Syrie #85

Introduction

Avec le soutien de MMA. Jospeh Bahout, est spécialiste du Moyen Orient, professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris et chercheur à l’Académie diplomatique internationale, il a travaillé avec divers instituts, notamment avec le Carnegie endowment for international peace et nous allons avec lui essayer d’éclairer la situation de la Syrie et des Syriens. Le 23 mars denier, l’organisation État islamique (EI) a perdu le réduit syrien de Baghouz, repris par les Forces démocratiques syriennes (FDS) et leurs alliés occidentaux. Ce hameau situé à la frontière entre l’Irak et la Syrie, constituait sa toute dernière emprise territoriale. Après avoir construit une vaste entité politique à cheval sur les territoires de ces deux pays, le califat proclamé en juin 2014 à Mossoul a été militairement vaincu. Il ne cesse pour autant de représenter une menace pour la stabilité régionale. Les forces kurdes, réunies dans les Forces démocratiques syriennes (FDS) soulignent que Daech est loin d'être éliminé définitivement. Elles insistent sur le soutien populaire qui persiste dans les zones que l'organisation contrôlait autrefois ainsi que sur l'existence des cellules dormantes constituées par des islamistes qui se retirés dans des zones hors contrôle et vers l'Irak. Par ailleurs, la situation humanitaire est dégradée dans les camps gérés par les Kurdes et la Croix-Rouge où s'entassent des femmes et des enfants de jihadistes. Les forces kurdes doivent à elles seules gérer environ 10 000 combattants de Daech emprisonnés et des milliers d'enfants sans identité. A ce titre, elles ont à plusieurs reprises demandé de l'aide à la communauté internationale et aux États dont certains prisonniers sont ressortissants mais leur appel n'a pas débouché sur un soutien concret. Au plan international, le retour des jihadistes divise les États. Bien loin de l’entente qui
a permis de défaire Daech militairement, chacun traite le problème de manière unilatérale. Alors que le 17 février, Donald Trump demandait à ses alliés de ramener chez eux pour les juger les combattants détenus en Syrie, les pays de la coalition montrent peu d’enthousiasme quant au retour de leurs citoyens. Tandis que le ministre des Affaires étrangères allemand, Heiko Maas, soutenait en février «que les nationaux allemands ne pourront revenir que si l’on peut s’assurer qu’ils soient directement placés en garde à vue, ce qui n’est pas garanti», la Belgique souhaite, quant à elle, que les procès se déroulent sur les lieux des crimes. Le 28 mars, le gouvernement danois a proposé une accélération de la procédure de déchéance de nationalité pour les combattants binationaux et souhaite que les enfants de ces combattants, nés dans les zones de combat, soient également privés de la nationalité danoise. La ministre française des armées, Florence Parly, a déclaré que « les djihadistes français partis combattre dans les rangs du groupe État islamique en Syrie et en Irak n'ont pas vocation à être jugés en France, même ceux détenus au Kurdistan syrien ». Lors du G7, qui s’est tenu du 5 au 6 avril dernier, un rapprochement a néanmoins été opéré sur la lutte contre l'utilisation d'internet par les groupes extrémistes. Les pays membres se sont mis d'accord sur la nécessité de "tout mettre en œuvre pour empêcher la dispersion des combattants terroristes étrangers et de leurs familles" et de veiller à ce que ceux qui doivent être jugés et condamnés "le soient fermement". Le Kazakhstan, la Russie et le Soudan font partie des rares pays à assurer le retour de certains nationaux, principalement les femmes et les enfants. L’heure n’en est pas encore non plus au retour au pays pour les réfugiés syriens dispersés de la Turquie à la Jordanie, en passant par l’Allemagne et le Liban. Ils sont 5,7 millions de réfugiés syriens dans le monde dont 5,3 millions sont répartis dans les pays voisins.

Kontildondit ?

