souhaite proposer aux Français. Elles portent sur la représentation démocratique, la justice fiscale, l’écologie et le projet national français. Le calendrier de sortie de ce grand débat avait été chamboulé par l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris lundi 15 avril. Tandis que le président annulait son allocution, la presse annonçait une bonne partie des mesures qu’Emmanuel Macron a confirmées jeudi dernier : réindexation sur l’inflation des retraites de moins de 2 000 euros, baisse de l’impôt sur le revenu des classes moyennes, suppression de certaines niches fiscales des entreprises et suppression de l’École nationale d’administration (ENA), décision à laquelle 63 % des Français se sont déclarés favorables dans un sondage Harris Interactive-Epoka. Le chef de l’État veut mettre fin aux grands corps et repenser la formation de la haute fonction publique en écho à l’un des 4 sentiments majoritaires exprimés durant le Grand Débat le « sentiment d'abandon et de perte de confiance dans les élites ». Emmanuel Macron a affirmé qu’aucun hôpital ni aucune école ne fermera « sans l’accord du maire » et il a annoncé la mise en place d'un dispositif de recouvrement par les CAF des pensions alimentaires impayées alors que 30 à 40% d’entre elles ne sont aujourd’hui pas correctement versées. Il souhaite plafonner le nombre d’élèves de la grande section de maternelle au CE1 à 24 élèves sur tout le territoire national. Il prône également un accès facilité au référendum. En ce qui concerne le climat, Emmanuel Macron a annoncé la création d'un « conseil de défense écologique » sur le modèle du conseil de défense qu'il réunit chaque semaine. Au sujet des retraites, il estime que le gouvernement devrait mettre en place un système de retraite par points. Le président s’est opposé au référendum d’initiative citoyenne (RIC) tout comme à la reconnaissance du vote blanc.

Kontildondit ?

Richard Werly (RW) était à la conférence de presse du président jeudi dernier, dans la salle des fêtes récemment restaurée, restauration dont le coût a été très critiqué par les Gilets Jaunes (GJ). Il y a désormais un changement de configuration assez significatif : le président ne s’exprime plus debout derrière un pupitre, mais sur une scène, assis derrière un bureau. Une nouveauté d’ordre théâtral donc.
Emmanuel Macron a prouvé qu’il était un bon élève, appliqué, montrant qu’il avait fait des efforts d’écoute, sa communication était bien rôdée, les punchlines (« il faut être plus humain ») étaient en place. Il s’est livré à son exercice favori : le diagnostic. Comme à son habitude, il a ramené chaque élément à des catégories sociales, mais un problème demeure : celui de la solution forte et simple. Il a annoncé un catalogue de mesures dont certaines (à la condition qu’elles soient appliquées) pourraient changer beaucoup de choses, mais à la fin de ce moment qui a duré deux heures et vingt minutes, RW est bien en peine de dire ce qui a été vraiment marquant.
Un exemple : l’élargissement de la procédure référendaire. Jusqu’à présent, le référendum d’initiative partagée, mis en place en 2008, n’a jamais été utilisé, car il est trop compliqué à déclencher, puisqu’il il nécessite les signatures de 4 millions de citoyens (en plus de 185 parlementaires). E. Macron a dit être prêt à abaisser ce seuil à 1 million de signatures. C’est une mesure forte, mais elle annoncée au milieu d’un catalogue, au lieu d’être mise en exergue. Selon RW, cet exemple est représentatif de la conférence de presse : beaucoup de choses intéressantes, mais pas de quoi faire dire à l’opinion que les choses vont changer, et ceci pour une raison simple : le président ne veut pas que les choses changent. Il ne veut pas changer de cap. Y parviendra-t-il ?

Philippe Meyer (PM) rappelle que RW a été en poste à Bangkok, à Tokyo, à Bruxelles, à Paris, et qu’il a assisté à d’innombrables conférences de presse. Il lui demande donc quelles sont les particularités d’une conférence « à la française ».

Richard Werly :
Il y a une comparaison qu’on peut faire immédiatement, c’est celle entre le Macron « à domicile » et le Macron de Bruxelles. A Bruxelles, à l’issue des sommets européens, E. Macron fait toujours une conférence de presse, et elle est « normale » : il parle 5 minutes debout derrière un pupitre, puis répond à une dizaine de questions, sort au milieu de la salle et accorde quelques moments de off.
A Paris, c’est sensiblement différent. Le décorum joue une part importante. Tout le gouvernement est -littéralement- à ses pieds, puisqu’assis en contrebas de la scène, il entre par l’arrière de la scène, il n’y a aucun moment off, tout est plus monarchique, un reproche souvent adressé au président.

