Près de la mer

Brève proposée par Marc-Olivier Padis dans l'émission Refondation nécessaire ? Concertation possible ? / Tensions à Taïwan / n°262 / 11 septembre 2022, que vous pouvez écouter ici. ou ci-dessous.

Près de la mer

Marc-Olivier Padis

"Je voudrais dire un mot du romancier Abdulrazak Gurnah, qui fut prix Nobel de littérature l’an dernier. On a finalement peu parlé de lui. J’ai lu cet été un de ses seuls livres disponibles en français. Installé au Royaume-Uni mais originaire du Zanzibar, Gurnah écrit beaucoup sur la migration et l’exil. Le comité du prix Nobel l’a présenté de façon un peu bien-pensante en tant qu’écrivain rendant compte de la condition des migrants au Royaume-Uni, alors que pour ma part j’ai découvert en le lisant un écrivain bien plus riche, sans aucune complaisance avec ses personnages ni son île d’origine. Le livre raconte la rencontre de deux hommes originaires de Zanzibar et qui se retrouvent en Angleterre pour des raisons différentes, à des générations différentes. Ils sont liés par des histoires complexes et familiales liées à leur île d’origine. Chacun raconte l’histoire de son point de vue, découvre et découvre le point de vue de l’autre. Et c’est là que le travail de l’auteur est remarquable, tant il parvient à nous mettre dans la peau des deux protagonistes. C’est un roman d’une grande tristesse, mais aussi d’une grande humanité."


Les autres brèves de l'émission :

Picasso - El Greco

Richard Werly

"Après avoir vu Devambez au Petit Palais, filez prendre le TGV pour vous rendre à Bâle. Vous pourrez y voir l’exposition Picasso - Le Greco au Kunstmuseum. Ne tardez pas cependant car elle se termine le 24 septembre. L’idée de mettre en miroirs deux peintres d’époques si différentes fonctionne très bien. Il est vrai que dans ce cas, c’est tout à fait justifié, car Picasso lui-même définissait Le Greco comme un de ses grands inspirateurs. L’exposition souligne ainsi l’extrême modernité du Greco. Je dois dire que de mon point de vue, l’exposition est plutôt à l’avantage de ce dernier. C’est un très beau moment artistique."


Chien 51

Nicole Gnesotto

"Je vous recommande un des meilleurs livres que j’ai lus parmi cette rentrée littéraire (et j’en lis beaucoup !). Il s’agit du roman de Laurent Gaudé, publié chez Actes Sud. Le roman ne pourra pas avoir le Goncourt car Laurent Gaudé l’a déjà eu en 2004, mais je trouve que ce livre le mériterait. C’est un roman très étonnant, tout à fait différent de ce qu’il fait d’habitude, une espèce de fable moderne sur le malaise de notre civilisation ; avec les moyens de la science-fiction. L’histoire se passe à une époque futuriste, dans laquelle les fusions-acquisitions ne se font plus entre entreprises mais entre pays. Ici, c’est la Grèce qui en a été victime. Elle a disparu, absorbée par la GoldTex, l’entreprise la plus puissante de ce monde-là. Chien 51 suit un policier grec, qui travaille dans la partie la plus abominable de ce nouveau monde, et s’efforce de faire revivre la Grèce et les îles d’autrefois, parfois à coups de petites pilules. C’est un très grand roman, dont j’adore l’écriture, très dense, ronde, et mouvante. Et qui nous fait réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons."


Homo numericus la civilisation qui vient

Béatrice Giblin

"Le livre que je vous recommande est un ouvrage non seulement très bien fait, mais aussi très utile. C’est une réflexion de Daniel Cohen, dont le grand talent est la simplicité de son style. Il sait rendre passionnante et accessible la complexité dans laquelle nous nous trouvons. Il voit la révolution numérique comme un tournant dans l’histoire de l’humanité, et non comme une simple étape. Il s’agit d’une révolution, d’un bouleversement qui va permettre l’industrialisation de nos sociétés post-industrielles. On peut augmenter considérablement la productivité de nos services, même s’il faut payer un prix très lourd : celui de la déshumanisation. On ne va plus chez le médecin, on n’ira plus forcément au bureau, on ne va plus faire ses courses … L’érudition est remarquable, même si je ne suis pas sûre de partager l’espoir qu’il énonce à la fin du livre. "


André Devambez - Vertiges de l’imagination

Philippe Meyer

"Il est rare, lorsque nous faisons une recommandation à la fin de nos émissions d’être certain de ne faire que des heureux parmi ceux qui voudront bien la suivre. L’exposition des œuvres du peintre André Devambez (1867-1944) qui vient d’ouvrir au Petit Palais et le restera jusqu’au 31décembre est une pure gourmandise. Devambez est parvenu à mener une carrière académique consacrée par le prix de Rome et par l’élection à l’Institut et à cultiver une quantité de curiosités qui vont de la grande Histoire lorsqu’il peint la commune ou la guerre de 14 dans un tryptique saisissant à l’avènement des nouvelles techniques lorsqu’il peint, dès 1910, un avion vu d’avion dans une perspective vertigineuse que pourrait lui envier les films américains les plus dotés en trucages ou en effets spéciaux, la poésie en plus. C’est un peintre de la ville, de la rue, du métro, des gens ordinaires, mais c’est aussi un portraitiste qui a un sens des visages et des expressions saisissant, un illustrateur dont il est facile de voir ce que les dessinateurs de bandes dessinées de la ligne claire doivent à sa malice et à sa précision à l’amusement contagieux qu’il éprouve à dépeindre Gulliver chez les Lilliputiens aussi bien que des tableautins pleins d’une foule de détails dont on savoure l’invention comme le rendu. Cette exposition a une taille idéale. Son accrochage, astucieux et affriolant organise un parcours d’émerveillement et offre un moment d’une tonicité extrêmement bienvenue."