Joseph Bahout (JB) :
L’exposé d’introduction s’est focalisé sur l’espace Syro-Irakien, mais aujourd’hui Daech est un phénomène globalisé, tant physiquement que virtuellement. Au niveau territorial, tout le territoire occupé par Daech a été récupéré, il n’y a plus de poches de résistance en Syrie ou en Irak. C’est important car, contrairement à d’autres organisations djihadistes, l’état islamique fondait sa légitimité sur le califat, or le concept du califat est éminemment territorial. La fin du territoire prive aussi l’état islamique de sa possibilité d’attirer des combattants, étrangers ou locaux.
Il reste cependant beaucoup de questions en suspens. C’est un essaim d’abeilles qui a été dispersé dans la région, mais on ignore où exactement. Il y a évidemment des cellules dormantes, probablement des graines d’insurrections à venir (comparables à ce qui s’est passé en Irak entre 2008 et 2010). Et bien sûr se pose la question du retrait américain (qui entraînera peut-être le retrait de la coalition) et du vide sécuritaire qui s’ensuivra. Une résurgence de Daech ou de ses épigones n’est donc pas à exclure.
On ignore aussi ce qu’est devenu le commandement de l’organisation. S’est-il déplacé dans le Grand Moyen-Orient ? Il y a aujourd’hui des soupçons d’une installation dans le Sinaï, on évoque aussi la Libye, certains parlent d’une présence bien plus à l’est, vers l’Afghanistan ou des régions caucasiennes. C’est là l’essentiel du problème sur lesquelles les forces du contre-terrorisme s’arrachent les cheveux aujourd’hui.
Mais l’existence virtuelle de Daech est elle aussi très importante. Sur les réseaux sociaux mais aussi sur le « dark web ». C’est là que l’état islamique a recruté pendant des années, pas seulement dans le monde arabo-musulman, en Syrie et en Irak, mais aussi en Europe. La lutte contre cet aspect de Daech n’en est qu’à ses débuts, et il faudra se pencher sérieusement sur cette question.
Ce qui inquiète le plus JB, c’est que les causes profondes qui ont mené à l’existence de l’état islamique sont toujours là. Tant que ces racines politiques, idéologiques et sociales existeront, on pourra peut-être contenir Daech par des mesures sécuritaires, mais le terreau sera toujours là, d’où pourront émerger des organisations comparables. Cela a été évoqué dans l’introduction : il y aurait des soutiens populaires à Daech dans cette région, ce qui peut sembler difficile à croire : quand l’état islamique contrôlait ces territoires, il s’y montrait effroyablement dur envers les populations (décapitations, lapidations, etc.), comment celles-ci peuvent-elles soutenir une telle organisation ? Cela peut s’expliquer par le vide total de gouvernance et de services sociaux dans ces régions.
Mais surtout, tant qu’il y aura dans ces régions ce qu’on peut appeler rapidement « la rancoeur sunnite », l’état islamique ou d’autres pourront prospérer. Après avoir mis Daech à terre au niveau physique, la nécessité de trouver une vraie solution politique en Syrie est impérieuse, ce n’est pas un luxe démocratique. Il faut sortir les populations de ces régions du sentiment constant d’humiliation et de perte d’identité dans lequel elles évoluent. Les diplomaties occidentales seraient bien avisées de réfléchir à une vraie solution politique en Syrie, c’est à dire une transition qui répondrait aux revendications des débuts de la révolution Syrienne.
On oublie aujourd’hui qu’en 2011 Daesh n’existait pas. L’état islamique commence à apparaître en 2014, et les premières revendication des Syriens sont contre un régime totalitaire et brutal. Tant qu’on n’a pas répondu à cela, Daech ou un équivalent sera en mesure de prospérer.

Marc-Olivier Padis (MOP) :
Il faut pour réfléchir à ces questions, évoquer la situation des deux pays. En Irak, le partage du pouvoir a été mal fait : les chiites, longtemps sur la touche, ont exercé le pouvoir avec l’appui des Américains et ont conduit une politique très déséquilibrée à l’égard des sunnites. Qui pourrait imposer un nouveau partage évitant l’humiliation en Irak ? On voit mal les Américains dans une position d’arbitre aujourd’hui.
Quant à la Syrie, si une solution politique est évidemment souhaitable, qui pourraient en être les acteurs ? Et quel type de transition peut-on envisager ? Car la Syrie a toujours été caractérisée par une gouvernance très déséquilibrée elle aussi, avec le pouvoir aux mains d’un clan. Envisagez-vous une solution avec ou sans Bachar el-Assad, et considérez-vous qu’Emmanuel Macron a eu raison de revenir sur la position française, qui considérait que le préalable à une transition en Syrie était le départ d’Assad ?