Lucile Schmid (LS) :
La prestation de jeudi soir a aussi mis en scène les nombreux visages d’Emmanuel Macron. On le voit réussir un exercice effectivement assez théâtral, assumant remarquablement une posture et un ton de leader. A côté de cela, son surmoi technocratique reprend le dessus dès qu’il s’agit d’annoncer des mesures. Dans ces moments, on a le sentiment que les conseillers de l’ombre resurgissent, venus de cette école que le président va supprimer (ce qu’il n’annonce pas au début, il attend les questions pour le déclarer). Il y a en tous cas quelque chose d’assez fort quand il dit vouloir donner une consistance à « l’art d’être français », qui relève cette fois de la littérature. Plusieurs visages d’E. Macron ont donc alterné jeudi soir, parfois loin du technocratisme, parfois en plein dedans.
Il y a eu dans la conférence de presse deux choses assez frappantes : beaucoup d’annonces sociales et un cap pourtant clairement à droite. Comment conciliera-t-il les deux ? Il s’agit du fameux « en même temps », de plus en plus difficile à croire. Augmenter les petites retraites, élire 20% de députés à la proportionnelle (mais est-ce que ça passera au niveau du Sénat ?), envisager de ne pas supprimer 120 000 postes de fonctionnaires, tous ces sujets sont importants, mais ils ne font pas apparaître clairement le projet de société qu’il y a derrière. Et les vraies questions qui découlent de ces annonces et du « en même temps » qu’elles impliquent sont : aura-t-il le pouvoir de les concrétiser ? Et le veut-il vraiment ?

Eric Fottorino (EF) a relevé un art de l’exécution remarquable dans l’exercice de jeudi soir. Dans cet art de l’exécution (que Napoléon identifiait à l’art de la guerre), il y a eu la maîtrise du temps. Pour la première fois depuis le début de son mandat, alors qu’il a été beaucoup bousculé, Macron a semblé redevenir ce maître des horloges dont il était beaucoup question au début de son mandat. Il veut « un peu changer pour que rien ne change », et non tout changer.
Ce qui reste problématique, c’est qu’il est un incorrigible technocrate. EF a eu l’occasion de s’entretenir avec l’un de ses proches au lendemain du samedi 1er décembre où les GJ avaient vandalisé l’Arc de Triomphe. Celui-ci lui a déclaré : « finalement nous ne sommes pas des politiques mais des technocrates ». Et ils le sont effectivement. Il y a bien sûr quelques échappées littéraires, et des tentatives pour se montrer sous un jour plus humain. Revaloriser les petites retraites est sans doute une bonne chose, mais il n’y a rien de nouveau, il ne s’agit que de corriger une erreur commise précédemment. Déguiser des réparations en nouveautés n’est pas un acte d’une grande force politique.
D’autre part, comme l’a aussi remarqué LS, il est frappant de constater qu’on ne comprend pas ce qu’il dit à propos de l’ENA au départ. Il évoque « les grands corps », mais ce n’est pas exactement la même chose que l’ENA. Les uns procèdent de l’autre. Penser que le grand divorce entre la France « du bas » et celle « du haut » se résume à l’ENA est tout de même réducteur, voire enfantin. Les grands corps sont administratifs (le Conseil d’Etat, la Cour des comptes, l’inspection générale des finances, l’inspection générale des affaires sociales, l’inspection générale de l’administration) ou techniques (les corps d’ingénieurs des Mines, des Ponts, des Eaux et des Forêts, de l’armement, et le corps des administrateurs de l’Insee). Ces ingénieurs sont principalement issus des écoles normales ou de Polytechnique et il est vrai que des castes se forment. Mais il a fallu qu’on pose clairement la question de la suppression de l’ENA pour que le président acquiesce mollement.
Quand M. Macron a été élu, on a supposé qu’il avait une vision de laFrance. Ce qui ressort de cette soirée, c’est qu’on s’est trompé à ce sujet : il n’y a pas de vision. « En marche » était à l’origine un groupe de marcheurs qui avaient sillonné le pays pour interroger leurs concitoyens. Il a été élu parce qu’il a donné le sentiment d’avoir écouté, et il avait d’ailleurs promis que le pouvoir serait horizontal. Mais dès son accession au pouvoir, c’est la verticalité qui s’est imposée, au point qu’on se demande aujourd’hui pourquoi ils ont marché.

