Raymond Aron

Brève proposée par Jean-Louis Bourlanges dans l'émission Mélenchon, la gauche et la République / Royaume-Uni : où vont les Conservateurs ? / n°324 / 19 novembre 2023, que vous pouvez écouter ici. ou ci-dessous.

Raymond Aron

Jean-Louis Bourlanges

"Il y a quarante ans disparaissait Raymond Aron. C’est certainement l’homme qui m’a le plus influencé, je lui dois très largement tout ce que j’ai fait de meilleur, et sa pensée a structuré toute ma vie politique. Et il me semble qu’elle nous est encore essentielle aujourd’hui. Aron nous a appris trois choses : que si la politique était la lutte pour le pouvoir, le conflit, la violence, l’égoïsme, elle n’excluait pas pour autant le désintéressement, la hauteur de vue ou le rapport à l’Histoire. Il nous a aussi appris que l’Histoire était certes la violence, la guerre et le rapport de forces, mais que toutes les formes de civilité, de démocratie, de coopération entre les nations étaient essentielles et méritaient d’être défendues. Enfin, que toutes les théories du progrès automatique et du sens de l’Histoire étaient assez largement illusoires, mais que le fait que l’Histoire soit tragique n’interdisait pas l’espérance, la volonté, ni les progrès. Qu’on pouvait rendre la vie de chacun d’entre nous plus vivable, plus respectable et plus libre. "


Les autres brèves de l'émission :

Le livre des amis

Philippe Meyer

"Je recommande ce tout récent ouvrage de Jean Clair, édité par Gallimard. C’est une plongée dans l’art du dernier demi-siècle, d’Alechinsky à Xavier Valls en passant par Louise Bourgeois, Lucian Freud, David Hockney, Henri Cartier Bresson, Balthus, Roseline Granet ou Raymond Mason. Clarté du style, fermeté du propos, intimité avec les œuvres et, le plus souvent, avec les artistes, Le Livre des amis fait partie des lectures dont on sort reconnaissant à l’auteur de nous avoir donné un regard mieux informé, une compréhension plus riche et un appétit d’aller y revoir. Les serviteurs de l’art ont leur place dans ce recueil chaleureux. Le portrait du galeriste Claude Bernard, disparu en 2022 « l'un des derniers marchands dans sa profession qui ont su garder le sens et la dignité de leur métier, quand tout le marché de l'art se constituait comme un gigantesque marché à la criée, soutenu par des organismes officiels comme les FRAC constituant non des réserves mais des débarras toujours plus vastes des productions éphémères de l'art actuel » Non loin de celui de Claude Bernard, on trouvera Françoise Cachin, la première directrice d’Orsay, puis des Musées de France, fonction dans laquelle elle fit un remarquable travail en faveur des musées de province. Jean Clair rappelle avec admiration l'exposition « Images d'une métropole, les impressionnistes à Paris. Il s'agissait bien sûr de plus que des impressionnistes elle commence avec Corot pour finir avec Matisse. Mais surtout elle montre, mêlée aux maîtres, de Manet à Caillebotte, des œuvres peu connues, de Maximilien Luce à Devambez, d'Adler à Louis Anquetin, qui donne de Paris une image bien éloignée de la vision traditionnelle de la ville lumière, celle d’une ville industrielle et pauvre, avec les cheminées d'usine, les fumées des locomotives et les gazomètres, avec les foules en fureur, les défilés, les émeutes ouvrières … Jean Clair célèbre aussi le courage avec lequel Françoise « s’opposa dans un silence embarrassé puis hostile contre la dérive mercantile des musées qui les voient assimiler les œuvres patrimoniales qu'ils ont la charge de conserver, d'étudier et de faire connaître à de simples marchandises que l'on peut vendre ou bien louer comme s'il s'agissait de réserves naturelles de pétrole ou de champs de patates. »"