Joseph Bahout :
C’est là le coeur du problème. A l’heure où est enregistrée cette émission (12 avril 2019), il se passe des choses au Soudan, en Libye, et c’est toute la question des révolutions arabes qui est posée de nouveau. Elles ont commencé en 2011, elles ne sont pas venues de rien, et ceux qui travaillent sur cette région ont constaté que ce sont ces questions, qui n’ont pas été traitées alors, qui reviennent aujourd’hui, et continueront à revenir tant qu’elles seront laissées de côté.
Sur l’Irak, c’est le retrait américain de 2008 et le fait qu’on s’est appuyé de façon excessive sur Nouri al-Maliki, radical du chiisme irakien pro-iranien, ancien du parti Dawa, qui a mené une politique très communautaire, qui a fortement antagonisé les tribus arabes de la zone sunnite, qui n’avaient au départ pas de lien avec l’islamisme radical. C’est dans ce vide que se sont engouffrés Zarqaoui, Zawahiri, etc. C’est là que se trouve le premier embryon de Daech. Quand le chaudron syrien est devenu brûlant, le phénomène s’est transporté en Syrie. En Irak, l’équilibrage du pouvoir est difficile, d’abord parce qu’on continue à s’appuyer sur un pouvoir majoritairement chiite. A tel point qu’on ne sait même pas très bien qui sont les forces sunnites dans le pays. Le blâme n’en revient pas exclusivement aux Américains, les pays arabes du Golfe, qui ont boudé la situation à l’époque, ont aussi leur part de responsabilité. Aujourd’hui l’Arabie Saoudite s’y intéresse de nouveau, à sa manière habituelle, qui ne laisse rien présager de rassurant.
Enfin, le terrain sur lequel la nouvelle tension entre l’Iran et les USA va se jouer sera probablement l’Irak. On n’est donc pas du tout à la veille d’un rééquilibrage du pouvoir en Irak.
Sur la Syrie, le problème est encore bien plus compliqué. On n’a plus affaire ici à un « pouvoir déséquilibré », mais bel et bien à la dictature d’un clan, une des plus longues de la région, puisque le clan Assad est au pouvoir depuis novembre 1970.
Une chronologie rapide du paradigme de la solution politique en Syrie :
Le logiciel sur lequel nous continuons tous à fonctionner, malgré son obsolescence criante, est celui de la plate-forme de Genève, c’est à dire l’accord conclu en 2013. Il faudrait d’ailleurs rappeler aux acteurs « difficiles » comme les Russes, qu’ils sont non seulement signataires des accords de Genève, mais qu’ils en sont aussi les coproducteurs. Cet accord, socle d’une solution politique en Syrie, a été coécrit par John Kerry et Sergueï Lavrov.
Cet accord stipule la formation d’un « corps de gouvernance transitionnel », c’est à dire un pouvoir collégial temporaire, la réécriture d’une constitution, et des élections libres. Tout cela présuppose que Bachar el-Assad édulcorerait ses pouvoirs au point de disparaître de la scène politique. On est évidemment bien loin de tout cela aujourd’hui, d’abord parce que les occidentaux se sont désintéressés de la question syrienne (ce qui est largement imputable à l’administration Obama, qui a préféré s’intéresser à l’accord iranien), laissant la Russie comme seul acteur dans cette crise.
Quand les Russes se sont déployés militairement en Syrie, le 30 septembre 2015, la situation a changé du tout au tout sur le terrain, tandis que les occidentaux ont continué à se référer au texte de l’accord de Genève, totalement dépassé. La Russie va substituer à Genève un autre paradigme diplomatique : l’accord d’Astana. La Russie, reconnaissant que Genève n’a plus lieu d’être, et soucieuse de remettre en selle le régime Syrien, va déployer toute sa puissance militaire pour « nettoyer » le territoire, puis kidnapper l’accord de Genève, en apportant des touches cosmétiques à la constitution syrienne, promettant des élections en 2021, qui rééliront très probablement Assad. Les occidentaux ont accepté cela.
La Russie a régionalisé la question syrienne au lieu de l’internationaliser. Elle a identifié les trois puissances qui avaient une présence sur le terrain une réelle influence : la Russie, l’Iran et la Turquie. L’accord d’Astana gère la Syrie comme un espace d’influences entre des états, et uniquement de manière sécuritaire. Pour les Russes il s’agit de réhabiliter le régime, pour envoyer un message aux occidentaux : la Russie n’entend pas accepter des changements pareils de régime.
Quant à la décision d’Emmanuel Macron, c’est un point sensible pour JB. Dire que le départ d’Assad ne doit pas être un préalable à une solution politique relève du bon sens. Mais de là à dire que la question de Bachar el-Assad ne se pose plus et que c’est aux Syriens de décider, il y a là aussi une façon de se débarrasser à bon compte de l’accord de Genève. On aurait pu dire que le départ d’Assad ne doit pas être le préambule d’une transition, tout en reconnaissant que sans son départ à un moment ou un autre, il n’y aura pas de solution politique. Il semble y avoir aujourd’hui une admission dans le cercle présidentiel de Macron que tant qu’Assad sera là, tenu à bout de bras par la Russie et l’Iran, il n’y aura pas de solution, pas de reconstruction, pas de retours de réfugiés, et une exacerbation de la rancoeur sunnite, et donc un nouveau terreau pour le djihadisme.