Philippe Meyer a une question à poser à Richard Werly : quelle était l’atmosphère de la salle ? Celle-ci s’apparente à un théâtre ; le public était-il favorable ou hostile au comédien ? Distant ? Neutre ?

Richard Werly :
Le public a écouté sagement. Non pas le professeur, mais le meilleur élève de la classe. Macron essaie d’être le professeur, la figure d’autorité, mais il ne parvient qu’à être le premier de la classe.
Deux choses sont à noter : d’abord, un certain nombre de questions n’étaient que des « mondanités Élyséennes », servant davantage aux journalistes à montrer leur présence qu’à obtenir des informations. Ensuite, il y avait un grand nombre de journalistes étrangers qui attendaient des mesures fortes. Il s’agissait tout de même de la première conférence de presse de son mandat, dans un contexte social particulièrement tendu. Les journalistes attendaient tous quelques mesures phares. Il a par exemple proposé d’instaurer une retraite minimale à 1000 Euros. C’est une décision très importante, très facile à expliquer, mais elle est a été glissée entre deux autres sujets, en passant. A tel point que certains journalistes ne l’ont tout bonnement pas notée.

Philippe Meyer a posé cette question pour faire écho aux remarques d’EF sur la suppression de l’ENA. Quand Macron a parlé de la fonction publique et de la suppression des grands corps (ce qui est effectivement différent de la suppression de l’ENA), il a semblé à PM que le président s’en tiendrait là. Quand il a été question de l’ENA par la suite, Macron a annoncé sa suppression comme si ça n’était pas prévu et qu’il prenait la décision sur le moment.
Quand on est en scène, pour attirer la faveur d’un public qu’on sent froid, on peut être amené à ajouter quelque chose d’imprévu. PM a eu l’impression que c’est ce qui s’est passé avec la suppression de l’ENA.
Pour PM, la formation chez les jésuites est une part importante de la biographie d’E. Macron, et le théâtre y occupe une place importante. Par conséquent, PM s’attendait à un coup de théâtre. Il en fallait un à la mesure de l’anomie qui s’empare du pays, et PM avait imaginé quelque chose comme : « je ne me représenterai pas. Je pense que ce pays doit être réformé, j’entends le faire, et pour avoir la paix, je ne me représenterai pas ». Si son mandat était couronné de succès, il lui aurait été facile de se délier de cette promesse au moment des élections.
Une autre mesure attendue par PM, était la reprise des autoroutes. Un geste concret, symbolique, et à peu près la seule chose qu’on puisse financer.

Lucile Schmid :
Il s’agit aussi de savoir à qui l’on s’adresse dans une conférence de presse. Et ce n’est pas seulement aux journalistes. Manifestement le président voulait s’adresser à l’ensemble des Français, et non aux seuls GJ. Cependant, LS a plutôt le sentiment qu’il s’est surtout adressé à son camp, qui s’est structuré depuis son élection. Il se compose principalement de cadres supérieurs, plutôt à droite ou au centre droit, et cela se retrouve dans la tonalité de la conférence de presse, clairement orientée à droite malgré les mesures sociales annoncées.
En s’adressant à son camp, E. Macron a sans doute raté la cible : ne pas s’adresser seulement aux GJ et élargir le discours. Un exemple parlant à ce propos : l’écologie, domaine étonnamment salué lors du grand débat national, et point faible de l’allocution de jeudi soir, relégué en 45ème minute. Cela contredit assez clairement l’idée que ce sujet est fondamental de la politique française, intérieure et internationale. Et lorsqu’il arrive enfin, la mesure annoncée est un tirage au sort (considéré de longue date comme le nec plus ultra de la démocratie par les écologistes, mais qui ne convainc pas LS). Après les accords de Paris, le moins qu’on puisse attendre du gouvernement est qu’il prenne ses responsabilités et imagine un scénario nous permettant d’éviter un réchauffement trop important. Les choses annoncées jeudi ne sont qu’une esquive. Quant à la salle, LS se préoccupe moins de l’atmosphère chaude ou froide que de l’attitude des journalistes, qu’elle trouve courtisans. Il y a selon elle un vrai problème français de ce côté.
Depuis quelques mois, la jeunesse en France et en Europe se mobilise sur les questions écologiques, il y a là une aspiration démocratique très forte. Sur les domaines que RW jugeait « passés inaperçus », les 20% de proportionnelle et la réduction du nombre de députés auraient pu être un big bang démocratique et il n’en a rien été. Le fera-t-il ? Rien n’est moins sûr. Déjà annoncée par François Hollande, cette mesure bouleverserait profondément notre équilibre institutionnel.
Certains sujets ont donc été posés, tandis que d’autres furent soigneusement esquivés. Ces esquives retomberont-elles sur la tête d’E. Macron ? La question du rôle du gouvernement se pose aussi, et la mise en scène de jeudi le montre, avec les ministres placés aux pieds du président. Quand ce gouvernement sera-t-il une vraie entité politique ?
Enfin, l’opposition à laquelle le président fait face montre à quel point la scène politique française est ravagée. Les commentaires sur les annonces du président sont pavloviens : tout ce qui vient de lui est considéré comme nul, et la rapidité avec laquelle ils ont été publiés montre qu’ils étaient rédigés avant que Macron n’ouvre la bouche. Si l’on peut évidemment reprocher à Emmanuel Macron un certain nombre de choses, il faut reconnaître que son opposition n’est clairement pas à la hauteur : il y a un certain nombre de choses qu’elle aurait dû reconnaître, ne serait-ce que la difficulté à sortir du grand débat.