De Gaulle, une vie. Vol. 1. L'homme de personne : 1890-1944

Isabelle de Gaulmyn

"J’ai aimé le premier volume de la biographie que Jean-Luc Barré a consacré au général de Gaulle. Ce tome va jusqu’en 1944, il s’attarde sur l’enfance et la jeunesse de Charles de Gaulle. L’auteur est rompu à cet exercice, on lui doit déjà des biographies de Maritain, de Mauriac, etc. Il rattache très bien de Gaulle à cette filiation de droite, catholique et monarchiste et montre ce qu’elle apporte de meilleur dans cette fidélité à une certaine idée de la France et de la nation. On peut évidemment critiquer le travail, car la plupart des archives sont issues de la famille de Gaulle, donc très influencées. Il n’en reste pas moins que c’est très bien écrit, très intéressant, et qu’on vit cette lente maturation de l’homme de Gaulle, qui rate sa carrière militaire pour une carrière politique à Londres. Il y a des pages très drôles et très savoureuses sur ses rapports avec Churchill, on aurait voulu être une petite souris pour assister à certains entretiens. Le livre fait prendre conscience de l’obstination incroyable du général, et les montagnes d’obstacles que les Anglais et les Américains ont mis sur sa route est incroyable à relire aujourd’hui. "


Transition énergétique : faut-il craindre pour l’emploi

David Djaïz

"Je vous recommande la dernière note du Conseil d’Analyse Économique. Un grand bouleversement macroéconomique s’annonce, et certains nous prédisent un nouvel âge d’or de l’emploi, avec de nouvelles «  masses paysannes », ou « masses artisanes » qui vont rénover les bâtiments … D’autres au contraire nous prédisent de la destruction d’emploi et de la décroissance. Les économistes du CAE nous montrent ici que la transition écologique ne mérite « ni cet excès d’honneur, ni cette indignité » : c’est moins de 1% de l’emploi total qui va être remis en jeu. En revanche, il y aura des réallocations nombreuses : des secteurs (artisanat) où il faudra beaucoup de travailleurs, et d’autres (industrie automobile thermique) qui vont en perdre. Certains territoires seront donc très impactés, il faut anticiper tout cela, et aujourd’hui cette anticipation fait défaut."


La guerre des mondes : le retour de la géopolitique et le choc des empires

Michel Eltchaninoff

"Je vous recommande cet ouvrage paru très récemment. Ce n’est malheureusement pas de la science-fiction, mais une analyse des nouvelles relations internationales. Bruno Tertrais est spécialiste des questions de sécurité, il décrit la montée des tensions et des guerres, entre les « néo-empires » (Chine, Russie, Iran, Turquie …) et les démocraties. L’analyse est très documentée, fouillée, et riche, mais l’auteur s’efforce aussi de répondre à des questions sur le passé et le futur. Sur le passé : pourquoi, après la guerre froide, beaucoup d’entre nous ont-ils cru que nous allions entrer dans une ère kantienne de résolution pacifiée des conflits ? Pourquoi avons-nous été aussi optimistes, en somme ? Il répond que les Etats-Unis ont cru qu’en intégrant la Russie et la Chine dans un réseau de normes communes, elles se métamorphoseraient, tandis que les Européens pensaient élargir leur expérience d’interdépendance économique. Or rien de cela n’a fonctionné. L’âge identitaire que nous vivons serait donc une réponse rageuse à la mondialisation. Une question sur le futur : les conflits d’aujourd’hui (Ukraine, Israël …) vont-ils faire système ? Y a-t-il un risque de conflit mondial ? La réponse de l’auteur est modérément pessimiste : il pense que nous aurons une très longue période de « guerre tiède », avec des affrontements ça et là, mais pas de confrontation directe entre les blocs, grâce à la dissuasion nucléaire et aux alliances occidentales, qu’il juge plus fortes que celles des « empires ». Personnellement, je ne suis pas aussi optimiste, mais l’ouvrage est passionnant. "