Béatrice Giblin (BG) souhaite revenir sur les conditions très différentes de l’Irak et de la Syrie quant à la naissance et à l’expansion du djihadisme. Dans le cas de l’Irak, il y a eu, à la chute de Saddam Hussein, une vraie revanche d’une majorité démographique chiite, marginalisée jusqu’alors. Une minorité sunnite tenait vraiment le pouvoir.
BG était en Syrie en mars 2011, et les premières revendications d’alors n’étaient pas « sunnites ». Le mouvement était citoyen. Certes, il émanait d’une classe moyenne plutôt urbanisée, mais il faisait penser au mouvement égyptien : jeune et plutôt joyeux, pas du tout l’expression d’une frustration sunnite. Le régime d’Assad s’appuyait d’ailleurs sur une minorité de bourgeois sunnites.

Joseph Bahout :
Il y a là en effet quelque chose d’essentiel, non seulement à la révolution syrienne, mais sur la façon même dont les politologues regardent le Moyen-Orient. La grille de lecture communautaire est incontournable, mais elle n’est pas pour autant unique, ni même exclusive ou déterminante.
En mars-avril 2011, le mouvement est en effet citoyen, pacifiste et trans-communautaire, même si des débordements sont à craindre de la part de certaines minorités. Et c’est précisément sur cette possibilité qu’Assad va jouer, en fin connaisseur de sa société. Il va exacerber le communautarisme, et donc consciemment islamiser la révolution. Les exemples sont nombreux : il relâche des prisonniers djihadistes en août 2011, il pousse les forces de sécurité à agir de façon communautaire, en enfermant pratiquement tous les militants civils et laïques, en relâchant les islamistes, etc.
La deuxième chose qu’a faite Assad, son coup de génie, que la révolution syrienne n’a absolument pas vu venir, a été de basculer dans la prise d’armes, dans la violence. Comment dire à des gens sur qui l’on tire qu’ils ont tout intérêt à manifester pacifiquement ? Dans ces régions chaque foyer a une arme, on peut difficilement reprocher aux manifestants de s’en être servis alors que le régime les bombardait.
Assad savait pertinemment que s’il parvenait à islamiser la révolution, et à la faire basculer dans la violence, il gagnerait ; parce qu’au jeu de la violence il est imbattable, et que l’islamisation lui assurerait la victoire dans l’opinion publique occidentale. Et le fait est qu’il a gagné : aujourd’hui en France, 60% de la population estime qu’il vaut mieux avoir Bachar el-Assad que des barbus aussi inconnus qu’imprévisibles. On n’a pas perdu la guerre en Syrie au niveau technique et militaire, on l’a perdue sur le plan narratif, en laissant à Assad le soin de rédiger seul cette narration.
Derrière des régimes autoritaires comme ceux de l’Egypte, de la Libye ou de la Syrie, il y a Vladimir Poutine, qui adresse au reste du monde le message suivant : dans les situations compliquées, la seule solution est une poigne de fer.
BG a eu raison de rappeler que le paradigme communautaire n’explique pas tout, même si c’est sur l’expression maladroite du désir de représentativité sunnite que Daech s’est formé.
Ironiquement, ce thème de la persécution et de humiliation, dont les sunnites se réclament, est historiquement chiite. Par un retournement fascinant qu’il serait trop long d’examiner ici, on a assisté ces cinquante dernières années à un retournement de ce sentiment des chiites vers les sunnites. Quand Saddam Hussein a été exécuté, les cris de « Hussein ! Hussein ! » (assassiné à Kerbala en l’an 680) ont retenti. C’était la revanche tant attendue.
Si ces pouvoirs autoritaires sont à craindre, ce n’est pas simplement parce que leurs représentants sont « méchants », c’est aussi parce qu’ils créent et perpétuent des situations de violence qui finissent par nous atteindre.