Eric Fottorino :
Même assis, le président était au-dessus. Il ne parvient pas à ne pas exercer verticalement le pouvoir.
Pour un spectateur qui aurait écouté de manière flottante la conférence de jeudi, certains mots ressortent, notamment les maires vers la fin. Il n’a pas eu assez de louanges à leur égard, alors qu’il n’a cessé de leur cracher à la figure depuis deux ans. Il les a ignorés et méprisés, comme les autres corps intermédiaires.
Puis ce fut au tour de la famille. Monoparentale au début, élargie ensuite. Le climat aussi, en bout de course effectivement. Si l’on reprend les métaphores théâtrales, le vaudeville est l’exercice le plus difficile, puisqu’il s’agit de surprendre dans un cadre qui n’est pas surprenant. Ici, il n’en a rien été, et EF aurait aimé une surprise. S’il n’a pas annoncé qu’il ne se représenterait pas, c’est parce qu’il veut s’inscrire dans la durée. Il l’a d’ailleurs fait de façon subliminale en donnant des rendez-vous en 2025. Le repoussoir ultime pour Emmanuel Macron, c’est François Hollande. Il ne veut surtout pas être amené un jour à l’imiter. Emmanuel Macron a un plan de carrière pour 10 ans.
Que la prestation ait été bonne ou mauvaise n’est pas ce qui compte. Dans la Vème République, le quinquennat est un désastre. Dans cette société qui nous pousse à la tyrannie de l’instant, l’impulsion donnée par le pouvoir politique devrait s’inscrire dans un temps long. Dans un quinquennat, vous êtes condamnés la première année à faire ce que l’administration précédente a engagé, et les 18 derniers mois sont perdus car consacrés à l’élection suivante. Autrement dit, la plupart des réformes qui viennent d’être annoncées ne seront pas appliquées, car il sera pris de court.
Il est intéressant de noter que depuis le quinquennat institutionnalisé par J. Chirac, aucun chef d’état n’a fait plus d’un mandat.

Philippe Meyer poursuit son décryptage sur le mode théâtral de la conférence de presse. Pour lui, être assis derrière une table protège le locuteur, plaçant une barrière entre lui et son public.

Pour Richard Werly, cela a contribué à « refroidir la salle », puisque le pupitre permet de voir le corps s’animer un peu, la table a au contraire figé la prestation.
Il y a eu une référence littéraire lors de l’allocution de jeudi, mais elle était camouflée : Il s’agit de Frison Roche et de l’alpinisme. Le « premier de cordée » est un moment qui mérite qu’on s’y attarde, puisqu’on a vu le président s’empêtrer dans sa propre corde. La première fois qu’il avait employé l’expression, il parlait de ceux qui sont en tête et qu’il s’agissait de rejoindre. A présent il explique qu’en fait, il ne s’agissait pas du tout de cela, mais de solidarité : ceux qui sont en haut doivent hisser les autres. On voit bien là aussi qu’il n’assume jamais rien complètement, LS a très justement parlé d’esquive. Il dit qu’il faut travailler plus, mais tourne autour des 35 heures par exemple. Il dit qu’il garde les seuils légaux (35 heures de travail hebdomadaire et 62 ans comme âge de départ à la retraite), mais demande à ce qu’on s’arrange pour les contourner. Il aurait pu attaquer franchement le sujet, mais il n’y arrive pas : il reste avant tout un observateur de la société française, et de son propre quinquennat. A cela s’ajoute un autre problème : Emmanuel Macron ne sait pas penser et agir simplement. Avec lui, tout est complexe, et en demi-mesure.
Le catalogue d’annonces va donc devoir être soigneusement examiné, pour distinguer ce qui est possible (et finançable) de ce qui ne l’est pas, et il est à craindre qu’in fine, la liste ne soit bien courte.

Lucile Schmid souhaite revenir sur la question du chômage. EF évoquait à quel point F. Hollande et ses erreurs hantaient E. Macron. M. Hollande s’était mis lui-même une pression qui l’a contraint à ne pas se représenter. Ne voulant pas faire de même, Macron se retrouve incapable d’avancer sur des sujets fondamentaux.
Il a dit qu’il fallait éradiquer le chômage d’ici à 2025, c’est à dire dans son deuxième quinquennat. Or jusqu’à preuve du contraire, il n’a pas encore été réélu, et un certain nombre de citoyens réclament même sa démission. Ce sujet du chômage est donc apparu comme psychanalytique lors de la conférence de presse. Le président s’était engagé à réduire le chômage à 7% pendant son premier quinquennat, un chiffre qui paraît aussi technocratique : que signifie-t-il « sur le terrain » ? La crise des GJ a mis en scène ce problème du chômage d’une façon très concrète : on a vu et entendu des existences brisées, et non des chiffres. Il y a donc désormais une réalité charnelle au chômage, pas seulement de la statistique, le succès du film de François Ruffin l’a encore montré il y a peu.
C’est un raté de Macron pendant cette conférence de presse : il nous apparaît inhumain. Il donne l’impression de n’être jamais affecté, de ne jamais dormir, et cette absence de souffrance l’éloigne des Français.
Du côté du gouvernement, personne non plus n’incarne quoi que ce soit, et cette désincarnation politique pose un vrai problème. C’est pour cette raison que les critiques qui caricaturent le président « PDG de la start-up France » parviennent à faire mouche. Il a certes réussi à se démarquer des hommes politiques dont on avait l’habitude, mais pas forcément à son avantage, puisqu’on se demande où est la politique en lui. Mais qu’il se rassure, on se le demande aussi à propos de l’opposition.
On a d’un côté la « monarchie » présidentielle et de l’autre, et de l’autre, des espèces de « SDF politiques », comme Benoît Hamon qui diffuse on sait trop où des vidéos qu’il enregistre lui-même. Cela fait craindre le pire à LS quant à la structuration de la scène politique française.

Eric Fottorino :
On peut effectivement se demander si le président connaît la France. « Nous avons découvert le problème des mères seules » a-t-on pu entendre en substance, alors que le sujet est très bien connu et documenté depuis des décennies. S’il l’ignorait, qu’ont fait les marcheurs il y a deux ans ?
EF n’a pas pu s’empêcher de superposer les images de jeudi soir à celles où Macron annonçait la reconstruction de Notre-Dame en cinq ans. Qui doit-on croire ? La voix du volontarisme forcené qui annonce qu’on fera en cinq ans ce que Viollet-Le-Duc a mis presque 20 ans à réaliser ? Ou celle de l’Elysée du bureau blanc et glacé ? On est face à un prestidigitateur : Macron annonce des choses impressionnantes et le public se demande comment il va bien pouvoir faire pour qu’elles se réalisent.
Ensuite, il y a le gouvernement. Le body language est intéressant à décrypter : Edouard Philippe semble avoir avalé son parapluie, et déjà pressentir que tout cela va lui retomber dessus. Quant aux autres, ils semblent imprégnés de la parole présidentielle au point qu’ils fichent la frousse. Il y a autour du président des gens qui ont sans doute de grands mérites et même de grandes compétences, mais en qui on ne parvient pas à voir la politique.

Richard Werly n’avait pas fait le lien entre le chantier de Notre-Dame et les annonces de Macron, mais EF vient de lui en faire prendre conscience. Le chantier de Notre-Dame ne sera peut-être pas achevé en cinq ans, mais là-dessus le président est à son aise, car il s’agit d’un problème technique. La politique est un tout autre problème, qui ne repose pas uniquement sur du matériel.
Il a beaucoup évoqué la nécessité de solutions concrètes (et quand on voit la solution concrète qu’il propose pour l’écologie, tirer 150 citoyens au sort, on peut se montrer dubitatif), mais en réalité il attend que la base lui donne les idées. Il semble qu’il ne les aie pas lui-même. Il espère que les maires et les citoyens tirés au sort vont lui fournir les idées dont il ne dispose pas. E. Macron a le diagnostic et quelques médicaments, mais n’a pas encore vraiment compris la maladie.