Béatrice Giblin :
La manipulation par Bachar, pour obtenir une islamisation et un conflit armé, est même antérieure à mars 2011. Il a commencé à jouer sur une islamisation de la société bien avant, par une pression sociale pour que les femmes portent le voile par exemple, ou en accordant des subventions d’état aux écoles coraniques. Ce qu’il craignait le plus, c’était des forces démocratiques laïques.
Un point qui semble important dans le devenir des rapports de force en Syrie est la question kurde. Les Kurdes ont été en première ligne lors des affrontements territoriaux contre Daech. Ils n’ont pas forcément envie d’établir un état (on peut supposer que si c’était le cas, ils y seraient arrivés depuis 1920), mais il est indéniable que la situation économique du nord-est de la Syrie est catastrophique, puisque c’était le théâtre des combats : les destructions sont énormes. Les forces du PKK sont jugées terroristes tant par la Turquie que par les Etats-Unis. Ces forces kurdes, dont le rôle a été crucial dans la défaite de Daech recevront-elles un soutien ? Le rôle d’Erdogan est très important à ce sujet. Comment l’alliance Russie-Iran-Turquie peut-elle tenir sur le long terme ?

Joseph Bahout :
Cette entente va sans aucun doute s’effilocher, pas seulement a cause du nord est mais de la poche d’Idleb, à propos de laquelle la Russie et la Turquie vont inévitablement s’affronter. Une autre question s’ajoute à toutes celles évoquées précédemment : comment la Russie va-t-elle concilier la présence iranienne en Syrie avec les revendications sécuritaires d’Israël ?
Sur la question kurde, il y a eu depuis la chute de Saddam Hussein un moment kurde dans cette région. On a pensé un moment que cette société-nation, allait peut-être enfin accéder à un embryon d’état. Le modèle a été le Kurdistan Irakien, le KRG (Kurdistan Regional Government), qui a une historicité particulière et surtout une démographie cohérente. Ce n’est pas le cas en Syrie, où la région dont il est question n’a pas une grande profondeur historique (elle n’a commencé à s’exprimer politiquement que dans les années 1950), mais surtout n’a pas de majorité démographique kurde. Les Kurdes y coexistent avec des communautés chrétiennes, assyriennes, des tribus arabes, ce qui pose la question d’un retour possible de Daech, pour des raisons de gouvernance évoquées précédemment.
S’il est indéniable que les forces kurdes ont été indispensables dans la lutte contre Daech, il est tout aussi vrai que le leadership politique kurde syrien a été très ambigu depuis le début de la révolution en Syrie : il n’a pas voulu rejoindre cette dernière, d’une part parce que les forces révolutionnaires syriennes n’ont pas su établir de dialogue avec les Kurdes, mais d’autre part parce que les Kurdes n’ont pas cessé de se demander ce qu’ils pourraient obtenir du régime d’Assad dans cette situation. Aujourd’hui certains de nos alliés contre Daech, (comme la coalition FDS) se tournent vers le régime d’Assad pour obtenir une autonomie relative dans la région, ce qui est leur but premier. Il y a là aussi une question très préoccupante, que nous aurions tout intérêt à traiter rapidement si nous voulons garder une carte contre le régie syrien et ses défenseurs russes et iraniens.
Les griefs qu’on peut avoir à l’encontre des forces kurdes dominantes dans le nord-est syrien sont les suivants : ce sont des structures maoïstes extrêmement « Pol Potiennes » qui exercent dans la région une dictature insupportable, et persécutent d’autres Kurdes. Si on laisse faire cela au nom du principe « les Kurdes ont droit à un état », on se fait des ennemis de toutes les tribus sunnites du nord-est syrien, d’une bonne partie de la population kurde de ce nord-est, et on a aujourd’hui suffisamment d’informations pour affirmer que les cellules de Daech jouent là-dessus pour reprendre pied dans la région.
Nous devons dire à nos amis Kurdes, irréprochables dans la lutte contre l’état islamique, à quel point leur gestion du territoire est le probable garant d’un retour de Daech. Mais si c’est le régime d’Assad qui administre la région, les Kurdes auront tout perdu. D’où la nécessité d’un dialogue entre les Kurdes et l’opposition syrienne. Peut-être est-ce trop tard, mais les amis des Kurdes comme la France feraient bien de s’atteler rapidement à cette tâche pour éviter une autre catastrophe.