Philippe Meyer revient sur la technocratie à la française. Les plus importants technocrates de l’après-guerre, comme Simon Nora, François Bloch-Lainé ou Paul Delouvrier étaient très respectés du fait de leur admirable comportement pendant la guerre. On a cru au fond que leurs qualités d’hommes étaient garantes de la qualité de leurs décisions. Ce qui amène à s’interroger sur les trente glorieuses sur le mode de « la poule et l’œuf » : était-ce l’excellence des décisions qui a permis cette prospérité ou cette situation prospère qui a fait oublier un hubris technocratique ?
Le propre du raisonnement de la haute administration après la guerre était que la politique n’était qu’une perte de temps, un chaos d’intérêts privés qui freinait sans cesse l’accomplissement de quoi que ce fût. Du coup, avec des moyens extraordinaires, on a fait des choses en s’épargnant de faire de la politique.
Lors de la conférence de presse de jeudi, PM cherchait du regard parmi les membres du gouvernement celles et ceux qui étaient des politiques, c’est-à-dire qui avaient dû affronter le terrain, l’élection, et l’épuisement qui les accompagnent. Et il n’en voyait que très peu.
PM profite aussi de l’absence de Jean-Louis Bourlanges pour s’étonner du fait que le président de la République, à l’approche d’une élection européenne au dessus de laquelle le Brexit est suspendu comme l’épée de Damoclès, ne s’appuie pas sur M. Bourlanges. Ce dernier a pourtant sur l’Europe des convictions qui méritent d’être entendues, mais aussi une pratique et une expérience précieuses, et qui plus est il est dans le camp de majorité. Le fait qu’il ne fasse pas partie des gens que le président consulte est révélateur.

Lucile Schmid avait participé à l’écriture d’un livre il y a quelques années appelé « notre état », coordonné par Roger Fauroux, un des anciens directeurs de la bientôt défunte ENA. Ce qui frappe LS dans l’histoire de la haute administration (qui n’est pas l’état), c’est à quel point la question du courage a été accolée a la haute administration (en raison de l’indéniable bravoure des haut-fonctionnaires engagés dans la Résistance). On a établi un lien entre les pratiques de la haute administration et celles de l’état. L’état s’est ensuite progressivement dessaisi de beaucoup de ses fonctions, économiques notamment. Un sujet important aujourd’hui est celui de réinventer le rôle de l’état. C’est ce qui a manqué dans cette conférence de presse : il ressort une impression de confusion quand il s’agit de la chose publique. La vision de ce que doit être l’état français se pose pourtant aujourd’hui avec autant d’acuité qu’au lendemain de la guerre, c’est pourquoi avoir raté le coche sur la question écologique est idiot. L’écologie est l’occasion de montrer de l’exemplarité au niveau international, d’unir la société française dans un projet commun, elle couvre les citoyens de toutes les générations, mais aussi les entreprises et les scientifiques. Le président n’a même pas pu prononcer le mot d’écologie. Il l’a technocratisé en parlant de climat et de nature. Il y a comme une peur à proposer une vision, à imaginer un avenir. Il y a une absence d’imaginaire criante dans cette conférence de presse.

Eric Fottorino s’inquiète aussi à propos de la décentralisation annoncée jeudi. E. Macron a semblé faire un cadeau empoisonné, il a annoncé plus de décisions prises au niveau local tout en se déchargeant en même temps des responsabilités ; grosso modo : « vous décidez mais vous vous débrouillez ». On imagine mal une décentralisation heureuse dans ce qui se dessine.

Pour sa part, Richard Werly voit dans ce « vous vous débrouillez » quelque chose dont la France semble avoir besoin. Il y là pour Emmanuel Macron un axe qui peut être nouveau. Ceci étant dit, le président a tout de même le chic pour utiliser des formules qu’on n’emploierait pas a priori pour s’adresser au plus grand nombre : il a par exemple évoqué « l’épaisseur de vie ». Il a dissocié la politique des hommes et prétend, en gardant le même premier ministre et le même gouvernement faire une politique différente.

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