Philippe Meyer souhaite aborder deux questions dans le dernier quart d’heure d’émission. La première, celle des réfugiés, est très vaste. On parle ici de l’immense majorité des réfugiés qui restent dans la zone évoquée précédemment, celle des pays limitrophes des combats. Quelles sont les conséquences sur les politiques régionales et que peut-on dire à propos d’un retour de ces réfugiés ?
La seconde question concerne les chrétiens de cette région et leur situation.

Joseph Bahout :
A propos des réfugiés, les chiffres donnés en introduction sont tres éclairants. Rappelons-en quelques autres pour préciser le contexte. La Syrie à la veille de la guerre comptait environ 22 millions d’habitants. Il y a aujourd’hui 11 millions de déplacés, soit exactement la moitié de la population. C’est d’après l’ONU le déplacement de population le plus massif depuis la seconde guerre mondiale.
Sur ces 11 millions, il y a grosso modo 6 millions de déplacés qui sont resté en Syrie mais ont changé de région, soit à cause de Daech, soit parce que le régime a complètement rasé certaines villes (les photos aériennes de Homs ou d’Alep par exemple sont édifiantes). Les 5 autres millions sont essentiellement déplacés dans les pays limitrophes, la plupart d’entre eux sont en Turquie.
Malgré tout ce qu’on peut reprocher à Erdogan, il faut reconnaître que la Turquie a été très accueillante face aux réfugiés Syriens. C’est pour l’instant le seul pays au monde où les réfugiés Syriens ont le droit de travailler, d’accéder à l’éducation supérieure, de se marier, d’acquérir la nationalité, et de créer des entreprises. Alors que la Turquie n’est pas un pays arabe, il n’y a pas une solidarité a priori. Le deuxième pays très touché par l’afflux de réfugiés est la Jordanie. C’est un état ayant déjà une population réfugiée (palestinienne) très importante, et qui plus est dans une situation économique très fragile. Le troisième pays qui est dans une situation très difficile, proche d’un point de rupture selon JB, est le Liban. Le Liban est un pays de 3,5 millions d’habitants, il y a désormais plus d’un million de réfugiés syriens, soit presque une personne sur quatre, ce qui pèse sur l’économie évidemment, parfois sur la sécurité, mais aussi socialement, car le Liban est un pays où les équilibres communautaires sont fragiles, et constitutifs du pouvoir politique. Certains mouvements populistes au Liban agitent aujourd’hui cette question des réfugiés comme un chiffon rouge.
Il y a aussi évidemment des réfugiés partis vers l’occident, et notamment vers l’Europe, (assez peu dans les pays Arabes du Golfe). L’Allemagne est un des pays les plus accueillants, mais historiquement il y a une population kurde importante en Allemagne. Voilà pour le tour d’horizon démographique des ces réfugiés.
Sur la question de leur retour éventuel, il y a énormément d’hypocrisie, qu’il s’agit de dévoiler. De la part du régime syrien, de la Russie, et aussi de certains pays de la région. On a tendance à penser que Bachar el-Assad victorieux veut ramener sa population dans son pays. Il n’en est rien. Il a bien compris que l’une des clés du logiciel politique russe était les prochaines élections présidentielles en Syrie en 2021. Or il ne veut pas que les réfugiés, par nature ses opposants, soient en mesure de voter. L’un des points de débat entre les Russes et l’Occident concerne le droit de vote des réfugiés Syriens. Quand on connaît la difficulté technique d’organiser un vote sous l’égide des Nations-Unies dans un camp de réfugiés où on ne peut rien contrôler, ça paraît peu probable. On va donc finir par accepter de facto que les gens restants en Syrie seront les électeurs de Bachar el-Assad, ce qui donne à sa réélection un avantage presque décisif.
L’autre point intéressant est la jonction entre le retour des réfugiés et la reconstruction. Il y a là aussi une hypocrisie : le maintien des réfugiés dans les pays où ils se trouvent, avec les problèmes qu’ils engendrent dans ces pays, est devenu un levier de chantage pour le régime et pour la Russie pour faire avancer la reconstruction. La situation se présente à peu près ainsi : les occidentaux, n’ayant plus de socle politique pour une transition en Syrie, n’ont plus que la carte de la reconstruction à jouer. La Syrie étant aujourd’hui complètement détruite, le montant de la reconstruction avoisine les 400 milliards de dollars. Une somme si colossale qu’elle est d’ailleurs impossible à réunir dans le système financier actuel. La seule possibilité de faire quelque chose viendrait de l’Europe, qui pourrait commencer à injecter un peu d’argent. Par conséquent nous conditionnons cette injection au début d’une transition politique.
L’argument du régime est donc le suivant : « vous souffrez de la présence des réfugiés. Pour qu’ils puissent revenir en Syrie et que vous en soyez débarrassés, il faut reconstruire. » Tout cela vise en réalité à une légitimation internationale du régime syrien. Le pari russe est que Bachar redevienne fréquentable d’ici deux à trois ans.
L’hypocrisie sur ces questions a été dévoilée dernièrement, lors de la visite du président Libanais à Moscou, qui croyait obtenir de Poutine la promesse que le million de réfugiés Syriens au Liban quitterait le pays du jour au lendemain. Ce à quoi le président Poutine a répondu qu’il ne saurait en être question tant que la Syrie ne serait pas reconstruite, ce qui n’était pas dans les moyens de la Russie (qui a le PNB du Portugal, rappelons-le), et que le Liban ferait mieux de s’adresser à ses vieux amis Français pour cela. Ce à quoi les Français répondent : « pas de reconstruction sans solution politique ».
Sur les chrétiens, enfin. C’est une question qui touche particulièrement JB du fait de ses origines. Une considération générale et philosophique d’abord : l’avenir du pluralisme au Moyen-Orient est indissociablement lié à l’existence de toutes ces minorités. Le pluralisme démographique et politique dépend du fait que ces populations puissent rester sur ces territoires. Mais y rester, non sur le modèle de la réserve indienne, à la merci de pouvoir dictatoriaux, il faut qu’elles soient complètement libres, de leurs actes, de leurs croyances, de leurs pratiques, etc. Dire qu’il y a un million de chrétiens en Syrie est vide de sens si ces gens sont sous un joug qui les écrase ou bien s’ils sont complices du pouvoir et auxiliaires des tortures pratiquées par le régime sur leurs compatriotes musulmans. C’est pourquoi JB est souvent irrité quand il entend certaines organisations de défense des chrétiens d’orient se réjouir qu’on répare les églises en Syrie. Si ces églises ne reflètent aucune des valeurs portées par le christianisme, à quoi bon se réjouir de leur présence ? Et si les chrétiens eux-mêmes ne sont pas en mesure de respecter ces valeurs, quel sens y a-t-il à parler d’eux en tant que chrétiens ?

Philippe Meyer :
Y a-t-il lieu de faire une différence entre la situation des chrétiens en Irak et celle des chrétiens en Syrie ?

Joseph Bahout pense que fondamentalement les dynamiques sont les mêmes, même si des détails divergent. Ce ne sont pas les mêmes communautés : la majeure partie des chrétiens d’Irak sont des Assyriens et des Syriaques, tandis que ceux de Syrie sont des Grecs orthodoxes, ce qui permet d’ailleurs à Poutine d’endosser le rôle de protecteur des chrétiens d’Orient, (avec les effrayantes images qu’on a vues : ces bombes sous les ailes des sukhoï bénies par des popes). Il est d’ailleurs à craindre que la roue tourne pour les chrétiens d’Orient, et qu’ils se retrouvent du mauvais coté du bâton ; il y a des précédents : dans les années 20-30, dans les années 50-60 , et à l’avenir, si les pouvoirs en place tombent et sont remplacés par des pouvoirs religieux, les chrétiens paieront cher leur soutien au pouvoir précédent. Ils seraient donc bien avisés d’être prudents dans leurs relations avec les régimes en place, pas seulement au nom de leurs valeurs, mais d’un simple point de vue tactique.
Les chrétiens d’Orient ne sont pas une tête de pont de l’Occident en Orient, comme certains occidentaux se plaisent à les considérer. Ce sont des autochtones, et à ce titre ils doivent participer pleinement à la vie politique locale, en tentant d’y apporter les valeurs de justice et de charité dont le christianisme se réclame.

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